‹ Napoléon devant ses contemporainsChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

HETOIR D'ÉGTfl'TE, ET SUITE, JCSQUES Kï Y COMPRIS LA BATAILLE DE MARENCO.

Jetons maintenant un coup d'œil sur ce qui s'était passé en l'absence de Bonaparte. Après avoir justement puni le roi Ferdinand^ ou plutôt la reine Caroline, d'une agression contre nos troupes stationnées à Rome, Championnet, général sorti de l'armée de Sambre-et-Meuse, avait renversé le trône de Naples; pour prix de ses services, le général avait été livré à une commission militaire par le Directoire, et conduit au tombeau par la douleur que lui causait le dénuement de l'armée. Une nouvelle coalition s'était formée ; nous combattions l'Autriche sur le Rhin, en Suisse", et en Italie, avec des succès divers; mais enfin, nous avions perdu Rome et Naples, toutes nos conquêtes, et le fruit de tous nos exploits dans la Péninsule ; des Russes étaient venus nous vaincre sur les bords de l'Adige ; l'étoile de nos généraux avait pâli devant le féroce et habile Sowarow. A la véritéj peu de temps après, c'est-à-dire depuis l'arrivée de Bonaparte, Brune avait sauvé la Hollande en détruisant une armée anglaise, et l'immortelle bataille de Zurich, gagnée par Masséna,, préservait la France de la plus redoutable des invasions. La

victoire était donc revenue sous nos drapeaux, cependant les périls de la patrie et de la liberté n'étaient qu'ajournés : la guerre civile relevait la tête dans les départeraens de l'Ouest; une vaste conspiration royaliste était ourdie d'un bout de la France à l'autre, mais particulièrement dans les départemens de l'Est et du Midi, qui touchaient à une conflagration générale. Le Directoire avait perdu sa force en violant les élections du peuple et la loi de l'Etat; il avait subi des cliangemens funestes. Des calculs ■ d'une misérable ambition dans certains députés avaient fait tomber le gouvernement entre les mains d'hommes faibles et inhabiles que l'on espérait gouverner. Dans les conseils, de bonnes intentions, mais ni supériorité de lumières, ni grandeur de caractère, ni direction forte et judicieuse. On se laissait pousser à des partis violenSj au lieu de remédier par la sagesse, au mal qui les conseillait. L'administration, déshonorée par les dilapidations, était et la merci des traitans; il n'y avait point de crédit, et par conséquent pas de finances : en un mot, la France ayant à soutenir les eflbrts d'une nouvelle coalition, courait à sa ruine, malgré les nombreux moyens de salut qu'elle renfermait dans son sein; enfin, elle aurait péri même malgré de nouvelles victoires : clh' ne pouvait être sauvée qu'au-dedans, et par un gouvernement ferme, habile, courageux et uni, ou plutôt la <lictatu.re d'un seul était indispensablement nécessaire; mais depuis la mort de lioohe, on ne pouvait trouver ni un <i;rand cnractèie, ni un lioninn'

r>9 d'État, parmi les généraux en chef, Moreau, Jourdan, Bernadolte, Brune, Masséna lui-même, qui les surpassait tous en force d ame et en génie militaire, étaient également incapables de régir le vaisseau de l'Etat, et d'aflermir les destinées de la France. Dans le civil, même pénurie; Cambacérés, Merlin, Treilhard , Talleyrand,, malgré sa réputation usurpée, Sieyes, malgré ses prétentions de législateur, Fouché, Barras, alors directeur, Carnot lui-même, qui fuyait alors la proscription, n'avaient ni la force, ni l'autoritéj ni la réputation^ ni le talent nécessaire au gouvernement. Bonaparte seul réunissait alors les conditions exigées par la nature des choses, et par des circonstances difficiles; lui seul pouvait imposer aux partis, maintenir les militaires, et rallier la Nation. Plus on approfondira la situation de la France à cette époque, plus on sentira que Bonaparte est venu l'arracher aux malheurs d'être de nouveau déchirée par les guerres intestines, exposée à l'outrage des revers inévitables que devait produire la plus détestable des administrations, ou à toutes les calamités d'une révolution nouvelle que le peuple Français n'aurait pu supporter, parce que les ressorts de la première étaient brisés, et ses moyens tombés dans un discrédit dont aucun povivoir ne les eût relevés. Aujourd'hui que les yeux sont dessillés, les illusions détruites, on voit clairement que la France entière avait peur d'une révolution, et que la majorité appelait Bonaparte pour se préserver de cette terrible épreuve, mais aussi pour établir la liberté.

