‹ Napoléon devant ses contemporainsChapitre 10 sur 14 · DO · texte numérisé non relu

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cruelle famine à une extrême abondance produit plus de mal encore que le fer ennemi n'en pouvait causer. Le roi de Naples a pris la fuite; le maréchal Ney, à la tête de trente hommes, un fusil à la main, ayant à ses côtés le général Gérard, soutient l'attaque des Russes dans Kowno avec cette poignée de braves, et après avoir assuré la retraite parvient aussi à échapper à l'ennemi. Il se jette avec ses compagnons dans les forêts prussiennes, et arrive à Gumbinnen où bientôt Murât apprend que depuis Kowno l'armée marchait sans arrière-garde.

Les débris de l'armée , les forces aux ordres du prince Eugène, les corpsde Macdonald et de Reygnier, les troupes prussiennes et allemandes qui nous seraient restées fidèles si nous ne nous fussions pas abandonnés nous-mêmes , le onzième corps commandé à Berlin par le maréchal Augereau, les garnisons enfermées dans les places fortes, les ressources de la Prusse, offraient tous les moyens d'arrêter l'ennemi à qui l'hiver avait fait aussi éprouver des pertes immenses , et qui ne nous poursuivait que lentement avec des forces sur lesquelles nous pouvions bientôt reprendre l'avantage du nombre , comme nous n'avions cessé d'avoir la supériorité du courage : le roi de Naples ne vit point tous ces élémens de succès, et abandonne l'armée le 16 janvier, malgré les vives instances du major général qui le suppliait de retenir le commandement. Le prince Eugène succédant à Murât, s'offorce de répondre à l'allente de hi France et de reinj)erour.

ii5i

Quelques jours avant la nouvelle de la défection de Murât, on reçoit aux Tuileries de fâcheuses nouvelles. Le général Yorck, qui depuis Mittau, commandait l'arrière-garde du duc de Tarente, a conclu, le 5o décembre, un arrangement amical avec le général russe que jusqu'alors il avait combattu. Peu d'heures après, le général prussien Massenbach, qui était auprès du duc de Tarente avec une brigade prussienne , est sorti du camp français pour aller rejoindre le général Yorck. Ainsi nous sommes abandonnés en présence de l'ennemi parle corps auxiliaire qui faisait notre principale force. Frédéric -Guillaume désavoue d'abord publiquement la conduite de ses généraux, il ordonne leur arrestation , et protestant de sa fidélité il promet d'augmenter son contingent en le portant à 5o,ooo hommes et d'envoyer à Paris le prince de Hatzefeld qui devait la vie à la générosité de Napoléon. C'était un choix de bon augure et plein de convenance que celui du personnage chargé de porter toutes ces résolutions au cabinet des Tuileries, et de resserrer l'alliance politique des deux cours par une alliance de famille. Les paroles solennelles de la Prusse, le renfort de 20,000 hommes qu'elle annonce, le onzième corps intact à Berlin, l'arrivée du général Grenier avec les troupes qu'il amène d'Italie, la jonction de ces forces aux imposans débris de la grande armée, concourent à rassurer l'empexeur pour le moment ; on peut espérer que les Russes ne passeront pas la Vistule, et qu'au pisaller les portes de l'Allemagne leur seront fermées

par l'Oder. Mais, en concevant cette espérance, Napoléon redouble d'ardeur dans ses vastes préparatifs, et ne néglige aucun des moyens honorables de conciliation; c'est dans ce moment qu'il trouvait encore le temps d'avoir de longues conférences avec le pape et de signer avec lui un concordat qui aurait mis la paix dans l'Eglise et dans l'État, en opérant la séparation si désirable du spirituel avec le temporel dont le mélange porte le trouble dans la société, au nom et par les mains de celui qui doit en être le centre d'harmonie. On peut juger aujourd'hui par l'exagération des prétentions ultramontaines, combien Napoléon avait de sage prévoyance dans l'esprit. Cependant, d'un côté le roi de Prusse, malgré ses protestations, et sans doute pressé par les ennemis prêts à devenir ses alliés, quitte brusquement Posdam pour aller à Breslau ; de l'autre, notre armée afl'aiblie par les défections, accélère sa retraite sur l'Oder; le vice-roi, digne lieutenant de l'empereur, rallie autour de Posen, les restes de nos forces, tandis que les maréchaux vont chercher sur l'Elbe et sur. le Rhin les nouveaux corps qui s'y rassemblent. Mais la trahison nous menace encore. Les nouvelles troupes promises par Frédéric Guillaume et commandées par le général lîulow ouvrent un passage à l'ennemi dont les cosaques franchissent l'Oder. Varsovie nous restait, mais le prince de Schwarlzemberg, par suite d'arrangemens avec les Russes, leur a livré cette capitale, le 7 février. Les trois corps d'armée (jui la rouviai(>ul. se sont mis en relrailc par deux

rouies différentes. Les Autrichiens et l'armée polonaise qu'ils entraînent ont pris le chemin de Cracovie; le général Reynier se dirige vers la Saxe; un combat inégal à Kalisch avec Wintzingerode le sépare de la cavalerie saxonne , il rallie son infanterie et marche sur Glogau et sur Dresde. Alors le viceroi, qui a rendu un service immense, et préservé la France de l'invasion des soldats du Nord en se maintenant plus d'un mois à Posen , ne peut garder cette position. Il part le 12 février, arrive le 18 à Francfort sur l'Oder, et réunit déjà 3o,ooo hommes ; mais les suites de la trahison , l'apparition des cosaques conduits par les Prussiens devant Berlin, le forcent à marcher sur cette capitale ;'aussitôt notre départ , les places fortes de l'Oder voient arriver l'ennemi. Les forces russes augmentent sans cesse devant nous; il faut céder après de vains efforts pour se maintenir au milieu d'un pays agité par des passions ardentes et par la présence de l'ennemi. Yorck en livrant le Niémen, nous a forcés de nous retirer sur l'Oder; Bulow, en livrant l'Oder que viennent de franchir les armées deWiltgenstein et de Wintzingerode, nous contraint de nous retirersur l'Elbe par la route de Wittemberg. La Prusse, par cette double trahison, nous porta un coup terrible; sans elle, les Russes, au lieu d'oser continuer l'offensive auraient été arrêtés dansleur marche parle vice-roi, et l'arrivée de nos renforts les aurait bientôt forcés à quitter les bords de la Vistule , ou à se battre avec désavantage contre nous.

L'ouverture du corps législatif eut lieu dans ces

graves circonstances, l'empereur y tint le langage de la constance inaltérable et de la profonde connaissance de ses forces; la France était encore tout entière; elle avait des ressources immenses. Napoléon le savait, mais il voulut faire passer cette conviction dans tous les esprits ; c'est dans ce but que le comte Montalivet , minisire de l'intérieur, reçut l'ordre d'exposer à la tribune nationale le tableau fidèle de la situation de l'empire.

Cependant le roi de Prusse, livré à sessentimens d'honneur personnels, ou retenu dans notre alliance par la politique perfide de son cabinet qui attend le moment favorable pour éclater, ne cessait point de se montrer fidèle; il paraissait s'entremettre sincèrement entre la Russie et nous pour le rétablissement de la paix. Mais, bientôt subjugué parles chefs de la jeunesse allemande et par l'influence des sociétés secrètes, il se laisse entraîner; des édits royaux publiés les 5, 9 et 10 février appellent aux armes toute la population ; et le prince, qui, le 1 6 du même mois, se présentait encore comme un médiateur et comme un ami, avaît signé le i''' mars son traité d'alliance avec la Russie, et bientôt réuni à Breslau avecrempereur Alexandre, il proclamait l'innocence du général Yorcket lui accordait, comme une preuve de satisfaction et de confiance illimitée, une faveur remarquable en ajoutant à son commandement celui des troupes du général Jhilow. On assure (jue des menaces du gouvernement provisoire réduisirent l'Védéric-Guillaume à celte oxhi'inilr: la vérité or-

donne d'ajouter que la nation, humiliée parla victoire, vexée par l'occupation, entraîna son prince par une force irrésistible, et voulut venger tous les affronts couronnés par le traité de Tilsit dans lequel pourtant la Prusse avait tout reçu sans rien donner. Frédéric -Guillaume n'avait aucun moyen de résister à ce torrent; mais il fit plus que nous abandonner, il voulut encore entraîner dans la coalition du nord le respectable roi de Saxe qui respecta ses engagemens avec nous.

Cette défection politique, après la trahison militaire, donna le signal de l'insurrection à toute l' Allemagne bientôt inondée par des proclamations où les généraux, les princes, les rois, les empereurs parlent pour la première fois le langage des révolutions si étrange dans leur bouche. Les peuples, sur qui les seuls mots d'indépendance et de liberté auront toujours une influence magique, s'abandonnent aux fallacieuses promesses de ceux qui avaient versé le sang d'un million d'hommes pour remettre la nation française sous le joug du despotisme. Voici ce qu'on dit à l'Allemagne pour exciter son patriotisme et tromper sa bonne foi; voici les professions de foi que l'on proclame, et dans lesquelles les Russes se font surtout remarquer par une perfide et grossière exagération qui aurait dû dessiller tous les yeux; Vvittgenstein est devenu tout-à-coup un apôtre de l'égalité : «Allemands, dit -il, nous vous ouvrons les rangs «prussiens; vous y trouverez les fils du laboureur » placésà côté des fils du prince. Toute distinction de

» rangs est elFacée par ces grandes idées : le roi, la «liberté, l'honneur et la patrie.

«Entre nous il n'y a plus d'autre distinction que » celle du talent et de l'ardeur avec laquelle on vole au » combat pour la cause sacrée. . . La liberté ou la mort!» Tels sont les mots de ralliement de tous les soldats de Frédéric-Guillaume. Le général d'York publie à Kœnisberg une proclamation qui contient ces passages étranges dans un pays soumis au gouvernement de Frédéric II : « Les repirsentans de la nation assemblés, ont décrété , outre l'armement général, l'organisation d' ttn corps nationalde cavalerie pour renforcer l'armée... Citoyens de la Prusse, formons ce eorps pour servir d'exemple aux autres provinces, yy Outre la consécration du principe de l'insurrection des peuples converti en exemple par les rois, il était curieux sans doute d'entondre, de voir le fameux mot d'ordre de 1 793, la liberté ou la mort! prononcé par un grand seigneur, et par le général de l'autocrate de toutes les Russies. La convention, ses mesures et son langage , servaient alors de modèles aux rois qu'elle avait tant eflravés; ils empruntaient à son école des moyens irrésistibles pour soulever tous les peuples contre nous ; ce rapprochement méritait d'être remarqué.

La défection de la Prusse donne aux alliés cent mille hommes; mais heureusement, la sage et courageuse résistance du vice-roi à Posen qui avait laissé le temps à un premier renfort d'arriver sur l'Elbe, et le délai ([u'a entraîné la nécessité de couvrir la

défection prussienne, ont mis JNapoléon à mcme do rassembler déjà des forces. La levée de i 8 1 3 a paré aux événemens de Russie, la levée du mois de janvier ordonnée par le sénat à la nouvelle de la trahison de la Prusse , offre les moyens de contrebalancer l'ascendant que ce malheur peut donner aux armes de l'ennemi; enfin par une dernière mesure de prévoyance Napoléon veut que la conscription de i8i4 soit rendue disponible, et portée à 180,000 hommes par un rappel dans les classes antérieures. La levée de 10,000 gardes d'honneur entre comme mesure politique dans l'ensemble de nos préparatifs; JNapoléon par une espèce de pressentiment semble prendre les fils comme otages de la conduite des pères.

Alors le roi de Suède^ qui s'est contenté jusqu'à ce jour d'aider les alliés de ses conseils, cède à l'appas de la Norwège et de la Guadeloupe, et prend les armes contre son pays natal; l'ambition aveugle à ce point le lieutenant, l'allié, le parent de Napoléon. Pendant tous ces mouvemens, que fait l'Autriche? Elle dissimule, elle attend, elle nous cache sa connivence secrète avec le roi de Prusse , que dès le mois de décembre 1812 elle excitait à continuer ses efforts pour secouer le joug e/ui lui avait été imposé, à ne point arrêter le noble élan qui, vers la fui de 1812, l'avait porté à préparer les moyens de seconder les efforts que l'empereur de Russie avait annoncé vouloir consacrer au soutien de l'indépendance de l'Europe. Ce jour même, d'après la lettre

autographe dv François II, ladéterininalion du gouvorneiDont autrichien de ne pas séparer ses intérêts de ceux de \n Prusse ne pouvait être douteuse. La puissance capable de s'ouvrir ainsi à l'ennemi qui avait résolu de nous trahir, cherche à nous abuser en envoyant partout des messagers de paix qui n'obtiennent aucun crédit, parce que la pensée secrète de leur cabinet est trop bien connue. En effet l'Autriche que la retraite de son contingent, en vertu d'une convention avec les Russes, devait nous rendre déjà si suspecte, était allée au-devant d'Alexandre à Vilna et s'était jetée dans les bras de ce prince.

