CHAPITRE V
DEI'llë r.A BATilLLE DE MARENGO JIjQU'a l'ÉRECîIOM DE l'kMIMRE, ET A LA PAIX DE PRESBOt'RG INCLllSIVEMCNT.
Moreau répondait dignement aux succès de l'armée de rilalie ; quatre jours après la victoire de Marengo, il gagnait la bataille d'Hochstelt, et vengeait ainsi la gloire nationale, d'un grand revers éprouvé par les armes de Louis XIV. De nouveaux succès, l'invasion du Vorarlberg, et de la vallée des Grisons, qui nous mettait en communication avec l'armée d'Italie, amenèrent la proposition d'un armistice par les ennemis; il devait nous conduire à la paix, mais l'Autriche et l'Angleterre ne voulaient que gagner du temps. Bonaparte rompit les conlérences de Lunéville : les hostilités recommencèrent le 12 novembre 1800. L'Autriche n'avait fait que reculer sa défaite, et l'aveu de son impuissance. La célèbre bataille de Hohenlindcn où Moreau se montra un grand capitaine; notre avant-garde à vingt lieues de Vienne; les succès de l'armée gallo-batave, commandée par Augereau, et destinée à empêcher une diversion funeste à l'armée du Rhin; les prodiges de l'armée des Grisons, aux ordies de Macdonald ; le passage du Splugen, au milieu de l'hiver, passage
encore plus étonnant peut-être que celui du Saint- Bernard ; la bataille de Pozzolo, gagnée par Brune, sur les bords du Mincio; celle de Montebello qui la suivit; le royaun]t> de INnples obligé d'implorer l'inlorcession de Paul 1"% pour sauver son trône, ne laissaient plus à l'empereur d'Allemagne d'autre asile que la paix; demandée par lui, elle fut conclue à Lunéville, le 9 février 1801,
Le bruit de nos victoires retentit dans toute l'Europe; Paris fut illuminé spontanément, et donna au premier consul une fête brillante à laquelle assistèrent, réunis par les mêmes sentimens d'admiration ])our le héros, les magistrats et les guerriers, les administrateurs et les membres des grandes autorités législatives, les savans et les poètes, les manufacturiers enrichis par le travail, et les hommes de l'ancien régime qui portaient alors avec modestie un nom plus ou moins célèbre dans les fastes de la noblesse et de la monarchie. On eût dit que tous voulaient s'unir intimement avec l'homme du destin, et remettre entre ses mains le passé, le présent et l'avenir. La victoire et la paix n'étaient pas le seul lien qui rattachât les esprits au premier consul. L'administration remise en honneur , la renaissance du crédit public, une protection éclatante accordée à l'industrie, la soumission des insurgés de la Bretagne, le rapprochement et la fusion des partis, un gouvernement sage et ferme, en cachant aux yeux du plus grand nombre la marche rapide d'une ambition ardente vers un pouvoir sans bornes, don-
naient les plus heureuses espérances, et paraissaient autant de bienfaits qui promettaient le bonheur à la iNation. Ce fut cependant à cette époque que Paris connut la trame ourdie par Topino-Lebrun, Arcna, Dcmerville et Ceracchi, qui projetaient d oter la vie au premier consul. S'il eût pénétré la vérité dans cette affaire, il aurait pardonné à des hommes séduits et entraînés par des ambitieux qui voulaient sa ruine, parce qu'ils avaient le fol orgueil de croire qu'ils recueilleraient son héritage. Deux mois après cette affaire où les chefs laissèrent mourir leurs complices, ou plutôt leurs séides, éclata l'attentat du 5 nivôse, dont les auteurs, aussi lâches que féroces, conçurent la pensée horrible de s'exposer à détruire tout un quartier populeux, pour donner la mort à un seul homme! Cet attentat, commis par des royalistes, fut d'abord attribué aux jacobins ; et malgré les preuves les plus claires de leur innocence, il entraîna la déportation de cent cinquante victimes choisies par des passions ou légères, ou viles, ou cruelles. Chacun mit sur la liste l'individu dont il voulait se défaire par une raison quelconque, et les victimes allèrent mourir dans les mers de l'Inde, ou dans les déserts de l'Afrique : à peine s'est- il sauvé deux ou trois de ces infortunés. Bonaparte foula sous ses pieds, en ce moment, toutes les lois; mais il faut avouer que les corps constitués firent tous les efforts pour déterminer le chef de l'État à des mesures violentes; pendant ([ue la police était à la recherche des véritables auteurs de la machine infernale> ce fut un délire
(le rage autour de lui, pourohlenir la proscription de ceux auxquels la passion imputait une aussi exécrable entreprise. Au moment de l'explosion , Bonaparte, sauvé par l'adresse de son cocher, et la vitesse de ses chevaux, imposa beaucoup à l'opinion en se rendant à l'Opéra comme il avait résolu de le faire. Deux mois après ce funeste événement, le traité (le Lunéville avait, comme nous l'avons dit plus haut, donné la paix à l'Allemagne et à la France. L'année 1801, presque commencée sous de si heureux auspices, vit successivement un concordat avec le Pape, et notre réconciliation avec Naples et Lisbonne, Constantinople et Saint-Pétersbourg; mais elle fut aussi remplie par des hostilités avec l'Angleterre, par de brillans avantages de notre marine dans différentes mers, et surtout par d'immenses préparatifs sur les côtes de l'Océan, hérissées de redoutes et de batteries formidables depuis la Garonne jusqu'à l'Escaut. Une armée de soldats victorieux et prêts à tout entreprendre au signal de leur chef, défendaient nos positions, et Nelson, avec sa (lotte, éprouvait à plusieurs reprises, des pertes graves en voulant attaquer nos chaloupes canonnières. Pendant cette querelle enflammée qui pouvait finir par porter un coup funeste à l'Angleterre, notre armée d'Orient, mal conduite par Menou, avait été réduite à évacuer l'Egypte ; mais elle revenait libre de reprendre les armes ; et d'ailleurs notre position appuyée sur la confédération du Nord, et particulièrement sur notre étroite alliance avec la Russie.