Tout le monde sentait que le gouvernement directorial n'en pouvait plus; sa chute avait été prévue, et presque prédite à jour fixe, et long-temps avant l'arrivée de Bonaparte : un changement se préparait; on avait voulu le faire avec Joubert et Moreau, mais le premier qu'on n'avait pas trouvé encore assez environné de gloire, était mort à la bataille de Novi, et le second, qui d'ailleurs inspirait des défiances depuis et avant le 18 fructidor, n'avait pas assez de décision dans le caractère pour oser prendre l'initiative d'un changement politique. Il disait luimême : « Je ne suis qu'un soldat, je n'entends rien à gouverner. «Bonaparte survint, et tous les partis tournèrent les yeux vers lui; il reçut toutes les confidences, et résolut de les mettre à profit; l'occasion favorable ne tarda point à se présenter. D'après un plan combiné avec Sieyes qui, en désespoir de cause, avait pensé à mettre un prince de Prusse à la tête du gouvernement de la France, un décret rendu par les Anciens ordonna la translation du corps-législatif à Saint-Cloud, et chargea Bonaparte de l'exécution de cette mesure, prélude de la journée du 18 brumaire, préparée dans la maison du général, rue de la Victoire. En conséquence de ce décret, Bona- ])arle, entouré des officiers qui ont pris des engagemens avec lui, ou dont il connaît l'ancien dévouemciil pour sa personne, harangue en ces mots les militaires rassemblés autour de lui : « Soldats, le «conseil des Anciens m'a remis le commandement » de la ville et de l'armée ; je l'ai accepté pour secoii-

» <ler les mesures qu'il va prendre, et qui sont toutes » en faveur du peuple. La République est mal gou- » vernée depuis deux ans ; vous avez espéré que mon » retour mettrait fin à tant de maux : vous l'avez cé- » lébré avec une union qui m'impose des obligations » que je remplis ; vous remplirez les vôtres, et vous » seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté «et la confiance que j'ai toujours vues en vous. La «liberté, la victoire et la paix replaceront la Répu- » blique française au rang qu'elle occupait en Europe, )>et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire » perdre. Vive la République ! »

Le général en chef monte ensuite à cheval, et se rend au conseil des Anciens : « La République péris- )) sait, leur dit-il, vous l'avez su, et votre décret vient » de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le >) trouble et le désordre ! Je les arrêterai, aidé des » généraux Rerthier, Lefèvre, et de tous mes com- » pagnons d'armes. Qu'on ne cherche pas dans le » passé des exemples qui pourraient retarder votre » marche. Rien dans l'histoire ne ressemble à la fin ))du dix-huitième siècle; rien dans la fin du dix- » huitième siècle ne ressemble au moment actuel. » Votre sagesse a rendu ce décret ; nos bras sauront «l'exécuter. INous voulons une République fondée «sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la re- » présentation nationale. INous l'aurons; je le jure, i)je le jure en mon nom et en celui de mes compai> gnons d'armes, b

Des applaudissemens couvrent la voix de Bona-

parte. Le décret des Anciens est proclamé dans tous les quartiers de Paris; il produit sur les esprits une sensation assez vive. Les troupes mises à la disposition du général en chef, se réunissent en un moment ; la garde du Directoire, cédant à l'exemple par une défection coupable, se place d'elle -menu" sous les ordres du héros de l'Italie et de l'Egypte. Il passe l'armée en revue, et la répartit au Luxembourg, aux Tuileries, au palais des Cinq -Cents, à l'École Militaire, à l'Hôtel des Invalides, à Versailles, et à Saint-Cloud. Les généraux Lannes, Moreau, Murât, Marmont, Berruyer^ sont à la tête des divers corps; le général Morand commande la place de Paris; le général Lefèvre, son chef immédiat, reste à la dix -septième division militaire. Les directeurs se voyant tout-à-coup sans gardes et sans pouvoir, protestent contre un acte qu'ils regardent comme attentatoire à l'indépendance de la représentation nationale. Mais leur règne était fini, et Barras le premier donna sa démission. Son secrétaire Bottot, qui en était chargé, trouva Bonaparte dans la salle des inspecteurs du conseil. « Qu'avez- vous fait de «cette France que je vous ai laissée si florissante? B s'écria le général. Je vous ai laissé la paix, j'ai re- » trouvé la guerre. Je vous ai laissé des victoires, j'ai .. retrouvé des revers. Je vous ai laissé les millions de > l'Italie, j'ai retrouvé partout des lois spoliatrices et i> la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français, » que je connaissais. Ions mes compagnons de gloire? » Ils sont moris! Cet état des choses ne peut durer;