C'est ici le moment de remarquer que, par la convention du 19 mars entre la Prusse et la Russie , il avait été stipulé que tous les princes allemands seraient âr/7pr/é''s à concourir sans aucun délai à l'affranchissement de leur patrie, faute de quoi ils seraient privés de leurs Etats. Une proclamation du maréchal Kutusof, ajoutant des développemens de barbare à celte convention qui violait tous les droits des Etats et renversait tous les principes sur lesquels on prétendait appuyer la stabilité des trônes , avait ajouté : i^ l'empereur de Russie et le roi de Prusse se »> plaisent à penser que, parmi les princes allemands, il •> ne s'en trouvera aucun qui veuille être et rester par/ trre » à la cause de l'Allemagne, mériter par là d'être » anéanti par la force de l'opinion publique et par la » puissance des armes prises si jusiemeni, » Assurément l'empereur Alexandre n'aurait pas osé parler ce langage d'Allila s'il n'eùl ('lé assuré du roiisciih»-

2D9 ment el de la participation de rAulricho; ou, s'il enl commis cette faute , l'Aiitriche à la fois pénétrée d'indignation et remplie des plus justes alarmes, aurait à l'instant même fait pencher la balance en notre faveur par l'union de ses forces avec celles de la France. Dans la vérité, l'Autriche était déclarée en secret contre nous , et comme les renforts que devait nous donner la Prusse, après la défection de ses généraux, étaient destinés à nous faire la guerre; de môme, à Vienne, la levée de la landvher destinée, disait-on, à soutenir l'alliance, était une force rassemblée contre nous et promise à nos ennemis. Il n'est point de ruse, point de manège, point de démonstration que le gouvernement autrichien n'ait employé alors pour nous tromper. Notre ambassadeur Otto finit par guérir de sa première défiance et devint complètement dupe de cette hypocrisie diplomatique. Le comte de Narbonne , son successeur , ne tarda point à en percer le mystère ; au moment où il écrivait que la Piussie et l'Angleterre avaient repris leur influence entière sur le cabinet; que tout était hostile à Vienne contre nous, l'ambassadeur et général Schwartzemberg arrivait à Paris pour nous assurer que l'alliance était indissoluble. Tout Paris fut promptement instruit des révélations du nouvel ambassadeur français, et dès lors l'opinion rangea l'Autriche au rang de nos ennemis et mit ses armées en ligne devant nous. L'horizon politique prit alors une couleur sombre qui ne s'éclaircira que par intervalles pendant toute la campagne de i8i5.

La guerre continuait toujours; le prince Eugène,

26o nprcs avoir défendu la ligne de l'Elbe pendant un mois, avait été forcé de la quitter et d'abandonner le vertueux roi de Saxe aux conseils et à l'influence de l'Autriche; mais avant de partir de Dresde, nous avons vu éclater, en face des parlementaires de \\ intzingerode , les ressentimens des Saxons contre nous, triste présage des défections dont nous serons les victimes sur le champ de bataille. Dans le moment où les alliés passaient l'Elbe sur notre droite, une insurrection éclatait vers le Bas-Elbe et Hambourg , et leur ouvrait le passage sur notre gauche. Cette circonstance, qui laissait le Danemarck à découvert , mit dans tout son jour la loyauté de son prince et la noble politique de l'empereur. Heureusement nos victoires sauveront un généreux allié en lui rendant la confiance et la force de résister auxindignes menaces qu'on lui fait s'il ne consent à s'armer contre nous. En attendant, les troupes légères de l'ennemi ont franchi l'Elbe et débordé nos deux ailes ; mais l'empereur ayant prescrit les marches qui devaient arrêter l'ennemi surles bords de ce fleuve, le viceroi avait habilement suivi les instructions du grand capitaine ; il avait même repris l'oHensive , et si le sanglant combat de Mochern n'était pas une victoire , cependantilavaitétéassez glorieux poursuspendre le mouvement oIFensif des alliés. Voilà l'élat des choses. I"!nfin, après avoir donné, dans la régence de Marie-Louise, une preuve polilitjiie do driérence à l'Autriche, Napoléon part le i 5 avril pour l'armée; le 2i\ il élnil à Mayence et le 26 à Erfurt. Là, il rccoil (les noiivclh's (le ^ i(>mi(^ . atixqiK'llcs il i/pmul avec

ii6\ une iermeté tempérée par la sage politique d'un homme qui ne veut pas d'une paix offerte comme une capitulation, mais qui se garde bien de rejeter les moyens de conclure la paix à des conditions raisonnables.

Cependant toute l'armée a dépassé la Thuringe et démasqué son mouvement sur la Saale. L'empereur part d'Erfurt le 28 à la tète de 80,000 hommes, que le vice -roi va renforcer de 4^,000 combattans. Le 29, l'armée du prince de la Moskowa, la garde impériale et l'armée du maréchal Marmont s'avancent sur la route de Hambourg par le défilé d'Auerslaedl, nom devenu si fameux par la défaite de l'armée prussienne dans la campagne d'Iéna ; à droite , dans cette vallée, est le corps du général Bertrand; un peu plus loin , du côté de Saalfed , le corps du duc de Reggio forme l'extrême droite ; à gauche manœuvre l'armée du prince Eugène. Déjà sur ce point gronde dans le lointain le canon du général Lauriston et du duc de Tarenle; celui-ci est en présence du général d'Yorck qui l'a si traîtreusement abandonné. Nous marchons sur Hambourg ; le prince Eugène a passé la Saale à Mersebourg : voilà la jonction faite. Dès sa première marche, l'empereur est en ligne avec 1 20 mille hommes et marche surWeisserafels. Un premier avantage récompense les efforts et enflamme l'ardeur de nos soldats. Sept mille hommes de cavalerie sont battus par une infanterie de nouvelle levée. Le 1" mai, l'ennemi en force veut défendre le défilé entre les villages de Rippach et de

Poserna dont il occupe les hauteurs avec de l'artillerie; l'empereur paraît, commande, et la position est enlevée. Des forces lui arrivent; INapoléon fait mettre en ligne douze pièces de la garde ; le général Drouot les dirige , et les Russes reculent de nouveau. Cependant d'autres divisions ont franchi le défilé ; mais on n'a presque pas besoin de leur concours. Le début de cette glorieuse affaire porta un coup bien sensible au cœur de Napoléon ; l'un de ses vieux compagnons d'armes, le maréchal duc d'Istrie , fut enlevé par un boulet. L'armée suit la route de Lutzen sur laquelle débouche aussi le vice -roi. Ses troupes prennent position en avant de Lulzen ; la jeune garde bivouaque autour du monument de Gustave Adolphe, le fondateur de cette grande école guerrière du i^' siècle , que nous devions surpasser après avoir subi, vers le milieu du siècle suivant, l'ascendant de la supériorité des généraux qu'elle avait formés. L'empereur compte encore alors sur la coopération du contingent autrichien , et envoie en conséquence des ordres au prince Ponialowski pour soutenir des forces qui n'étaient plus à sa disposition. Jl n'y a rien de plus propre à faire juger de la prévoyance, de l'habileté, du génie de INapoléon, que les préludes militaires de la bataille de Lutzen.

L'armée était en marche sur Leipsick, et l'empereur s'occupait à regarder la lusillade de l'avanlgarde avec l'ennemi autour des maisons de cette ville, lorsqu'une canonnade épouvantable se fait cn- Jciidrc autoiu' de nous et pres([ue sui* nos divisions:

^65 en même lemps de profondes colonnes apparaissent dans la plaine, c'est l'armée alliée qui a passé la nuil à moins de trois lieues de nous et qui débouche tout entière de Pégau. L'empereur surpris , mais non déconcerté, accepte la bataille qu'on lui présente, et change au moment toutes ses dispositions. Pur ses ordres, que le viee^roi devine et que les autres généraux exécutent, nos jeunes conscrits font en présence de l'ennemi une manœuvre digne d'une armée de vétérans, et volent au secours du maréchal INey. L'empereur les devance; il s'est fait précéder par 80 pièces d'artillerie de la garde :«Nous paierons aujourd'hui de nos personnes, dit-il, en ar^ rivant sur le terrain ; c'est une bataille d'Egypte ; l'infanterie et l'artillerie doivent se suffire. Je ne crains pas de m'abandonner à la valeur innée de nos jeunes conscrits. -> Il touche enfin àKaya au moment où l'affaire engagée entre ces jeunes conscrits et 100,000 honmies acharnés à s'emparer de Lutzen semblait tourner entièrement contre nous; sa présence produit sur les troupes un enthousiasme extraordinaire. Nous reprenons le village de Raya. Alors le duc de Raguse arrive en ligne, et le général Compans, à la tête de la divison de marine, arrête 20,000 hommes de cavalerie dans le village de Starsiedel; toutefois la crise est terrible au centre sur lequel le général en chef Wittgenstein dirige toutes ses forces. Le maréchal Ney est partout, les généraux tombent à ses côtés, il reste inébranlable. Pendant plus de quatre heures on se bat avec un

acharnement sans exemple : l'empereur Alexandre et le roi de Prusse placés sur une éminence regardent le combat; en face, l'empereur est au milieu du feu, au plus fort de l'action, prodiguant sa vie comme le dernier soldat et soutenant l'armée, faisant relever les troupes fatiguées, ralliant lui-même les bataillons qui ont reculé, et portant remède à tous les inconvéniens, tandis que les boulets, les grenades tombaient, et que les balles môme sifflaient à ses oreilles. C'était ainsi qu'il attendait, en résistant à un échec épouvantable , le moment de la victoire prévu par sa prudence. Enfin l'on commence à apercevoir sur la droite dans le lointain, la poussière et les premiers feux du général Bertrand. Au môme moment , et par suite de l'étonnante précision do ses ordres , et de l'exlrômè ponctualité de leur exécution , le prince vice-roi entre en ligne sur la gauche, et le onzième corps, commandé par Macdonald, aborde les villages où l'ennemi appuie sa droite.

Effrayé du mouvement qui tend à l'envelopper, l'eiinemi tente un dernier efl'ort sur Kaya dont il achète la possession par des flots de sang et par la mort de ses chefs les plus imporlans. Notre centre flécjiit, quelques bataillons de conscrits se débandent; Napoléon se jetle au milieu d'eux; ses paroles l(\s ramènent aux combals. Alors il fait donner la jeune garde; en même temps une batterie de 80 pièces de canon est placée en écharpepour déborder le village par la droite; Napoléon reste au milieu des pièces

que l'ennemi couvre de mitraille, le village est repris, et les alliés forcés dans leur position sont en pleine retraite. La droite de l'armée s'étend pour donner la main au général Bertrand; sur la gauche le vice-roi a merveilleusement secondé les opérations ])rincipaies, en coupant la retraite de l'ennemi sur Zucnchau comme l'empereur le lui avait ordonné.

Cette brillante journée rappelle l'époque où nos jeunes volontaires, tirés des ateliers ou de lacharrue, affrontèrent pour la première fois les vieilles bandes de l'Europe ; mais elle montre en même temps ce que nous aurions fait de grand, si un capitaine comme JNapoléon eût soutenu de son génie les efforts d'un courage sublime. La victoire nous conduit en six jours a Dresde; Napoléon tient un langage juste et sévère à la municipalité de cette ville, et pardonne aux indignes persécutions que les habitans s'étaient permises après nos mallieurs de ]\îoskou. « Bénissez votre roi, dit-il, car il est votre sauveur. Qu'une députation d'entre vous-aille le prier de vous rendre sa présence, je ne pardonne que pour l'amour de lui.»

L'armée a étonné l'empereur lui-même, il lui témoigne sa reconnaissance et son admiration par lune des plus belles proclamations qu'il nous ait laissées comme modèles d'éloquence militaire. Dans le même moment il rend au comte de Narbonne , notre ambassadeur à Vienne, i^ii compte aussi vrai que précis de la brillante affaire qui , après nous avoir donné la victoire , doit encore rattacher l'Autriche à notre alliance. Une vaine résistance et la

crue subito do l'Elbe arrêtent un uiouioiit noire marche; notre avant-garde se met à la poursuite de l'ennemi qui se retire sur Bautzen; tandis que nos différons corps d'armée sont en grande manœuvre. Napoléon passe huit jours à Dresde. Cet intervalle de temps fut rempli par des soins immenses au milieu desquels JNapoléon ne négligea pas de témoigner tous les égards les plus délicats au respectable roi de Saxe de retour dans sa capitale. Le vieux monarque en parut touché jusqu'au fond du cœur. C'est àDresde que la prévoyancede l'empereur sentit la nécessité de renvoyer le prince Eugène en Italie et de prévenir ainsi les conséquences d'une trahison de l'Autriche. Avant la campagne, cette puissance avait entamé des négociations hostiles contre nous avec tous les Etats de la confédération. Au moment de la bataille de Lutzen , François II était à la veille de se déclarer notre ennemi , la victoire des Français le porta à envoyer des paroles pacifiques à INapoléon par l'entremise de M. de Bubtia ; mais en même temps il expédiait le comte de Sladion au camp des alliés. Le. comte de Stadion avait toujours été l'ame des haines européennes contre la France , un fougueux partisan de la guerre d'extermination; ce choix seul était un trait de lumière. La mission de M. de Bubna révèle les prétentions de l'Autriche; les conférences qu'elle entraîne produisent le consentement de Napoléon à un congrès qui se réunirait à Prague, et l'oÛVe de la conclusion d'un armistice, ^éanmoins tout se pré|)are i)Our

une nouvelle luUe cuire les niasses belligérantes, ISapoléon marche surBautzen pour vaincre, et cependant il présente encore un armistice aux ennemis : on le refuse, il faut se battre. Le 20 mai, nous passons la Spréc devant les Russes et les Prussiens; à midi nous sommes dans la plaine où nous devons nous établir; à deux heures, la division Compans enlève la ville pendant que la division Bonnet s'empare des hauteurs occupées par le général prussien Kleist; de nouvelles hauteurs se présentent à Nider- Kayna; nous combattons avec acharnement pour les franchir; sur la droite les succès sont plus rapides; malgré les efforts de Miloradowitch, nos troupes couronnent déjà les sommités des montagnes au-dessus de Bautzen; le combat se soutient pendant cinq heures autour de cette ville ; les alliés font des efforts inouis pour se maintenir, mais la division Bonnet a terminé la lutte en enlevant aux Prussiens la position importante de Kider-Kayna. Le duc de Reggio s'est avancé jusques aux vallées de Cunewald; les ducs de Tarente et de Reggio ont rejeté leurs adversaires sur le camp retranché ; suivant la coutume de Napoléon , notre plan d'attaque et nos habiles manœuvres ont rendu inutile une partie des travaux immenses de l'ennemi pour nous arrêter; cependant cette affaire de Bautzen, si glorieuse pour nos armes, n'est que le prélude de la grande bataille qui nous attend.