était tormiduljle ; l'Angleterre se (léterniina à signer des préliminaires suivis du traité d'Amiens. Il est impossible de décrire l'enthousiasme qu'un événement si impatiemment désiré causa en France ; jamais Bonaparte n'excita une plus vive reconnaissance qu'à celte époque. Pendant le cours de l'année 1 80 1 , après avoir échappé à la mort par un miracle, il avait rallié à lui toute l'Europe ; il ouvrit presque l'année 1802 en donnant le repos au monde; ses bienfaits le rendaient encore plus cher que ses victoires ne l'avaient rendu grand.
Cependant de nouveaux soins appellent l'attention du premier consul : il consolide les institutions qu'il a créées en Italie, organise la Suisse et la Hollande sur le modèle de la République française. L'Université de France est rétablie, la Légion -d'Honneur instituée ; récompense accordée aux services civils comme aux services militaires, sa devise, d'une noble simplicité , porte ces seuls mots : Honiieur cl Patrie. Le commerce, l'agriculture et l'industrie, prennent un rapide essor; de nobles encouragements excitent les sciences, les lettres et les arts, à de nouveaux progrès ; mais nous avons à déj)lorer des revers à la Guadeloupe révoltée, et surtout la fatale expédition de Saint-Domingue : trompé par les conseils des anciens colons, Bonaparte méconnut les lerons de la terrible expérience que nous avions reçue, et envoya 20,000 vieux soldats périr sous le ciel brûlant des tropiques. Le manque de foi à Toussaînt-Louverture. et sa mort dans une prison.
jetèrent aussi des nuages sur cette brillante époque (lu consulat. Ces tristes événemens furent oubliés au sein de l'ivresse que causait la pacification générale. Bonaparte ne négligeait d'ailleurs aucuns inovens de se concilier des partisans. Il accorda une auinistie aux émigrés non rayés de la liste, et leur ouvrit les portes de laFrance; il fit élargir les prêtres détenus. Mais sa politique sut mettre à profit les louanges méritées par son gouvernement; grâce à de secrètes inspirations, et peut-être même à des vues d'intérêt public, le Sénat continua le consulat pentlant dix ans à celui qu'on appelait, qui était effectivement alors, l'homme nécessaire ; l'homme nécessaire ne tarda pas beaucoup à se faire nommer consul à vie. Trois millions cinq cent soixante-dixsept mille huit cent quatre-vingt-cinq citoyens volèrent librement, et trois millions trois cent soixantehuit mille deux cent cinquante-neuf se prononcèrent pour l'affirmative. L'histoire n'offre pas d'élection plus remarquable. Bonaparte, même dans sa plus haute fortune, alléguait toujours les suffrages populaires, et peu d'accord avec son propre système, reconnaissait ainsi la souveraineté du peuple qui certainement n'était pas dans ses doctrines politiques.