«avant Irois ans, il nous mènerait au despotisme. « Nous voulons la République, la République assise >) sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté ' civile, et de la tolérance politique. Avec une bonne • administration, tous les individus oublieront les «factions dont on les fit membres, pour rede- » venir Français. Il est temps , enfin , que l'on » rende aux défenseurs de la patrie, la confiance à » laquelle ils ont tant de droits. A entendre quelques "factieux^ bientôt nous serions des ennemis de la » République, nous qui l'avons affermie par nos tra- >«vaux et notre courage. Nous ne voulons pas de » gens plus patriotes que les braves qui ont été mu- >i tilés au service de la patrie. »

Irrités de l'audace de Bonaparte, quelques directeurs s'étaient proposé de le faire arrêter et fusiller ; leurs tentatives furent infructueuses, et ils donnèrent leur démission, à l'exemple de leur collègue Barras. Ainsi devait s'anéantir une autorité qui avait elle-même détruit sa force en violant la constitution, soit au 18 fructidor, soit aux élections de lloréal an 6, où l'on employa, pour corrompre les électeurs ou pour violer les droits du peuple, des moyens presque aussi odieux, et encore plus violents peut-être que ceux dont le ministère Villèle a donné le scandale au milieu de la France.

Le lendemain, Bonaparte rassemble les troupes au Champ-de-Mars, les harangue avec l'énergie qui lui est propre, et part pour Saint -Cloud. Il entre d'abord dans le conseil des Anciens, il n'était suivi

que de ses aides -de -camp. « Le pouvoir dont vous «êtes investis, est grand; !a sagesse qui vous anime «est plus grande encore; ne consultez qu'elle : la «patrie est eu danger, prévenez les déchiremens; » évitons de perdre ces deux choses, pour lesquelles » nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l'éga- »lité. ')Et la Constitution ! s'écria l'un des membres de l'assemblée. — « La Constitution ! Osez-vous l'in- «voquer? La Constitution! vous l'avez violée dans » une foule de circonstances. Vous avez, en son nom, «violé tous les droits du peuple. Nous fonderons » malgré vous, la liberté et la République. Toutefois » je ne compte que sur le conseil des Anciens ; je «n'ai jamais compté sur celui des Cinq-Cents. Il s'y » trouve des hommes qui voudraient nous rendre la » Convention, les échafauds, les comités révolution- » naires. Je vais m'y présenter; et si quelque ora- » leur, payé par l'étranger, parlait de me mettre hors » la loi, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre «lui-même. S'il parlait de me mettre hors la loi, «j'en appelle à vous, mes braves compagnons d'arômes; à vous, mes braves soldats, que j'ai menés Il tant de fois à la victoire; à vous, braves défenseurs «de la République, avec lesquels j'ai partagé tant de «périls pour affermir la liberté et l'égalité; je m'en "remettrai, mes vrais amis, à votre courage et à ma » fortune. »

Ce discours produit l'effet que Bonaparte en attendait. Il sort aussitôt du conseil des Anciens, et, accompagné de quelques grenadiers, il se trans-