Elle commence Je lendemain à cinq heures du matin , par une canonnade sur le front de l'ennemi , qui croit à une attaque sérieuse en face de lui; sur

notre droite, tous les efforts .s'accumulent pcndcuit plusieurs heures contre le duc de Reggio, qui, obligé de céder à des forces supérieures, a perdu toutes ses positions et se voit ramené sur la Sprée. Dans ce moment critique, le général Gérard reçoit du duc de Tarente l'ordre d'opérer un mouvement de retraite; mais il s'obstine à rester en ligne, demande une brigade, et reprend enfin toutes les positions occupées par les alliés. Vers dix heures, un bruit soudain d'artillerie attire tous les regards vers notre gauche : l'ennemi est aux prises avec 60,000 hommes jetés au-delà des dernières positions de Blucher par le maréchal Ney. Conformément aux ordres de l'empereur, le mouvement de ces troupes, commencé le 19, avait mis en défaut la pénétration des généraux russes^ et après avoir chassé devant elles les corps d'Yorck et de Barclay de Tolly, elles venaient de déboucher sur le flanc droit de I3iucher, amusé par le canon des lignes de Bautzen. 1/ennemi alarmé se trouble, et court au théâtre du danger. Le village de Preititz vient d'être j)ris; le corps de Kleist, les réserves , la garde prussienne courent le reprendre et dégarnissent le centre de l'armée; Napoléon saisit cette circonstance et met en mouvement toutes les troupes; les unes courent à lîlucher, les autres se jettent sur les lignes du centre; nos soldats y pénètrent [)ar deux routes différentes. Blucher. atlaqué de Iront, de revers et par un troisième coté, appelle du secours; les corps qui l'ont quitté veulent revenir à lui ; nous profitons de leur hésitation ; le village de Preilitz est icjiris une deinière fois; rien ne peut

plus arrclcr le maréchal INey. Blucher, précipité des hanleiirs deKrcckwilz où il se croyait inexpugnable, ne combat plus que pour assurer sa retraite. 11 est six heures, le camp retranché de l'ennemi est envahi de toutes parts; les diverses colonnes des alliés, qui ont été poussées par les ducs de Raguse et.de Dalmatie, et par les différens corps de notre armée , sont entraînées dans le revers de Blucher ; mais le défaut de cavalerie nous empêche de les poursuivre ot de les atteindre. Là paraît encore d'une manière éclatante le génie militaire de Napoléon ; par la plus juste et la jMus heureuse des combinaisons, il tourne à la ruine de l'ennemi l'avantage dos positions formidables que 10,000 hommes avaient fortifiées avec tant de soin pendant trois mois et qui semblaient promettre la victoire aux alliés.

Une pensée semblable à celles que lui inspiraient jadisses plus étonnans succès militaires, couronne cette mémorable journée. Profondément ému des preuves de dévouement que l'armée vient de lui donner sur le champ de bataille de Wurtchen, il prescrit par un décret l'érection, sur le mont Cenis, d'un monument qui sera le témoignage de sa reconnaissance envers ses peuples de France et d'Italie. Il y avait encore de la république même dans ce décret où l'on voyait le général Bonaparte derrière l'empereur Napoléon.

Le champ de bataille de Wurtchen fit éclater, de la manière la plus touchante, l'humanité des Saxons; en vain leurs villages sont détruits ou saccagés, ils viennent chercher 10,000 hommes, amis ou enne-

mis, encoro élendus dans la plaine, leur prodiguent des secours de toute espèce, et les conduisent à Dresde où d'autres blessés ont pu se rendre. Si les militaires saxons nous ont trahis sur le cliajiip de bataille, n'oublions jamais ces bons paysans, leurs compatriotes et les amis de l'humanité.

Le 119. mai offre encore une suite de combats , où Miloradowitch tente tous les moyens de nous arrêter. Le plus sérieux de ces combats, celui de Reichembach où Napoléon courait à tout moment le danger d'être frappé à mort, coûte la vie au général Bruyère, emporté par un boulet; c'était un ancien oflicier de l'armée d'Italie et l'un des plus habiles généraux de l'armée. Nous continuons la poursuite de l'ennemi ; les boulets sifflent de nouveau aux oreilles de l'empereur. Bientôt après un chasseur à cheval de l'escorte est tué ; Napoléon le voit tomber presque sous les pieds de son cheval , et dit au grand maréchal : Daroc , la fortune nous en veut bien aujourd'hui. L'empereur voulait s'arrêter à Reichembach ; mais les alliés tiennent à Makersdorff. Napoléon fait ses dispositions; il s'élance par un chemin creux pour monter sur une éminence et juger l'état des choses. Un boulet vient frapper un arbre près de lui, ricoche sur le général Kirgener et ensuite sur le duc deFrioul :\\\\\ est tué roide, l'autre respire encore. Napoléon se laisse emporter presque machinalement par son cheval , et revient ensuite se livrer à sa douleur ; elle fut vraie, sentie, profonde; (lie était juste; elle attaquait Napoléon au cœur, en

lui enlevant un homme de bien qui ne liompalt Jamais et qui savait dire la vérité avec zèle, courage et discernement. On aime à entendre Napoléon dire à son ami mourant : «Duroc, il estime autre vie , c'est » là que vous irez m'attendre et que nous nous rejoin- » drons un jour. » Oui , sire ; mais ce sera dans trente ans , lorsque vous aurez triomphé de vos ennemis et réalisé toutes les espérances de notre patrie. La gloire et l'amitié faisaient une double illusion à l'auteur de cette touchante réponse.

Duroc meurt, nous sommes à Gorlitz; un parlementaire vient demander, au nom des alliés, la faveur d'un armistice qu'ils ont refusé la veille de leur défaite, et prendre ainsi la responsabilité du sang inutilement versé dans une terrible action que Napoléon avait voulu prévenir. Cet armistice fut bientôt conclu; mais il était une faute de notre part et devint un malheur, surtout par sa prolongation jusqu'au jo août, contenue dans le traité de médiation avec l'Autriche.

Pendant cette fatale suspension d'armes, l'empereur, occupé à Dresde de tous les soins d'un capitaine aussi habile que prévoyant, et des combinaisons de la plus haute politique, apprend, le 5o juin, la perte de la bataille de Yittoria et presque l'évacuation de l'Espagne ; il y envoie le maréchal Soult, qui , douze jours après son départ, était déjà rendu à Bayonne. En Italie, le prince Eugène se prépare à la guerre ; la Bavière a résolu de porter son armée à 45,oop hommes; à Stullsard mêmes efTorls; mais

en outre une communication directe du roi avec Napoléon, qu'il instruit de tout ce qui se prépare, surtout en Autriche, contre nous. Napoléon connaissait bien cette puissance, comme l'atteste ce qu'il disait d'elle à Dresde dans des conférences avec les sienstObservez l'Autriche depuisvingt ans; après nous avoir combattus pendant cinq campagnes acharnées, elle ne se résout à suspendre les hostilités à Léoben, que parce qu'il n'y a plus d'autre moyen de nous empêcher d'entrer à Vienne. Un an après, elle apprend mon départ et celui de mon armée pour l'Egypte, aussitôt elle recommence la guerre; et si, en 1801 , elle signe la paix de Lunéville , c'est que les vainqueurs de Hohenlinden menacent de nouveau sa capitale. En i8o5, elle croit nous surprendre au milieu de nos projets de descente en Angleterre; elle reparaît sous les armes; mais cette fois elle perd Vienne et la bataille d'Austerlitz : il faut bien encore se soumettre. En 1807, elle nous voit engagés au fond de l'Espagne , et elle nous attaque avec une nouvelle confiance. Ce n'est qu'après avoir perdu Vienne et la bataille de ^Vagram, qu'elle consent à la paix. Aujourd'hui elle croit avoir des chances plus favorables que jamais, et vous la voyez qui se déclare. En un mot, l'Autriche ne sait rien oublier.

INIalgré la conviction de la perfidie et de la défection de l'Aulriche, Napoléon ne refuse point d'envoyer le duc de Vicence à ce congrès de Prague où la polilifjue européenne ne voulait (juc gagner un jXMi de l(iMj)S et resserrer les liens de l'union entre

nos ennemis, en couvrant du voile de la paix toutes les machinations ourdiescontre nous. Trop convaincu que les négociations n'aboutiraient qu'à la guerre, l'empereur, en ne négligeant aucun moyen de rapprocher les esprits, arrête les dernières dispositions pour la campagne qui va se rouvrir. Quatre corps d'armée s'opposeront à la Bohème ; le vice-roi attaquera les Ltats héréditaires au cœur; il sera secondé par l'armée bavaroise, par le neuvième corps aux ordres du maréchal Augereau , et par le corps de cavalerie du général Milhaud. En même-temps. Napoléon avertit les places assiégées sur l'Oder et sur la Yistule, de la reprise prochaine des hostilités, et donne des ordres en conséquence au maréchal Davout, rentré de vive force à Hambourg, et maître de Lubeck reprise par les Danois. En cinq jours de temps, il visite les places de l'Elbe. De retour à Dresde, il fait une autre excursion dans la Basse-Lusace, et part, le 25 juillet, pour Mayence où il a donné rendez-vous à l'impératrice. On crut que cette princesse parviendrait à produire un rapprochement entre l'Autriche et nous ; c'était sans doute lé vœu de son cœur; mais ce vœu devait être impuissant.

Revenu à Dresde le 5 août, Napoléon trouve les négociations aussi peu avancées qu'à son départ, et cependant la trêve n'a plus que dix jours à courir ; mais il a promis à Marie-Louise de tenter des voies d'accommodement auprès de son père; il tient sa promesse, et n'obtient que les propositions intéressées d'une puissance avide qui met à prix sa fidélité:

il tes accepte pourtant, et envoie sa réponse; clic arrive à Prague, dans la nuit du lo au ii, c'est-àdii^e avant la dénonciation de la cessation de l'armistice, et à temps pour prévenir la reprise des hostilités, puisque les premiers coups de canon ne pouvaient être tirés que le 17; mais la journée du 1 1 nous révèle la dissolution du congrès, la défection de l'Autriche, l'appel des Russes et des Prussiens en Bohème, par des feux allumés sur les hauteurs de la route de Prague à Trachenberg. Cependant la négociation particulière du duc de Vicence avec le comte de Metternich n'est pas rompue; Napoléon, pour faire cesser les difficultés d'un seul mot, cède tout ce qui est en contestation; le comte Bubna, porteur de ces paroles, doit arriver le 14 au matin à Prague ; mais il est trop tard , suivant Metternich qui, en avouant que les concessions de l'empereur auraient pu amener la paix le 10, ne fait qu'ajouter un mensonge de plus à toutes les duplicités du cabinet de Vienne. Renvoyé de Prague par la rupture, au moment de l'arrivée du comte de Bubna, M. de Narbonne nous rapporte la déclaration de guerre à laquelle Napoléon, môme en partant pour se battre, répond par la proposition d'un congrès qui tiendrait môme pendant les hostilités; cette proposition est encore déclinée par l'Autriche.

Napoléon est parvenu à rassembler trois cent mille hommes, mais il n'a que quarante mille chevaux ; on lui oppose cinq cent mille combatlaus, dont presque la moitié vient d'être ajoutée tout- à -coup à la

force des alliés par l'Autriche qui promet d'entraîner le reste de l'Allemagne ; parmi ces nouveaux ennemis Ggnre le roi Bernadolte qui ose lever l'étendard contre des Français : ce transfuge de notre gloire militaire, range sous ses ordi'es des armées prussiennes, russes, anglo-allemandes, et un corps de Suédois. Les alliés ont en outre environ cent mille chevaux.

Au début de cette nouvelle campagne, Napoléon, jugeant que la grande armée des alliés qui doit .déboucher de la Bohème, lui laissera le temps ,^e faire une opération combinée sur Berlin et de lanQçr son armée de Silésie sur Breslaw, prépare ce graad mouvement; il veut aussi pousser une reconnaissance en Bohème, et prévenir, s'il se peut, la jonction des alliés de Silésie avec les Autrichiens. ïl se place au centre de ces deux grands mouverpens ; mais Blycher a pris les devants, et déj^ jçios troupes se replient devant lui. Napoléon n'en pousse pas moins vers la Bohème où 80,000 Russes et Prussiens sont entrés. Les yeux fixés tantôt sur eux, tantôt sur Blucher, il saisit le inome;pt de^voler en Silésie, pour arrêter ce général victorieux ; sa présence arrête nos quatre armées en retraite, et trois jours suffisent pour rejeter les Prussiens loin de nous.

