‹ Napoléon devant ses contemporainsChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DBPnS LA GUERRE DE RUSSIE, JUSQu'a l'abDICATION EN l8l4.

L'Angleterre, toujours à l'afFùt des occasions de nuire à la France, voulut profiter de ces tracasseries religieuses et des changemens survenus dans l'état politique pour rompre la bonne intelligence qui régnait encore en apparence entre Paris et Saint- Pétersbourg. Elle n'eut pas de peine à obtenir de l'influence sur le cabinet russe refroidi pour Napoléon depuis son étroite alliance avec l'Autriche ; et si elle ne put l'amener à une rupture ouverte, du moins elle réussit à lui faire fermer les yeux sur l'inexécution du système continental. Les marchandises anglaises s'introduisirent avec facilité dans les ports de la Baltique; cette infraction au traité de Tilsit excita de la part de Napoléon de vives plaintes contre lesqu3lles il avait fourni lui-même des argumens; aussi n'obtint- il que des réponses peu satisfaisantes; dès lors il se mêla de l'aigreur dans les relations des deux cours.

Mais le sentiment de son bonheur parutremplirseiil les pensées de l'empereur durant cette année. Le Ciel lui accorda une faveur qui semblait être un

gage de stabilité pour son trône et de tranquillilc pour l'Europe. Il eut un fils, l'empire un héritier. Le 19 mars, à sept heures du soir, l'impératrice ressentit les premières douleurs ; le lendemain elles recommencèrent. L'enfant se présenta par les pieds ; le célèbre accoucheur Dubois fit part de ses craintes à Napoléon, et lui demanda ce qu'il aurait à faire s'il était impossible de sauver à la fois la mère et l'enfant. « Ne pensez qu'à la mère, s'écria » vivement l'empereur, et donnez-lui tous vos soins ! » Le travail dura 26 minutes; l'accoucheur fut obligé d'employer les ferremens. L'enfant resta près d'un quart d'heure sans donner aucun signe de vie; tous les secours de l'art lui furent prodigués, et bientôt il respira. L'empereur entra alors avec sa famille, et prenant son fils dans ses bras: «C'est un roi de «Rome! » dit-il. Cette heureuse nouvelle fut annoncée par 101 coups de canon qui retentirent dans la France et dans l'Europe entière. Les fêtes du mariage furent renouvelées; tout l'empire y prit part, et la plupart des cours étrangères y furent représentées. La Russie même sembla partager l'allégresse commune; mais ce rapprochement ne devait pas être de longue durée; et les destinées préparaient de grandes révolutions sur la face du dËonde. C'est à cotte époque qu'il faut rapporter des paroles bien reinar([uabies échappées à (^orvisart dans un de ces momens de causerie où Napoléon permeltaitbeaucoup de liberté à ceux (|ui n'avaient pas l'ambition ou l'étourderic de s'immiscer niai à propos dans les

affaires, i Sire, dit le mëdeciu phisosophe au puissant empereur, qui parfois laissait aller ses paroles plus loin que ne le permet la prudente politique; « général de l'armée d'Italie à 26 ans, victorieux dans plusieurs campagnes, auteur de la paix de Campo-Formio, couvert des lauriers d'Egypte, premier consul, consul à vie, empereur, chargé de nouveaux triomphes, mari d'une archiduchesse d'Autriche, maître de l'Europe, et père d'un fils, où votre majesté veutelle aller?» Taisez-vous, mauvaise tête, répondit ]Napoléon en riant, vous serez toujours républicain.

Est-ce Napoléon, est-ce Alexandre qu'il faut accuser d'avoir voulu rompre une alliance dont dépendait le repos du Continent? Pour résoudre cette question, il faut d'abord se rappeler que dans toutes les guerres précédentes où la Russie a figuré. Napoléon a toujours été attaqué; que dans tous les traités il a toujours été trahi par les puissances étrangères secrètement d'intelligence avec la Russie pour recommencer la lutte que la victoire venait d'interrompre; ensuite il faut mettre en opposition la conduite des deux princes depuis le moment qui les a vus en présence. En i8o5, l'armée russe, écrasée dans les champs d'Austerlitz, se trouve, avec son empereur, à notre merci; Napoléon, qui veut la paix, leur ouvre un passage; Alexandre, qui veut la guerre, s'éloigne pour ne pas subir l'ascendant du vainqueur. Il fait plus, il refuse de signer le traité de paix; et, en 1806, nous le retrouvons d'accord avec la Prusse qui, prête à nous trahir, nous avait mena-

ces des plus grands malheurs pendant que nous étions enfoncés dans la Moravie, et aux prises avec ses deux formidables alliés. Deux campagnes glorieuses , mais qui coûtèrent beaucoup de sang à l'humanité , furent les résultats de l'agression de la Russie. La magnanimité française à Austerlitz aurait dû nous réconcilier avec Alexandre qui ne pouvait nous reprocher une guerre légitime avec la Prusse, lorsque le désir de dépouiller la Turquie l'avait seul poussé contre cette puissance. La bataille de Friedland décida encore une fois la querelle en notre faveur. Napoléon, ayant acquis une supériorité immense sur son ennemi, pouvait lui porter un coup mortel en favorisant le rétablissement de la Pologne; il se hâta d'accepter un armistice et d'accorder au vaincu la paix à des conditions d'une générosité sans exeùiple. Il sacrifiait tout à un grand dessein, celui de fonder l'avenir de la France sur un long repos du Continent. L'Angleterre était l'âme de toutes les coalitions, il fallait abattre sa puissance pour tarir la source des guerres européennes; ce projet vaste et sage convenait à Alexandre, il paraît l'adopter à Tilsit avec l'empressement de la conviction ; un grand accord politique conGrme à Erfurt, une année après, l'alliance des deux empereurs, à qui l'attentat de l'Angleterre contre la flotte danoise, dans la rade de Copenhague , devait faire senfir également le besoin de s'unir contre une jmissance qui n'avait alois lien <lc sacré, ni la vie des j)riiu('s. ni les lois les plus iii\ iol;ibl«\s ciilro les iKilioiis.

C'est à Erfurt qu'Alexandre approuve notre invasion de l'Espagne, nouveau moyen de diminuer l'influence anglaise et de fermer le Continent à ses armes comme à ses marchandises. L'Autriche, dont nous avions conservé le trône et l'empire, profite de cette expédition et des embarras qu'elle nous suscite, et nous attaque avec des moyens formidables qu'elle avait préparés avec une insigne trahison. Alexandre est tenu de nous seconder dans une circonstance qui peut devenir décisive contre nous; que fait-il? au lieu de i5o,ooo hommes qu'il a promis, il ne met à notre disposition que 5o,ooo soldats qui n'arrivent en ligne qu'après la signature de l'armistice de Znaym. C'était se conduire en ennemi. En effet , si une coopération prompte , si un déploiement de forces considérables, eussent appuyé nos efforts. Napoléon n'aurait pas été obligé de retirer une armée entière d'Espagne, et de rendre ainsi la confiance à ses ennemis de laPéninsule. On peut conclure de tout ceci que, même en paraissant allié fidèle de Napoléon, Alexandre était toujours membre de la coalition, et faisait pour elle ce que la circonstance permettait. S'il eût voulu ouvertement la paix comme il voulait secrètement la guerre, l'Autriche n'aurait pas osé remuer; l'Espagne, arrachée à l'Angleterre, eût reçu des lois qui auraient prévenu ses affreux malheurs d'aujourd'hui, malheurs qu'elle doit en partie à la politique du Czar. Napoléon devait être mécontent d'Alexandre, cependant ce même prince demanda et obtint une in-

demnité aux dépens de l'Autriche, aclion moins honteuse cependant que d'avoir reçu à Tiisitt une partie des. dépouilles du roi de Prusse. Tout annonce que là conduite de la Russie avec la France, en 1809, était tout-à-fait hostile sous des apparences de concert et d'harmonie; mais si l'on pouvait révoquer en dou te cette vérité, comment répondrait-on à une preuve irrésistible des intentions secrètes d'AlexandrePLe colonel Boutourlin, auteur du Récit de la campagne de 1812, raconte que, sur de simples indices d'un refroidissement futur, ce prince s'appliqua à organiser sourdement les moyens de défense que lui présentaient les immenses ressources de ses États, ce qui veutdire qu'on se préparait à la guerre. Or, dans le système constant des coalisés depuis 1 79% ces termes signifient qu'on se préparait à nous attaquer; le colonel Boutourlin avoue encore que, dès 1810, Alexandre rassemblait contre nous la plus grande partie de ses forces dans la partie occidentale de son empire; il ajoute que, sur la fin de la même année, cinq divisions de l'armée du Danube furent portées sur le haut Dniester. Maintenant voici une déclaration bien plus forte. De l'aveu du même écrivain , confident et interprète des pensées de son maître, l'empereur Alexandre n'était pas de bonne foi en signant le traité de Tilsit avec tant de démonstrations de sincérité ; il n'était pas de bonne foi dans ces paroles à Napoléon : « Je ne suis pas moins que vous l'ennemi tle » l'Anglolorre. » Malgré ses protestations solennelles, nolrt; nouv<'l jillié, l'ami de iNapoléon, ne songeait

qu'à gagner le temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour! Il y a du Charles-Quint dans cotte prévoyance et dans cette dissimulation. Mais comment caractériser le rôle du prince russe à Erfurt? Doit-on ne voir qu'une duplicité d'Ulysse dans cet enthousiasme qui éclata devant tous les rois de l'Europe présens à la scène où Alexandre s'appliquait à lui-même ce vers d'OEdipe :

L'amilié d'un gr-ind homme est un bienfait des dieux.

Quels desseins cachaient donc la confirmation solennelle du traité de Tilsit et les vastes projets d'alliance et de concert entre les deux empereurs? L'approbation de la guerre d'Espagne n'aurait -elle été qu'un piège tendu à Napoléon, par suite d'un accord secret avec l'Autriche qui allait l'attaquer, et dans les intérêts de la coalition toujours vivante, toujours unie, toujours conjurée contre la France?

On peut ajouter à tous ces arguraens une déclaration précieuse : un écrivain français, qu'on n'accusera pas d'injustice ou de sévérité envers l'empereur de Russie, nous révèle qu'en 1810 ce prince fut au moment de tomber à l'improviste sur Napoléon ; celui-ci n'ignorait pas ce mauvais dessein, et cependant , au lieu de briser brusquement l'alhançe , il employa toute l'année 181 1 à tâcher de conserver la paix. Pendant le cours des négociations, Napoléon eut plus d'une occasion de reconnaître évidemment

les sentiments plus que suspects de son allié : en effet, un traité signé à Pétersbourg entre le duc do Vicence et M. de Romanzoff, et envoyé à Paris avec la ratification de l'empereur Alexandre, portait, article i*"', «que la France s'engageait à ce que le royaume de Pologne ne lût pas rétabli. » Ce traité était très-favorable aux projets d'extension de la Russie ; Napoléon le signa avec une seule modification , qui consistait à promettre de ne contribuer ni directement ni indirectement au rétablissement du royaume de Pologne. Rien de plus positif, et en même temps de plus raisonnable , que cette modification; d'un côté elle rassurait notre allié, de l'autre elle prévenait justement la conséquence qu'on n'aurait pas manqué de tirer de la clause en question : en effet , il aurait paru nous imposer la nécessité d'une accession à une guerre contre les Polonais , dans le cas où ce peuple viendrait à tenter de briser ses fers, conduite que ni l'honneur, ni l'intérêt, ni la politique de la France, ne permettaient à son chef. L'empereur Alexandre qui convoitait la Pologne et voulait la reprendre, malgré les arrangemens consentis par lui, sentit qu'il était deviné, et se montra très-blessé de n'avoir pas obtenu une ratification pure et simple du traité. Les discussions qui s'élevèrent à cet égard, l'augmentation de l'armée russe sur les frontières du duclié de Varsovie , l'insistance de la Russie pour obtenir Dantzick en échange d'Oldenbourg, confirmèrent les soupçons de Napoléon sur la volonté d'Alexandre do profiter, pour s'emparer do la Pologne,

des obstacles que la France pouvait éprouver en Espagne , politique parfaitement semblable à celle de l'Autriche , à l'époque de sa levée de boucliers contre nous , en 1809. Le refus fait par le czar, dans le cours de 1 8 1 1 , de donner des pouvoirs au prince Kourakin,pour traiter avec le duc de Bassano de tous les griefs des deux puissances , l'inexécution de la promesse d'envoyer M. de Nesselrode à Paris pour le même objet, étaient de nouveaux traits de lumière; mais les conimencemensde 1812 achevèrent de lever tous les voiles. Le 25 mars, CzernichefF, chargé d'une mission extraordinaire auprès de Napoléon, porta de nouvelles propositions à son souverain ; elles étaient toutes dans un esprit de conciliation, et favorables à la Russie ; mais ce même envoyé n'était venu que pour interroger l'aspect de la France ; agent hostile, sous la livrée de la paix il avait corrompu un employé du ministre de la guerre , et portait à son maître, avec les propositions que celui-ci était bien résolu de ne pas accepter, des renseignemens sur nos forces qu'il voulait connaître pour y mesurer les siennes. Le 17 avril, on avait fait des ouvertures pacifiques à lord Castelreagh; le 25 du même mois, le duc de Bassano, en communiquant ces ouvertures au comte de Romanzoff, rappelait le désir constant de Napoléon de ramener l'harmonie entre les deux empires. Et dans quel moment Napoléon tentait-il un rapprochement par une communication directe avec le gouvernement russe? c'était lorsque le prince

kourakin, voulant nous enfermer dans le cercle de Popilius. nous transmettait l'ultimatum d'Alexandre qui voulait l'entière évacuation de la Prusse, c'est-àdire nous désarmer par nos propres mains pour nous abattre sans péril, nous vaincre, et recueillir les fruits de la victoire sans avoir même combattu. En effet, évacuer provisoirement la Prusse comme le demandait alors Alexandre , c'était lui abandonner les forteresses , les armées, le territoire et toutes les ressources de ce royaume que Frédéric avait voulu mettre à la disposition de la Russie, en t8i i , c'était nous livrer nous-mêmes à l'ennemi. L'auteur d'une proposition si audacieuse, qu'elle paraîtrait insensée si elle n'eût pas été destinée à manifester les intentions de l'ennemi, ne voulait que provoquer un refus par un outrage ; il mettait la paix au prix du déshonneur, pour que la guerre fut inévitable. Napoléon comprit tous les mauvais desseins que dévoilait cette conduite, et, au lieu d'écouter les conseils de sa fierté naturelle , il n'essaya pas moins de tous les moyens d'éviter une rupture, par l'entremise de plusieurs ambassadeurs; l'un ne put faire entendre la vérité, l'autre ne fut pas même admis. Maintenant, si l'on rapproche de tous ces faits les rassemblemens des divisions russes de Moldavie sur les frontières de la Pologne, en 1810; si Ton veut voir Alexandre prêt à tomber sur Napoléon qui avait désarmé le recrutement extraordinaire ordonné dans loul l'empire, à une époque où. à l'exceplion drs garnisons

'79 des places fortes de la Prusse, Il n'y avait plus dans toute l'Allemagne qu'une faible armée française à Hambourg ; si l'on veut se donner la peine de regarder les menées sourdes qui se tramaient avec le cabinet de Berlin, la disposition des armées russes placées sur la lisière de la Prusse et de la Pologne , et les immenses magasins formés à Minsck, àWilna, etc.; si, après avoir interrogé toutes les tergiversations, ou plutôt tous les refus opposés à la paix par l'ennemi, on considère enfin cet ultimatum de 1812, qui était une véritable déclaration de guerre, suivi de toutes les preuves de l'obstination du czar à rejeter toute conciliation avant que l'épée fût sortie du fourreau , on pourra juger que, dans la lutte terrible entre les deux colosses de l'Europe, Napoléon n'a point été l'agresseur. On n'a cessé de lui imputer ce crime, du vivant de son adversaire ; mais heureusement celuici , débarrassé du besoin de dissimuler, et oubliant ou désavouant à dessein le langage qu'il tenait avant l'ouverture de la campagne , lorsque l'incertitude des événemens l'engageait à tromper ses sujets et les peuples de l'Europe par des proclamations mensongères, n'a pas craint de laisser éclater, dans les récits du colonel Boutourlin , ses projets hostiles , ses préparatifs secrets, et sa résolution de guetter ou d'amener une occasion favorable pour nous attaquer au milieu de la paix.