Le consul n'avait pu s'élever si haut sans froisser beaucoup d'intérêts, sans mécontenter beaucoup! d'esprits, surtout sans causer les plus sérieuses alarmes à des espérances qui avaient cru toucher au moment d'un succès que son gouvernement sem-
blait anéantir. Une vaste conspiration se trama; elle avait pour but l'enlèvement ou la mort du premier consul. La police rechercha les auteurs du complçt, et crut les découvrir dans Moreau, Pichegru et Georses Cadoudal ; ils furent successivement arrt^tés. On persuada à Bonaparte qu'il s'agissait d'un plan de contre-révolution. Un coup d'état parut nécessaire pour afl'ermir sa puissance. Le duc d'Enghien, accusé de lui susciter des ennemis par de perfides insinuations, fut enlevé sur le territoire de Bade, amené à Yinccnnes, jugé, condamné et fusillé en vingt-quatre heures : c'était un crime et une faute ; quoique dus à une fatale erreur dans la prononciation d'un nom, et plus encore aux conseils et à la froide politique d'vm certain homme sans entrailles et sans cœur, ils n'en obscurcissent pas moins la gloire de Bonaparte ; aussi ses ennemis le lui reprochent sans cesse, et ne parlent jamais ni des nombreuses conspirations tramées contre sa vie par des agcns du parti royaliste qu'il avait sauvés, ni du 3 nivôse qui condamne ses auteurs au mépris et à l'exécration de la postérité. GeorgesCadoudal et ses complices subirent aussi la peine de mort. Le même sort était réservé à Pichegru, s'il ne se fut étranglé avec sa cravate dans la prison. Moreau, impliqué dans la conspiration, mais entouré d'une grande illustration militaire, échappa à la peine capitale. Le tribunal le condamna à une détention de deux années que l'on fit ensuite convertir en exil. De mauvais conseils domestiques, des brouillons sans earaetère, une ja-
lousic qui avait coimnencé dès la première campagne d'Italie, et enfin la faiblesse entraînèrent iMoreau (jui voulait la chute de Bonaparte, et n'osait prendre le rôle hardi de consj)iraleur à découvert; s'il eût montré plus d'audace, il aurait pu sortir du tribunal, se mettre à la tète d'une partie de la force armée, et donner de grands embarras à Bonaparte ; mais il n'avait aucune audace dans la cité.
Bonaparte voulait qu'on insinuât àMoreau le désir de lui demander un entretienparticulier; malheureusement l'homme chargé de cette négociation manquait d'esprit; d'un autre côté, ceux qui suivaient les progrès de l'affaire judiciaire, ne firerit que des sottises, et empêchèrent le consul de prendre , à propos et avec succès, une de ces mesures politiques qui ont tant réussi à l'adroit Auguste pour éteindre les conspirations et régner par l'opinion.
Le traité d'Amiens n'avait été qu'une concession forcée de l'Angleterre ; elle ne tarda point à s'apercevoir qu'elle perdait tout à la paix, et chercha les moyens de rallumer la guerre; elle commença par refuser d'évacuer l'île de Malte ; bientôt après, saisissant le prétexte de notre influence en Hollande et sur l'Italie, ellenous signifia le plus impérieux des ultimatum^ fit des préparatifs considérables, et finit par mettre un embargo sur les bâtimens français et bataves; il fallut répondre par une déclaration de guerre, et par d'autres représailles à une guerre déjà commencée.
Bonaparte ne tarde pas à se venger de l'injuslo agression du cabinet de Saint-James. Il ordonne au
^énôral Mortier, qui commandait en Hollande, de tnarclier sur Hambourg, L'armée ennemie, sous les ordres de YaUnoden, dépose les armes, et l'électorat de Hanovre est au pouvoir des Français. Bonaparte reprend son projet de descente en Angleterre ; cent vingt-huit compagnies de canonniers sont organisées pour le sei-vice des côtes; 160,000 soldats portés sur des bateaux plats et des péniches, menacent l'Angleterre d'un débarquement soutenu par des flottes. A la nouvelle de ces préparatifs, tous les citoyens oflVent au gouvernement des dons volontaires; l'armée de même veut y concourir; les villes votent à leurs frais la construction de plusieurs bâtiniens de guerre; Soult est mis à la tùte des troupes rassemblées au camp de Boulogne, l'amiral Bruix commande la flottille. H y eut alors un mouvement de patriotisme et une émulation de sacrifices et de courage qui rappelèrent les dévouements sublimes de l'amiée 1792. Aux approches de l'ennemi, Bonaparte aurait trouvé un million d'hommes pour descendre en Angleterre, s'il eût été possible de les y transporter.