Cependant quatre colonnes de l'armée alliée pénètrent en Saxe et cernent la capitale de Frédéric- Stadt. Le maréchal Saint-Cyr a fait rentrer à Dresde son quartier-général qui, malgré nos efforts, peut être enlevée par les forces ennemies. Aces nouvelles,

confirmées par le rapport précis et vrai de son aiclede-camp Goui'gaud, l'empereur appelle le général Haxo, lui donne les ordres les pins positifs pour diriger la conduite de Vandammc qui marche par Pyrna sur les derrières de l'ennemi ; envoie Gourgaud rassurer tous les esprits à Dresde ; se met en marche avec des troupes qui ont fait quarante lieues en quatre jours; arrive à Dresde au grand galop sous le feu des ennemis qui se croient déjà maîtres de la capitale de la Saxe, cernée de toutes parts; salue un moment le roi ; remonte à cheval , dirige tous les mouvemens : l'armée ennemie s'est élancée tout entière ; il l'arrête par des sorties combinées , au milieu desquelles l'apparition imprévue de la garde sème partout la terreur. L'ennemi recule partout devant nous; Dresde, dont la perte nous eût coupé la retraite sur le Rhin, est sauvée. Le lendemairi voit recommencer une action encore plus terrible pour les alliés et plus glorieuse pour nous que la première. Le prince de Schwartzemberg humilié , sans être abattu par le mauvais succès de son attaque, désire une bataille; il déploie son armée sur les hauteurs où elle s'est repliée la veille, et dans la plaine où il se flatte de nous attirer pour nous écraser sous la supériorité du nombre, et surtout avec sa nombreuse cavalerie. JNapoléon , dès la pointe du jour examinait les positions qu'avait prises son iraprudent adversaire ; il se sent frapper à la tète par un éclat de bois qu'un boulet a fait sauter d'un bâtiment voisin ; il tombe roidc , se relève, et, regardant

^77 le morceau de bois , « Tout serait fini s'il avait tou- » ché le ventre,» dit-il froidement, et il continue d'observer l'ennemi. Il reconnaît que l'extrême gauche des alliés, placée entre Priesnitz et la vallée de Plauen, ne communique pas avec le centre, et il improvise son plan d'attaque sur le vide qu'il a remarqué. La célérité de l'exécution égale la promptitude de la pensée. Murât qui , à son retour de Naples, avait repris le commandement de la cavalerie , se précipite sur les masses innombrables de Schwartzemberg, les entame, les désunit et les taille en pièces; 26 canons, 18 drapeaux, i3o caissons, tombent en notre pouvoir; 26,000 hommes restent sur le champ de bataille. Le premier coup de canon, tiré de Dresde par la garde de Napoléon, avait emporté les deux jambes au général Moreau, sous les yeux de l'empereur de Russie et du roi de Prusse dont il était devenu leur nouvel auxiliaire. C'est Moreau qui a donné awx ennemis le conseil décisif de marcher sur Dresde , centre de toutes nos communications ; c'est Moreau qui a pressé l'attaque de cette ville pour y écraser le maréchal Saint-Cyr, son ancien ami, et porter un coup mortel à l'armée française. Déserteur de nos drapeaux, une double fatalité le punit de son crime envers la patrie et lui fait subii', avec une espèce de rage, l'ascendant de la fortune de l'adversaire qui avait conservé la vie à ce conspirateur sans audace. Quelle différence de rôle entre Napoléon et le faible rival de sa gloire! Moreau , blessé en portant les armes contre la France ,

^78 meurt en coupable sur une terre étrangère ; Napoléon vient de triompher pour la France , il a sauvé la capitale d'un roi son allié, il reçoit les remercîmensde tout un peuple exposé à subir toutes les fureurs de la guerre. Au sortir d'un péril si grand, une erreur lui fait croire que le prince de Schwartzeraberg est le personnage important dont il vient d'apprendre la blessure mortelle, et il honore d'un noble regret le commandant de l'armée des alliés qui ont juré sa ruine, le général d'une puissance qui vient de le trahir par la plus lâche défection.

L'étoile de Napoléon brillait en ce moment du plus vif éclat; en effet après avoir repoussé Blucher, il avait franchi en trois jours une distance de quarante lieues avec 72,000 hommes ; fatigué par des combats et par dos marches si rapides, un si petit nombre de soldats venait de lui suffire pour disperser 200,000 assiégeans qui, le lendemain, n'avaient pu tenir contre cette faible armée à peine augmentée de 20,000 hommes aux ordres du duc de Bellune. Après cette victoire , l'empereur est près d'entrer à Pyrna pour passer la nuit et suivre le lendemain le mouvement qu'il a imprimé; une violente indisposition attribuée au refroidissement que ses v<^tcmens trempés par une pluie affreuse lui ont fait éprouver pendant la bataille, ou plutôt, comme il l'a dit lui-même, à un aliment indigeste et grossier qu'on lui a servi le matin, le force à rentrer dans Dresde. Jamais événement si ordinaire et si peu important au pn'uiicjcoup d'd'il n'a eu des suites plus funestes.^

^79 Pendant que Napoléon triomphait à Dresde, le duc de Reggio, chargé de marcher surBerlin, ayant perdu deux jours, avait trouvé le prince de Suède pour lui barrer le chemin : le maréchal, d'abord vainqueur sur un point; ensuite battu, et enfin victorieux à Gross-Béeren , n'en a pas moins été obligé de se retirer sur ïrebbin et ensuite sur Wittenberg. D'un autre côté le duc de Tarente a été battu vers les bords de la Ratzbach que nous avions franchie pour attaquer les Prussiens; ces revers sont graves ; toutefois Napoléon les réduit d'un coup d'œil à leur juste valeur, et n'en est pas moins décidé à tenter sur Berlin le grand mouvement qui balaiera le nord de l'Allemagne, mettra le prince d'Eckmuhl en ligne, débloquera nos garnisons de Stettin et de Custrin, appuiera notre gauche sur les bords de la Baltique, et menacera de déborder les alliés par une invasion en Pologne. C'est alors qu'arrive la défaite de Vandamme à Culm, après des prodiges de valeur qui ne pouvaient ni excuser ni réparer des fautes impardonnables, et une témérité dont les suites étaient incalculables. En effet le désastre de Vandamme a sauvé la grande armée autrichienne; elle était perdue sans l'inconcevable mouvement de ce général et la fatalité du retour subit de Napoléon à Dresde. Quel changement dans nos affaires! La coalition allait se dissoudre, les princes étaient sur le point de céder à notre ascendant : au contraire ils resserrent les liens de leur union par le traité de Tœplitz, tandis que nos malheurs s'accroissent du côté de la

Eober, grâce aux débordemens et aux inondations. Rien n'a pu ébranler Napoléon ; suivant toujours avec ses yeux d'aigle les manœuvres des trois grands corps d'armée ennemis, il fortifie Dresde, réorganise l'armée de Vandarame tombé au pouvoir des ennemis; lui fait reprendre ses positions, dispose les forces du maréchal Saint-Cyr et du duc de Bellune, oppose le maréchal Ney au prince de Suède , court à Elucher qu'il force à repasser la Neisse et la Queiss, et revient à Dresde. Sur le chemin, des officiers dépêchés en hâte de Torgau , lui racontent que le maréchal Ney a été encore plus malheureux à Dennewitz que le duc de Reggio à Gross-Béeren. Nous eussions triomphé peut-être, mais une nouvelle trahison de nos alliés les Saxons, en face de l'ennemi, nous a fait perdre le champ de bataille, et causé un mal irréparable en laissant dans notre ligne un vide énorme où l'ennemi s'est hâté de jeter des masses considérables que rien n'a pu arrêter. Cependant Dresde même est en proie à de nouvelles alarmes. Napoléon vole à Schwartzemberg, le rejette dans la vallée de Tœplitz; puis, tandis que l'ennemi s'attend à une invasion en Bohême, il rentre à Dresde qu'il quitte encore après quelques heures de repos, pour secourir le duc de Tarente en retraite sur Bautzen , et repousser Blucher derrière la Sprée. Dresde le revoit au milieu de toutes ses armé<,'s réunies, mais aussi les forces ennemies sont toutes liées entre elles désormais; elles ont en outre l'avnnlag*' du nombre ; le choc ne peut être que

terrible, et les chances de la fortune sont contre nous malgré la puissance du génie qui combat avec nous.

Pendant les efforts de Napoléon en Allemagne , ses lieutenants font face à l'ennemi du côté de l'Espagne ; en Italie l'audace a manqué , le vice-roi s'est retiré sur l'Isonzo. La Bavière nous abandonne à regret ; mais elle nous abandonne aussitôt le départ des 1 5,000 hommes du duc de Gastiglione que INapoléoD juge trop faibles pour contenir cette puissance entraînée par la force des choses. De même que Schwartzemberg a traité avec l'ennemi à Minsk et à Varsovie, et pris sur lui l'invective de la défection; de même que les généraux Yorck et Bulow nous ont trahis sans l'aveu de leur roi; de même le général bavarois de Wrède force le sien à entrer dans le mouvement qui va s'exécuter; ses soldats désertent nos rangs bataillon par bataillon. Le roi de W iltemberg plus ferme et plus dévoué, cède aussi à l'empire des circonstances; la Westphalie est presque envahie tout entière, ses soldats nous trahissent à leur tour; le roi de Saxe nous reste avec son armée, mais elle est déjà ébranlée par de funestes exemples; les braves Polonais demeureront fidèles jusqu'au dernier soupir; cette situation est menaçante, et de grands périls nous attendent.

INos premières opérations interceptent les communications entre Bernadette et Blucher que Napoléon a poussés devant lui, avant d'exécuter le grand mouvement qu'il projette sur Berlin, en faisant de Magdebourg le centre de ses opérations.

Malheureusement Napoléon cède contre son opinion intime aux raisons de ses généraux et plus encore au découragement dont il aperçoit les indices les plus tristes et les moins équivoques autour de lui. Les militaires paraissent s'accorder à regarder la résolution de ÎNapoléon comme une résolution de génie, et un moyen assuré de ressaisir la victoire; mais il est des temps où rien ne peut suppléer à la confiance qui double la force des hommes, et Napoléon craignit que ses généraux les plus intrépides et les plus dévoués n'exécutassent sans audace et sans bonheur un plan que la timidité de leur esprit dans le conseil, et leur découragement momentané les empêchaient de concevoir et d'approuver. Dans cette situation des choses il ne devait plus penser qu'à devancer les ennemis à Leipsick où semblaient nous appeller les succès d'Augereau et du roi de Naples, et la présence de leurs troupes que le reste de notre armée pouvait rejoindre en vingt-quatre heures. Napoléon arrivé le i5 à Leipsick, passe toute la journée à reconnaître les quatre armées de la coalition qui arrivent sur nous, et la nuit à faire ses dispositions pour contenir les cDbrls de l'ennemi et nous rouvrir le chemin de la France qui peut nous être fermé. Le 16, Schwartzemberg engage la bataille au sud de Leipsick qu'il espère enlever comme naguère il a cru emporter Dresde , sous les yeux même de Napoléon. D'abord, nous sommes attaqués, mais nous attaquons à notre tour; toulcs les armées bclligéranles soni siu- le luèuio tliéàlrc; trois ba-

2 83 tailles se livrent en même temps sur trois points différens à une lieue d'intervalle. Du côté de Vachau nous avons rejeté Schwartzemberg sur ses positions du malin, et repoussé le général Klénau; pendant ce temps, Poniatowski défend avec intrépidité les bords de la Pleiss: Leipsick à l'abri d'une insulte, remercie le Dieu des armées dans les temples, et Napoléon se prépare à porter des coups décisifs à l'ennemi. Notre infanterie, notre cavalerie s'élancent^ nous enlevons Gossa; la victoire paraît assurée pour nous, elle nous échappe ; nous revenons à la charge et tout annonce un succès définitif; en ce moment un nouveau péril nous menace par Mark-Kleeberg ; Napoléon s'arrête pour juger les desseins des ennemis. Ce sont des troupes fraîches qui ont remplacé celles du général Kleist; leur choc est terrible et dégage les Russes; le duc de Castiglione parvient à arrêter l'essor de ce mouvement impétueux. Maintenant une autre attaque dirigée par le général Blanchi s'annonce avec non moins de fureur que celle que nous venons de soutenir; Schwartzemberg, avec des forces immenses, veut percer notre ligne et prendre toutes nos positions; notre aile droite est forcée, les Polonais reculent, Meerfeld a franchi la Pleiss. Napoléon revient sur ses pas; l'ennemi est rejeté derrière la Pleiss, et Meerfeld tombe en notre pouvoir; nous sommes victorieux sur ce point, mais au nord de Leipsick, le prince de la Moscowa et le duc de Raguse ont eu beaucoup de peine à tenir tête aux trois armées réunies de Blucher. Nos pertes ont été

graves, et nous nous sommes retirés derrière la Partha ; du côté de l'Elster, le général Bertrand a ressaisi la victoire un moment infidèle, il a repris Lindenau sur l'ennemi qui nous a abandonné la route d'Erfurt; en résultat nous avons vaincu sur la Pleiss, nous avons faibli sur la Partha, nous avons triomphé à Lindenau , et conquis notre retraite; la bataille générale de Vachau est une victoire où les ennemis, complètement repoussés, ont perdu plus de 3o,ooo hommes; mais cette victoire n'a point été achevée.