porte à l'Orangerie où était réuni le conseil des Cinq-Cents. A la vue de ce cortège, la salle retentit 'd'imprécations. Ici des sabres! s'écrient les députés; ici des hommes armés! A bas le dictateur! à bas le tyran ! Hors la loi le nouveau Cromwell ! Le président du conseil, Lucien, prend la parole pour défendre son frère ; il rappelle ses victoires, ses services : on lui répond par des murmures. Le tumulte redouble ; l'effervescence des esprits est à son comble. Le général est entouré par des députés qui le menacent ; on dit même qu'un poignard fut levé sur lui. Les grenadiers, excités parle général Lefèvre,se précipitent sur ses pas, et enlèvent Bonaparte, effrayé de cette scène qui pouvait finir comme la conjuration de Brutus. A peine il se voit au milieu des militaires, sur lesquels son pouvoir lui est connu, il reprend sa sérénité ordinaire, et profite du mouvement donné. Les grenadiers pénètrent dans la salle, la baïonnette en avant; les représentans de la Nation cèdent à la violence, l'Orangerie est évacuée, le conseil dissous, et le gouvernement renversé. En ce moment, une seule parole, moitié amicale, et moitié menaçante, sufGt pour rallier Augereau, prêt à saisir l'occasion d'abattre l'homme dont il était secrètement jaloux; pendant ce temps, Bernadotte rêvait et n'osait pas exécuter le projet de soutenir la liberté; après de belles protestations de courage, et de grandes menaces, il allait se réunir au destructeur de la constitution de l'an 5 ; Moreau, de son côté, au lieu de prendre une altitude digne de sa réputation militaire,

acceptait l'obscure cl humiliante commission d'aller expulser les membres du Directoire, auquel il avait prêté serment, et parmi lesquels était Gohier, son' compatriote et son admirateur passionné.

C'est un malheur pour la France, que la constitution de l'an 5 n'ait pas pu se soutenir; elle nous avait donné pendant deux années, toute la liberté légale; la gloire et la paix avaient jeté sur elle beaucoup de lustre et d'éclat; le système d'instruction publicpie. créé par la Convention, produisait les plus heureux fruits et tendait à répandre, en peu de temps, beaucoup de lumières dans la société^ en inspirant à la jeunesse le goût des études sérieuses, et l'amour de tout ce qui est utile; la liberté de la presse concourait au même but. Mais la constitution de l'an 5 portait en elle-même le germe de sa destruction, j)îirce qu'elle ne contenait pas de contre-poids suffisant entre le Corps-Législatif et le Directoire : après des attaques mutuelles, l'une de ces autorités devait l'emporter sur l'autre. Toutefois le plus grand malheur de la constitution- de l'an 3, c'est d'avoir succédé immédiatement à la Convention, et au mouvement réactionnaire qu'elle avait imprimé depuis le 9 thermidor. Entre les royalistes qui avaient conçu d'immenses espérances, et les républicains, qui, frappés de crainte à leur tour, voulaient échapper avec la liberté, au retour et aux vengeances de l'ancien régime, le combat était trop \i()lenl j)our que le règne des lois put s'établir; la révolution devait donc continuer au milieu du réiiimc ronsti-

6; tutioniiel, et l'ébranler sans cesse comme un fleuve fougueux attaque sans cesse les bords qui le contiennent, et en fait tomber successivement des parties considérables ; mais ces explications ne justifient pas l'illégalité du 18 brumaire, et la violation du pacte social par la force armée. Les députés furent plus coupables encore que le général, en abolissant la constitution de l'an 5, et en prononçant l'exclusion, et même la proscription de soixante de leurs collègues. Ces derniers seuls remplirent leurs devoirs, et méritèrent l'estime publique par une résistance courageuse ; aussi n'osa-t-on pas exécuter un arrêt illégal qui n'avait pas même de prétexte. Quant à Bonaparte, rien n'aurait pu le soustraire à la mort, s'il eût été vaincu : le succès justifia son audace, sans l'absoudre ; vainqueur, il avait à opter entre le rôle de César et celui de Washington ; il préféra le premier : un jour ce choix causera sa perte, annoncée au moment même de son élévation, par de sincères amis de la liberté, dont la prévoyance fut calomniée par ceux qui venaient de mettre l'État et eux-mêmes à la merci d'un homme.

