CHAPITRE IX
DEPl'lS LE DÉPART DE FONTAINEBLEAtl ET l'aRRIVÉe A l'iLE d'eLBE, JCSQU'a la mort de NAPt)LÉ0N.
Le signal du départ est donné. Napoléon que suivent le comte Bertrand, le général Drouot et le général Cambronne , n'aperçoit du moins dans son escorte que des Français. Pendant les derniers momens de son séjour à Fontainebleau, il avait reçu plus de mille adresses qui le pressaient de conserver l'empire ; il reconnut pendant sa marche, qui fut un vrai triomphe de Paris jusqu'aux confins du Dauphiné, combien les peuples regrettaient le chef qui avait porté notre patrie à un si haut degré de gloire et de prospérité; il sentit qu'il aurait trouvé dç puissans secours en France pour en expulser à jamais les alliés; mais convaincu de cette vérité , il se repentit bien moins d'avoir abdiqué, qu'il ne fut touché des marques d'attachement d'une nation généreuse. Un peu au-delà de Lyon, le duc de Castiglione, qui venait de faire une affreuse proclamation contre le plus grand capitaine de l'Europe, osa se présenter à ses yeux. Napoléon descendit de voiture et causa long-temps avec lui comme avec un ancien compagnon d'armes. Après leur séparation , les commissaires étrangers témoignèrent leur éton-
nem(*nUle la bonlé qu'il avait montrée à ce chef infidèle, et sur la réponse que fit naître leur étonnement, ils apprirent à l'illuslre exilé, qui avait cru retrouver encore le héros d'Arcole, qu'il y avait deux ducs de llaguse en France, entre lesquels le commandant de l'armée de l'Est était le plus coupable , parce que la secrète inimitié qui datait de loin, son irrésolution qui venait de la faiblesse du caractère, et sa trahison, qu'aucun motif ne pouvait même colorer, avaient fait manquer un projet quieût amené la ruine inévitable des alliés, a Augcrcau, avait dit Napoléon, en lui donnant ses derniers ordres, en i8i/|, ))je te confie l'armée de l'Est, souviens-toi de toiïuiême; agis comme à la bataille de Castiglionne, et «les ennemis sont à nous. » Ces nobles paroles ne purent ressusciter la flamme de l'honneur dans une ûme éteinte, ni réveiller un courage ^ès long-temps épuisé; ou plutôt doux perfides conseillers enveloppèrent le maréchal dans les filets de leur insidieuse politique, et prévalurent sur les généreux conseils d'un préfet homme de tête et de cœur. Objet des témoignages les plus touchans d'amour et de respect, reçu paitout aux cris de vive l'empereur! jusqu'à Lyon, et au-delà, ÎSapoléon eut moins à se louer de l'accueil qu'il reçut dans une partie de la Provence; il courut même des dangers réels : ainsi, après avoir échappé au guet-à-pens de Mont-Breuil , il faillit succomber à une allatpie encore plus sérieuse; mais ne nous ajipesantifisons pas sur ce double crime de quelques grands coupables que l'histoire fera
connaître sans doule, en leur imprimant le sceau d'une éternelle réprobation.
En arrivant au port de Saint-Raplieau, Napoléon s'attendait à trouver pour son passage une frégate française dont il devait rester le propriétaire; on n'avait laissé à sji disposition qu'un brick, hors de service. Il se vit obligé de s'embarquer sur une frégate anglaise ; il y arbora le drapeau elbois, que depuis les Ragusains ont appelé le pavillon du roi du monde. Le 5 mai, il entra à Porto-Férajo avec mille hommes de sa garde et quelques-uns de ses généraux. Sa réception fut aussi brillante que le permettaient le lieu et la circonstance. Les autorités lui remirent les clefs de la ville, et un Te Deum, chanté à la cathédrale, suffit à l'inauguration de sa modeste souveraineté. Il fit annoncer à ses nouveaux sujets qu'ils seraient toujours pour lui l'objet du plus vif intérêt, et s'empressa de régler l'administration de l'ile d'Elbe avec le même soin qu'il mettait naguère à régler le gouvernement du grand empire. Dans cette étroite domination, l'agriculture fleurit sous le gouvernement de Napoléon; la terre reconnaissante produisit de riches moissons; des sources jusqu'alors inconnues, portèrent dans les campagnes et dans les villes, le tribut de leurs eaux; de riants Jardins où l'art avait réuni tous les objets d'agrément et d'utilité furent construits autourdes habitations; des arbres appropriés à la nature du sol, bordèrent les chemins et embellirent les promenades; les routes réparées, les canaux nivelés, facilitèrent les relations in-
dividuelles et commerciales. Le travail des mines s'étendit; la prospérité publique reçut de rapides acrroissemens.
Chaque jour, Napoléon animait les ouvriers par sa présence; chaque jour, il parcourait les diverses contrées de son petit royaume, conversait avec les habitans, et leur donnait des marques de bonté. Il était aimé, chéri ; les étrangers eux-niêrnes accouraient <» l'île d'Elbe, admirer l'homme qui dans sa chute avait grandi aux yeux de l'Europe entière. 11 est bon de remarquer que l'empereur et le pape étaient alors en bonne intelligence; les sujets et les bâtimens romains étaient parfaitement accueillis à l'île d'Elbe; Pie Yll avait personnellement de l'amitié pour Napoléon , et l'on serait sans doute étonné des termes dont les deux princes se servaient réciproquement, même pendant les conférences de Fontainebleau. Aussi le souverain pontife ne mit-il aucun empêchement à ce que la mère de l'empereur, et sa sœur, la princesse Pauline, quittassent leurs palais de Rome, pour venir le visiter. Napoléon vivait dans la plus grande simplicité à l'île d'Elbe; les habilans appelaient sa maison la casa di Sacrale; elle méritait ce titre par la modestie de son ameublement, parce qu'elle renfermait de vrais amis, presque la seule richesse que Napoléon eût emportée de ses conquêtes, (^ette maison était un édifice conslrihtsur le plateau d'un rocher; on y remarquait un pavillon vitré qui n'était pouilui qu'im observatoire d'où il avait sans cesse les veux tournés vers la Franco.