Le 18 octobre, les ennemis, renforcés de plus de 1 00,000 hommes, marchent sur nous de toutes parts, et trouvent sur toute la ligne une résistance invincible ; les Polonais plient sous les efforts de deux armées , Napoléon vole vers eux et les soutient avec deux divisions de la garde ; rappelé sur la hauteur de Probstheyde , il rétablit le combat; il s'éloigne, le village est pris par les Russes et repris par nos soldats, tandis que Beningsen ne peut forcer la position du duc de Tarcntc; nous soutenons au nord un combat non moins furieux et engagé avec Blucher, lorsque derrière nous tonne le canon deBernadotte. C'est alors que l'armée saxonne , parmi laquelle ce soldat qui n'est plus Français entretenait des intelligences, nous abandonne avec la cavalerie wuitombergeoise du général INormann, et signale aussitôt sa défection par la décharge de toute son artillerie contre la division Durulte resiée seule en présence de l'armée aux ordres de Bernadotlequi louche à Reud-

nitz. L'empereur voit le mal, et court y porter remède. Il aperçoit un vide entre l'armée du prince royal et celle de Beningsen; il ordonne au général Nansouty de se jeter dans cet intervalle avec la cavalerie de la garde et vingt pièces d'artillerie, et ralentit ainsi le mouvement des colonnes suédoises, malgré tous les efforts de leur général qui reconnaît la présence du grand capitaine; celui-ci remonte les hauteurs de Probstheyde. Les alliés, rebutés par notre étonnante résistance , ont renoncé à l'espoir d'enlever cette position importante; déjà même ils font replier leurs colonnes, et l'on ne combat plus qu'à coups de canon. En ce moment la nuit tombe et nous laisse maîtres du champ de bataille. Voici les résultats de cette affaire à jamais glorieuse pour l'armée française : l'infâme et dangereuse trahison de l'armée saxonne, la valeur des alliés, l'immense supériorité du nombre n'ont pu nous enlever la ligne que nous avions résolu de garder; de son côté, le général Bertrand est maître de Weissenfels et du pont de cette ville sur la Saale. Mais les munitions manquent, les dépôts d'Erfurt et de Magdebourg peuvent seuls réparer les provisions, il faut quitter le théâtre où moins de cent mille combattans l'ont emporté sur plus de trois cent mille hommes. La retraite commence, non pas sans que nous ayons éprouvé l'admirable fidélité du vertueux roi de Saxe qui voulait suivre jusques au bout la fortune des Français. Napoléon fut presque réduit à faire violence à

ce monarque pour le contraindre de renoncer à nous.

Avant de partir, Napoléon tente tous les moyens de préserver Leipsick des conséquences d'un assaut ; les ennemis ne veulent aucun ménagement pour l'une des capitales de l'Allemagne; Napoléon est plus généreux, et au lieu de chercher une défense avantageuse et facile dans ses murs, il aime mieux l'abandonner par degrés que de l'exposer à des désastres sous les yeux de son roi qu'il vient d'y ramener. Une attaque avait déjà lieu sur deux fauxbourgs différens, que l'empereur, encore occupé à consoler et à rassurer la famille royale qui le conjurait de s'éloigner, avait la plus grande peine à quitter le palais du prince ; toutefois avant de partir il envoie encore le duc de Bassano pour rassurer le monarque que les alliés ne rougirent pas de traiter comme traître parce qu'il était resté fidèle à ses sermens.

L'action s'échaufle; Raguse, Reynier, le prince de la Moscowa, le duc de Tarenle, Lauriston, Poniatowski font face dans tous les faubourgs delà ville, et combattent partout les ennemis avec un acharnement sans exemple; ceux-ci font des progrès, mais ces progrès sont lents; les Français défendent le terrain pied à pied; il ne fallait que deux heures d'une résistance pareille pour sauver l'arrière-garde. Le grand pont de l'Elster qui conduit des boulevards sur le faubourg de Lindenau est noire point de retraite; l'empereur donne les ordres les plus sévères pour la conservation de ce point important, et s'avan-

ce vers le dernier pont, celui du moulin de Lindenau. A peine il l'a franchi et placé lui-même des officiers d'état major qui indiqueront aux hommes isolés le lieu de réunion de chaque corps d'armée, à peine il a dicté ses derniers ordres au duc de Tarente, qu'un bruit terrible, et la présence du roi de Naples et du duc de Castiglione lui annoncent que le grand pont de l'Elster venait de sauter. Cette rivière rapide devint le tombeau du général Dumontier et du prince Poniatowskitousdeuxblessés; le maréchal Macdonald passa la rivière à la nage. La rupture du pont nous coûta 12,000 hommes, soixante pièces de canon attelées et une quantité considérable d'équipages. Ce malheur avait été précédé par la trahison d'un bataillon badois qui venait de livrer une de portes de la ville, et de nous enlever notre dernière retraite. Pour comble d'infamie ces traîtres, unis aux Saxons, faisaient du côté de l'Elster un feu continuel contre nous. Cette conduite est une tache éternelle pour ses auteurs; mais les officiers du génie français, et particulièrement le commandant de cette arme , ne se laveront jamais du reproche d'imprévoyance ; la postérité ne comprendra jamais comment, d'après les ordres réitérés de l'empereur, les conseils de l'expérience et les inspirations qu'aurait dû leur donner le désir du salut de l'armée , ils ont pu négliger le soin de jeter plusieurs ponts sur le fleuve, comme ils le pouvaient, de l'aveu du général Rognnal lui-même.

Dans la soirée du 19, l'armée française était réunie à Morkranstadt ; le 20 elle arrive à Weissenfels,

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OÙ le général Bertrand essaie en vain d'engager Napoléon à quitter l'armée ; le 20 nous sommes à Erfurt ; la marche rapide de Blucher, qui se portait sur Eisenach , nous oblige à repartir après deux jours. C'est là que le roi de Naples nous quitte, déjà gagné en secret par la coalition. Napoléon le devine , et toutefois il ne peut s'empêcher de donner des marques d'affection à ce vieux compagnon d'arme squi a tant de fois prodigué sa vie pour la France. Depuis le 1 9, l'armée bavaroise, ayant réuni à elle 1 8,000 Autrichiens, accourait à marches forcées pour nous fermer la retraite ; le comte de W'rède, qui la commandait, avait l'insolence de publier qu'il amènerait captif, au camp des alliés, le plus grand homme de guerre du siècle qu'il se flattait d'accabler par le nombre. Le 29, ce présomptueux général occupait Hanau derrière nous, et développait ses troupes adossées à la rivière en avant de cette ville. Quatrevingts pièces d'artillerie couvraient sa ligne; sa cavalerie, liée à un corps nombreu^ç de cosaques, défendait ses ailes. Si les forces de Napoléon étaient réunies , de Wrède paierait cher sa témérité. Un mouvement vigoureux de notre droite suffu'ait pour enlever le pont de Lamboy aux ennemis, et les mettre à notre discrétion ; mais nous n'avons encore que 10,000 hommes à leur opposer. Un feu très-vif et soutenu jusqu'à trois heures, donne à l'artillerie le temps d'arriver avec le reste de l'armée. Cinquante bouches à feu de la garde mettent le désordre dans les masses bavaroises; en même temps des charges de

cavalerie par les dragons de la garde , par les cuirassiers et un escadron des gardes d'honneur ébranlent toute l'aile gauclie de l'armée combinée; le général de Wrède voyant son centre découvert et menacé d'être pris en flanc par la cavalerie française , dirige contre nous une attaque désespérée vers la droite; ce nouvel effort est impuissant, et l'ennemi, forcé de repasser la Kintzig en toute hâte et dans le plus grand désordre, ne peut se rallier que la nuit sous la protection de la place de Hanau. Ce succès nous rouvre la route de Francfort vers laquelle se dirige la cavalerie du général Sébastiani; notre armée la suit le lendemain à la pointe du jour; cependant de Wrède, nous voyant en pleine retraite, reprend courage et nous livre une seconde bataille plus malheureuse encore pour lui que la première. Deux fois puni de son audace l'ennemi se retire; nous arrivons à Francfort, et bientôt à Mayence , après avoir fait du moins de glorieux adieux à la Germanie si long-temps le^ théâtre de nos triomphes et de notre influence. Les rois de l'Europe l'ont emporté sur nous, mais par d'infâmes trahisons et le mépris de tous les principes de la foi des traités; mais l'honneur, la loyauté, toutes les vertus militaires, ont été foulés aux pieds, et la victoire de nos ennemis est à jamais déshonorée.

Napoléon était de retour à Paris le 9 novembre; les alliés n'ont point osé mettre encore le pied sur le territoire français ; mais effrayés par le sénalus-consulte qui avait mis 000,000 conscrits à la disposition

^90 du gouvernement, ils ont publié, le premier décembre, une proclamation par laquelle ils séparent le peuple français de Napoléon , avec lequel ils venaient d'ouvrir une négociation provoquée par eux - mêmes. Le piège était grossier , l'injure odieuse, la déloyauté manifeste. La politique européenne osait parler de la sainteté des traités dans le moment où ils venaient d'être déchirés, violés tous envers nous , par une suite inouie de défections de la politique, et de trahisons sur le champ de bataille, ou de violations des lois militaires, telles que la résolution du prince de Schwartzemberg de faire investir, désarmer et conduire prisonnier en Autriche le corps du maréchal Saint-Cyr, qui revenait en France par suite d'une capitulation. Il était écrit que la coalition ne respecterait aucun des principes qui régissent les sociétés, et que l'Autriche, après avoir si lâchement ourdi ses machinations contre nous, s'empresserait de se légitimer, auprès de ses alliés, par l'exemple des plus odieux scandales. L'horison politique devient plus sombre de jour en jour; 02,000 hommes ont capitulé dans Dresde; Dantzick, qui va se rendre aussi, touche au moment de voir se renouveler sur sa garnison l'attentat dont le maréchal Saint-Cyr a été l'objet; Stcttin a dû ouvrir ses portes après huit mois de blocus. Amsterdam s'est rendue au général Bulow ; Llrechl, Bréda, \\ ilhcmstadt, sont au j)Ouvoir de l'ennemi; la Hollande nous échappe; le Danemarck se voit forcé de stipuler un armistice avec les Russes ; le mare-

chai Davoiit est enfermé dans Hambourg avec une armée inutile à notre défense ; la peste, déguisée sous un autre nom, mais plus terrible qu'elle ne l'avait été pour nous à Jaffa, moissonne une garnison de 2';, 000 hommes dans Torgau ; un autre fléau dévorq nos blessés, nos malades dans Mayence, et ne peut être arrêté par un préfet plein de zèle et de capacité, auquel l'administration générale, qui n'a plus le même ressort, ne fournit pas les secours nécessaires. Enfin, la Suisse est sur le point d'ouvrir les portes orientales de la France à nos ennemis. Tel est l'ensemble de circonstances dans lesquelles l'empereur^ qui venait de mobiliser 160,000 gardes nationales pour renforcer les garnisons de l'intérieur, ouvrit, le 19 décembre, par le discours suivant, le corps-législatif réuni au conseil-d'état et au sénat tout entier.

0 Sénateurs, conseillers-d'état, députés des dé- «partemens au corps-législatif:

» D'éclatantes victoires ont illustré les armes fran- » çaises dans cette campagne ; des défections sans «exemple ont rendu ces victoires inutiles : tout a » tourné contre nous. La France même serait en M danger sans l'énergie et l'union des Français. Dans j-ces grandes circonstances, ma première pensée a » été de vous appeler près de moi ; mon cœur a be- » soin de la présence et de l'affeclion de mes sujets. »Je n'ai jamais été séduit par la prospérité; l'adver- «sité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'ai » plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles

a avaient tout perdu. D'une part de mes conquêtes , » j'ai élevé des trônes pour des rois qui m'ont aban- » donné. J'avais conçu et exécuté de grands desseins

«pour la prospérité et le bonheur du monde

«Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la » sécurité des trônes et à celle des familles.