Une commission executive composée de Roger- Ducos, Sieyes et Bonaparte, ou plutôt une véritable dictature où un général avait pour collègues deux consuls sans pouvoir, avait remplacé le Directoire ; elle céda bientôt la place au gouvernement consulaire. Cambacérès et Lebrun y succédèrent à Rogcr- Ducos qui ne pouvait rester à un poste de cette importance, et à Sieyes, trop opiniâtre pour céder,

Irop fail)l(; pour liilter, et trompé dans le projet insensé qu'il avait formé d'absorber un jour un rival du caractère de Bonaparte. Le seul mot absorber ,, vn révélant toute la pensée de Sieyes, dut hâter son exclusion. Dans la constitution de l'an 8, le gouvernement, c'est-à-dire, le premier consul Bonaparte, avait l'initiative des lois ; un Tribunat les discutait, un Corps-Législatif, réduit au silence, les votait; un Sénat-Conservateur devait leur servir de gardien. Malgré ces simulacres de liberté, déjà Bonaparte laisse apercevoir autour de lui sa direction secrète ; sa marche rapide annonce un maître qui ne tardera pas à se déclarer; mais la France ne voit d'abord en lui que l'ami de l'ordre, le restaurateur du crédit, et l'homme ferme et habile qui veille sur elle au dedans comme au dehors. A celte époque, la paix dont la France et lui-même avaient besoin, était son désir sincère ; ses premiers soins tendent à l'obtenir. Deux jours après la mise en activité de la constitution, il fait connaître au roi d'Angleterre, sa nomination à la première magistrature de la République, et le vœu de la JM-ance pour la cessation de la guerre. Fox et Sheridan appuient ses ouvertures, Pitt, le mauvais génie de l'Europe, les fait rejeter. Bientôt le consul ouvre des communications de la plus haute importance avec les États-Unis ; ils nous envoient des plénipotentiaires; à leur arrivée, Fonlanes, orateur du gouvernement, prononce, dans une cérémonie imposante, l'éloge du fondateur de la liberté américaine. Fn mr-ine lorii|)s la plus heureuse des inspirations

(^9 lend à Paul 1'% ses soldats habillés de neuf et sans condition. Touché d'un procédé si noble et si peu usité, ce prince, d'un caractère bizarre, mais généreux, se retire de la coalition : par degrés l'admiration fonde entre Bonaparte et lui, une liaison qui devait changer la face du monde. On doit encore rapporter aux premiers temps du consulat, l'heureuse pacification de la Vendée, par les soins des généraux Brune et Hédouville. Délivré des inquiétudes que lui causait la renaissance des discordes civiles, Bonaparte tourne toutes ses idées vers la guerre qu'il faut pousser avec une énergie nouvelle, pour forcer l'Angleterre et l'Autriche à poser les armes. L'armée du Rhin est portée à 100,000 hommes, sous les ordres de Moreau ; mais Masséna, envoyé en Italie, trouve à peine 25, 000 combattans, nus, pâles, exténués par la fatigue et la faim ; il fait encore des prodiges avec ce débris d'armée; enfin, séparé du général Suchet, et réduit à 12,000 hommes, il est réduit, quoique victorieux encore avec ce petit nombre, de s'enfermer dans les murs de Gênes. Il s'y surpasse lui-même, et excède de près de deux mois, le délai que le premier consul lui avait demandé pour aller le délivrer. Quarante -huit heures plus tard. Gênes était sauvée ; Suchet, après des avantages signalés sur les Autrichiens, allait délivrer cette ville qui avait vu éclater tous les genres d'héroïsme dans les Français et dans leur général.

Cependant Moreau, fidèle au plan et aux ordres do Bonaparte, avait passé le Rhin, le 25 avril, à Kehl,

Brisach et Baie. Ses savantes manœuvres étonnèrent les généraux ennemisRray et Mêlas, au moment où ils n'avaient pu encore deviner le but de ses opérations; Moreau gagna successivement les batailles d'Engen, dellockack, deMœskirch, de Riberac et deMemmingen, A la même époque, une armée de réserve s'était formée à Dijon, par une espèce d'enchantement, comme au temps des premiers dangers de la France. Bonaparte en prend le commandement à Genève, le 8 mai. Avec cette armée, presque composée de conscrits, il renouvelle les exemplesd'Annibîil, improvise le passage, presque fabuleux, du grand Saint-Bernard, et se dispose à tomber sur les derrières des Autrichiens, à leur enlever, suivant sa coutume, leurs magasins, leurs parcs, leurs hôpitaux, et à couper leur retraite vers l'Allemagne. Cependant le fort de Bard semble devoir arrêter long-temps notre armée; le passage de l'artillerie paraissait impraticable; un heureux ôtratagême aplanit les obstacles. On couvre les chemins de paille et de fumior, on enveloppe les roues de foin, et parla on amortit le bruit des chevaux et des voitures. Trente hommes attelés à la prolonge d'une pièce et d'un caisson, passent en observant un profond silence. Le terrible détilé est franchi, et l'on pousse en avant, comme si l'on eût voulu se porter du côté de Turin que Mêlas s'était empressé do couvrir. Toul-à-coup le premier consul joint le corps de Moncey, descendu en Italie par le Saint-Gothard, et s'élance vers la capitale de la Lombardio. Il v fait son entrée le 9. juin, proclame le ré-

7 • tablisscnient de la république cisalpine, annule les actes odieux du gouvernement autrichien, et fonde un ordre de choses conforme au vœu national.