Un dernier argument parle encore en faveur de l'empereur français : menacé depuis plus de deux

i8o ans , obligé enfin de se mettre sur ses gardes, et de se préparer à une immense expédition devenue indispensable pour empêcher l'invasion de l'Allemagne, et par suite celle du territoire français, ce n'est qu'en février et en mars 1812 qu'il conclut une alliance avec la Prusse et l'Autriche, au risque peutêtre de se laisser devancer par les trames de l'ennemi avec lequel ces deux puissances avaient tant de fois marché contre nous. Alors rien ne fut négligé pour retenir la Porte ottomane dans notre alliance ; la mort du sultan Sélim dérangea de grands projets, et n'empêcha point la politique française de chercher tous les moyens d'obtenir du sultan Mahmoud la continuation de la guerre avec la Russie. L'Angleterre l'emporta au camp du grand visir par une fraude heureuse, au moment où notre succès paraissait assuré au divan. Mahmoud était dans l'es intérêts de la France , il les soutenait encore, lorsqu'il apprit que la paix venait d'être signée par le grand visir ; il hésita long-temps à y donner sa ratification. Quant à la Suède, il est avéré aujourd'hui que Charles Jean môme, au moment où il avait renoncé à la France par un traité secret avec Alexandre , mettait sa coopération à la guerre au prix de la cession de la Norwège qu'il eût fallu enlever au Danemarck pour la garantir à la Suède, a Je n'achèterai pas un allié douteux aux dépens d'un ami fidèle, » telle lut la réponse de Napoléon; elle honore d'autant plus son caractère, que sa haute raison ne lui dissinuilait pas

l'importance du t;ecours de la Suède qui aurait pu donner de sérieuses inquiétudes à la Russie , et lui porter des coups terribles , en menaçant sa capitale, comme l'avait fait de nos jours un roi chevaleresque. La politique n'a pas toujours fait céder la morale et la justice à des intérêts aussi graves que ceux que Napoléon fit taire devant le respect de la foi jurée. La connaissance personnelle que Napoléon avait de l'inimitié de son ancien lieutenant, ne diminue en rien le mérite de sa loyauté envers le Danemarck; en effet il savait bien que, pour retenir Bernadotte dans notre alliance, il suffisait d'augmenter la récompense de sa fidélité. On n'insiste sur cette explication que parce que même des écrivains français oublient que tous les rapports des étrangers avec nous , depuis la guerre de la Révolution, et même pendant presque tout le règne de Louis XV, n'ont été qu'une longue et cruelle déception.

La guerre était inévitable et allait éclater. M. de Ségur prétend qu'elle fut retardée de deux mois par les mesures qu'il fallait prendre pour conjurer la famine. Le général Gourgaud, qui a puisé ses docum^ns à une bonne source, puisque le frère du ministre qui lui a fourni des renseignemens si précieux, était alors chargé des subsistances, assure au contraire que dès le i5 août 1811, et au milieu des fêtes de cette journée, Napoléon, averti que les apparences de la récolte n'étaient pas favorables, avait réuni à l'improviste et formé, avec plusieurs de ses conseillers que la solennité du jour

amenait à Saint-Cloud, un conseil où toutes les mesures pour obtenir les approvisionnemens de secdurs nécessaires à la France furent prises. Ces mesures furent telles que , dès la lin de cette même année, leur exécution était complète : il n'en coûta que douze millions à la France pour conjurer ce fléau. On n'est pas bien certain que les dates soient ici d'une parfaite exactitude, on a lieu de croire même que le conseil dont il s'agit eut lieu beaucoup plus tard, et lorsque les consommations de l'automne et d'une partie de l'hiver eurent donné des alarmes sérieuses pour le printemps. Quoi qu'il en soit de cette dissidence d'opinions, il n'en sera pas moins convenable de révéler ici une circonstance peu connue ; elle prouvera avec quelle attention Napoléon savait saisir la vérité utile , et la mettre à profit au moment même. Un avis, donné à un ministre par un homme de lettres, et par un ancien administrateur des subsistances, lui révéla la proximité d'une famine , et la nécessité des mesures les plus promptes et les plus secrètes; en efl'et, il n'y avait pas un instant à perdre, et une seule indiscrétion aurait eu les conséquences les plus graves. Ijne heure après cette conlidence , l'empereur, instruit par son ministre , avait reconnu l'imminence du péril,etdélibéraitdéjà sur les moyens à prendre pour le détourner: en moins de deux jours il avait j)ri.s toutes les résolutions, donné tous les ovdr«f» nécessaires dans une conjoncture si délicate, et la France »Hail dôp préservée delà famine; ^'apoléon

i85 ciiiporlail celle assurance avec lui avanl d'entrer eu campagne.

Au mois d'avril , la grande armée , réunie sur plusieurs points, se porta vers l'Elbe, l'Oder, et bientôt après vers Ja Yistule ; le 12 du même mois, l'empereur Alexandre prit le commandement de son armée, à Wilna. Napoléon ne quitta la capitafeque le 9 mai suivant : de Paris à Dresde où il espérait que la présence de tous les rois de l'Europe réunis sous nos drapeaux, et faisant cause commune avec nous, déterminerait Alexandre à la paix, sa marche fut un triomphe continuel. Les départemens de la France qu'il traversa l'accompagnèrent de tous leurs vœux pour le succès de ses armes, après l'avoir reçu avec des acclamations et sous des arcs de triomphe. L'Allemagne ne montra pas moins d'empressement pour le grand capitaine, qu'elle avait vu relever plusieurs fois le trône de l'empereur d'Autriche , et donner des couronnes à ses princes.

Rien de plus imposant que le séjour de Napoléon à Dresde, au milieu de l'empereur d'Autriche, des divers rois, et d'une foule de princes d'Allemagne qui attendaient tout de son génie et de sa fortune. Dans cette cour de rois, Frédéric fut si sensible à l'accueil de Napoléon, qu'il lui oUrit son fils pour aide de camp, et le présenta même aux aides de camp de l'empereur, en demandant leur amitié pour ce jeune compagnon d'armes. Celte réunion politique avait pour but de montrer que la guerre de Russie était européenne ; elle l'était efîèctivement ,

et Napoléon, victorieux, aurait obtenu et mérité les actions de grâce du Continent qui, offensé de l'accroissement démesuré de la Russie , et trop certain que l'Angleterre seule rallumait la guerre et soudoyait les princes depuis 3o ans, aurait applaudi à la diminution de la puissance russe , et surtout à la ruine de l'influence anglaise doublement funeste à son commerce par la guerre perpétuelle, et par l'introduction de ses marchandises. Napoléon resta à Dresde jusqu'au 29 mai, cherchant toujours à éviter une rupture. Aux avantages que lui promettait le retour de la paix entre Alexandre et lui, on peut juger qu'il ne faisait la guerre qu'à regret, et seulement pour rétablir le blocus continental , seule voie pour forcer l'Angleterre à laisser enfin s'établir et durer la paix générale , sans laquelle rien ne pouvait s'asseoir en France , en Europe et dans le monde.

Notre armée , composée de 325,900 hommes présens sous les armes, dont i55,4oo Français, et 170,50a alliés, comptait neuf corps d'infanterie, auxquels se joignait la garde impériale, et quatre grands corps de cavalerie, avec 984 bouches à feu. C'est avec ces forces que Napoléon se disposait à entrer en Russie ; c'est à cette immense armée que , désespérant de ramener Alexandre à des sentimens pacifiques , après le retour du comte de Narbonne envoyé près de ce prince, il adressa, le 22 juin, de son quartier général de Wilkowiski, la prtK;lamation suivante :

« Soldais, la lUissic a juré éternelle alliance à la

» France, et guerre à l'Angleterre; elle viole aujour- » d'hui ses sermens. Elle ne veut donner aucune ex-

• plication de son étrange conduite, que les aigles «françaises n'aient repassé le Rhin , laissant par là »nos alliés à sa discrétion. Nous croit-elle donc dé- » générés? Ne serions-nous plus les soldats d'Ans-

• terlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la «guerre; le choix ne saurait être douteux. Mar- »chons en avant; passons le Niémen; portons la

• guerre sur le territoire de Russie : elle sera glo- » rieuse aux armées françaises; la paix que nous con- » durons, mettra un terme à la funeste influence que » le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans » sur les affaires de l'Europe. »

Napoléon quitta Wiltowisti dans la nuit du 22 au 20, et vint établir son quartier général au hameau de Nogariski, sur la droite de laroutedeKownocaupoint du jour il se rendit aux avant-postes^ parcourut la rive gauche du Niémen, et ordonna, aussitôt après cette reconnaissance des lieux, la construction de trois ponts à environ une demi-lieue d'un village situé en face de Kowno : à minuit ils étaient terminés, et l'armée commença aussitôt à entrer sur le territoire russe. Macdonald, le même jour, passait le Niémen à Tilsit; Jérôme et Schwartzemberg ne devaient pénétrer en Russie que quelques jours plus tard; Eugène restait momentanément en observation sur la rive gauche du fleuve.

Les forces russes, partagées en trois armées, dispersées depuis la mer Baltique jusqu'à la Gallicie,

étaient imposantes même avant que l'ennemi put disposer de rarmce de Finlande et de eelle de Moldavie: cependant l'empereur Alexandre qui, trompé par de taux renseigûemens, croyait notre armée moins nombreuse' qu'elle ne l'était réellement , éprouvait de grandes anxiétés en songeant qu'il avait à lutter coutre des soldats victorieux dont ses troupes avaient éprouvé la supériorité à Austerlitz et à Friediand. Napoléon avait gardé un secret si profond sur ses desseins, et avait marché avec tant de rapidité, que les habitans des rives du Niémen furent surpris de son arrivée : les Russes n'étaient pas mieux informés des raouvemens d'une masse d'hommes si considérable et qui occupait tant de place devant eux. Les premières troupes qui passèrent le fleuve s'emparèrent de Kowno , occupé seulement par quelques cosaques ; de cette ville, Napoléon s'avança avec sa garde, ayant devant lui Murât à la tête de notre cavalerie en avant garde; Davout , qui Ig suit immédiatement, se dirige à marches forcées sur AViina, L'empereur de Piussie ayant abandonné cette résidence depuis deux jours, et ses troupes s'élant retirées, Napoléon, qui espérait une bataille, entra le 28 à Wilna au milieu d'un peuple qui le saluait comme son libérateur. Les Russes, après avoir brûlé leurs magasins et le pont, se retirèrent versDrissa; le poni rétabli. Napoléon les fil poursuivre vivement duns celte direction , et s'arrêta dans la ville que uqms venions d'occuper, pour qonslilHer la Lilliuanie. Un gouvernement (provisoire fut couiposé de sept des

principaux seigneurs du pays; l'enthousiasme était dans toutes les classes du peuple lithuanien qui espéraitlaliberté.Au milieu dece mouvement, JNapoléonse livrait à tous les soins du gouvernement de la France, à tous les travaux de la guerre ; lui seul était capable d'embrasser un s^ vaste ensemble, de descendre à tous les détails, et de conserver encore la liberté d'esprit nécessaire pour suivre tous les mouvemens de la politique de l'Europe, et enfanter des résolutions de génie pour étonner, confondre , atteindre et battre l'ennemi, qui fuyait à la fois par terreur, et à dessein de nous attirer au cœur de la Russie où il espérait nous étouffer entre plusieurs armées réunies.

Cependant la diète de Varsovie, ouverte le 26 juin , et constituée en confédération générale, avait proclamé le rétablissement du royaume de Pologne, et donné le signal de la liberté à toute la nation : le 14 juillet, une députation de la diète vint à Wilna présenter à INapoléon l'acte de confédération, et les résolutions générales qu'elle avait prises. Le sénateur W'ibicki portait la parole , et dit , après avoir tracé le tableau des moyens odieux et criminels qui avaient été employés pour démembrer son pays : «que les Polonais n'avaient été soumis ni par la paix, wni par la guerre, mais par la trahison ; qu'ils étaient «donc libres de droit devant Dieu comme devant » les hommes ; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, » ce droit devenait un devoir ; qu'ils réclamaient l'in- ► dépendance do leurs frères, les Lithuaniens, encore

» esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion ■ à toute la famille polonaise ; mais que c'était à celui » qui dictait au siècle son histoire, en qui la force de j)la Providence résidait, à appuyer des eflbrts qu'il «devait approuver; que les Polonais, libres de droit «devant Dieu et devant les hommes, venaient de- » mander à Napoléon-le-Grand de prononcer ces » seules paroles : Que le royaume de Pologne existe , » et qu'il existerait; que tous les Polonais se dévoue- » raient au chef de la quatrième dynastie française , » devant qui les siècles n'étaient qu'un moment , et «l'espace qu'un point.»

Napoléon répondit: « Gentilshommes, députés » de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec » intérêt ce que vous venez de me dire; Polonais j'au- » rais pensé et agi comme vous; j'aurais voté comme » vous dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son • pays est le premier devoir de l'homme civilisé.

» Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts àcon- » cilier, beaucoup de devoirs à remplir.

»Si j'avais régné pendant le premier, le second et »le troisième partages de ce royaume, j'aurais armé » mes peuples pour le défendre. Aussitôt que la vic- » loire m'eut mis en état de rétablir vos anciennes » lois dans votre capitale et une partie de vos provin- » ces, je le fis sans chercher à prolonger la guerre qui «aurait continué à répandre le sang de mes sujets.

M J'aime votre nation. Pendant seize ans, j'ai vu vos «soldats à mes côlés dans les champs de l'Italie et » dans ceux de l'Espagne. J'apj)laiidis à ce que vous

«avez fait; j'autorise ce que vous voulez faire; je ferai » tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos ré- » solutions ; si vos efforts sont unanimes^ vous pou- » vez concevoir l'espérance de réduire vos ennemis à

«reconnaître vos droits Je vous ai tenu le même

» langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois »y ajouter que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche » l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanc- »< tionner aucune manœuvre , ou aucun mouvement, » qui tende à troubler la paisible possession de ce » qui lui reste des provinces de l'ancienne Polo- »gne, etc.