«Des négociations ont été entamées avec les puis- » sances coalisées. J'ai adhéré aux bases préliminaires ) qu'elles ont présentées; j'ai ordonné qu'on vous )' communiquât toutes les pièces originales qui se » trouvent au portefeuille de mon département des

"affaires étrangères Rien ne s'oppose de ma part

» au rétablissement de la paix. Je connais et je par-

)» tage tous les sentimens des Français Je dis des

» Français, parce qu'il n'en est aucun qui dé;sirât la

«paix au prix de l'honneur Sénateurs, conseil-

» I ers-d'état, députés des départemens, vous êtes les «organes naturels de ce trône; c'est à vous de don- )» ner l'exemple d'une énergie qui recommande cette «génération aux générations futures. Qu'elles ne di- ))sent pas de nous : ils ont sacrifié les premiers in- «térèls du pays; ils ont reconnu les lois que l'Angle- » terre a cherché en vain, pendant quatre siècles, à «imposera la France! Mes peuples ne peuvent pas » craindre que la politique de leur empereur trahisse X jamais la gloire nationale. »

Tl nianquail à ce discours des mots magiques pour échaud'or l't'nthousiasme du peuple, et quehjues nobles promesses qui pouvaient èlre faites avec dignité, mais d'une manière irrévocable. Il fallait faire intcr-

venir la pairie et parler de la nation comme d'une puissance qui devait eflVayer l'ennemi. Quoi qu'il en soit, le sénat délibérant sur los communications qui lui avaientété faites, consentit à tous les sacrifices demandés à la France dans le but de la paix; mais il supplia l'empereur de tout tenter pour l'obtenir :

«Sire, c'est le vœu de la France, disait la députation ; c'est le besoin de l'humanité. Si l'ennemi persiste dans ses refus , hé bien ! nous combattrons pour la patrie entre les tombeaux de nos pères et les berceaux de nos enfans. » L'empereur repondit :

«Ma vie n'a qu'un but, le bonheur des Français ; cependant le Béarn , l'Alsace , la Franche- Comté, le Brabant sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'âme; j'appelle les Français au secours des Français ; j'appelle les Français de Paris , de la Bretagne , de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et d'autres départemens au secours de leurs frères. Les abandonnerons-nous dans leur malheur? Paix et délivrance de notre territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'as- [)ect de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira, ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avons faites. »

a Rallions-nous, disait le sénat, autour de ce diadème où l'éclat de cinquante victoires brille au travers d'un nuage passager. La fortune ne manque pas long-temps aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes.» Le corps-législatif plus libre en appa-

rence, mais au fond plus mal disposé, applaudit à M. Raynouard, l'un de ses orateurs, qui fesait le procès au gouvernement, et approu^vait ouvertement les projets de nos alliés pour nous dépouiller de toutes nos conquêtes; certes , ce n'était là ni le langage d'un Français , ni celui d'un homme d'état. Sans doute les représentans de la nation devaient demander des garanties au pouvoir, mais, en les lui demandant, il ne fallait pas commencer par immoler le chef de l'état , le défenseur de la France, à nos ennemis; il fallait au contraire soutenir sa cause qui était celle de la patrie, et saisir l'occasion de rendre la guerre nationale , véritable moyen de créer une armée invincible au dedans et qui, fière d'avoir sauvé la France, et animée des généreux sentimens qui font triompher les hommes libres , aurait imposé nécessairement des conditions à Napoléon victorieux par elle. Le corps-législatif fut alors coupable parce qu'il fat mal habile, en adoptant l'esprit du rapport de sa commission; il livra la France aux alliés en prenant parti pour eux contre Napoléon; il enflamma leurs espérances, et donna le signal à tous les malveillans de l'intérieur.

Le rapport de la commission et l'adresse du corpslégislatif,vraiment hostilescontre Napoléon, irritèrent beaucouj) ce prince, et te portèrent malheureusement à la résolution , peut-être inévitable dans la circonstance, de dissoudre l'assemblée, après avoir fait saisir le rapport et le discours chez l'iniprimeur. rdlc incsiire ('•l.ijl <'\lrO'm('. flic UH'couU'iila jusie-

ment lo public on rappelant presque la violence du 1 8 brumaire. Peut-être on aurait évité ce malheur en mettant dans le discours d'ouverture de l'empereur, des concessions qui, en allant au-devant des désirs de la nation, auraient déconcerté la malveillance et ses projets. Après avoir adopté un parti violent, Napoléon voulut cependant donner une audience de congé aux députés, et leur tint un discours que l'on a diversement retracé.

«J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire. Les onze douzièmes du corps-législatif sont composés de bons citoyens, je les reconnais, et je saurai avoir des égards pour eux; mais un autre douzième renferme des factieux, des gens dévoués à l'Angleterre : votre commission et son rapporteur, M. Laine, sont de ce nombre; il correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de Desèze, je le sais, j'en ai la preuve : les quatre autres sont des factieux... S'il y a quelques abus, est-ce le moment de venir me faire des remontrances quand 200,000 cosaques franchissent nos frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur les libertés et les sûretés individuelles , quand il s'agit de sauver la liberté politique et l'indépendance nationale? Il faut résister à l'ennemi, il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté et des Vosges qui veulent marcher contre lui, et s'adressent à moi pour avoir des armes Vous cherchez dans votre adresse à séparer

le souverain de la nation C'est moi seul qui représente ici le peuple, car il m'a donné quatre mil-

lions de suffrages : si je voulais vous croire, je céderais à l'ennemi ^ius qu'il ne me demande Yous

aurez la paix dans trois mois, ou je périrai C'esl

conlre moi que les ennemis s'acharnent plus encore que contre les Français; mais par cela seul, faut-il qu'il me soit permis de démembrer l'Etat? L'adresse était indigne de moi et du corps-législatif. »

Il aurait bien mieux valu dissoudre en silence le corps-législatif que de lui parler ainsi. Sur la question de l'altitude qu'on aurait dû garder vis-à-vis de l'ennemi, Napoléon parlait coumie la vérité ellemême ; mais outre des expressions quelquefois triviales dont notre délicatesse est beaucoup trop blessée, il lui échappa des choses qu'il n'aurait pas dû dire. Ce grand capitaine, qui avait souvent les plus hautes inspirations d'éloquence, éprouva, surtout ici, ^combien il peut être dangereux pour un prince de ne pas savoir toujours mesurer ses expressions, choisir ses formes, et ménager les esprits. Avec un autre langage. Napoléon pouvait s'enqjarer d'une assemblée où il comptait beuucoup de créatures, et s'assurer un appui nécessaire dans un corps auquel il ne fallait que rendre la parole, pour lui donner de la puissance sur l'opinion.

Après ce funeste entretien avec le corps-législatif, Napoléon se rendit au cons*il-d'état : « Vous connaissez, dit-il, la situation des choses et les dangers de la patrie. J'ai cru , sans y être obligé, devoir en donner une communication intime aux députés du corps-législatif. J';ii voulu les associer à leurs intérêts

les plus chers; mais ils ont fait de cet acte de ma confiance une arme contre moi ; c'est-à-dire contre la patrie. Au lieu de me seconder de leurs efforts, ils gônent les miens. Notre attitude seule pourrait arrêter l'ennemi ; leur conduite l'appelle; au lieu de lui montrer un front d'airain, ils lui découvrent nos blessures. Ils me demandent la paix à grands cris, lorsque le seul moyen de l'obtenir était de me re- ^ commander la guerre. Ils se plaignent de moi; ils parlent de leurs griefs ; mais quel temps, quel lieu prennent-ils? N'était-ce pas en famille, et non en présence de l'ennemi, qu'il fallait traiter de pareils objets? Étais-je donc inabordable pour eux? Me suis-je jamais montré incapable d'écouter la raison? Toutefois, il faut prendre un parti : le corps-législatif, au lieu de m'aidera sauver la France, concourt à précipiter sa ruine ; il trahit ses devoirs, je remplis les miens, je le dissous

"Tel est le décret que je rends; et si l'on m'assurait qu'il doit , dans la journée, porter le peuple de Paris à venir en masse me massacrer aux Tuileries, je le rendrais encore, car tel est mon devoir. Quand le peuple français me confia ses destinées, je considérai les lois qu'il me donnait pour le régir; si je les eusse crues insuffisantes, je n'aurais pas accepté. Qu'on ne pense pas que je suis un Louis XVI; qu'on n'attende pas de moi des oscillations journalières. Pour avoir été empereur, je n'ai pas cessé d'être citoyen. Si l'anarchie devait être consacrée de nouveau, j'abdiquerais pour aller, dans la foule.

jouir de ma part de souveraineté , plutôt que de rester à la tête d'un ordre de choses où je ne pourrais que compromettre chacun , sans pouvoir protéger personne. Du reste, ma détermination est conforme à la loi , et si tous aujourd'hui veulent faire leur devoir, je dois être invincible derrière elle comme devant l'ennemi. »

Le pouvoir et la raison ne pouvaient pas mieux s'exprimer ; nul doute que si la nation eût été prise pour juger entre l'assemblée et Napoléon , elle aurait pris parti pour lui ; il le sentait, mais l'anarchie était devant ses yeux comme un spectre effrayant , et la manière même dont il venait d'en parler, fut pour les esprits observateurs l'un des plus sûrs pronostics de sa chute. Avec plus d'audace politique, il aurait couru les risques de quelque temps d'anarchie pour sauver la France et lui-même; au reste, le sentiment qu'il avait des forces de son génie, et les prodiges par lesquels il eût infailliblement triomphé, sans la trahison qui les a rendus inutiles, font du moins sentir que sa confiance et sa résolution n'étaient ni d'un téméraire qui méprisait tous les obstables, ni d'un homme aveuglé qui eût craint de réfléchir profondément sur les périls et les ressources de sa position.

L'année 181 4 commence sous ces fâcheux auspices. L'avant-garde du prince de Schwarlzoniberg, maître des passages de la Suisse, vient de s'emparer <h' Genève , abandonnée ])ar un lâche préfet ; ses rolojines marcheiil sur Épinal, Vesoul cl lîesançon ;

^99 Blucher, Langeron, \'orck, Saint-Priest, Sachen et Kleist ont passé le Rhin sur plusieurs points; nos troupes sont en retraite de toutes parts. Napoléon ordonne aux ducs de Bellune et de Trévise de disputer pied à pied les défilés des Vosges, au duc de Raguse de s'appuyer aussi long-temps qu'il le pourra sur les nombreuses forteresses de la Lorraine ; le duc de Tarente qui pourvoit à la siireté des places du Bas-Rhin et de la Moselle, doit rentrer dans l'ancienne France parla porte des Ardennes; toutes les troupes ont ordre d'acculer leur retraite sur la Champagne ; en même temps des commissaires extraordinaires sont envoyés dans les départemens pour présider aux levées d'hommes et aux mesures de défense; mais, s'il y avait des personnages remarquables et distingués parmi ces commissaires, il n'y avait pas un nom populaire. Les choix ne convenaient pas à la circonstance; elle demandait des esprits audacieux, des âmes fortement trempées, des citoyens aguerris auxdangerspolitiques,incapablesde transiger avec l'ennemi avant et après la victoire, et investis d'un grandpouvoir; et toutefois, avec tous ces avantages, il leur aurait encore manqué une proclamation généreuse et digne d'un grand homme qui veut se mettre à la tête d'un grand peuple pour sauver la patrie. Si le chef de l'État eût parlé à la France le langage que le général Bonaparte parlait à l'armée d'Italie (car, tout sublime qu'il était, le langage d'Austerlilz ne suffisait plus), les alliés auraient été bientôt

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réduits à retourner sur leurs pas, et à quitter le sol de la France,

Tout se tient dans l'ordre politique ; la même faute qui a empêché Napoléon de réveiller la nation entière par des promesses de liberté , le condamne malgré tous ses efforts, à n'avoir d'abord que 100,000 soldats à opposer aux alliés qui auront, d'ici à trois mois, 600,000 hommes dont 25o,ooo, diminués par de nombreux blocus et séparés sur différentes routes, se trouvent seulement au centre delà France. Ce sont ces forces que iNapoléon espère frapper et détruire avant leur réunion, en rassemblant nos troupes dans les plaines de Châlonssur- Marne. Privé de a5o,ooo braves retenus sur l'Elbe, au pied des Pyrénées, au-delà des Alpes, iNapoléon sent qu'une suite de prodiges lui est imposée ; il se prépare à les faire. Les négociations^ interrompues pendant tout le mois de décembre, avaient paru prêtes à se ranimer au commencement de janvier, et sans doute la double résolution de rendre le pape à l'Italie^ et Ferdinand Y II à l'Espagne , étaient propres à applanir les difllcultés; un congrès allait bientôt s'ouvrir. Lord Castlereagh, de retour d'Amsterdam où il avait rétabli le prince d'Orange, était arrivé à Langres pour présider à la marche des négociations, et en établir la base, au nom de l'Angleterre qui seule donnait aux alliés les moyens de soutenir la guerre, et se servait des rois de l'Europe, connue inslrumens de sa vengeance et de son ambition. Le :i7) janvier.

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les ministres des quatre grandes puissances qui prenaient la dictature de l'Europe, pour y fonder de nouveau le pouvoir absolu, aj^rès avoir trompé les peuples par l'espoir de la liberté, se réunirent et décidèrent : 1° que l'Autriche, la Russie, la Prusse et l'Angleterre traiteraient au nom de l'Europe entière, et forceraient les autres puissances à ratifier les conventions faites sans leur intervention; 2° que !a forme des négociations serait celle de conférences préliminaires avec protocole; 5° que la France rentrerait dans ses limites de 1792; 4° qu'elle n'interviendrait pas dans, le partage des provinces dont on la dépouillait ; 5" que Napoléon renoncerait à tout titre de souveraineté sur l'Italie, l'Allemagne et la Suisse; 6° qu'on écarterait toute question relative au code maritime , condition qui seule suffisait pour attester la suprématie de l'influence anglaise dans la négociation qui allait enfin s'ouvrir sérieusement, ou du moins en apparence ; 7" enfin, que les négociations suivraient la marche des événemens de la guerre. Ainsi, dès le premier pas, la déclaration de Francfort était écartée comme trop favorable, et ne convenant plus aux alliés depuis leur entrée sur le territoire français. Les conférences des plénipotentiaires se réduisaient à un simple interrogatoire que devait subir le duc de Vicence notre plénipotentiaire. Les provinces dont on voulait nous dépouiller n'étaient plus destinées à rétablir la division de l'Europe , telle qu'elle était au mois de septembre de 1792; elles devenaient une masse dont les die-

laleiirs se réservaient le partage. A la promesse d'un équilibre politique si hautement proclamée , à la modération première dont on avait pris le masque, avait succédé le projet positif de l'agrandissement de cliacune des quatre puissances qui voulaient se partager les conquêtes de la France reconnues par des traités solennels.