Aucun personnage l)lstorique ne s'est montré plus attentif que Bonaparte à saisir ses avantages; le 5 nivôse lui avait donné le consulat à vie, la conspiration de Georges Cadoudal et de Pichegru lui donna la couronne. La République n'existait |)lns que de nom; les formes monarclii([ues s'inlrodnisaient rapidement dans les habitudes du pouvoir, lorsque les grands corps de l'État, par un mouvement en appa-
rcnce spontané , mais concerté avec les confidens de la pensée intime, prennent tout-à-coup la résolution d'élever Bonaparte à la dignité d'empereur, et de Gxer l'hérédité dans sa famille. Le 5oavrili8o/|, le ïribunat, institué comme une opposition légaJedan s la constitution de l'an VI] I, donne le signal d'une proposition, aussi étrange qu'inattendue, que le seul Carnot combattit avec un noble courage, sans pouvoir arrêter l'élan de ses collègues; le lendemain, l'exemple du ïribunat gagne le Corps-Législatif, et dix -huit jours après la résolution adoptée par ces deux autorités, l'érection de l'empire est consacrée par un sénatus-consulte organique. Bientôt les collèges électoraux impriment à cet acte trop mémorable le caractère d'une espèce de consentement national.
Tout a changé de nom et de face : le Sénat crée les fonctions de grand- électeur, de connétable, de grand-amiral^ d'archi - trésorier , d'archi- chancelier. En même temps, sont instituées de nouveau, les charges de gouverneur du palais, de grand-veneur, de grand-maître des cérémonies, et de grand-chambellan, vieux attirails du gouvernement monarchique. Cependant Napoléon, environné à Saint-Cloud ■d'hommages et de félicitations, n'oublie point ses compagnons d'armes; au faîte d^ la grandeur, son premier soin est de rapprocher de lui les généraux qui avaient secondé sa fortune. Bernadotte, Kellermann, Brune, Mortier, Lannes, Pérignon, Serrurier, Lefebvre, Mural, ]\Iasséna, Ncy, Davoust, Bessières,
Jourdan, Augereau, Moncey, Berlliiei-et Soiilt, reçoivent le tilre de maréchaux de France. La pluparl d'enireeux élaienl illuslres; la nouvelle dignité ne donna point de gloire à ceux qui n'en avaient point acquis les armes à la main. Les aigles placées sur les drapeaux de la république, nous apprirent que nous avions notre César; le même oiseau ornant, avec l'image du chef victorieux, l'étoile de l'honneur placée sur le sein des magistrats et des guerriers, nous révéla que nous avions un roi , et que ce roi voulait remplacer, dans tous les cœurs, la république et la liberté. Bonaparte s'appellera désormais ÎSapoléon ; et sans doute, dans ce changement, il avait à-la-fois l'ambition et le pressentiment d'eflacer l'éclat de son premier nom , par la splendeur du second. L'empereur ht l'essai de sa nouvelle dignité par un grand acte de clémence : un pardon généreux fut accordé aux complices de Georges Cadoudal. « Je puis par- » donner à votre mari, dit-il à madame de Tolignac, «car c'est à ma vie qu'il en voulait. «Puissent de tels bienfaits ne point s'adressera des ingrats! L'institution de l'ordre de laLégion-d'Iïonneur avait été créée le 29 mai iSo.-:; : deux ans après, la fête d'inauguration fut célébrée à l'HoIel des Invalides; les soldats mutilés de la république, reçurent la décoration des mains de l'empereur.
Quatre jours s'étaient h peine écoulés depuis cette solennité imposante, que déjà le chef de l'empire était parti pour les j)orls de la IManche, où un nombre considérable de flotilles rassemblées, trahisseni
(les desseins que rAiigletene deviue avec inquiétude. L'uni vée de i\a{3oléon , au camp de Boulogne, est signalée par une fête semblable à celle des Invalides : la décoration est distribuée en présence de 80,000 hommes disposés , autour du trône, en colonnes qui figurent les rayons de I ctoile : le fondateur de l'ordre en prête lui-même le serment, et ce serment est répété par les récipiendaires, aux acclamations de toute l'armée. Le môme jour, on inaugure les nouveaux drapeaux surmontés de celle aigle infatigable qui doit planer bientôt sur l'Europe entière : la cérémonie se termine par des jeux, des danses et des feux d'artifice, dont la clarté va effrayer l'Angleterre jusque dans ses ports.
Cette puissance avait déjà fait plusieurs tentatives contre les flottilles de l'empire; ses eflbrts n'avaient eu pour résultat, que de mettre dans tout son jour la bravoure française. Dans le mois de mai, le Commodore Sydney veut en vain fermer la route à l'amiral Verhuel qui amène le contingent de la marine batave ; celui-ci, après un combat glorieux, fait entrer dans le port d'Ostende la première division de sa flottille; la seconde obtient le même succès, après avoir couru le même danger. Brest voit la lionte de l'amiral Cornwallis; Honfleur jouitdu même spectacle. Plusieurs affaires brillantes ont lieu devant Calais et Boulogne. Trois fois les Anglais font dos efl'orts inouïs pour brijler le Uâvre ; ils échouent trois fois. Nos troupes de terre qui, du rivage, assistent à ces engagements, briguent à l'envi l'honneur de
monter sur les corsaires elles bâlimenls; l'embouchure de la Tamise est visitée par des grenadiers de la ligne, quf enlèvent une corvette et plusieurs navires marchands, jusque sous les yeux de Londres.