» Faites que la Lithuanie , la Samogitîe , Witepslv, oPolotsk, Mohilef, la Volhinie, l'Ukraine, laPodo- »lie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans »la grande Pologne, et la Providence couronnera ; votre bonne cause par des succès ; je récompense- » rai ce dévouement de vos contrées , qui vous rend «si intéressants, et vous acquiert tant de droits à nmon estime et à ma protection, par tout ce qui » pourra dépendre de moi dans ces circonstances. »

Cette réponse, dictée par la plus sage politique, affligea la Pologne, refroidit son enthousiasme , sans l'empêcher de faire encore des prodiges en notre faveur. En France , l'opinion qui avait déjà prononcé l'affranchissement du peuple asservi par le coupable triumvirat du nord, blâma beaucoup la conduite de Napoléon , et en tira de funestes présages pour le succès de notre expédition ; il sembla que Napoléon doutait de sa force , et commettait une grande faute ;

cette impression fut générale; cependant le chef de notre année obéissait à la prudence et même à la nécessité. Napoléon avait fait d'avance pour la Pologne tout ce qu'il pouvait faire, en obtenant de l'Autriche la cession éventuelle de la Gallicie, à la condition du retour des provinces ill} riennes pour le cas où le royaume de Sobieski viendrait à être rétabli ; mais ce but ne pouvait être atteint que par la victoire et la paix ; d'ailleurs à ce seul mot, la Pologne existe, l'insurrection aurait éclaté dans la Gallicie autrichienne, province qui renfermait autant de cœurs dévoués à la patrie que celles où le sentiment de l'indépendance est le plus exalté ; dès lors, le traité par lequel Napoléon avait ménagé les plus chers intérêts de la Pologne; dès lors l'Autriche , devenue hostile, pouvait mettre contre nous 5oo,ooo hommes , transporter la victoire du côté de l'ennemi, écraser le grand allié qui se proposait d'être le libérateur de la nation polonaise. Mais, dira-t-on, la liberté nous eût donné quatre millions de défenseurs intrépides et belliqueux : la réponse à celte objection est simple ; irritée d'une mesure si déloyale et si dangereuse pour elle, l'Autriche avait deux moyens de vengeance ; éclater d'abord contre nous , ou attendre que nous fussions enfoncés dans les déserts do la Russie : dans le premier cas, il aurait fallu nous retirer de la Pologne qui, surprise avant d'être réunie et d'avoir pu se donner une organisation forte, aurait succombé sous les eiforls réunis des Aulricliions, des Russes, qu'auraient bientùl suivis les Prussiens , si mal disposés

j)oiir nous, el appelés par l'espoir de recueillir une partie du butin, comme dans les partages précédens: dans la seconde hypothèse, qui n'eût pas différé long-temps la marche de notre nouvel ennemi , la Pologne, privée de notre appui, cruellement punie de sa levée de boucliers, et exposée au malheur d'être comme l'Italie soumise au joug de fer de l'Autriche qui ne souffre pas même une ombre de liberté dans la partie de la péninsule où elle règne par ses soldats, eût été enveloppée à jamais dans notre ruine. Puisque l'on juge Napoléon avec tant de sévérité, depuis que l'événement a trompé les calculs de son génie dans une expédition utile, nécessaire peut-être à l'Europe, quelle responsabilité pèserait sur sa mémoire, s'il eût commis la faute que l'enthousiasme des Polonais et les sentiments de la France trompée par des vues généreuses, semblaient lui imposer comme un devoir!

Le plan de l'empereur avait complètement réussi. Dès l'ouverture de la campagne, il avait coupé l'aile gauche commandée par le prince Bagratîon, le corps de Doctoroff, ainsi que la division russe Dorokow, du centre de l'armée, qui fut obligée de fuir vers la Duna, sur son camp de Drissa, abandonnant les magasins immenses qui avaient été réunis en Lithuanie et en Samogitie, et nous laissant maîtres de ces deux provinces.

Rempli à Wilna de tous les soins de l'empire que la guerre ne lui fit jamais négliger, Napoléon, occupé on outre à organiser le gouvernement de la Li-

thuanie, à élever des ouvrages de fortification autour de la capitale de ce pays, à bien se pénétrer des projets de l'ennemi , à presser l'arrivée de ses équipages de pont, de ses parcs et de ses nombreux convois de vivre ; enfin , à entretenir l'enthousiasme des Polonais; Napoléon continuait ses opérations militaires, par ses lieutenans, jusqu'au moment prévu d'aller rejoindre ses troupes rassemblées sur le point où devaient commencer les grandes opérations que lui seul pouvait conduire. Les Russes étaient en retraite sur toutes les routes, et certes le début de la campagne n'était pas propre à enfler leurs espérances; c'est pourtant dans ce moment que M. de Balachoff se rendit auprès de Napoléon avec des paroles d'Alexandre, de la plus étrange nature, quoiqu'elles fussent enveloppées d'apparences pacifiques. « Il «était, disaient-elles, encore temps de traiter. Une I) guerre que le sol, le climat et le caractère russe » rendraient interminable, était commencée; mais » tout rapprochement n'étaitpas devenu impossible, et «d'une rive à l'autre du Niémen on pourrait encore «s'entendre. » Le parlementaire ajouta : « que son «maître déclarait devant l'Europe qu'il n'était point «l'agresseur; que son ambassadeur à Paris, en de- » mandant ses passeports, n'avait pu entendre rompre «la paix, qu'ainsi les Français se trouvaient en Rus- » sie sans déclaration de guerre. -> Mais M. de Balachofl' venait proposer à Napoléon de conclure un armistice, et négocier de la paix, à condition que l'armée française repasserait le INiémen; c'est-à-dire

19-) qu'elle se retirerait devant ceux qui n'osaient soutenir sa présence, devant des ennemis réduits à fuir -en abandonnant leurs magasins et tous les moyens <le défense qui leur avaient causé tant de dépenses et d'efforts. Avant l'ouverture de la campagne, Alexandre voulait que nous eussions la lâche imprudence de lui livrer la Prusse dont nous étions les maîtres, et maintenant il voulait que INapoléon repassât le Niémen, qu'il renonçât aux immenses avantages de son plan de campagne, et donnât ainsi aux Russes le temps de se réunir vers leur camp retranché de Drissa. Assurément l'auteur de propositions pareilles ne voulait point la paix, et, pour rendre la guerre plus inévitable, il ajoutait en quelque sorte la dérision aux faux semblans du désii»de rétablir l'harmonie. Napoléon, dans le cours de ses victoires, n'avait jamais voulu soumettre le caractère et la dignité d'Alexandre à de pareilles épreuves; il ne lui demanda jamais, ni à Austerlitz, ni à Frîedland, ni dans les nouvelles contestations qui vinrent troubler l'alliance, des choses que la raison et surtout l'honneur ne permissent pas d'accorder : les faits parlent, à cet égard, plus haut que les récits de l'intérêt et des passions.

Sur ces entrefaites. Murât, à la tête de la cavalerie de l'avant-garde, et aussi pressé par son ardeur guerrière que par les ordres de l'empereur, poursuivait les Russes sans relâche; il les avait atteints sur la route de Swentziany, et les poussait sur Druia, toujours victorieux, mais sans pouvoir engager l'en-

nemi à une résistance qui amenât une bataille. D'autres chefs prenaient la même direction par d'autres routes. Pendant leurs mouvemens, l'empereur suivait des yeux l'armée russe divisée en deux masses inégales; l'une, avec son empereur, vers Drissa ; l'autre, avec Bagration, encore vers Myr. Accoutumé à juger de loin, ou plutôt à devancer les projets de ses ennemis, la retraite d'Alexandre sur Drissa lui fit prévoir celle que Bagration allait tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docklzitzy, ou par Borisof; aussitôt il plaça Minsk entre ces deux corps , y jeta Davout avec deux divisions d'infanterie, les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère. Voici l'ensemble des opérations conçues par son génie et qui devaient produire d'immenses résultats.

D'un côté, le roi de Westphalie pousserait Bagration sur Davout, qui alors serait en mesure de le détruire; de l'autre, Murât, Oudinot, Ney, déjà devant Drissa, contiendraient les forces de Barclay de Tol- Jy, tandis que Napoléon , prêt à soutenir tous les efforts, à profiter de tous les avantages, marcherait avec le gros de son armée sur Vitepsk entre Davout et Murât, et pénétrant ainsi entre les deux armées qu'il avait à combattre, et les dépassant même, porterait un coup décisif à Alexandre inquiet et incertain sur celle de ses deux capitales que nous allions menacer. Comme il n'arrive cpie trop souvent à la guerre, même sous les plus grands capitaines, l'événement ne répondit pas aux espérances. Il paraît

<jue Jérôme attaqua négligemiuent; ce prince eut encore un autre reproche à se faire. Davout avait devancé Bagration àMinsk. où peut-être nous eûmes le tort de rester quatre jours ; il écrivit au roi de pousser vivement l'ennemi sur un défilé dont nous allions occuper l'issue à Ghisck; mais, irrité de se voir sous le commandement du maréchal, Jérôme quitta l'armée et sauva ainsi Bagration. Ce général qui commandait 35,000 hommes, fut battu àMohilowpar Davout, qui n'avait que 12,000 soldats; mais il parvint à rentrer dans l'intérieur de la Russie pour se joindre à Barclay de Tolly, au-delà de Smolensk. Voulant justifier un échec avec une telle supériorité de forces, les ennemis ont dit qu'ils avaient cru se trouver en présence de Napoléon. Nous verrons à tout moment dans la retraite, cette grande image de Napoléon apparaître sans cesse aux Russes, et paralyser le courage de leurs soldats comme l'audace de leurs généraux. Le génie est une puissance presque surnaturelle , et l'ascendant qu'il exerce est une force irrésistible qui produit des miracles.

Cependant les ordres de Napoléon sont exécutés, son armée réunie; il le sait; certain désormais que Bagration, poussé de tous côtés, ne peut plus atteindre Vilna, il apprend que les forces de Barclay se sont concentrées dans le camp de Drissa; sur ces nouvelles, il part de Vilna le \G juillet, et le 18 il est à Rlubokoé. Une adresse pleine de vaines injures contre lui avait été répandue par Barclay dans l'armée française, afin d'exciter nos soldats à déserter

leurs drapeaux ou bien craccepter un asile en Russie. Napoléon daigna y répondre par la lettre d'un grenadier français, insérée dans les journaux; l'adresse ne valait pas cet honneur. Le même conseil fut donné, le même appât présenté avec aussi peu de succès aux troupes allemandes. De son côté, l'empereur de Russie, à peine arrivé au camp de Drissa, avait également publié une proclamation, soit pour tromper et rassurer les Russes sur les motifs de sa retraite» soit pour montrer à leurs yeux comme un plan destiné à différer Tes combats jusqu'au moment où leur réunion permettrait de les abandonner à toute l'ardeur de leur courage, une fuite nécessaire , une fuite désordonnée , fruit des profondes et habiles combinaisons de ÎNapoléon. Cette même proclamation annonçait l'intention de combattre et de vaincre dans une position redoutable par sa nature et par tous les secours de l'art; mais à peine les Russes connurent-ils le mouvement de Napoléon, que craignant qu'il n'arrivât avant eux à Vitepsk où ils espéraient se réunir à Bagration , ils se hâtèrent de prendre cette direction. Ainsi fut évacué le camp retranché de Drissa, auquel l'ennemi travaillait depuis un an. Alexandre rendit alors un ukase qui ordonnait de faire sur-le-champ une levée de cinq hommes sur cinq cents dans les gouvernemens de Vitepsk, de Mohilow, de la Podolie , de la Livonie, etc. Ce moyen de défense était plus elVicace que la construction laborieuse d'un camp qui n'était pas à l'abri d'une attaque de vive force, et dans le-

quel rennemi , tenu eu échec par une partie de nos troupes, pouvait être tourné avec le reste et se trouver en très-grand danger. Jusqu'alors le czar avait cherché à cacher ses revers; mais, convaincu de l'insuffisance de ses forces, alarmé des progrès de Napoléon,et se voyant forcé d'abandonner les grands magasins qu'il avait formés sur sa vaste ligne d'opérations, il se décida enfin à instruire ses sujets des périls qui menaçaient l'empire. C'est dans ce but qu'il adressa deux proclamations, l'une, à la nation; l'autre à la ville de Moskou. La république française, attaquée par tous les rois, ne parlait pas autrement d'indépendance, de patrie et de dévouement, que le monarque moscovite invoquant, dans sa détresse et dans son effroi, le secours de ses sujets. On ne pouvait s'empêcher de sourire en entendant le successeur de Pierre, de Paul P", et de Catherine II, appeler Napoléon le tyran universel, et surtout les soldats français des légions d'esclaves. Nul doute en effet qu'Alexandre ne fût profondément frappé de terreur et ne vît dans Napoléon un autre Tamerlan plus redoutable encore que celui à qui la Russie n'avait échappé que par miracle, puisque, s'adressant à toutes les classes de la société, il rappelait l'époque désespérée, où un simple boucher, Rosma-Minin, profondément ému des malheurs de la patrie tombée sous le joug des Polonais, conçut et exécuta le projet de la délivrer. Dans la bouche de celui qui voulut toute sa vie être souverain absolu de droit et de fait, et prétendait imposer son joug et ses volontés à l'Europe,

comme le temps l'a prouvé, quelles étonnantes paroles que celles par lesquellesAlexandre, l'autocrate de toutes les Russies, appelait le peuple entier aux armes ! « Le tyran trouvera partout dans chaque noble «unPojarski, dans chaque ecclésiastique uuPalitzin, » dans chaque paysan un Minin. » Alexandre suivit bientôt ses proclamations et quitta l'armée pour se rendre à Moscou , afin de presser, par sa présence, les sacrifices qu'il demandait. En même temps, le grand-duc Constantin quitta le commandement de la garde et partit pour Pétersbourg.

Alexandre abandonne les soldats auxquels il venait de promettre le combat et la victoire; Napoléon marche à la tête des siens pour obtenir l'un et l'autre. Le revers accidentel de Sébastiani, trop sujet à se laisser surprendre, ne l'arrête qu'un moment; îl veut prévenir Barclay à Yitepsk. De cette position, il pourra prendre à revers l'armée de son rival, le séparer du midi de son empire, et l'écraser avec l'ensemble de nos forces; que si, au contraire, Jîarclay est entré avant nous dans cette capitale , Napoléon espère qu'on voudra la défendre, et de là une bataille qu'il désire, parce qu'il est assuré du triomphe. Dans cette double intention, il se dirige sur Beszenkowiczi ; il rappelle ]\Iurat et Ney, en laissant Oudinot à Potolsk, et se rend de sa personne à Rumen. Enfin, le iiT), le canon gronda, mais ce n'était encore (ju'uii ciigîigement peu sérieux du vice-roi avec l'arrière-garde de Barclay à Beszeiikowiczi. Napoléon y accourut, passa le pont que nous avions rétabli sur

»99 la Dwina, poussa lui-môme une reconnaissance, et suivit les Russes pendant deux lieues; cette reconnaissance convainquit que la totalité de l'armée russe était passée, qu'elle remontait la Dwina. Certain de ces deux faits, il rentra dans Beszenkowiczi. Nos armées y arrivaient en ce moment sur les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvement, dit M. de Ségur, avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps, partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour, à la même heure.