Pour parvenir à ce but, la coalition, entraînée par de puissans motifs d'intérêt et d'ambition, et dirigée par l'Angleterre, dont elle dépendait alors, comme Alexandre avait dépendu des commissaires anglais dans la campagne de 1812, avait pris deux résolutions importantes et soigneusement cachées parla politique qui se croyait obligée de dissimuler, en attendant ce que déciderait le sort des armes. Ces deux résolutions qui, dès- lors, regardées comme la seule gaiantie solide des usurpations que les quatre grandes puissances méditaient, étaient la déposition de l'empereur Napoléon et l'aiTaiblissement de la France que l'on mutilerait sans nulle pudeur, en continuant de la tromper par des sermcns et des promesses de la laisser grande et forte si elle se séparait de son empereur. A compter de ce moment, la destruction de Napoléon fut jurée; on sentait bien que sa chute ouvrirait un champ libre aux conséquences que l'on se proposait d'en tirer. Aussi n'épargne-t-on aucun moyen d'abuser les Français par des proclamations destinées à les empêcher de s'élancer à la voix de Nap'oléon qui vient d'ordonner la levée en masse des départemens de

oo3 l'Est. Pendant ce temps, les armées ennemies s'avancent ; il est temps de leur opposer l'empereur et son génie. Napoléon sent cette nécessité ; il confirme la régence à Marie-Louise , en lui adjoignant le roi Joseph sous le titre de lieutenant-général de l'empire, rassemble les chefs de la garde nationale , et leur adresse une touchante allocution : « Je pars, leur dit-il en leur présentant l'impératrice et le roi de Rome; je vais combattre nos ennemis; je laisse à votre garde ce que j'ai de plus cher, l'impératrice et mon fils ! Vous m'avez élu , je suis votre ouvrage, c'est à vous de me défendre.»

Cette allocution produit une impression profonde et mêlée de terreur sur les esprits; Napoléon, en laissant échapper ces mots : l'ennemi passera sur mon cadavre avant d'entrer dans Paris, fit entrevoir que ce malheur était possible ; effectivement il croyait au danger de l'occupation, car il avait dit à l'un de ses ministres : « Maintenant qu'on fait la guerre avec douze cent mille hommes, il ne dépend pas de moi peut-être d'empêcher une pointe sur Paris. » Cet aveu, qui me fut rapporté au moment même, me parut d'un augure sinistre. Avant de partir, Napoléon prit toutes les mesures nécessaires pour la défense de la capitale ; il faut même avouer que les ennemis n'y seraient point entrés, si ses ordres eussent été exécutés. Son tort est de n'avoir pas prévu qu'ils ne le seraient pas; il doit sa chute à une grande faute qui fut sentie alors. Les esprits attentifs conçurent de vives alarmes en vovant Paris confié à une

5o/| iemme jeune et sans expérience, à un roi sans énergie, à un gouvernement qui ne renfermait pas un homme capable de prendre une grande initiative, et de suppléer, pendant quelques jours, à l'éloignément du grand capitaine qui, malheureusement pour hii et pour nous, était toift l'empire. Quoique averti par ses propres réflexions et par des conseils dont il avait reconnu la justesse, de la nécessité de mettre Paris à l'abri d'une tentative audacieuse, et d'arrêter l'ennemi par des mesures fortes et capables d'augmenter ses craintes connues et réelles, il laissa le siège du gouvernement sans une organisation extraordinaire et appropriée aux circonstances , sans moyens de tirer parti d'une population d'ouvriers qui avaient presque tous porté les armes. Pour comble de malheur, le ministère de la guerre resta entre les mains d'un homme équivoque, sans ascendant, propre à servir exactement un maître attentif et sévère ; mais incapable de trouver en lui-même des résolutions fortes au moment du péril. Enfin, il donna pour commandant à la i^*" division militaire, dont Paris était le quartier-général, un brave et digne vétéran de l'armée, au lieu de choisir, après la plus mûre délibération, un officier d'un caractère à toute épreuye et d'un grand courage politique, qualité non moins nécessaire alors que le courage militaire. La prisede la capitale parut alors presque inévitable à des citoyens qui eurent la franchise de transmellre leurs pressenlimens à l'empereur; il lut, a|)prouva et pardi, trop roiirianl peut-être dans un génie (|ui, mal-

gré son ascentlnnt, ne pouvait égaler la pnissanco d'une nation. Un prince, un capitaine, quels qu'ils fussent, ne pouvaient plus sauver la France ; il fallait qu'elle se sauvât elle-même en se rangeant sous les bannières de la liberté, et en disant à Napoléon : a Je me confie à toi; voilà mes trésors pour acheter des armes ; prends mes fils ; conduis-les à la victoire, et compte sur Tappui de leurs pères, si la fortune trahissait un moment la plus juste des causes. Quand nous aurons vaincu, nous ferons ensemble un pacte où mes droits et ton pouvoir seront mis dans un juste équilibre pour notre gloire et notre prospérité communes. » Malheureusement la nation n'avait pas de moyens pour se réunir et faire entendre ce langage, et ses mandataires ne mirent ni grandeur, ni franchise, ni mesure dans leurs remontrances; ils cédèrent à des passions secrètes, au lieu d'être inspirés par des sentimens généreux, et une noble et sage confiance dont l'accent aurait retenti au cœur de IXapoléon, rassuré par la pureté des intentions, par le bon sens de la dbnduite, et la sagesse des paroles. Personne ne sut être Français avant tout, au milieu des périls de la patrie menacée dans son indépendance.

Napoléon a quitté Paris le 25 janvier; \c 26 sa présence à Chalons arrête la marche rétrograde de nos troupes; le 27 il reprend l'oflensive, et le jourœême à huit heures du matin, il rentre dans Saint-Dizier à la tête des premières troupes. Sa présence v excite un enthousiasme général. Instruit desmouvemens de Elucher, il sedécide aie poursuivre, et se dhi<r<i secrè-

5o6 lemeiit sur Briennc par la forêt qui conduit à Montier-en-Der, après avoir fait avertir le duc de Trévise de revenir sur Troyes, que notre mouvement peut sauver en prévenant la jonction des Prussiens avec l'armée autrichienne. Malgré notre diligence. Bluclier occupe Brienne et veut la défendre avec opiniâtreté. Cette ville avait été en quelque sorJe le berceau de Napoléon; elle devient malgré lui le théâtre d'une victoire vivement disputée, mais brillante. Blucher, sur le point d'être pris au moment de la plus vigoureuse de nos attaques, s'échappe avec beaucoup de peine. Le 5o les Prussiens sont en pleine retraite, et les Français maîtres de Brienne, incendiée par les feux des deux armées. Ce malheur afflige INapoIéon ; mais tandis qu'il soulage les infortunés habitans, qu'il pense à rétablir la ville, à y placer une école militaire et une résidence impériale , on vient lui apprendre que Blucher, réuni à Schwartzemberg. l'attend dans les plaines de Bar-sur-Aube. La réunion inattendue des alliés donne lieu à la bataille de la Piothière, que nous sommes forcés de recevoir avec 5o,ooo hommes contre 80,000; l'armée française s'y couvre de gloire, mais elle ne peut enlever la victoire; et se retire sur Troyes, tandis que Marmont, après avoir passé sur le ventre de 25, 000 Bavarois à Rosuay, marche sur Arc is-sur- Aube.

tn congrès s'était ouvert à Châlillon. Le duc de Vicence y représentait l'empereur, et avait déclaré dès le principe l'acceptation des bases de Francfort Fiers de leurs succès, les alliés refusent do traiter

5o7 sur ce pied; ils exigent que la France rentre dans ses anciennes limites.

Lorsque le duc de Bassano vint lui faire part de la tournure que prenaient les négociations, Napoléon suivait sur la carte la marche imprudente de Blucher, déjà entré dans la Brie-Champenoise. « Il » s'agit d'autres choses, lui dit Napoléon, je suis dans »ce moment à battre Blucher de l'œil. Il marche par » Montmirail; je pars; je le battrai demain; je le bat- •> trai après-demain : si je réussis, l'état des affaires »va changer, et nous verrons. »

Il prélude à l'exécution de ce projet, en détruisant le 9 février, à Champ-Aubert, un corps russe qui formait la liaison entre les deux grandes armées alliées. De là il se précipite vers Montmirail, et le lo il met dans une déroute complète les troupes du général Blucher. Dix mille Prussiens sont tués ou blessés, et toute l'artillerie ennemie tombe en notre pouvoir.

Il est bientôt obligé de voler sur les rives de la Seine pour combattre le corps d'armée du comte de Wittgenstein. Yainqueur à Vauchamp, à Nangis, à Nogent et à jMontereau. Napoléon fit éprouver des pertes si considérables à la principale armée des alliés, qu'elle se vit contrainte de se replier sur Trôyes , et enfin d'évacuer cette ville. Mais dans toutes ces journées, et particulièrement à Montereau , si tout le monde parmi les chefs eût fait son devoir, les ennemis reculaient sur le Rhin et même repassaient ce fleuve. C'est alors que les alliés firent des

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propositions, <*t que rcnipereur d'Autriche , frappe de terreur, parut désirer de bonne foi un armistice qui cependant n'eut pas lieu. Napoléon voulait alors faire entrer notre armée de Lyon dans les combinaisons militaires; mais la défection de Murât empêche le prince Eugène d'envoyer des renforts à cette armée, c'est là un grand mallieur. Cependant i! faut marcher de nouveau sur Bluc-her qui court sur Paris et se trouve aux portes de Meaux; ISapoléon vole, Blucher recule; resserré par les mouvemens de Napoléon, il est perdu peut-être, mais Soissons lui ouvre ses portes et le sauve. Alors la sanglante victoire de Craonne contre les Russes illustra encore nos armes. Les ennemis semblaient renaître et se multiplier par leurs défaites. L'empereur se porta sur lleims, et remporta sur les Russes des victoires signalées. 11 battit aux environs d'Arcis-sur- Aube l'empereur de Russie et le roi de Prusse qui se retirèrent précipitamment sur la ville de Troyes. Mais tandis que Napoléon court d'une armée ennemie à l'autre, et de victoire en victoire; tandis qu'il exécute un mouvement pour déboucher sur le dos de la grande armée autrichienne, les alliés qui frappés de terreur, ne songeaient plus qu'à signer la paix, ne sont plus sur la route de Paris. Le succès même a dérangé les plans de Napoléon, et bientôt nous nous trouvons en face de toutes les forces des alliés à Arcis-sur-Aube. Cette afl'aire où Napoléon affronte à tout moment la mort qui ne voulait

.^09 pas de lui, ilkislrc nos soldais, mais ne nous force pas moins à la retraite par les chemins de traverse qui conduisent du côté de Vitry-le-Français et de la Lorraine.

Nous voici désormais séparés de la capitale; les avenues en sont ouvertes aux ennemis : après des hésitations et même le projet de se retirer sur le Pihin, ils marchent en avant excités parde lâches et coupables émissaires venus de Paris. Un malentendu, en exposant deux de nos maréchaux a donner tête baissée sur la masse des alliés, a secondé cette résolution, A cette nouvelle Napoléon marche sur Paris, et n'en est qu'à cinq lieues, mais il est trop tard; une capitulation a été signée dans la nuit du 5o mars, et le lendemain les ennemis ont fait leur entrée dans Paris.

Le congrès de Châtillon ne fut qu'une comédie où les alliés, qui s'étaient engagés à détrôner Napoléon, îm mépris de tous les traités faits avec lui, et à réduire même les proportions de la France ancienne , tandis que ses ennemis garderaient toutes leurs conquêtes, même les plus illégitimes, tels que le partage de la Pologne, l'un des plus grands crimes de la force et de la politique, ne cessèrent d'employer, comme pendant le fatal armistice de Dresde, toutes les ressources de la plus indigne duplicité. Les revers et la crainte pouvaient seuls amener les puissances ennemies à une paix qui n'eût encore été qu'une trêve, à cause de l'influence absolue de l'Angleterre et de la guerre à mort qu'elle avait jurée au grand homme qui seul l'avait fait trembler pour ses propre foyers. Ce

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n'est pas entre Alexandre et INapoléon , c'est entre 1 Angleterre et Napoléon, que se disputait en ce moment la question de la suprématie de l'Europe. Napoléon, quoique sentant le besoin de la paix, quoique la désirant avec ardeur, ne put jamais consentir èi accepter des conditions indignes de nous et de lui : aucune considération , même celle de la perte du Irône et de la vie, car il ne s'abusait pas sur les desseins formés pour sa ruine entière, n'eut assez d'empire pour le faire consentir à recevoir de la main des alliés, la France moins grande qu'il ne l'avait reçue; il aurait mieux aimé mourir que d'imprimer une pareille tache à sa mémoire. Cependant il faut avouer que, pressé par le désir de faire cesser le plutôt possible les maux d'une invasion si funeste pour le pays, et encore plus homme et citoyen que soumis aux inspirations de son génie et aux intérêts de sa gloire, il avait donné d'abord des pouvoirs illimités à son plénipotentiaire au congrès de Châtillon. Pendant quatorze jours tout entiers, le sort de Napoléon, de l'empire et de laFrance furent entre les mainsdu duc de Vicence, maître designer la paix. On n'attaque point l'honorable caractère de ce diplomate estimé, <|ui, depuis la chute du colosse, n'a point, comme tant d'autres, abjuré sa longue fidélité, mais on cite un fait historique et nécessain*' à la justilication de Napoléon. Si ce prince, prolltanl de riiillueiuM* inévitable de ses victoires sur le moral de la nation, et sur les conseils de ses eiuu'niis , réduisit ensuite 1rs pouvoirs de son plénipotentiaire, il voulait la paix