L'armée, par ses ordres, traverse ensuite le Pô; elle rencontre l'ennemi à Casteggio et Montebello. Inférieur en nombre, le général Lannes attend que l'Autrichien Ott vienne le chercher dans ses positions. 11 l'y reçoit intrépidement, et dispute le champ de bataille avec opiniâtreté ; la division de Victor survient, son appui décide l'aflaire en faveur des Français. Le premier consul arrive le soir, loue l'héroïsme du général Lannes, et récompense les soldats.

Ce n'était là que le prélude d'une journée plus décisive qui allait fixer les destins de l'Italie et ceux de la France. Ce fut le i4 juin que s'engagea dès le matin, la célèbre bataille de Marengo. Les chances en furent très-variées, et pendant plusieurs heures l'avantage demeura aux Autrichiens. Ils occupaient une ligne de dix lieues entre la Bormida, sous les murs d'Alexandrie, et comptaient 45,000 hommes. Nos troupes, beaucoup moins considérables, ne pouvaient se défendre que par des prodiges de valeur. Le nombre triomphait : les divisions de Victor et de Lannes étaient en déroute. Soutenues par deux bataillons et deux escadrons de la garde consulaire, elles reviennent enfin à la charge, et le combat se rétablit. Aussitôt arrive le général Desaix avec sa division que l'on attendait impatiemment. Bonaparte, d'un coup d'oeil, ressaisit ses avantages, et en un instant il a reformé sa ligne de Saint-Julien

à Castel-Cériolo. Desaix reçoit l'ordre de marcher sur une colonne de grenadiers hongrois qui inquiètent la gauche de notre armée; il s'avance à la tète de ses braveSj franchit les fossés, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, et coupe l'aile droite de l'armée ennemie. Une balle le frappe au cœur; il tombe et meurt en regrettant de n'avoir pas fait assez pour la patrie : sa mort sera vengée. Sa division se précipite avec fureur sur les Autrichiens, la cavalerie de Kellermann les prend en flanc; la confusion se met dans leurs rangs, leurs colonnes sont rompues, 5,ooo grenadiers mettent bas les armes. Marengo est emporté. Mêlas repasse en désordre les ponts encombrés de la Bormida; il est sans ressources, ou n'en a plus que de désespérées dont il n'ose faire le périlleux essai. Il demande à capituler, et se retire derrière Mantoue, laissant aux Français, Gênes, le Piémont et la Lombardie. Un seul jour lui enlève tout ce qu'il a conquis, et l'Italie rentre sous les lois de la république française, ou plutôt sous celles de Bonaparte. Deux événemens remarquables se rattachent au i4 juin 1800, époque de la bataille de Marengo : au moment où Bonaparte triomphait de l'Archiduc, Desaix mourait à ses côtés, sur le champ de bataille, et Kléber tombait en Orient, sous le poiguard d'un assassin.

Après une campagne de dix-sept jours, plus féconde en résultats que les campagnes des Turenne et des Condé, le vainqueur revient à Milan, et achève l'organisalion de la république Cisalpine. De là il

7^> part pour Paris, pour veiller sur l'intérieur; tout s'abaissa en ce moment devant sa fortune, mais ou le croyait perdu avant la bataille, on l'espérait môme, et des hommes qui s'étaient jetés dans ses bras au 18 brumaire, des hommes qui étaient dans sa confidence, conspiraient contre lui. Un général s'était chargé de le tuer à Dijon, ou de le faire tomber du pouvoir; l'entreprise n'était pas mûre, elle échoua, ou plutôt la fortune, en se déclarant pour Bonaparte, ajourna les projets de changement, et rompit la trame de la conspiration.

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