L'ennemi nous avait prévenus dans Vitepsk; après y être entré par la droite de la Dwina, il avait traversé cette ville et venait au-devant de nous pour défendre les longs défilés qui la couvre. Une rencontre ne pouvait pas tarder entre les deux partis; car, dès le 25 juillet. Murât marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie ; un premier choc avec les troupes commandées par Palhen et Osterman , où nous eûmes d'abord l'avantage pour être repoussés ensuite, se termina par la retraite forcée des Russes exposés aux plus grands dangers s'ils eussent persisté à vouloir conserver leur position. Le roi de Naples et nos troupes rivalisèrent d'audace et de valeur dans cette circonstance. Le lendemain 26, un nouveau succès, vivement disputé dans la position d'Ostrowno occupée par les Russes, et défendue par une rivière, un

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ravin et des bois épais, couronna les elTorts extraordinaires des troupes aux ordres de Murât, d'abord seul à leui: tête, et secondé ensuite des corps commandés par le prince Eugène. Le 27, à la pointe du Jour, lennemi, attaqué dans un bois, malgré les batteries qui le protégeaient, vit tontes ses positions emportées et fut rejeté dans îa plaine au-delà d'une petite rivière qui se jette dans laDwina, sur Vitepsk. C'est à cette affaire que deux compagnies de voltigeurs, commandées parles capitainesGuillard et Savary, attirèrent l'attention de toute l'armée. Ayant pris les devants, elles marchaient en avant sur une masse de dix mille hommes de cavalerie qui lesenveloppabientôtdetoutesparls;elles^ devaient être perdues; mais elles se réunirent avec le plus grand sang-froid, et soutinrent avec succès,, pendant une heure entière, une lutte inégale et terrible. Leurs efforts donnèrent à la cavalerie française le temps de déboucher. Témoin de ce brillant fait d'armes. Napoléon envoya demander de quel corps étaient tous ces braves ; ils répondirent du 9', et les trois-quarts enfans de Parts!... — Dites-leur^ reprit l'empereur, que ce sont tous des braves gens r ils méritent tous la croix.

Le 28, l'armée française entra dans Vitepsk après une affaire peu sérieuse. D'abord les Russes, placés dans une position très-forte, devant une capitale et derrière les rives de Luczissa, au nombre de plus de quatre-vingt mille hommes, semblaient annoncer la IcM'n.o intention de livrer une grande bataille; Napoléon rrut \ loucher, vi il avait raison de le croire

lîarcJay voulait efl'ectivement tenter enfin la fortune des armes; mais la nouvelle, qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration vers Smolensk, changea subitement une détermination que nous attendions comme l'objet de tous nos vœux. L'ennemi prit toutes les mesures nécessaires pour masquer le mouvement rétrograde qu'il exécuta pendant la nuit. Aussitôt qu'on s'en fut aperçu, toutes les divisions se mirent à sa poursuite , à l'exception de la garde impériale qui vint s'établir à Vitepsk où Napoléon paraissait vouloir séjourner.

L'armée entière éprouva la vive sollicitude et toute la bienveillance de son chef. S'il rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur sort, de leurs souffrances , des actions où ils avaient été frappés, et ne les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus par ses largesses. En même temps qu'il s'occupait avec la plus vaste sollicitude des besoins de l'armée, qu'il dirigeait les mouvemens de la guerre, et soutenait sa correspondance avec l'Europe, il trouvait du temps pour prodiguer des soins paternels aux officiers, aux soldats, et de nobles récompenses qui les enflammaient d'une nouvelle ardeur. Sa garde était l'objet d'une attention particulière ; lui-même en passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le blâme, et entrant dans tous les besoins avec une patience merveilleuse. Un jour il fit rassembler les grenadiers à pied de ce corps d'élite, et leur ordonna de reconnaître pour leur colonel le général comte Priant.

Pour donner plus d'importance à la cérémonie, Napoléon tira son épée, reçut lui-même ce général, et l'embrassa en lui disant : « C'est la récompense de «vos bons et loyaux services ; mais j'ai encore besoin »de vous; continuez à commander votre division «pendant cette campagne; vous m'y êtes encore plus «nécessaire qu'à la tête de vos grenadiers que j'ai » toujours sous les yeux. » Cette nomination fut accueillie avec enthousiasme. Les grenadiers virent dans ce choix une preuve d'estime pour leur corps, composé en grande partie des braves qui , en Italie, en Egypte, en Allemagne, avaient combattu sous les ordres du vaillant officier qui devenait leur chef.

La ville de Vitepsk, chef-lieu du gouvernement dePolotsk, était presque déserte: toute la population avait pris la fuite. Le pays , ruiné par des nuées de cosaques qui , avant de l'abandonner, avaient détruit tout ce qu'ils n'avaient pu emporter, n'offrait que peu de ressources. Depuis plus de deux mois la Pologne et la Lithuanie, dans un espace d'environ trois cents lieues, n'avaient présenté à nos soldats que des villages sans habitans et des campagnes saccagées. L'armée , long-temps assujélie à des privations, se trouvait dans une situation d'autant plus alarmante, qu'éloignée de ses magasins, il lui était impossible de former de nouveaux approvisionnomens. Réduite à se suffire à elle-même, elle fut obligée de déployer une grande activité pour se procurer des subsistances. L'enlèvement des convois ennemis était le moyen le plus efficace de sortir de cet état de

détresse. Le colonel Banco, à la tête de deux cents chasseurs, s'empara clans Velij d'un grand nombre de voitures chargées de farine. L'escorte russe était de quinze cents soldats, cavaliers et fantassins. Il les attaqua, et fit cinq cents prisonniers.

Tandis que Napoléon était à Vitepsk, et que les troupes du centre étaient cantonnées entre le Dnieper et la Dwina, l'armée russe de Moldavie, ayant cessé ses hostilités contre les Turcs, détachait sans cesse de nouvelles troupes pour renforcer celles de Wolhynie. Deux divisions russes, sous les ordres du général Kamenski, après avoir vainement cherché à se joindre au prince de Bagration, se réunirent au corps de Tormasow. Ces troupes, formant une armée de trente mille hommes, se portèrent par une marche rapide et à Timproviste vers Robrin , où elles cernèrent deux régimens d'infanterie et deux escadrons formant l'avant-garde du septième corps aux ordres du général saxon Klengel. Cet officier, entouré de forces supérieures, ne se rendit qu'après un combat des plus opiniâtres; il espérait toujours être dégagé par le général Reynier; mais celui-ci n'ayant pu arriver qu'après la capitulation, fut forcé lui-même de se retirer sur Slonim, avec le regret d'avoir placé trop loin de lui une colonne qui ne pouvait ni se replier, ni être secourue à propos.

Cette invasion, faite dans le temps même que Napoléon s'enfonçait au centre de la Russie, répandit l'alarme parmi les Polonais ; ils craignirent la vengeance des Russes. Toutefois ces appréhensions

furent bientôt dissipées par la réunion des Saxons avec les Autrichiens qui, d'Ighunien, marchèrent sur Slonim. Ces auxiliaires continuèrent à opérer ensemble, et couvrirent ainsi le duché de AYarsovie.

Les diflerens corps qu'on avait laissés pour observer l'armée de Wolhynie, combattirent avec des succès variés : pendant que le général Latour-Maubourg poursuivait Bagration qui semblait vouloir se jeter du côté de Mozouir, les généraux Grouchy et Golbert poussèrent des reconnaissances sur Lepel, s'emparèrent d'Orcha , jetèrent un pont sur le Dnieper et enlevèrent un convoi d'artillerie. Le maréchal Davout chassa dix mille Russes de Mohilow. L'armée de Bagration paraissait en pleine retraite, lorsque trois mille cosaques, qui en formaient l'avantgarde , surp»-irent nos avant-postes, et firent au 5"^^ régiment de chasseurs une centaine de prisonniers parmi lesquels se trouvait le colonel.

Le lendemain Davout livra un combat dont l'important résultat fut de séparer Bagration de Barclay de Tolly, et de le forcer à se jeter derrière le Dnieper, pour se porter sur Smolensk, seul point par où il fût possible aux armées russes de faire leu^ jonction.

Tandis que ces événemens avaient lieu sur noire droite, le maréchal Macdonald, à la tôle d'un corps prussien, s'avançait, comme le gros de l'armée, sans combattre; mais arrivé sur les bords de l'Aa, l'une de ses divisions se trouva engagée à Baousk, dans une hillo inrijale cttnlrc les Iroupes russes du général Le-

wis. La cavalerie ennemie , quoique beaucoup plus nombreuse, fut culbutée, et les Prussiens demeurèrent maîtres du champ de bataille. Le comte de Brandebourg, frère naturel de leur roi, fut blessé dans ce combat. Les Russes, poursuivis au delà de la rivière d'Ezkaon, se rallièrent pour revenir à la charge; leur attaque fut vigoureuse : les chances en furent longtemps indécises; mais les Prussiens se battirent avec tant de courage, qu'ils triomphèrent enfin de l'acharnement de leurs adversaires. Le résultat de la journée fut un drapeau pris et plusieurs centaines de prisonniers. Peu de jours après, le général Ricard s'empara de la place de Dunabourg, dont les fortifications avaient coûté cinq ans de travail. Mais l'action la plus glorieuse pour nos armes, fut celle du second corps placé entre Polostk et Drissa; elle dura trois jours. La victoire fut remportée par le maréchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein dont les bataillons enfoncés et les soldats jetés dans la Drissa, laissèrent dans nos mains quatorze pièces de canon, treize caissons , et plus de deux mille prisonniers : le terrain, couvert de leurs morts, offrait le tableau du plus affreux carnage. Les généraux Legrand, Verdier et Castex, ainsi que les troupes sous leurs ordres, déployèrent la plus grande valeur. Le général Koulniew, l'un des officiers les pi us^ distingués de l'armée russe , périt dans cette affaire.

Dans sa position de Vitepsk, Napoléon espérait que les Russes réunis vers Smolensk feraient quelques faux mouvemens , dont il poiu'rait profiter

comme à Austerlitz. Il était dans cette attente , quand on vint lui apprendre l'échec qu'avait éprouvé le général Sébastiani , surpris ou culbuté à Inkowo par un corps de dix mille hommes de cavalerie. C'est le 8 que ce malheur arrive; le lo, l'empereur est en marche pour exécuter la grande idée de se porter rapidement sur la rive gauche du Dnieper, et, en remontant ce fleuve , de s'emparer de Smolensk , afin de surprendre les Russes en avant de cette ville qu'ils ont quittée. Pour cette opération il fallait réunir l'armée , et la porter sur un nouveau théâtre, en changeant, devant l'ennemi , à sa portée et à son insu , notre ligne d'opération de Yitepsk contre celle de Minsk. La manœuvre de Napoléon est si bien combinée, ses lieutenans sont accoutumés à tant de ponctualité, de précision et de secret , que dans quatre jours l'armée française, qui occupait une étendue de plus de cinquante lieues , est sous la main de son chef. Pendant que Barclay de ToUy et Bagration, désormais réunis, cherchent vainement un Français devant eux, Napoléon se trouve avec une masse de cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur le flanc gauche et sur les derrières de ces deux généraux qui pensaient peut-être nous prendre au dépourvu dans nos cantonnetnens. La hardiesse ou plutôt le génie de cette opération ont été admirés des llusses, et resteront gravés dans la mémoire des hommes de guerre comme l'une des merveilles de la stratégie.

Napoléon avait conduit ses opérations avec tant

d'habiletéj que les généraux russes n'apprirent que par Sraolensk le danger qu'ils couraient. Ils étaient dans une telle ignorance de ses mouvemens, qu'ils refusaient d'y croire , lorsque la défaite du général Newerowski à Krasnoe vint enfin les désabuser d'une inconcevable erreur. Bagration , instruit le premier de la marche de Napoléon sur Smolensk , rétrograda le premier sur cette ville ; Barclay, averti quelques heures plus tard, prit la même direction en toute hâte. Il était temps, déjà Ney paraissait devant Smolensk réduite à n'avoir pour défenseurs , d'abord que ce même Newerowski , battu et fugitif, et ensuite Raiewski , qui avait amené dix-neuf mille hommes au secours du vaincu. Les deux généraux russes avaient été promptement rejetés sous les murs de la place, dont les habitans sortaient des temples où ils venaient de remercier Dieu des victoires des troupes russes, quand ils les virent arriver sanglantes, et dans le désordre d'une défaite. C'est dans ce moment de surprise, de trouble et de terreur, que Ney tenta d'enlever d'assaut Smolensk , en attaquant la citadelle ; heureux s'il eût suivi son dessein avec sa vigueur accoutumée ! La citadelle n'était qu'en terre, elle devait tomber devant nous, et Bagration et Barclay ne seraient arrivés que pour nous voir maîtres d'une cité que l'on regardait comme la clef de la vieille R.ussie , et qui , conservée tout entière au moyen de la surprise, nous aurait livré des ressources , une population , et une situation également importantes. Le salut de Smolensk, dû à l'ignorance

d'un fait , est un de ces événemens si communs qui trahissent à la guerre les plus savantes combinaisons du génie. Ce n'est pas assez d'avoir trompé , comme Napoléon venait de le faire, deux généraux à la tête de cent vingt mille hommes sur les mouvemens d'une armée gigantesque dont tant de causes naturelles devaient révéler la marche à nos ennemis, il faut encore que l'exécution des mesures prises par le génie de la guerre et la prévision de l'expérience réponde à ces élémens de succès.

Barclay et Bagration, plus heureux qu'habiles, ayant précipité leur marche, parvinrent enfin à jeter du secours dans cette ville ; l'empereur en les voyant arriver avec toutes leurs forces, espéra une bataille , et s'écria comme à Austerlitz : Je les tiens. Mais ils évitèrent de courir une chance si redoutable avec un tel homme et une telle armée ; Barclay se contenta de défendre la ville pour sauver du moins l'honneur des armes , et nous faire acheter le plus chèrement possible un triomphe inévitable dans sa propre pensée. Barclay occupait Smolensk avec trente mille hommes ; le reste de son armée était en réserve sur la rive droite, communiquant par des ponts construits au-dessous de la ville. Napoléon les fit détruire par le prince Poniatowski, et l'allaque générale commença immédiatement. La cavalerie légère du général Bruyères chassa celle des Russes ; dans le môme temps, soixante pièces de canon mitraillèrent les masses qui couvraient le bord opposé ; le maréchal Nev s'efforçait d'onlovor la ville , le

général Morand le faubourg de droile, le général Gudin celui de gauche, et le général Dalton emportait avec la plus grande intrépidité un plateau hérissé d'artillerie. Les Russes, chassés des ouvrages avancés et refoulés impétueusement dans leurs remparts, les défendirent avec opiniâireté, mais on les déposta par des obus. Des batteries d'enfilade placées par le général Sorbier, commandant l'artillerie de la garde , rendirent impossible aux assiégés l'occupation des chemins couverts. Le combat dura jusqu'à la fin du jour. Bientôt après, on aperçut des colonnes de fumée et des torrens de flammes qui, dans un instant, se communiquèrent aux principaux quartiers de Smolensk.