5ii sincèrement, ainsi que l'attestent ses prétentions modérées, mais il la voulait solide et surtout sans hon- * te. Encore un retour de la fortune, et il allait obtenir plus qu'il ne devait espérer dans une situation difficile. Les alliés avaient été frappés par les nouveaux efl'orts de son génie, comme par des coups de foudre , toutes leurs armées étaient en retraite; François II forcé de fuir avec un gentilhomme et un domestique, s'était réellement trouvé prisonnier pendant vingt-quatre heures à Dijon; Alexandre, saisi d'une terreur panique, après la nouvelle du retour de Napoléon à Epernay, avait fait dire au prince de Schwartzemberg qu'il fallait envoyer un courrier à Châtillon pour que l'on signât le traité de paix que le duc de Yicence demanderait. Voilà en quel état les choses se trouvaient, lorsqu'une faveur inespérée de la fortune, vint rassurer les alliés sur la crainte de se trouver dans un péril érainent, entre le peuple des départements dont l'exaltation croissait chaque jour et l'armée qui se multipliait pour vaincre. Alors on changeade langage; on revint au projet dès long-temps arrêté, non -seulement de mutiler la France, mais de lui interdire, par le plus grand des outrages, toute participation aux nouveaux arrangemens de l'Europe. Dans les dernières conférences de Châtillon, l'intention de poursuivre la guerre contre Napoléon à toute outrance, en affectant toujours de n'en pas vouloir à la nation , contre laquelle on avait des desseins si hostiles, perça de toutes parts; cependant, même en rompant le congrès, on n'osa point

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encore rompre toule voj^ d'accommodement avec le * grand capitaine qui avait encore les armes à la main. On craignit d'aller jnsqu'à cette extrémité, même après l'occupation de Paris; des Français qui ont revendiqué riionncur d'une si grande influence, eurent le malheur d'arracher des alliés , ou plutôt d'Alexandre , alors dictateur de la coalition , la promesse solennelle de ne traiter désormais ni avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. Les conjurés se hâtèrent de faire publier cette déclaration dans Paris. Dans le même moment, le sénat auquel on déféra l'initiative des mesures qui devaient seconder les vœux les plus chers des ennemis de la France, en renversant Napoléon, avait accepté, et non pas nommé un gouvernement provisoire , composé d'hommes que Napoléon avait comblés pour la plupart de ses bienfaits; d'un autre côté, le conseil-général du département de la Seine, convoqué illégalement et entraîné par la défection de son président Bellart, avait pris sur lui do déclarer que le vœu des habilans de Paris était pour le rappel des Bourbons. Ces nouvelles arrivent à Napoléon, retiré à Fontainebleau, et ne peuvent le distraire de ses dispositions militaires; bientôt cinquante mille hommes vont se trouver réunis aulonr de lui; il veut marcher sur Paris, et ses soldais ;i(^cueillent avec transport ce projet, qui cflVaie ou déconcerte les chefs do l'armée, et surtout les grandes iorluncs q\u* Napoléon avait créées avec tant de niagnilicencr cl d'abandon ; c'est sur ces enlrelaites que le duc de Yiccnce, qui avait loiil tenir \)ouv

faire du moins triompher la régence, vient demander l'abdication de INapoléon. Bientôt on apprend que le sénat a eu l'audace et l'ingratitude de prononcer la déchéance du prince dont naguère il regardait les désirs comme des ordres, et les volontés comme des lois. Ces nouvelles ont sans doute indigné Napoléon, mais elles n'ont point abattu son courage; et si les chefs qui l'environnent, dans cette affreuse défection de la fortune et des hommes, restent dignes d'eux-mêmes et de lui , rien n'est encore perdu, et tout peut se reconquérir. Ce grand homme avoue lui-même qu'il manqua de courage à cette époque ; et, dans la vérité, il ne sortit pas de lui les grandes et fortes résolutions qu'on pouvait attendre de son génie et de son caractère. Il délibéra avec d'autres, quand il ne fallait prendre conseil que de soi-même. Par respect pour une illustre et profonde infortune, par égard pour des hommes qui s'étaient couverts de gloire au nom de la France, je ne soulèverai pas le voile qui couvre les conférences ouvertes à Fontainebleau sur la situation des affaires; mais, quoi qu'il en soit, ce fut à leur issue que l'on apprit bientôt l'abdication de Napoléon en faveur de son fils et de sa femme régente. Trois plénipotentiaires doivent aller porter cet acte à Paris. Napoléon, aveuglé jusqu'au dernier moment par une prédilection particulière pour le plus ancien de ses compagnons d'armes, veut absolument leur adjoindre le duc de Raguse. En ce moment même, le duc de E.aguse trahissait le généreux prince qui mettait en lui

5i4 toute sa confiance. Le 4 avril, après avoir trompé les plénipotentiaires auxquels il devait s'adjoindre , il avait quitté le poste de l'honneur et du danger, et traité à Paris avec le prince Schwartzemberg ! Déplacés par des ordres criminels , les douze mille hommes qu'il commandait avaient traversé les cantonnemens russes, et laissé Fontainebleau à découvert. En apprenant le nouveau coup de la destinée, plus sensible que tous les autres, Napoléon s'écrie, après quelques momens d'un douloureux silence : « L'ingrat ! il sera plus malheureux que » moi ! )>La vengeance était sublime à force de calme et de modération. Le même caractère éclate encore, quoique avec une certaine émotion, dans cette proclamation par laquelle le grand capitaine confie ses peines à l'armée française.

L'empereur remercie l'armée de l'attachement qu'elle lui témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui , et non dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et l'inlorlune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ces senlimens à ses compagnons d'armes; il a passé aux alliés : l'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a fait celle démarche; il ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d'un sujet. Le sénal s'est permis de disposer du gouvernement français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant; que c'est l'empereur qui a sauvé une partie de ses membres des orages de la

révolution , tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les articles de la constitution pour la renverser.... Si l'empereur avait méprisé les hommes comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu^des raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de la nation; eux seuls pouvaient l'en priver. 11 l'a toujours considérée comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, ce fut dans la conviction que lui seul était à même de la porter dignement. Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de l'empereur; aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus long-temps sur le trône; s'il se doit considérer comme le seul obstacle à la paix, il fait volontiers le dernier sacrifice à la France. Il a en conséquence envoyé le prince de la Moscowa et les ducs de Yicenceetde Tarenteà Paris pour entamer la négociation. L'armée peut être certaine que l'honneur de l'empereur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur de la nation.

On a besoin d'apprendre ici que l'indignation des soldats commandés par le duc de Raguse monta jusqu'au comble lorsque, croyant marcher au combat , ils se virent partout cernés au milieu de l'armée ennemie qui les laissait passer tranquillement. Ils avaient éclaté en reproches sanglans; mais l'expression de leur ressentiment prit un caractère bien plus alarmant encore quand, arrivés à Versailles, ils eu-

rent connaissance des suites de leur défection. Exposés au désespoir de leurs soldats les généraux coururent les plus grands périls, plusieurs prirent la fuite au milieu des coups de fusil dirigés contre eux. S'il se fût trouvé sur les lieux un homme de tête comme le sergent qui prit, en i8i5, le confinandement de l'armée du Rhin à Strasbourg, les 12,000 hommes de Marmont rapportaient leurs aigles et leurs drapeaux à l'empereur.

Maintenant que la personne de Napoléon semble être à la disposition des alliés par une désertion inouie, les alliés sont irrévocablement décidés à ne plus reconnaître la dynastie de IN apoléonrcependant on demande de lui une renonciation absolue au trône. iNapoléon s'indigne, veut ressaisir ses armes, il parle de se retirer sur la Loire; hélas! l'intrigue, la peur, le découragement, les espérances ambitieuses, les défections secrètes, l'environnent et glaceraient le avur le plus intrépide. Il résiste à cette coalition d'un nouveau genre, et plus dangereuse peut-être que celle qui lui oppose 600,000 combattans; mais ébranlé par la crainte de la guerre civile dont les chances cruelles font tressaillir ses entrailles, il s'écrie : « Eh bien ! puisqu'il faut renoncer à défendre plus long-temps la France , l'Italie ne m'offre-t-elle pas encore une jrlraile digne de moi? Veut-on m'y suivre encore une fois? Marchons vers les Alpes! » Un silence eiïrayant csl tonle la réponse à celle proposition... iNapoléon l'.cul briser tous les iristrunxMis (ju'il avait formés liiin)ème; il peut dcir.ander des maréchaux et des com-

mandans fidèles à son armée indignée; mais il faudrait renverser son ouvrage , et rentrer dans les mesures révolutionnaires qui étaient en opposition manifeste avec l'ordre de son gouvernement et le caractère de son règne, il cède. Un seul homme , dans l'âme duquel il trouverait une étincelle des grandes résolutions et du courage , empêcherait le grand capitaine de combler les vœux de ses ennemis ; tout est éteint, tout paraît mort autour de lui, il prend la plume, et signe, en ces termes, la seconde formule de l'abdication que ses ennemis attendent en désespérant de l'obtenir.

« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfans au trône de France et d'Italie , et qu'il n'est aucun sacrifice , môme celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

Au retour du duc de Yicence, Napoléon veut retirer cet acte, depuis lequel il était mécontent' de lui-même; on ne peut satisfaire son désir, les alliés sont en possession de l'abdication. Pendant les agitations que lui donne la discussion relative au nouveau traité qu'il refuse de signer, la pensée de sortir de la scène du monde, à la manière des héros de l'antiquité, occupait cette grande âme; il prit du poison ; mais sauvé par une espèce de miracle , et étonné de vivre encore , il crut reconnaître dans cet événement un ordre du ciel qui ne voulait pas sa

mort, et le i3 du mois il signa enfin le Irailé qui réglait sa (leslinalion future et le sort de sa famille. La souveraineté de l'île d'Elbe lui fut donnée sur son choix; on lui permit d'emmener dans ses nouveaux états 4^0 hommes de bonne volonté; mais sa femme et son fds lui étaient enlevés pour toujours. L'impératrice ne fut môme instruite de ces événemens que lorsqu'ils furent consommés; on s'opposa même au vif désir qu'elle manifestait de rejoindre l'époux qui l'avait assise sur le premier trône de Tunivers.

Ainsi tombait le grand empire : Napoléon en contemple la chute avec une fermeté inébranlable. Déchu du rang suprême qu'il avait acquis par la victoire , et par l'assentiment de la nation reconnaissante, séparé des siens, arraché des bras d'une épouse et d'un fils, objets de son amour et de sa tendre sollicitude, il ne lui reste d'autre famille que sa vieille garde; il va la quitter encore, et peut-être pour jamais. Les olTiciers et lessoldats qui la composent sont rassemblés dans la cour du palais qu'il habite. Parmi eux se trouvent encote quelques grenadiers d'Arcole, d'Aboukir, deJMarengo; un grand nombre de jeunes braves ne datent que d'Austerlitz , d'iéna, de Friedland, de Wagram, de Moskouj de Lutzen , de Bautzen, de\Yurschen, de Leipsick: la plupart ont été blessés ou mutilés en France dans vingt combats où ilsonl toujours vaincu. Napoléon va traverser leurs rangs pour la dernière fois, oi visiter en père les témoins tic ses illustres travaux. Leurs regards se j)orlent tantôt sur lui. tantôt sur la Icrre (ju'il est à la veille de quitter;

lui-même partage leur émotion. Sa voix ne tonne plus comme au champ de bataille pour commander la victoire , mais l'âme d'un héros respire toujours dans ses paroles. « Soldats de ma vieille garde, dit-il, « je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que nous » sommes ensemble , je suis content de vous. Je vous » ai constamment trouvés sur le chemin de la gloire. "Toutes les puissances de l'Europe se sont armées «contremoi. Quelques-uns de mes généraux ont trahi » leur devoir, et la France elle-même a voulu d'autres » destinées. Avec vous et les braves qui me sont restés » fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile, mais la «France eût été malheureuse. J'ai donc sacrifié tous » mes intérêts à ceux de la nation. Je pars : vous, mes » amis, continuez à servir le nouveau prince de la » France. Son bonheur était mon unique pensée , il «sera toujours l'objet de mes vœux. Ne plaignez pas » mon sort : je serai heureux, lorsque je saurai que «vous l'êtes vous-mêmes. J'aurais pu mourir; je veux «suivre encore le chemin de l'honneur : j'écrirai les » grandes choses que nous avons faites ensemble. B Soldats, je ne puis vous embrasser tous , mais j'em- » brasse votre chef. Venez, général Petit, que je » vous presse sur mon cœur. Qu'on m'apporte l'aigle, » que je l'embrasse aussi. Ah ! chère aigle , puisse le «baiser que je te donne retentir dans la postérité! » Adieu , mes enfans , mes vœux vous accompagne- » ront toujours; gardez mon souvenir. «11 dit, et se dérobe aux transports de ses olFiciers qui pressent de leurs lèvres et baignent de leurs larmes ses

habits, ses armes, ses mains qu'il relire avec peine. Les commissaires anglais et prussiens, présens à ce spectacle sublime et déchirant, ne purent s'empêcher de partager la profonde émotion de l'armée. Voilà bien dans Napoléon, cet homme taillé à l'antique, l'un des héros de Plutarque que Paoli avait deviné dans le jeune Bonaparte ; et peut - ôtre n'existe -t- il, dans toute l'histoire grecque et romaine, aucune scène qui puisse approcher des adieux du grand capitaine à des soldats dont le dernier serait mort pour défendre son empereur et sauver la gloire de la France.

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