Avant de quitter Boulogne, Napoléon eut la satisfaction d'humilfer lui-même le pavillon britannique: un combat s'était engagé entre la ligne d'embossage française, composée de cent quarante-six bateaux^ et fa flotte anglaise forte de quatorze bâtimens de guerre, dont deux vaisseaux de ligne et deux frégates. L'empereur monta à bord du canot de l'amiral Bruix, et commanda en personne les manœuvres. 11 donna ordre de serre?' au frit. Les Anglais, foudroyés |)ar les batteries de terre, se retirèrent après deux heures de combat; ils perdirent un bâtiment. Cette petite afFaire eut un grand résultat : elle porta au dernier degré l'enthousiasme de l'armée.
Cependant TAutriche se trouvait dans une perplexité cruelle. Devait-elle reconnaître le nouvet empereur, ou hasarder une rupture? Elle avait consulté la Russie, raai« sans pouvoir en obtenir aucune réponse. Averti par le passé, le cabinet Autrichien s'empressa d'accréditer anpiès de INapoléon le comte de Cobentzel ; c'est à Aix-la-Chapelle que l'ambassadeur présenta ses lettres de créance : déjà la cour de Rome et celle d'Espagne avaient reconnu la nouvelle dignité du j)i;jniei- consul; on piiait dans presque toute la catholicité ])our l'empereur iNapoléon et sa famille.
Ce n'était pas assez. Le Paj)e allait venir à Paris.
pour couronner le nouveau (^harlemagne, el son» épouse. Pie VH arriva dans la capitale de France le 28 novembre^ et tout fut bientôt prêt pour la grande consécration religieuse. Cette mémorable cérémonie eut lieu le 2 décembre, en présence des membres du sacré collège, dans l'église Notre-Dame où étaient réunies toutes les notabilités civiles, militaires et sacerdotales de l'empire. A peine le Pape a-t-il prononcé la formule sacrée et béni le diadème, iNapoléon le saisit, le place surson front, et couronne aussi l'impératrice. A ces deux inspirations d'un légitime orgueil, le Saint-Père dut comprendre que désormais Rome ne faisait plus les roisv
Ainsi fut consommée la révolution qui avait rétabli la monarchie sur les ruines de la république : les soldats la commencèrent; elle parut sanctionnée par le peuple. Soixante mille registres avaient été ouverts dans les cent huit départemens; chaque citoyen put y inscrire son vœu secret. Sur trois millions cinq cent soixante-quatorze mille huit cent quatre-vingt dixhuit votans, il n'y eut que deux mille cinq cent soixante-neuf votes négatifs. Cependant malgré ces suflrages pour un acte qui violait la constitution, personne ne demandait un maître; la France voulait le gouvernement de Bonaparte, mais elle ne désirait pas l'empire; sa création attrista beaucoup d'hommes sages et prévoyans. La cérémonie du sacre ne fut point populaire, et n'excita dans Paris qu'une vainc curiosité.
Déjà le nouvel empereur prenait le langage
d'un homme qui veut mettre à découvert ses intentions et sa puissance. Deux jours après son couronnement il disait, en recevant le serment de fidélité des troupes rassemblées dans le Champ-de- Mars, pour la distribution des aigles : « Soldats, voici «vos drapeaux. Ces aigles vous serviront toujours de » point de ralliement; elles seront partout où votre «empereur les jugera nécessaires pour la défense de » son trône et de son peuple.» On remarqua beaucoup que, roi de la veille, il osatt déjà dire mon peuple. Quelques jours après, à l'ouverture du Corps-Législalil", il adressait aux représentans de la France des paroles rassurantes sur ses projets au-dehors : « Je ne «veux point accroître le territoire de l'empire, mais » en maintenir l'intégrité.» Les faits ne répondront pas aux paroles.
Des événemens non moins importans, par leur influence sur le sort de l'Europe, vont signaler l'année i8o5. Dans le mois de mai, Napoléon est appelé à Milan par les vœux de taLombardie qui lui décerne la seconde couronne de Charlemagae (i). Celte couronne avaitété apportée de Monza;l\apoléon,laprend sur l'autel où elle était placée, la pose sur sa tête, en prononçant ces mots : «Dieu me la donne, gare à qui la «touche!» La république de Gênes demande à être incorporée à l'empire français et forme trois nouveaux départemcns. Knfin, une sourde formenlalion agile les cabinets de l'I'Jirope : bientôt iNapoléon aura à combattre une troisième coalition, et l'armée
( i) L;i i (lUiniiiu- (Ir ItT.
d'Angleterre prendra le nom d'armée d'Allemagne.