A une heure après minuit la ville fut abandonnée. Le i8 août, à deux heures du matin, les premiers grenadiers se disposaient à monter à l'assaut, lorsqu'à leur grande surprise , ils approchèrent sans résistance, et reconnurent que la place était entièrement évacuée. L'armée entra aussitôt dans Smolensk au milieu des débris que le feu achevait de dévorer. Les Russes n'y avaient laissé que quelques canons de rempart : d'immenses magasins avaient été la proie des flammes; tonte la population é'tait en fuite. -

On s'occupa promptement de rétablir sur le Boristhène les ponts qui avaient été brûlés; l'armée française les franchit et se porta à la poursuite des Russes qui se retiraient parla route de Moscou. A uneheue.

on atteignit le premier échelon de leur arrière-garde, qui fut aussitôt culbuté gu'aperçu.

L'afl'aire de Smolensk priva l'armée ennemie de douze mille combattans dont le tiers resta sur la place. Quoique nous fussions les assaillans, cette perte fut triple de la notre. A côté d'un soldat français, on voyait les cadavres de cinq à six Russes. L'ennemi eut plusieurs généraux tués. De notre côté, le général polonais Grabowski mourut glorieusesement sur le champ de bataille. Les généraux Morand, Friand, Gudin et Bruyères acquirent dans celte journée une nouvelle illustration, et les généraux Zaionsheck , Grandeau et Dallon prouvèrent par leurs efforts et par leurs blessures combien ils avaient contribué à la victoire.

Cette affaire où cent mille hommesavaient été engagés de part et d'autre, était une véritable bataille; les Russes y furent vaincus malgré les avantages de la position ; long-temps protégés par leurs retranchemens, ils perdirent cependant beaucoup plus de monde ^ue nous qui nous trouvions à découvert devant eux; ils euienl l'humiliation de ne pas oser mettre en ligne une armée immense pour sauver une ville importante ; mais leur résistance intrépide nous fit éprouver des pertes considérables; et le récit d'une affaire si acharnée, dont le résultat était la conquête d'une ville en cendres, produisit en l'rance une impression douloureuse; frappé de stupeur comme après la bataille d'Eylau , et alarmé sur les suites d'une lutte terrible entre deux empires, on souhai-

tait, sans l'espérer, qu'une nouvelle bataille de Friedland vînt effacer et couronner un succès payé par beaucoup de sang.

La nécessité avait contraint Barclay à livrer le combat de Smolensk; en effet la route de Moscou , au sortir de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et l'artillerie française la traversait de ses feux ; le générai ennemi n'osa pas se servir de cette roule, môme à la faveur de la nuit, pour y risquer son artillerie , ses bagages et ses ambulances. Il suivit d'abord la route de Pétersbourg et reprit ensuite celle de Moscou par deux chemins de traverse, qui conduisirent au même point son armée qu'il avait partagée en deux colonnes. Les Français, aussi ardents que leur chef, aussi prompts que ses ordres, poursuivirent Barclay sans relâche ; ils n'avaient plus, pour atteindre le débouché de la grande route par laquelle l'ennemi se retirait, qu'à forcer le passage de la Kolowdnia, et la hauteurdu plateau de Valontina que les Russes nomment le champ sacré. Ney venait d'emporter violemment celui de la Subna;mais Barclay, averti de cet échec de ses troupes, étant arrivé avec de nouvelles troupes, arrêta notre mouvement offensif. Napoléon s'était arrêté à une lieue et demie du maréchal Ney; mais avant de rentrer à Smolensk, à cinq heures du soir, il avait pris toutes les mesures nécessaires pour faire coïncider les mouvemens du maréchal, du roi de Naples et du duc d'Abrantès. Tous les récits s'accordent à rejeter sur ce dernier la faute qui permit aux Russes de défendre la position de

Valontina, au lieu d'être réduits à l'abandonûer, comme l'empereur l'avait prévu. D'après les dispositions laites il dut penser que le duc d'Abrantès, après avoir passé le Dnieper, avait continué sa marche vers la grande route, et, en débordant ainsi la position des Russes par la gauche . les avait obligés à une retraite précipitée. Malgré les instances réitérées du roi de ÎNaples , malgré les ordres et les instructions de l'empereur que lui fit connaître l'officier d'ordonnance, Junot ne voulut jamais se porter sur la route en arrière des Russes. On ne peut expliquer l'obstination d'une telle désobéissance que tout autre que Napoléon aurait punie avec la dernière sévérité; mais après avoir destitué le coupable de son commandement, il se laissa fléchir par le maréchal Duroc et les autres anciens camarades de Junot. La laute de ce dernier était d'autant plus grave que Morand , l'un des généraux du maréchal Davout, avait été jeté sur la droite de l'ennemi, conformément aux ordres de l'empereur, à travers des forêts; encore une heure de marche et nos soldats, animés d'une ardeur extraordinaire, allaient déboucher sur la route de Moscou et derrière les Russes ; malheureusement Napoléon, instruit de l'augmentation successive des forces de l'ennemi devant le maréchal Ney, rappela le général Morand, et Barclay, qui, surpris par sa gauche etpar sa droite, ayant encoreà nous conibattre en face, devait succomber sous l;int d'efl'orts réunis, fut sauvé d'un péril extrême. Au lieu d'une victoire complète, nous ne remi)ort;Hnes à Yalonlina

<jue beaucoup de gloire achetée par beaucoup de sang et par la mort de l'iatrépide général Gudin, l'un des officiers les plus distingués de l'armée par la réunion des vertus civiles et militaires, et par les plus brillants exploits. Notre bonne étoile voulut qu'il fût dignement remplacé; le général Gérard, le plus ancien des généraux de brigade de la division, en prit le commandement, et soutint le parallèle avec un tel prédécesseur.

L'empereur fut sincèrement alïligé de la perte du général Gudin; mais il regrettait surtout les sacrifices que nous avait coûté l'inexécution des ordres qui devaient les prévenir, en nous arrachant une victoire assurée dont les résultats eussent été incalculables pour le reste de la campagne. Cependant, le lendemain , sur le champ de Valontina, encore couvert des débris de la guerre et des trophées de la victoire, il parut avoir mis ses douleurs en oubli pour récompenser une armée dont la gloire transportait d'admiration le vainqueur même d'Austerlitz. Jamais ses regards n'avaient été plus afl'ectueux; jamais son langage plus éloquent. « Ce combat était le plus »beau fait d'armes de notre histoire militaire; les «soldats, qui avaient succombé, étaient morts d'une » mort immortelle; ceux qui entendaient ses paroles, »des hommes avec qui l'on pouvait conquérir le » monde. »

Il fut magnifique dans ses récompenses envers le corps du maréchal INey et les régimens de Ja division du général Gudin, veuve d'un héros. Le i 27% qui n'a-

valt pas encore reçu le baptême du feu, marchait sans aigle; l'empereur lui en remit une de ses propres mains. C'est en face de ces soldats qu'il dit au général Gérard , successeur de Gudin : « Voilà comme i'aimc un champ de bataille ; quatre Russes contre un Français ! Gérard, c'est fort bien. » Arrivé devant le 'j^ léger, il fit former un cercle par tous les capitaines, et leur dit :« Désignez-moi le meilleur offi- » cier du régiment. — Sire , ils sont tous bons. — » Voyons, désignez-moi le meilleur. — Tirez, ils sont » tous bons. — Allons , ce n'est pas répondre. Dites- »moi comme Thémistocle : Le premier, c'est moi; » le second, c'est mon voisin. » Alors, on nomma le capitaine Moncey, blessé, et dans ce moment absent. Quoi! dit l'empereur, Moncey, qui a été mon page, le fils du maréchal ! Voyons un autre. « Sire, c'est le » meilleur. — Eh bien, je lui donne la décora- » tion (i). » Les officiers, les sous-ofTiciers , les soldats furent interpellés de môme pour connaître les plus dignes de récompense et d'avancement ; les ofliciers désignaient, les soldats confirmaient, et l'empereur approuvait les choix; on ne peut dire k quel point ces manières paternelles et ces élections populaires éleclrisaient l'armée; son enthousiasme était à son comble ; mais, après avoir éclaté par des transports unanimes, il vint s'eniparer de l'àme du héros qui l'avait excité; ce fut alors qu'il s'écria, dit-on : «Poursui-

(i)r.én('ral Goiiigaud.

»Yons nos succès; avec de pareilles troupes on peut «aller au bout du monde.»

Les Russes, fidèles au système de défense qui leur était prescrit par la plus impérieuse des nécessités, celle de leur salut, se retiraient en détruisant tout ce qui se trouvait sur leur passage ; chassant devant eux les habitans et emmenant les bestiaux, ils incendiaient les maisons, coupaient les ponts, embarrassaient les routes, et saccageaient les récoltes.

Notre armée s'avançait au milieu de cette affreuse dévastation. Divisée en trois colonnes, elle occupait un espace de six lieues de largeur, et ne donnait pas à l'ennemi le temps de s'arrêter. Aussitôt qu'il paraissait vouloir prendre position, il était attaqué et débusqué sur-le-champ. Il avait manifesté l'intention de tenir dans un défilé en avant de Dorogobouj, et y avait élevé des redoutes ; mais , à notre approche , il les abandonna après avoir incendié la ville. Les jours suivans amenèrent de nouvelles escarmouches où la valeur de nos soldats obtint toujours l'avantage. Le 28 août, le général Caulincourt était aux portes de Viazma dont les Russes ne défendirent que faiblement la belle position. Après un léger combat , ils mirent le feu aux ponts , ainsi qu'aux principaux édifices, et se retirèrent. L'armée entra dans cette ville au moment où elle était la proie des flammes. On parvint à maîtriser le feu et à sauver les deux tiers des maisons. La population entière avait fui vers Moscou ; le nombre des malheureux

tn6 qui refluaient vers cette capitale s'élevait déjà à plus de quinze cent mille.

Nos troupes , pressées par des besoins de tout genre, et plus encore par l'espérance d'une affaire décisive qu'elles ne souhaitaient pas avec moins d'ardeur que leur chef, poursuivaient leur marche avec la plus grande activité ; une seule journée suffit à l'avant-garde pour arriver à Gjatz , où nous trouvâmes les granges pleines et une abondance qui nous était bien nécessaire. Le quartier-général alla bientôt s'y établir. Le 4 septembre, une reconnaissance poussée en avant vint annoncer que l'armée russe était postée sur le Rologha. Une forte position qu'elle occupait à Griednewa fut attaquée sur-le-champ; elle s'y défendit et l'évacua pendant la nuit.

Le lendemain. Napoléon ayant mis, dès le point du jour, toutes ses colonnes en mouvement, donna l'ordre d'enlever un mamelon fortifié qui couvrait la gauche de l'ennemi. Le feu commença à quatre heures du soir. Après deux heures d'un combat très-vif, !a redoute fut emportée à la baïonnette par la division Compans : les Russes, mis en déroute, laissèrent sur le champ de bataille une grande quantité de morts. Mille de nos soldats périrent dans cette affaire; mais, soutenue par d'autres opérations heureuses, elle nous avait rendus maîtres de la position qui couvrait le centre gauche de la ligne de balaille des Russes.

Toute la journée du 6 sepassa en reconnaissances de part et d'autre. Les deux armées étaient à peu près d'égale fore*.' : chacune d'elle comptait dans ses

ai7 rangs cent trente mille coinbatlans. Les Russes n'étaient plus commandés par le général Barclay de Tolly qu'ils accusaient d'avoir causé leur honte par une retraite marquée de tant de désastres , et qui avait augmenté l'audace des Français. Quel que fût le plus ou moins de justesse de ces accusations, l'armée obéissait maintenant au prince Rutusow, désigné par tous les Moscovites comme le sauveur de la patrie. C'étaient les victoires de kutusow qui avaient tout préparé pour faciliter avec le divan des négociations avantageuses : les officiers et les soldats vénéraient ce vieux guerrier, si célèbre dans les annales de la Russie : en le revoyant parmi eux, ils avaient fait éclater des transports de joie. Pour mettre à profit ces dispositions si précieuses dans tous les grands périls, Kutusow, à peine arrivé , avait annoncé que bientôt on ne rétrograderait plus; et, dans la vue de sauver Moscou, dont Napoléon n'était qu'à cinq journées de marche , il avait choisi entre Gjatz et Mojaïsk une forte position où l'on pût livrer une de ces mémorables batailles dont les résultats décident souvent du sort des empires. Il se flattait de nous arracher la victoire, tandis que les Français, pleins du sentiment de leur gloire passée, excités par la fuite d'un ennemi qui ne pouvait s'exposer au déshonneur de n'avoir pas tenté de défendre la capitale de l'antique Russie, et le palladium de l'empire, ne doutaient pas un moment du succès de nos armes.

Le 7, l'empereur, réveillé par le mémorable évé-

nement qui se préparait , était , à deux heures du matin, avec les maréchaux, sur le plateau tout couvert de cadavres russes , dont sa prévoyance s'était emparé l'avant-veille pour en faire le pivot de ses opérations et l'instrument de la ruine de l'ennemi. Pendant qu'il arrête toutes les dispositions de la bataille, les ordres de mouvement qu'il avait donnés s'exécutent ; déjà les officiers sont prêts, les soldats saisissent leurs armes, et tous n'attendent que le signal du combat. Alors les colonels , se plaçant au milieu de leurs régimens, firent battre un ban, et chaque capitaine, entouré de sa compagnie, lut la proclamation suivante :

« Soldats! voilà la bataille que vous avez tant dé- Dsirée; désormais la victoire dépend de vous; elle «nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondan- »ce, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour » dans la patrie ! Conduisez-vous comme à Austerlitz, » à Friedhind, à Vitepsk, à Smolcnsk, et que la pos- » térité la plus reculée cite avec orgueil votre consduite dans cette Journée; que l'on dise de vous : »I1 était à cette grande bataille sous les murs de » Moscou. »

Toute l'armée répondit h ces paroles énergiques par des acclamations souvent réitérées qui se prolongeaient encore, lorsqu'à travers un épais brouillard on vit sortir un soleil radieux : C'est le soleil d'Justerlitzî s'écria alors Napoléon. Ce mot courut rapidement de rang en rang dans toutes les divisions, comme un de ces traits prophétiques par lesquels

ISapoléon leur avait si souvent annoncé des triomphes.

A six heures du matin , un coup de canon , tiré d'une des batteries armées par le général Sorbier, annonça que l'affaire était commencée ; cent vingt bouches à feu, mises en position sur notre extrême droite, répondirent à ce signal.

Les efforts de nos colonnes se dirigèrent d'abord sur la gauche ^e l'ennemi , qui fut tournée par les corps de Davout et de Poniatowski. Un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie s'engagea bientôt ; notre gauche, sous les ordres du vice-roi, s'empara de Borodino qui fut emporté à la baïonnette par la division Delzons, A sept heures, le maréchal Ney s'ébranla avec son corps et se dirigea sur le centre des Russes; alors l'affaire devint générale, et mille pièces de canon de part et d'autre vomirent la mort avec un épouvantable fracas. Trois lignes de batteries françaises tiraient s:rr les rangs ennemis et les foudroyaient. Jamais peut-être nos soldats n'avaient montré plus d'intrépidité; enfin, après quatre heures d'un combat aussi opiniâtre que meurtrier, les Russes furent enfoncés et deux de leurs redoutes enlevées, l'une, par les divisions Ledru, Compans et Marchand ; l'autre, par la division Morand. Ces ouvrages formidables furent aussitôt garnis de notre artillerie.

Cependant les masses ennemies, qui n'avaient pu résister à un premier choc , se reformèrent et s'avancèrent en colonnes serrées pour reprendre leurs

rctranchemens; mais écrasées par une décharge de trois cents bouches à feu et par la cavalerie, elles abandonnèrent le champ de bataille qui était couvert de leurs morts. Maîtres des principaux points, il nous restait à emporter les positions de droite. Attaquées par le général Morand , elles tombèrent en peu d'instans en notre pouvoir, et nous commencions à nous y établir, quand, assaillis par des forces supérieures, nous en fumes chassés h notre tour.

> Enhardi par ce succès, Kutusow voulut faire une dernière tentative, et, soutenu par ses réserves ainsi que par la garde russe, il se précipita sur notre centre. Le combat se ralluma avec une nouvelle furie. Des troupes fraîches se portèrent contre ces colonnes qui, ariôtées par la division Priant, mitraillées par quatre-vingts bouches à feu, restaient immobiles, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer. Le roi de Naples, profitant de cette incertitude pour charger avec toute sa cavalerie et celle de Latour- Maubourg, les dispersa de tous côtés. La réussite de cette charge fut complète; cependant, quoique la victoire fût acquise aux Français, le canon ne cessait de tirer avec violence et frappait continuellement de nouvelles victimes. A la nuit, les décharges devinrent plus rares ; on ne les entendit plus que par intervalles, et le silence de la dernière redoute des Russes donna la certitude (pi'ils se retiraient par la route de Mojaïsk. Cette bataille, l'une des plus sanglantes de notre temps, coula aux Français quinze à

vingt mille hommes. Il n'y eut presque pas de division qui ne déplorât la mort d'un ou plusieurs de ses chefs. Nousperdimes les généraux de brigade, Huard, Plausonne, Compère. Clarion, Romœuf etLanabère, ainsi que le général comte de Lepel, aide-de-camp duroideWestphalic. L'intrépide Montbrun succomba également. Dès long-temps son audace et sa bravoure avaient fait pressentir qu'un tel guerrier ne devait périr que sur un champ de bataille ; digne successeur du général Lasalle, il mourut comme lui, après avoir été comme lui l'honneur de notre cavalerie légère. Le général Auguste Caulaincourt l'avait remplacé en annonçant le dessein de le venger; mais bientôt envoyé par le roi de Naples pour tourner avec le 5" régiment de cuirassiers la grande redoute de l'ennemi qui foudroyait encore le vice-roi, il renversa tout sur son passage , pénétra le premier dans cet ouvrage tout rempli de sang, et tomba au moment, frappé par une balle. Le grand écuyer son frère était présent quand on vint annoncer ce succès et cette perte à l'empereur, et ne voulut pas se retirer malgré la profonde douleur dont il avait été saisi en écoutant la fatale nouvelle. Le nombre desgénéraux blesséss'élevait jusqu'à trente, parmi lesquels étaient les chefs de corps, Grouchy, Nansouty. Latour-Maubourg et les généraux de division, Priant, Rapp, Compans et Dessaix, Les Russes, de leur côté, eurent environ cinquante mille hommes hors de combat, et au moins cinquante générauxtués ou blessés. Parmi ces derniers, on distinguait les princes de Bagration et Charles de Mecklen-

bourg, ainsi que les généraux Tulsckoff, Rajewski, Gortschakoff, Konivitzen, Kretoff, Woronsow, Krapowitski, Boehmetieff i*' et 2*.

Les Français prirent plus de cinquante pièces de canon, et firent plusieurs milliers de prisonniers. Le maréchal Ney, qui, par la sagesse de ses opérations, son courage et la vigueur de ses attaques , avait principalement contribué à la victoire , reçut de Napoléon le nouveau titre de prince de la Moskwa. Le vice-roi avait aussi fait des prodiges pendant cette affaire qui vit remporter plusieurs victoires en une seule, et mit dans tout son jour l'étonnante supériorité des Français sur les meilleurs soldats du monde après eux. Jamais l'armée russe ne montra plus de constance, de courage, de mépris de lamort.

Napoléon campa sur le champ de bataille , et se mit le lendemain à la poursuite des vaincus. Bientôt son avant-garde parut devant Mojaïsk dont elle s'empara après un combat glorieux. L'ennemi saccagea la ville, et ne l'abandonna qu'après l'avoir bieu défendue, laissant les places et les rues remplies de morts et de blessés. ^Ce fut un malheur pour nous de n'avoir pas pu nous emparer de cette ville le 8 au soir, ainsi qu'on en avait le projet. La bonne contenance de l'arrière-garde et la résistance qu'elle nous opposa, avant d'abandonner Mojaïsk, préserva d'un grand désastre l'armée de Kutusow, dont la retraite désordonnée, pendant une seuie nuit, après une bataille si terrible, aurait livré à nos coups une masse confuse et incapable de combattre. Le même évé-

nement, qui laissa Napoléon dans une ignorance fâcheuse de l'état de l'enûemi, nous empêcha d'arriver aussitôt que lui à Moscou, et de nous emparer d'une partie de l'infanterie de Kutusow, rejetée en désordre jusque sous cette ville, que nous aurions sur- })rise avant qu'on eût pensé à l'incendier. L'armée française ne parut devant Moscou que le i4 septembre, sept jours après la bataille qui avait ôté aux Russes tout espoir de sauver cette grande cité.

A l'aspect de cette immense cité, il n'y eut pas un Français qui n'éprouvât un sentiment de satisfaction et d'oi'gueil. Moscou était l'objet de leurs vœux; ils regardaient cette capitale comme la fin de leurs fatigues et le terme de l'expédition. En découvrant les coupoles dorées, les clochers et les obélisques de cette ancienne résidence des Czars , les soldats ne purent concentrer leur joie, et par un mouvement spontané, ils s'écrièrent tous : Moscou! Moscou! Moscou !

L'avant-garde, arrivée aux portes de la ville, prit des dispositions pour reconnaître ce qui se passait dans son enceinte. La cavalerie y entra, et s'avança vers le château impérial du Kremlin. Trois ou quatre mille hommes, auxquels s'étaient joints quelques habitans, en avaient barricadé les portes, et manifestaient l'intention de s'y défendre. Ces malheureux, %^ égarés par une tradition bien trompeuse, et croyant cette citadelle inviolable, cherchèrent un instant à en disputer l'entrée; mais nos troupes, guidées parle roi de Naples, les eurent promptement dispersés. Le

reste de l'année s'approcha bientôt do Moscou , et les divers corps s'établirent à l'intérieur ou installèrent leurs bivouacs sous ses murailles. Napoléon y entra vers midi, à la tête de son état-major, et occupa le Kremlin, autour duquel il logea la garde impériale.

On ne tarda pas à reconnaître que la ville était déserte. Les Russes, en se retirant, avaient incendié la Bourse, superbe et vaste bâtiment qui renfermait ime immense quantité de marchandises ; mais ils avaient épargné les autres édifices. Les soldats entrèrent dans les maisons abandonnées pour y chercher des vivres, et se répandirent partout. Chacun avait pris ses logemens , et on jouissait de la plus grande sécurité, lorsque vers la nuit on s'aperçut que le feu se propageait; on n'y fit d'abord qu'une légère attention, et on ne considéra les incendies partiels, qui se développaient de loin en loin, que comme la suite de quelque accident. On essaya même de les éteindre; mais en peu de temps l'embrasement se déclara en plus de cinq cents endroits, et envahit tous les quartiers. Il fut alors impossible de ne pas en deviner les causes; il était évident que les Russes accomplissaient, par le sacrifice de leur ville sainte, le terrible système de défense avec lequel ils nous avaient combattus jusqu'alors. Cependant ou ignorait encore par quels intermédiaires les llammes se propageaient avec tant de proniplilutle . dans une multitude de points si distans les uns des autres. On apprit que dix mille forrals, que l'on avail rendus à

la liberté, s'étaient chargés à ce prix de consommer l'un de ces actes alTreux par lesquels un maître absolu dispose arbitrairement du bien et mC'ine de la vie de ses sujets. L'embrasement, poursuivant ses ravages , gagna les hôpitaux oiî se trouvaient plus de vingt mille malades ou blessés russes. Le désastre qui s'ensuivit révoltait l'ame et la glaçait d'effroi. Un Hollandais nommé Schraidt , qui avait promis d'abord de détruire l'armée française à l'aide d'un ballon incendiaire, avait été chargé de construire des torches, des fusées, et d'autres machines inflammables pour l'exécution du projet de l'incendie de Moskou arrêté dès long-temps dans la pensée du gouverneur. Rostopschine était si déterminé à cet épouvantable sacrifice que Kutusof, craignant que Moskou ne fût brûlée avant la retraite de l'armée russe, crut devoir abuser ce furieux, en feignant les plus grandes espérances pour la victoire, et le dessein de livrer, s'il le fallait, une seconde bataille pour assurer le salut de la ville.

Le 16 au soir. Napoléon, ne se voyant plus en sûreté dans une ville dont la ruine paraissait inévitable, abandonna le Kremlin, et alla avec sa suite s'établir au château de Péterowskoï. Les généraux sortirent aussi de JMoskou. Pendant la nuit, l'incendie devint encore plus terrible. Les flammes s'étendaient du nord au midi : agitées par les vents , elles s'élevaient jusqu'au ciel. On apercevait les fusées incendiaires que les malfaiteurs lançaient du haut des clo-

chers, elles sillonnaient des nuages de fumée, et de loin ressemblaient à des étoiles tombantes.

On a presque célébré l'incendiaire de Moskou comme un de ces vieux Romains capables de tout immoler à leur patrie. Mais la Russie et son prince auraient-ils péri si Napoléon eût obtenu la victoire? Leur plus grand malheur se serait borné à recevoir une paix, exemple de déshonneur; celte paix aurait conservé la capitale de l'empire, et la vie de quatre cent mille hommes qui ont péri des deux côtés. Pourquoi donc avoir imposé un si épouvantable saciifice à son pays qui ne le demandait pas? Moskou, brûlée par son peuple, oflVant la ville sainte et luimôme en holocauste à la gloire ou au salut de la patrie , serait une action sublime , même quand elle serait une erreur; Moskou livrée à une horde de malfaiteurs, aux flammes et au pillage, à la dévastation par le magistrat chargé de sa garde et de sa défense nous semble un attentat inutile dont la responsabilité pèsera dans tous les siècles sur la tête de son auteur. Quant à Kutusof, il avait promis, juré sur ses cheveux blancs de se faire tuer devant Moskou, de la défendre Jusqu'à la dernière goutte de son sang; il n'a point tenu des cngagemens si sacrés; il a fait plus, il a trompé jusqu'au dernier moment cette malheureuse ville et Rostopschine lui-môme qui, à son tour, trompait le peuple par des scrmens solennels! Non seulement il n'a point osé combattre de nouveau pour empêcher Moskou de tomber dans nos mains , mais encore , assuré de sa retraite , il a eu la faiblesse ou

l'indignité d'abandonner l'antique capitale des czars aux fureurs d'un barbare, au lieu de la sauver par un signe de sa volonté, souveraine en ce moment, comme celle de son maître; et d'imprimer à sa renommée militaire, à la glaire de ses braves soldats, la tacbe éternelle d'avoir été réduits à laisser détruire la capitale de l'empire , pour échapper à la crainte d'une défaite que le génie , le courage et un désespoirsublime devaient tenter de changer en triomphe . Encore si le héros qu'on veut nous faire admirer avait du moins couronné son action en mourant les armes contre nous, comme Brutus dans un combat à outrance contre les fils de Tarquin ! Mais détruire une ville, sacrée pour toute une nation, et ne pas chercher les périls de la guerre ; mais après avoir consommé cet épouvantable sacrifice , venir se plonger dans les délices d'une capitale étrangère, et se montrer insensible au désastre dont on devrait porter le deuil éternel dans son cœur même quand on croirait avoir obéi aux conseils de la plus haute vertu, voilà des contrastes bien étranges; et sans- doute il est difficile de concevoir cette manière d'être homme, d'aimer son pays, et de comprendre la gloire.

Ah! si rsapoléon eût incendié Moskou , même pour sauver son armée , quels cris de fureur se seraient élevés contre lui? Quels titres l'Europe lui aurait prodigués! 11 aurait été un Attila, un fléau de Dieu. Comment a - 1 - on pu louer le comte Rostopschine ! et comment excuser le vieux maréchal Kutusof, plus coupable peut-être, puis-

qu'il commandait encore à quatre-vingt-onze mille hommes? Quelle opposition entre le g(;^'néral ennemi et l'empereur des Français ! Kutusof, avec des forces considérables, abandonne à une ruine éternelle Moskou encore intacte et tout entière; et quand cette ville nous environne d'un océan de feux, quand tous les ponts, tous les passages du Kremlin sont occupés par les flammes, quand l'impétuosité, la violence du vent et la raréfaction de l'air, causée par l'ardeur de l'incendie, occasionent une horrible tourmente dans laquelle le prince de Neufchâtel et l'oflicier d'ordonnance ont failli être enlevés, Napoléon accoutumé aux dangers de tous genres, hésite à reculer devant celui-là, et ne cède qu'avec peine le palais des czars à l'incendie qui l'assiège de tous côtés.

IVous rentrâmes^ pournotre malheur, dans ce redoutable asile deMoskou;on sait comment l'indomptable nécessité nous y arrêta d'abord ; conjment l'espérance de la paix, espérance qui aurait été justifiée par le succès si, comme après la bataille d'Austerlitz, on n'eût pas fait violence aux dispositions particulières d'Alexandre, prolongea notre séjour dans cette ville. Une attaque sur nos cantonnemens et une surprise terrible dans laquelle Murât et le prince Poniatowski défendirent dignement l'honneur de nos aigles contre l'armée de Kutusof, mirent fin à loute incertitude ; la retraite fut résolue ; elle eut lieu d'abord surKalouga, après une marche imprévue qui trompa complètement le général ennemi. Pendant ce

Icnips, Mortier faisait sauter le Kremlin et rejoignait noire armée à Vereïa, non sans avoir exécuté les ordres admirables que Napoléon lui avait adressés pour le salut de nos malades dans les hôpitaux. Mortier amenait avec lui le général russe Wintzingerode, fait prisonnier, le trésor, les trophées , et tous les Français restés à Moskou, malgré les ordres de Rostopschine; mais dans l'intervalle, 18,000 Français et Italiens, commandés par le vice-roi, avaient soutenu à Malo-Jaroslavetz le choc de 80,000 Russes, dont 1 0,000 hommes étaient restés sur le champ de bataille. Le soir même de cette victoire, Napoléon, s'avançant avec sécurité, faillit être enlevé par 10,000 Cosaques; mais ils expièrent leur témérité.

Après l'action de Malo-Jaroslavetz , si glorieuse pour nous, Kutusof, encore ébranlé d'un choc si terrible contre des forces si inférieures en nombre, se retira dans une espèce de déroute vers le sud, tandis que Napoléon, vainqueur, marcha vers le nord au lieu d'écraser le général russe qu'il aurait pu détruire. Quel métier hasardeux, quelle redoutable épreuve que la guerre , puisque la résolution qui nous a perdus peut - être , reposait sur les raisons les plus capables de déterminer et d'entraîner même un grand capitaine !