Napoléon ne regardait point la guerre comme défavorable aux intérêts de son pouvoir; cependant il avait cru politique de faire des ouvertures pacifiques à la cour de Londres, et le i4 janvier, il avait écrit pour la seconde fois, au roi d'Angleterre : « Je n'at- » tache pas de déshonneur à faire les premiers pas.'. . , » j'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne re- » doute aucune des chances de la guerre — La paix » est le vœu de mon cœur, mais jamais la guerre n'a
«été contraire à ma gloire Je conjure Votre Ma-
» jesté de ne pas se refuser au bonheur de donner la
«paix au monde Une coalition ne fera jamais
«qu'accroître la prépondérance et la grandeur con-
«tinentalede la France «Cette lettre demeura sans
résultat : l'Angleterre sentait trop bien que la paix ne ferait qu'affermir le trône impérial ; elle avait tout préparé pour rompre la bonne intelligence des puissances continentales, et son machiavélisme parvint à pousser de nouveau la France sur les champs de bataille où elle avait tant de fois vaincu.
La Russie s'était engagée, par un traité secret avec le cabinet de Londres, à faire avancer cent quatrevingt mille hommes pour enlever aux Français les avantages de leurs conquêtes. La Suède était entrée dans cette alliance, et l'Autriche, après quelque hésitation, crut y trouver une garantie contre les empiétemens de la France. Au commencement de septembre, l'archiduc Ferdinand se met à la tête de quatre-vingt mille soldats, et sans déclaration de guerre, envahit la Bavière; trente mille hommes.
sous les ordres de l'archiduc Jean, prennent position dans les montagnes du Tyrol, et cent mille combaltans marchent sur l'Adige avec l'arclikluc Charles. La Prusse garde seule encore la neutralité; c'est le repos de l'incertitude ; que l'année française éprouve le moindre revers, et bientôt la coalition sera complète.
ISapoléon apprend les formidables préparatifs de ses ennemis et déjà ses mesures sont prises. Un décret rétablit les gardes nationales qui volent à la défense des côtes , tandis que l'armée du camp de Boulogne se précipite vers les bords du Rhin : tous les moyens de transport sont mis en réquisition pour accélérer sa marche ; bientôt elle fait sa jonction avec les troupes que Bernadotte amène de 1;> Hollande et de la Bavière.
La coalition, qui avait cru nous surprendre, se voit menacée de toutes parts. L'empereur arrive à la grande-armée, à laquelle il adresse ime proclamalion où l'on trouve encore le grand peuple, mais plus la liberté. Ce n'est plus le Bonaparte d'Italie et le général de la République, qui commande et qui parle, c'est un nouveau Charlemagne. Le i" octobre, il est déjà sur les bords du Danube, et tourne les positions de l'ennemi : les attaques partielles de Wertingen, de Guntzburg, Memmingen, ne susjH'ndent point sa course impétueuse; le 12, il enlre dans la capitale de la Bavière, et délivre les l*]lals de son lidèlc allié. ])e là, il se porte sur le pont d Llchingen où (|uinze mille Autrichiens sont retranchés;
il force le passage, et, par d'habiles manœuvres, il contraint le général Mack à s'enfermer dans Ulm,. avec trente mille hommes; le 20, cette ville est en notre pouvoir, et les troupes qui la défendaient, défilent sous les yeux du vainqueur. Un colonel autrichien s'étonne de voir l'empereur trempé par la pluie : « Si votre maître, lui dit JNapoléon , a voulu » me faire souvenir que j'étais un soldat, il convien- » dra, j'espère, que le trône et la pourpre impériale » ne m'ont pas fait oublier mon premier métier. »
Le prince Ferdinand se voit enlever, à Nuremberg, seize mille hommes, cin(/aante canons et quinze cents caissons. Lowers, Amstetten, Marienzell, Prassling, Lintz et Inspruck, donnent leurs noms à de nouvelles victoires. Mais Napoléon ne permet pas que son armée se repose sur tant de succès ; il croit n'avoir rien fait, tant qu'il lui reste quelque chose à faire : « Nous ne nous arrêterons plus, avait-il dit en «ouvrant la campagne, que nous n'ayons assuré » l'indépendance du corps germanique, secouru nos «alliés, et confondu l'orgueil de nos injustes agres- »seurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie; «notre générosité ne trompera plus notre politi- » que. I) Toutes les grandes opérations marchent de front; pendant que Masséna, à la tête de quarantecinq mille hommes, franchit l'Adige , la Brenta, la Piave, le Tagliamcnto, l'Izonzo, et achève de mettre les Autrichiens en déroute à Castel- Franco, Napoléon, de son côté, après avoir passé l'Inn, se précipite sur les Russes qui accouraient au secours de
l'Autriche, les renverse sur plusieurs points, et le 1 3 novembre, il fait son entrée solennelle à Vienne.
L'empereur d'Autriche venait de quitter cette ville ; son intention avait été de placer en Italie le principal théâtre de la guerre ; la marche rapide des armées françaises avait singulièrement dérangé ses projets, et il se vit forcé de quitter sa capitale, lorsqu'il croyait les hostilités à peine commencées.
Napoléon ne s'arrêta qu'un moment à Vienne. Le 19, il chassait les Russes de Brunn, et établissait son quartier-général à Wischau. ]\Iais tant de succès ne rendaient pas sa position moins critique : il se trouvait au centre de la IMoravie, à deux cents lieues de la capitale, opérant sur un espace de quatre-vingtdix lieues contre des forces numériques supérieures aux siennes, à gauche ayant à contenir la Bohème , à droite la Hongrie. Les victoires de Masséna et de Gouvion-Sain,t-(]yr, éclaircirent l'horizon : l'armée d'Italie, se frayant un glorieux chemin, fit sa jonction avec l'armée d'Allemagne , et par de savantes manœuvres toutes deux partagèrent, le p.g, à Klagenfurt, les mêmes lauriers.
Le soleil du 2 décembre i8o5 éclaire un des plus beaux jours de la France ; les Russes et les Autrichiens, au nombre de cent mille hommes commandés par le prince Charles et par Kutusow,se sont concentrés au village d'Austerlilz, et semblant allcndrc de nouveaux renforts, ils cherchent à reculer le combat; Napoléon, par une feinte adroite, sait les forcera un engagement. Il fait battre en retraite peu-
dant Irois heures, comme effrayé de s'être avancé avec tant d'imprudence, et vient occuper une position qu'il avait remarquée quelques jours auparavant. Les généraux ennemis veulent profiter de ce mouvement; ils dirigent leurs principales masses vers le centre de notre armée qu'ils croient accabler, et se flattent de séparer nos deux ailes. Vaines tentatives ! Napoléon a tout prévu ; ses principales forces sont au centre : c'est là que la garde impériale russe, que l'on proclamait invincible, se mesure pour la première fois avec la garde impériale française : le choc est terrible, la lutte sanglante; mais l'avantage ne demeure incertain qu'un seul instant; bientôt les masses russes sont enfoncées, et notre cavalerie les pousse devant elle. Les maréchaux Lannes et Murât obtenaient les mêmes succès à l'aile droite ; à l'aile gauche, le maréchal Soult les surpassait peutêtre, et décidait la victoire.
Rapidement chassées des positions de Pratzen, de Sokolnitz et de Telnitz, les troupes coalisées précipitent leur fuite; leur déroute est telle, que six mille hommes se noient en traversant l'étanu; de Sokolnitz. Acculées contre le lac d'Augezd, les colonûes ennemies, n'avant plus d'autre espoir de salut, s'aventurent sur la glace. Un parc d'artillerie, cinquante pièces, escortées de quatre bataillons, couvrent le lac ; la glace ne peut soutenir ce poids énorme ; elle rompt, et vingt mille hommes sont engloutis avec les canons et les bagages ; une autre colonne presque entière trouve son tombeau dans les
eaux du lac Monilz. Enfin toute l'année ennemie est dans la déroute la plus complète; à peine quelques débris parviennent à se rallier dan% la position de Hodiegitz, et encore ne durent-ils leur «alut qu'à Ja nuit.
La présence de Napoléon, d'Alexandre et de François II sur le théâtre du combat, fit donner à cette mémorable affaire le nom de Bataille des Trois Empereurs ; mais c'est sous celui de bataille d'Austerlitz qu'elle est à jamais inscrite dans les fastes de la gloire. Elle se livra précisément le jour du premier anniversaire du couronnement de >iapoléon: la veille, Jes soldats avaient célébré ce jour par l'illumination soudaine de toute la ligne et par des acclamations d'enthousiasme; le lendemain, ils lui offrirent, des mains de la victoire, plus de deux cents pièces de canon et quarante drapeaux enlevés à l'ennemi, présent digne de INapoléon.
Quarante mille hommes iués, trente mille prisonniers, telle fut la perte que les Russes et les Autrichiens eurent à déplorer : les Français comptèrent de leur côté deux mille morts et cinq mille blessés. IVotre réserve, forte de vingt mille hommes, demeura dans l'inaction ; l'habileté des manœuvres rendit sS coopération inutile.