Le 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. A quelques lieues de là, nous retrouvâmes le grand champ de bataille encore couvert de tous ses débris et de tous ses morts. Bientôt nous atteignîmes Gjatz , et ensuite Wiasma don! ia,ooo hommes d'infanterie

russe, couverte par une nuëe de Cosaques, nous coupèrent la route entre le prince d'Eckmulh et le vice - roi. Il y eut là une victoire aussi vaillamment disputée que chèrement achetée. Smolensk ne nous fut rendue qu'après des prodiges de souffrance , de malheurs , de triomphes et d'héroïsme ; nous y apprîmes du moins les succès du maréchal Saint- Cyr, opposé au général Wittgenstein , faible compensation de tous les maux conjurés contre nous ! En effet , dans le moment où tous les fléaux d'un des plus terribles hivers de la Russie venaient tomber sur nous et dévorer notre armée, l'empereur apprenait en même temps la conspiration de Mallet à Paris ; la jonction imprévue du deuxième et du neuvième corps qui avaient quitté la ligne d'opération de IMinsk, sur laquelle il se dirigeait lui-même; le combat désavantageux de Czazniki; la marche de \\ ittgenstein , déjà à quatre journées de Borizof ; le revers de Baraguay-d'IIilliers, qui, culbuté à Elnia, s'était laissé enlever la brigade Augereau et des magasins, et surtout la route par laquelle Kutusof peut nous prévenir à Krasnoé , comme il l'a fait à Viasma; ajoutons à ce tableau les malheurs du vice-roi devant le Wop, les chevaux de trait dévorés à Smolensk par nos soldais , la perte des troupeaux de Krasnoé, d'affreuses maladies répandues parmi nos troupes; enfin, pour mettre le combleàlant de calamités capables d'ébranler l'àme la plus forlo, Schwarlzcmberg , jku- sa retraite sur

Varsovie, a découvert Minsk et Borizof, le magasin et la retraite de l'armée.

C'est dans cet état, et réduits à 56,000 hommes, que nous étions attendus par Kutusof , à la tête de 90,000 soldats. Il devait écraser la colonne conduite par Napoléon, il n'en eut pas l'audace ; Napoléon réduit à fuir, mais inébranlable dans les plus affreuses extrémités , lui apparaissait encore comme le dieu de la guerre ; l'ennemi, qui n'avait osé frapper un si grand coup, parvint du moins à séparer Eugène, Davout et Ney de l'empereur; une défaite plus glorieuse que des victoires, une défaite qui atteste à jamais combien les ennemis nous étaient inférieurs encourage et en habileté, signala l'héroïsme de nos troupes et les grandes qualités du vice-roi. A la nouvelle de cet événement funeste. Napoléon , au risque d'être enveloppé par Kutusof, se détermine sans hésitation à retourner sur ses pas pour sauver le prince qu'il parvint à délivrer par une attaque violente sur Chirkowa et Maliewo. Nous devions encore périr ici. La réputation colossale de Napoléon fut une seconde fois notre salut; la fortune sembla vouloir le récompenser de la résolution magnanime de s'enfoncer dans la Russie, au milieu des masses ennemies, pour attirer sur lui tous leurs efforts, et leur arracher Davout et Ney, ses lieutenans. Après un combat terrible , qui nous aurait détruits jusqu'au dernier homme si les Russes nous eussent ressemblés , Napoléon a vu reparaître Davout ; tout-à-coup il apprend que notre avant-garde

ne peut plus se défendre, et que de grands périls sans doute retiennent encore le maréchal INey à Sniolensk et derrière nous; Napoléon bride de sauver cet intrépide maréchal pour lequel il donnerait tout au monde; mais nous allions être enveloppés de toutes parts; il faut aller occuper Krasnoé, sous peine d'y trouver bientôt l'armée ennemie ; nous parlons; Bessières, laissé à l'arrière-garde , remplit d'une manière admirable une mission périlleuse, combat en lion, et se retire avec oooo hommes au pas ordinaire devant 5o,ooo ennemis!

A Dombrowna, nous étions hors de la vieille Russie, hors de ses neiges et de ses cendres; en même temps, le ciel s'adoucit, le dégel commence, on reçoit quelques vivres; mais la nouvelle se répand que ]\Iinsk , notre unique espoir, vient de tomber au pouvoir des Russes commandés par Tchilchakof. Deux armées ennemies nous coupent la retraite; les 4^,000 hommes commandés par \\illengstein, menacent à notre droite l'intervalle qui nous sépare de Borizof; voilà notre position avec environ 12,000 hommes sous les armes. En ce moment, nous retrouvons enfin le maréchal iNey; vainqu<'ur des Russes pendant trois jours, et après avoir passé devant eux le Boryslhène, il n'a plus que les restes des 5ooo hommes avec lesquels il a combattu contreune armée, maisquel renfortqu'un tel homme! On en jugera par les services qu'il est d«'stiné à rendre encore. Dès long-temps INapoléon avait pensé à prévenir la chu le de Borizof; se? ordres eussent

empêche ce malheur ; on ne les exécuta point ; persuadé du contraire, il marchait sur cette ville, lorsqu'il apprit qu'elle était tombée au pouvoir de Tchilchakot". Maintenant deux armées nous poussent vers la Bérézina; une autre armée borde cette rivière; au lieu de penser à s'échapper du milieu d'elles, Napoléon forme la résolution de forcer le passage. Dans cette extrémité, les corps de Victor et d'Oudinot nous sont rendus; mais, malgré ces renforts, le fleuve qui nous arrête, doit être notre écueil et notre tombeau. Les préparatifs, l'audace, la constance et le génie de Napoléon imposent àKutusof et trompent l'amiral russe au point qu'on aurait dit que nous lui dictions tous ses mouvemens ; la Bérézina est franchie, et Napoléon rend grâces encore à son étoile qui peut-être n'a jamais mieux justifié le fatalisme véritable ou la fiction politique de cet autre César.

Tout semble sauvé; le malheur survenu au gérféral Partouneaux, séparé de nous et cerné par les troupes de Wiltgenstein , nous rejette dans de nouveaux périls; le 28 novembre, les trois armées russes ont fait leur jonction ; c'en est fait de nous si un prodige ne nous arrache à la plus cruelle des situations. Ce prodige nous est accordé. Wittgenstein se laissa contenir le temps nécessaire par les efforts d'une poignée de soldats que commande Victor; Tchitchakof est complètement battu par l'héroïque prince de la Moskowa; Kutusof arrive trop tard sur lii Bérézina. Là, pendant trois jours et trois nuits,

environné de tous les désastres, Napoléon au milieu de sa garde, inébranlable comme lui, portant ses regards et sa pensée sur les deux tbéâtres du combat et sur le lleuve, tenta tous les efforts pour arrêter les effroyables suites du désordre causé par la terreur des malheureux qui assaillaient les ponts du fleuve , soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et son passage avec son artillerie, et s'unit aux eflbrts du général d'Eblé pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea les restes de son armée vers Zembin où le prince Eugène l'avait précédé ; en quatre jours , il parvint à Moloditsch ; il y devança encore le trop peu diligent amiral russe. Des vivres, du fourrage, une belle Journée, un froid supportable , et un soleil brillant nous apportèrent quelques consolations dans cette ville ; nous la quittâmes par Smorgoni ; les grands périls étaient passés; alors Napoléon après avoir tracé le vingt-neuvième bulletin, qui fit en France une impression dix fois plus terrible que celledurécitde labatailled'Eylau, résolut de quitter son armée dont il laissa le commandement au roi Murât. Les plus hautes raisons politiques, le salut même de l'empire , commandait cette résolution , approuvée d'ailleurs par tous les généraux qui mettaient en elle, avec raison, tout leur espoir; si elle n'eûtpas été aussi rapidementexécutée qu'elle avait été promptement conçue et mûrement délibérée. Napoléon, captif de ses amis devenus ses ennemis et liés en secret par des inlrrêts communs

d'ambilion , d'orgueil et de vengeance , eût livré la France à leur merci. Mais à peine était - il parti , que le désordre se mit dans les rangs de ce grand corps dépourvu de la grande âme qui avait seule la puissance de le mouvoir et de le gouverner encore , malgré la conjuration des élémens ; Murat ne sut pas prendre l'ascendant; Bessières, trop faible, était incapable d'autre chose que d'obéir habilement à une volonté absolue qu'il respectait comme un oracle ; d'un autre côté, le vice-roi connaissait trop la discipline pour essayer de prendre le commandement sur le lieutenant de l'empereur. Toutefois, et malgré ces obstacles, l'harmonie pouvait se rétablir à mesure que nous avancions vers le terme de notre retraite; mais l'hiver éclata plus terrible que jamais le lendemain du départ de Napoléon , et nous caus^ des désastres inouis qui achevèrent la perte de l'armée.

Près de terminer le récit de c«tte campagne qui pouvait avoir pour conséquences la nécessité de lu paix pour l'Angleterre, seule instigatrice d'une guerre d'extermination contre nous, le repos durable du continent, et une gloire éternelle pour la France, le cœur a besoin de chercher quelques consolations, et ne peut les trouver que dans les prodiges de courage, de constance, d'héroïsme, de vertu guerrière que notre armée a faits alors, qui surpassent tout ce qu'on a dit des armées romaines au temps où leur discipline reposuit sur des mœurs simples, sur des inslitiUions fortes, sur l'habitude de ne jamais céder

à la fortune, et sur la conviction d'une fatalité qui appelait le peuple-roi à l'empire du monde.

]\os succès jusques à IMoskou , les revers des armées ennemies à chaque bataille qu'elles osent attendre ou recevoir, les périls dont elles sont environnées par les dispositions hardies et savantes de l'empereur, les hasards qui les ont sauvées plusieurs fois d'une ruine inévitable à laquelle leurs généraux les plus habiles n'ont échappé que grâce à l'inexécution des ordres du génie, attestent l'étonnante supériorité des soldats français sur les soldats russes que Frédéric II a peints si redoutables. Mais cette 'supériorité éclate encore bien plus dans notre désastreuse retraite; c'est là qu'il faut chercher surtout la preuve de l'ascendant irrésistible de l'éducation, des lalens et des vertus militaires, et la puissance de l'amour de la gloire enflammé dans le cœur des chefs et des soldats par une suite de triomphes inouis.

Quand la faim , la soif, les maladies , un climat d'airain , un hiver extraordinaire, môme en Russie, quand le désordre causé par tant de fléaux, étaient conjurés pour notre perte; quand la guerre des élémens se réunissait contre nous à celle des hommes et la surpassait en horreurs de toute espèce; quand les déserts et les forêts nous voyaient périr par milliers dans les neiges et les glaces; quand la niorl nous poursuivait j)artout avec les |)lus horribles images et ne laissait pas reposer un moment nos rrgards ou notre pensée; quand la grande armée né-

tait plus qu'une division ; quand cette division conseiTait à peine la force de porter ses armes, nos soldats ont encore vaincu presque toutes les fois qu'on en est venu aux mains. Enfin lorsque des armées nombreuses, libres de combiner leurs mouvemens, campées sur des hauteurs inaccessibles que défendaient les feux croisés de cinq cents pièces de canon, s'enflammaient de l'espoir de nous voir passer sous le Joug, ou mourir au pied de leurs retranchemens, elles n'ont pu, elles n'ont pas osé achever le malheureux et informe débris échappé à l'inclémcnce du ciel et à tous les genres de désastres !

En voyant ce prodige on serait tenté de penser que notre gloire personnifiée dans les restes des premiers soldats du monde, dans le maréchal Saint- Cyr, dans le maréchal Davout, dans le prince Eugène, dans le héros de la Bérésina, dans une foule d'illustres capitaines, et d'officiers dignes d'eux, dans Napoléon surtout qui semblait quelquefois la représenter seul par l'ascendant de son génie sur elle et sur l'Europe , s'était interposée entre nous et les ennemis dont elle glaçait le courage en leur criant : « Oserez-vous attaquer Napoléon et les derniers de vos vainqueurs? Ne les réduisez pas à l'extrémité de vaincre ou de périr ! » A Dieu ne plaise que le malheur de nos armes me rende injuste envers nos ennemis, et que je veuille rabaisser leur armée pour venger la nôtre. Les soldats russes sont à plusieurs égards les meilleurs soldats modernes ; ils ont des corps de fer; ils

sont sobres, patiens, d'un courage obstiné; ils meurent avec une indifférence ou une résignation qui ont les mêmes effets que le dévouement passionné, ou la constance naturelle et réfléchie ; dans la défense ils ont une force de cohésion , une puissance de masse; dans l'attaque une violence, dans la mêlée un acharnement qui leur donnent souvent l'avantage , et fait toujours acheter la victoire à leurs ennemis par de sanglans sacrifices. On reconnaît beaucoup de science stratégique et d'expérience à leurs officiers qui ont aussi une valeur pleine d'éclat ; parmi leurs généraux, il est des noms justement célèbres ; mais, sans vouloir porter atteinte à aucune de leurs renommées militaires , je ne craindrai pas de dire que si Napoléon , avec des forces moins imposantes que celles de Kutusof, eût trouvé les Russes dans la position désespérée qui nous mit plus d'une fois à leur merci, leur armée aurait péri ou capitulé tout entière : je l'honore assez pour croire qu'elle aurait choisi le premier de ces partis (i). On peut porter avec quelque orgueil le nom de Français après un revers qui fournit l'objet d'une comparaison si glorieuse. Quant à Napoléon, il sortit de cette épreuve aussi grand qu'il y était entré : l'homme et le guerrier restèrent au même rang , mais le prince fut frappé au cœur. La fortune venait de retirera son

(i) On nous u permis d'emprunter ce morceau.

favori le prestige de l'infaillibilité guerrière : ce prestige n'avait reçu qu'à Saint-Jean-d'Acre une atteinte douteuse et dès long-temps effacée par l'éclat des armes de l'empire. Ces seuls mots prononcés dans toute l'Europe : Il est vaincu! Il a pu être vaincu ! étaient l'arrêt du triomphateur. Napoléon le sentit peutêtre, et dans un homme de ce caractère, dans un homme dont la pénétration égalait le jugement, un tel aveu, si bien qu'il fût caché au fond du cœur, entraînait de grandes conséquences.

Le 18 décembre, à onze heures du soir, Napoléon arrive aux Tuileries; le lendemain dès neuf heures du matin il est au lever; ses ministres et les officiers de sa maison l'entourent; et malgré la fatigue d'un voyage de quatorze jours et de quatorze nuits, cette première journée est employée en conférences avec l'archi-chancelier, avec les ministres, avec les conseillers d'état et les différens chefs de service. Le dimanche l'empereur reçoit les premiers corps de l'Etat. Tous les yeux sont fixés sur lui avec une inquiète curiosité. Le vingt-neuvième bulletin, qui aurait dû le précéder de plusieurs jours , n'était arrivé que depuis vingt-quatre heures. Les figures étaient encore empreintes de la stupeur causée par une telle lecture. L'empereur n'en craint pas le premier effet, il ne cherche pas à l'atténuer, il a trop bonne opinion du caractère national pour redouter cette grande épreuve; il se montre calme et ne désespérant pas de la fortune. Il est le premier à parler de

scsmallicurs(i ); il les avait plutôt cxagéiv-s qu'affaiblis dans son bulletin , il n'évite pas d'aborder avec franchise un si triste sujet, et de confirmer la grandeur du mal par ses paroles; mais il le répare en quelque sorte par sa fermeté. C'était bien connaître la France que de ne point user des dissimulations de la faiblesse dans une pareille conjoncture. La France, retrempée par les terribles épreuves de la révolution, était capable de soutenir le langage de la vérité quel qu'il pût être, et de répondre à la constance de son chef; aussi se montra-t-elle prête à donner tout ce qui lui fut demandé au nom du salut public.