Il est impossible d'exprimer la bravoure et l'intrépidité que les troupes françaises déployèrent dans celte iunnortelle bataille : Napoléon , en parcourant leurs rangs victorieux, s'écrie avec l'accent de la reconnaissance : « Il faudrait une puissance
xencor<3 plus grande que la mienne pour récoiu- » penser dignement tous ces braves! » Des secours |)our les veuves et les enfans des blessés et des morts furent décrétés; il annonça qu'une fête solennelle serait consacrée à célébrer cette glorieuse journée ; tous les corps de l'armée devaient y. être représen- ■lés. « Vous avez vu votre empereur partager vos pé- « rils et vos fatigues, je veux aussi que vous veniez le 5' voir entouré de la grandeur et de la splendeur qui *> appartiennent au Souverain du premier peuple de » l'univers. »
Parmi les immenses résultats de cette victoire, il faut compter l'aÛermissement de la Prusse dans sa neutralité : cette puissance s'était engagée par un traité secret à entrer dans la coalition au premier moment favorable; mais, après la bataille d'Austerlitz, l'envoyé de Berlin changea son langage douteux en félicitations empressées : « Voilà, dit Napoléon, » un compliment dont la fortune a changé l'adresse. »
Les jours suivans , tous les corps manœuvrèrent autour de l'armée austro-russe. Bientôt elle se trouva enveloppée de toutes parts. Les deux empereurs même couraient le danger d'être faits prisonniers. Le 24 décembre , l'empereur d'Autriche arrive au camp de Napoléon, et vient saluer le vainqueur à son bivouac. « Je n'habite pas d'autre palais depuis » deux mois, dit Napoléon. » — « Vous savez si bien «tirer parti de cette habitation , répond l'empereur "François, qu'elle doit vous plaire. » Un généreux armistice est accordé. Les Russes obtiennent la fa-
veurde se retirer hors des États autrichiens par journées d'étape, et en passant par les monts Krapacks. Les conseillers d'Alexandre craignirent un rapprochement entre Napoléon et lui, et parvinrent à l'éioigner du théâtre des négociations; Alexandre s'éloigna en secret et avec précipitation; une fois dans les limites de son vaste empire, il ne se crut pas obligé de donner son assentiment aux diverses clauses du traité de paix qui fut signé à Presbourg le 26 décembre. Par ce traité , Napoléon faisait reconnaître son titre de roi d'Italie, et joignait à sa nouvelle couronne les États de Venise, la Dalmatie et l'Albanie; la qualité de roi qu'il avait donnée aux princes de Bavière et de Wurtemberg était aussi confirmée ; et deux de ses plus fidèles compagnons d'armes recevaient en apanage la principauté de Neuchâtel et le grand duché de Berg que cédait la Prusse en échange de l'électorat de Hanovre. Ainsi la politique de Napoléon établissait autour de la France une barrière amie capable d'arrêter les invasions toujours imminentes de la Russie.
D'ailleurs, il méditait depuis long -temps l'idée immense de fermer aux Anglais tous les ports du Continent européen : de nouveaux désastres maritinjes ne lui laissaient plus d'autres armes contre l'éternelle rivale de la France ; car tandis que nos troupes de terre triomphaient en deux mois des puissances coalisées, notre marine succombait glorieusement au combat de Traialgar. et avec elle s'évanouissait l'audacieux projet d'une dcsconle en An-
gleterre. Jamais prince ne conduisit à la fois d'aussi vastes desseins que Napoléon à cette^époque. Tandis qu'il marchait de victoire en victoire pour repousser l'injuste agression de l'Autriche, il avaitàses ordres les flottes de France, de Hollande, et d'Espagne. Si les ordres de génie donnés à l'amiral Villeneuve, qui perdit aux Antilles dix-sept jours irréparables, eussent été exécutés, trois escadres réunies à notre flottille surprenaient les Anglais dans le canal où ils n'eurent pendant quelque temps que vingt vaisseaux, portaient notre armée sur les cotes de l'Angleterre alors sans défense ; et cette autre Carthage, attaquée dans ses propres foyers, nous livrait peut-être l'empire du monde. Le funeste séjour qui retint notre armée navale aux Antilles, fut suivi d'une autre faute ; l'amiral français entra dans Cadix au lieu de se porter sur Brest avec l'escadre espagnole, comme il en avait reçu l'ordre. La bataille de Trafalgar eut lieu et détruisit à la fois les plus hautes espérances qu'un homme ait jamais pu concevoir. Lorsqu'à Vienne, au milieu de ses triomphes, Napoléon apprit le désastre de Trafalgar, il éprouva des transports de fureur; mais bientôt sa raison lui révéla que ne pouvant plus rien attendre de la force des armes dans la lutte avec l'Angleterre, il n'avait d'aulre ressource que d'exécuter le vaste projet du blocus continental qu'il avait conçu, et de créer des rois, de réunir de grands intérêts , et une ligne de puissances pour le soutenir.