Si l'on ne veut pas compter comme l'expression fidèle de l'opinion, les adresses qui arrivèrent de toutes parts pour témoigner à Napoléon la joie et la confiance qu'inspirait son retour; si l'on attribue à l'adulation, à la nécessité, à lapolitique, l'expression des senlimens des hommes les plus honorables de la mère patrie et de vingt nations étrangères uniquement gardées alors par nos loix civiles ou par leurs sermens; on sera forcé du moins de reconnaître les signes du dévouement le plus entier dans les immenses sacrifices qui coururent au-devant de l'empereur après le désastre de Moskou. La double conviction que Napoléon était nécessaire à la France et à toutes les parties adoptives de l'empire; que rien n'était perdu puisqu'on le voyait reprendre les

(i) Manuscrit ^Ic i8i3, par le baron Fain.

rônes du gouverneaient, sans paraître un moment ébranlé par un revers inoui, régnait à Paris, à Lyon, à Hambourg, à Bruxelles, à Milan. L'Italie surtout sentait que toutes ses destinées reposaient sur Napoléon. C'était la vérité qu'elle faisait entendre dans l'une de ces mémorables adresses qu'il sera toujours glorieux d'avoir inspirées à la reconnaissance : «Notre royaume, sire, est votre ouvrage; il vous » doit ses lois protectrices, ses monumens, ses routes, » ses canaux , la prospérité de son agriculture et de j'son industrie, ses lycées, son université, l'honneur » des arts et la paix intérieure dont il jouit. Les peu- » pies d'Italie le déclarent hautement à l'univers : il » n'est aucun sacrifice auquel ils ne soient résolus pour » que votre majesté achève le grand œuvre qui lui a » été confié par \n providence. Dans des circon- » stances extraordinaires, il faut des moyens extraor- «dinaires, et nos efforts sont illimités. Il faut des «armes, des armées, de l'or, de la fidélité, de la «constance! Tout ce qui dépend de nous, sire, » nous vous l'ofîi'ons. Ce n'est point le conseil de «l'autorité, c'est la conviction, c'est le sentiment, » c'est le cri général exprimé par le besoin de «notre existence.» Les auteurs de ces adresses publiaient alors une vérité incontestable et révélée à chacun par un sentiment qui ne pouvait le tromper. Le dernier des Italiens savait ce qu'était son pays sous Napoléon , et connaissait d'avance ce qu'il deviendrait sous le joug de l'Autriche. Les deux positions mises en parallèle ouvraient ces difierences rc-

marquables. Avec nous i! y aurait eu au-delà des Alpes une patrie Italienne , avec l'Autriche il n'y a qu'une province conquise; avec nous une glorieuse adoption et tous les bienfaits d'un pouvoir bienveillant et protecteur, avec l'Autriche une dépendance pénible, et tous les inconvéniens d'une servitude sans récompense ; le génie de Napoléon, porté d'une prédilection particulière pour l'Italie, tendait à ce qu'elle lût grande et heureuse, la politique de l'Autriche n'a voulu, ne voudra jamais faire de la Péninsule qu'une province destinée à fournir des hommes et de l'or à un prince étranger qui, trop certain de ne pouvoir la garder toujours, ne la traitera jamais comme les possessions d'Allemagne qui forment le corps de sa puissance.

Au milieu de tous les soins qui se disputaient alors sa pensée , ÎNapoléon donna beaucoup d'attention à la conspiration de Mallel; celte tentative presque folle, et qui ne pouvait avoir qu'une issue malheureuse, lui inspira des ombrages contre l'esprit de liberté qui vivait en France comme un feu caché sous la cendre ; il sentit la faiblesse de la dynastie qu'il croyait avoir établie sur des bases plus solides. Des rapports vrais, peut-ôtre , mais envenimés par des passions haineuses et basses, par l'ambition de |)laire , pour parvenir, avaient déposé dans son cœur des soupçons graves sur la part qu'une portion du sénat pouvait avoir dans le complot. Indépendamment de cette circonstance particulière, c'est dans les souvenirs de la républi(]ue, que, depuis long-

temps, on lui montre le plus grand danger contre lequel il doive se prémunir. La conspiration Mallet vient donner une nouvelle force à ces insinuations; le spectre grandit à ses yeux, et il se décide à faire reculer encore la révolution de quelques pas (i). De là, ces idées de légitimité, d'hérédité dans lesquelles il se jette et entraîne avec lui la foule des fonctionnaires et des citoyens qui se rattachent à son gouvernement. Personne n'eut, ou la prévoyance, ou la bonne foi, ou le courage de lui dire qu'il remuait alors des doctrines qui lui seraient fatales; qu'il travaillait pour la dynastie des Bourbons en proclamant, en adoptant avec une telle ardeur les idées monarchiques pures et sans aucun mélange de liberté , d'institutions vraiment constitutionnelles, au moment où, pour résister à l'Europe, il faudrait faire, à propos, d'habiles concessions à l'esprit national qui demandait du moins à entrevoir une liberté sage, au bout des nouveaux sacrifices que !a France offrait d'elle-même. On doit remarquer ici que Napoléon s'est plus souvent fait du mal à lui-môme par ses paroles que par ses actions. Ainsi il s'en faut beaucoup que le dessein de couronner l'impératrice et le roi de Rome, et les principes qui devinrent autour de lui le texte obligé de toutes les adresses des corps constitués, des magistrats, des juges, des administrateurs, lui aient porté autant de

(i) Exprcssi'jns du baron Fniii.

préjudice que l'allocution au conseil d'état, dans laquelle il déclarait la guerre à la révolution en l'attribuant à dos aberrations de l'idéologie. Qu'on ne croie pas pourtant que ce mot eût été jeté au hasard; Napoléon s'en servait comme d'une allusion, et pour faire entendre à tels et tels personnages qu'il connaissait leurs pratiques et avait les yeux ouverts sur eux : le terme d'idéologie était la menace d'un homme qui ne jugeait pas à propos d'éclater. Mais cette sortie, et surtout les expressions dont Napoléon se servit, n'en étaient pas moins une faute grave; dès ce moment il se présentait aux yeux des amis de la liberté, quelle que pût être la différence de leurs opinions politiques , comme un prince de l'ancienne dynastie qui , élevé dans toutes les superstitions du pouvoir, traite de chimère les droits les plus sacrés des peuples, et transforme en rébellion leurs plus justes entreprises contre le despotisme qui a dépassé toutes les bornes de la justice et foulé aux pieds les plus saintes lois. Témoin de l'effet immédiat du discours de Napoléon, je ne saurais assez dire combien il éveilla de sentimens hostiles contre lui. Malgré la crainte qu'imposait aux uns un mystère à demi dévoilé, malgré la réserve qu'imposaient aux autres la présence et l'autorité d'un homme capable des plus fortes résolutions, je lisais sur les figures la force des impressions enirées dans le fond des cœurs. Toutefois la France restait attachée à Napoléon et ne le séparait pas de la révolution qui avait fait tant de bien à la masse du peuple. Le peuple,

a45 -solennellement appelé dans ce péril au secours de la patrie, aurait répondu à la voix de Napoléon comme il avait jadis répondu à celle de la liberté.

Pendant cette puissante préoccupation d'une idée importune qu'agrandissent son génie, son orgueil, et son ambition de fondateur d'une dynastie, Napoléon ne perd pas de vue le théâtre de l'Europe. Les affaires d'Espagne, la situation de l'Italie, l'armée de Russie, les dispositions de nos alliés d'Allemagne, l'état incertain de nos relations politiques, occupent tour-à-tour sa pensée. Dans le premier de ces pays, après la perte de la bataille de Salamanque et la levée du siège de Cadix , le château de Burgos avait arrêté le héros qu'une folle admiration, déjà passée comme une mode frivole, voulut un moment mettre en parallèle avec Napoléon, et même au-dessus de lui; bientôt nos armes avaient repris l'offensive, rétabli le roi Joseph à Madrid et forcé l'armée de Wellington à se replier sur le Portugal au milieu des outrages de toute espèce commis avec impunité, au milieu des pertes qu'elle n'aurait jamais dû éprouver (i), et en nous abandonnant 45oo prisonniers, parmi lesquels se trouvait le lieutenant-général lord Paget; presque toute la Péninsule est occupée par nos troupes, au nombre de 270,000 hommes présens sous les armes. Tranquille de ce côté, l'em- ])ereur peut appliquer toutes ses ressources à rétablir sa fortune dans le Nord.

(i)Ccsonl les propres cxprcssiwis de Wellington lui-mômc.

L'empereur en arrivant à Paris a trouvé sous sa raain les cent cohortes de garde nationale qu'avant son départ pour la Russie, il avait organisées comme une réserve de guerre en cas de besoin , et une garantie pour l'empire en son absence. Cent cinquante cadres de bataillons, composés de vieux officiers et sous-ofiiciers tirés de l'armée d'Espagne, viennent donner h ces jeunes bataillons la maturité qui leur manque. A ces ressources, Napoléon ajoute quarante mille vieux canonniers de marine qui vont devenir les rivaux des vétérans de notre redoutable infanterie ; en même temps, la cavalerie se reforme autant que le permettent les circonstances et nos ressources; soutenu par ces moyens, et résolu de mener de front la guerre d'Espagne et celle du Nord, Napoléon se propose de les soutenir avec deux armées de trois cent mille hommes chacune, la première dans la Péninsule, la seconde en Allemagne,

Les soins de la campagne prochaine n'empêchent pas Napoléon d'appliquer son esprit à la politique extérieure; les négociations reprennent leur cours avec plus d'activité que jamais; elles regardaient surtout l'Autriche qui paraissait avoir tant de raisons de nous être fidèle. Cependant cette puissance ébranlée par de brillantes promesses de l'Angleterre et de la Russie, ne les avait que trop écoutées, quand le retour imprévu de Napoléon à Paris que l'on croyait enfermé à Vilna, dét<>rmiiin Triupcic iir l'rancois à envoyer le comte Bubna près la cour des Tuileries, (^e négociateur apportait les solennelles protesta-

^47 lions de la cour de Vienne; elle voulait rester inébranlable dans notre alliance. N'est-ce pas le cabinet autrichien lui-même qui l'avait recherchée? Si elle était à refaire y il la voudrait telle qu'elle est. Ce n'était pas la France, c'est la Russie, que nous craignons, disait le comte Bubna; l'empereur crut à la sincérité de ces paroles, à la bonne foi de son beau -père; mais, à Paris, soit que certains hommes, plongés très-avant dans les affaires, connussent les intentions secrètes et l'ascendant des conseillers du monarque autrichien ; soit que le plan général de concert entre l'Angleterre, la Russie , la Prusse et l'Allemagne, eût été répandu dans la société par des indiscrétions volontaires et calculées; soit que le silence obligé du gouvernement français fût mal interprété parla curiosité générale ; soitque le comte Bubna ne tînt pas partout le même langage, sa mission, au lieu de rassurer les esprits, eut quelque chose de sinistre et de mystérieux pour l'opinion publique : il sembla surtout que l'on avait, pour la susceptibilité de cet envoyé extraordinaire, des égards peu compatibles avec la dignité ou la fierté de Napoléon. En général, le peuple français ne partagea pas un moment les illusions ou les espérances de ce prince sur le concours ou la loyauté de l'Autriche. 11 lui eût été utile d'entendre chaque jour les conversations des salons de la capitale , mais plus encore de connaître les entretiens de quelques hommes jadis investis de sa confiance et déjà parvenus à une trahison conunencée.

L'empereur, pendant la retraite de Moskou n'avait, jamais perdu de vue le point essentiel de Vilna; il avait donné tous les ordres nécessaires pour que cette ville fût en état de résister à une attaque sérieuse; et si les ordres n'avaient pas été entièrement exécutés, il existait quelques travaux de palissades. Avant de quitter l'armée, il avait tout lieu d'espérer que les renforts d'hommes qu'elle recevait, en même temps que les approvisionncmens considérables qui se trouvaient à Smorgoni , Oszmiana et Vilna mettraient les corps à môme de se réorganiser; sa lettre du 5 décembre, au major général Berthier, atteste avec quelle prévoyance il avait tout réglé dans la double hypothèse de réaliser l'armée à Vilna, pu d'opérer avec ordre, en cas denécessité,une retraite sagement combinée, si l'ennemi venait à déployer des forces supérieures. Mais comme nous l'avons dit, l'hiver se déclara tout-à-coup contre nous du jour au lendemain avec une fureur inouie. A ce malheur, qu'aucune puissance humaine ne pouvait adoucir, nos troupes n'étant ni conduites ni retenues par le roi de Naples, ajoutèrent la faute de faire des marches rapides et de franchir en trois jours trente lieues qui les séparaient de Vilna. Ces marches et la rigueur atroce du froid ne pouvaient qu'achever la désorganisation de l'armée, ('ependant elle eût pu séjourner et se refaire à Vilna; t()ul avait été préparé pour cela par l'empereur; mais la faiblesse du roi de Naples a laissé fondre en ([uaranle-huil heures le corps du maréchal Saint-Cyr et la division du général

^49 Loison, qui devaient suffire dans les premiers momens pour défendre la position de Vilna. Enfin nous avons atteint cette ville; le même prince se montrant audessous de ses devoirs et de ses fonctions , au lieu de prendre des mesures pour arrêter la déroute dont il était en partie la cause, parce qu'il n'avait pas su commander, abandonne nos soldats à eux-mêmes ; et Vilna, qui contenait en abondance tout ce dont ils avaient besoin, devient par un épouvantable désordre, un lieu de destruction où toutes les privations, toutes les rigueurs du climat, toutes les souffrances les déciment au pied des bâtimens qui renfermaient tous les secours que la vigilance de Napoléon et les soins de son ministre leur avaient préparés. Au milieu de ce désastre les ennemis arrivent, et surprennent cette masse confuse dans la ville qui pouvait les arrêter du moins quelque temps. Il faut évacuer Vilna dans un désordre impossible à décrire , et se diriger sur Kowno. Aucun ordre ne fut donné pour l'évacuation. Infanterie, artillerie, tout se précipite pêle-mêle sur une roule funeste, en abandonnant à l'ennemi nos immenses magasins. A une lieue nous trouvons le défilé de Ponari qu'il eût été facile de tourner par la gauche avec le secours d'un guide, et dont les hauteurs devenues un rempart de glace, nous forcent à abandonner nos transports, notre artillerie, nos bagages, tout notre matériel. L'entrée à Kowno devient plus funeste encore que l'entrée à Vilna; nos troupes pillent les magasins amassés pourelles; le passage subit d'une

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