CHAPITRE VI
UCPriS LA PAIX I>E PRESBOURG, .ItSyr A LA COKCH'SION DU TIlAITi: DE TILSITT.
La paix do Presbourg, quoique non ralilice par la llussic , laissa du moins à INapoléon le loisir de jouir quelques mois de sa gloire et de l'admiralion des Français , on peut dire même de leur amour. En ce moment la hauteur du génie, la rapidité des succès qui tenaient du miracle, l'éclat de la victoire, le retour de la paix si promptement rendue, enthousiasmèrent la nation, et obtinrent de la popularité à l'empereur. Si ses victoires avaient ébloui les regards de la multitude, INapoléon parut plus grand encore aux yeux des sages par l'emploi qu'il sut faire de son repos. La promulgation du Code de procédure civile, et la fondation de l'Université; de sages dispositions pour le rétablissement ou l'ouverture des canaux et des grandes routes, la suppression des maisons de jeu dans tout l'empire, signalèrent les commencemens de l'année 1806. L'industrie était encouragée, le commerce inléricur soutenu, et les sciences dérobaient chaque jom- (!<• nouveaux se- «Tcls à la iialure.
(!('p('ii(l;iMl l;i Kussic. après bien des tergiversa-
lions, avait pris une attitude hostile : elle fut accusée d'avoir fourni des ressources au l'oi de INaples qui venait de faire une levée de boucliers contre nous; c'était pour la quatrième fois que ce roi violait ses traités avec la France. A cette nouvelle. Napoléon déclare que Ferdinand a cessé de régner : il donne à Joseph, son frère, le trône des Deux-Siciles et une armée de cinquante mille hommes pour le conquérir. Le nouveau roi, ayant pour lieutenans Masséna et Gouvion-Saint-Cyr, renverse en peu de jours les obstacles qui s'opposent à son avènement, et le lo février il a déjà pris possession de la capitale. En vain quelques bandes soudoyées par les Anglais se retranchent dans les gorges de la Calabrc : Joseph, appuyé sur Napoléon, afiferuiitson autorité, et tout espoir abandonne le prince que soutient la Russie.
A peu près à la même époque la couronne de Hollande est donnée à Louis, autre frère de Napoléon. La paix avec la Russie, conclue et signée le 26 juillet, des négociations entamées avec l'Angleterre, et presque conduites à leur maturité, l'établissement de la confédération du Rhin, portaient ombrage à la Prusse : alarmée de l'espèce de chaîne qui la pressait de tous côtés, cette puissance traita secrètement avec l'Angleterre, la Russie et la Suède. On vit une belle reine parcourir à cheval les rues de Berlin, appelant aux armes la jeunesse, et remplissant tous les cœurs d'une exaltation chevaleresque ; la Prusse entière se leva. Les excès suivent souvent l'enthousiasme : l'ambassadeur
français devint l'objet des plus grossières provocations; la guerre était inévitable. Napoléon, occupé dans la capitale à fonder des monumens , apprend que la Hollande est menacée, la Saxe envahie, le territoire de la confédération germanique violé ; il s'élance vers cette carrière des batailles que rouvrait l'imprudence de ses ennemis : il arrive le 6 ocloljre à Wurtzbourg, et adresse à l'armée, qui avait déjà l'ail deux marches pour rentrer en France, une proclamation bien remarquable parce qu'elle rappelait aux soldats le triomphe de la liberté en i 792. On y lisait : « Les insensés! qu'ils sachent donc qu'il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale , que de flétrir l'honneur des enfans du grand peuple et de ses alliés. Leurs projets furent confondus alors; ils trouvèrent dans les plaines de la Champagne la défaite, la mort et la honte Marchons donc, puisque
la modération n'a pu les faire sortir d'une étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle éprouva, il y a quatorze ans. » Bientôt le passage de la Saale est forcé ; les affaires de Hoff, Schleitz et Saafeld, ne sont que le prélude d'une affaire générale qui doit à jamais illustrer le nom d'Iéna, et que l'empereur avait voulu éviter. En effet, il écrivit au roi de Prusse une lettre dans laquelle il donnait à ce prince un avis salutaire et prophétique; il lui offrait même la paix : cette démarche resta sans succès, il fallut combattre.
I/action eut lieu le \\ octobre; la grande armée fit des prodiges de valeur. Les dispositions prises par
JNapoléoii séparèrent les ennemis; la bataille fut, pour ainsi dire, double; tandis que culbutés à léna, les Prussiens fuyaient en désordre sur Weimar, ils cédaient à Auerstaëdt au choc de la furie française ; Davoust, avec vingt-cinq mille hommes, soutenait en victorieux les efforts du principal corps de l'armée prussienne, composé de cinquante mille hommes, et commandés par les généraux de Frédéric II. Vingt-cinq mille ennemis restèrent sur les deux champs de bataille. Soixante drapeaux , trois cents pièces de canon, d'immenses magasins, trente mille prisonniers, tombèrent entre nos mains. Les Prussiens regrettèrent davantage peut-être l'ancien compagnon d'armes du grand Frédéric, ce vieux Brunswick qui eut la douleur de survivre quelques jours à la honte de sa défaite, et de se voir réduit à mettre ses États sous la protection du vainqueur. Dans tout l'entretien avec le maréchal du palais du duc de Brunswick, Napoléon semble ressentir, comme la France elle-même l'avait senti , l'outrage que nous avait fait le trop célèbre manifeste de ce prince. « Si je faisais démolir Brunswick, disait l'empereur, et si je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi du talion ne me permettrait -elle pas de faire à Brunswick ce qu'il a voulu faire à ma capitale? Annoncer le projet de démolir les villes, cela peut être insensé ; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de braves, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes, à la seule sommation de l'armée prussienne, voilà ce que la postérité aura
peine à croire — « Le duc fut cependant traité avec les égards dus à son malheur. Six mille soldats et plus de 3oo officiers saxons, faits prisonniers à léna, furent renvoyés dans leur pays, sous la promesse de ne jamais servir contre la France.
Après cette glorieuse journée, nos soldats n'ont qu'à se présenter devant les villes; elles ouvrent leurs portes à la première sommation ; les garnisons se rendent sans résistance, tout fuit ou capitule; la Prusse entière a été vaincue à léna. De revers en revers, Frédéric-Guillaume et son aventureuse épouse se retirent précipitamment ; le prince Eugène de Wurtemberg amène à leur secours un corps d'armée; ce corps, battu parBernadotte, nous abandonne le port et la ville de Halle. Quatorze mille hommes capitulent à Erfurt. Kalkreulh, après avoir en vain essayé de fléchir Napoléon en faveur du roi de Prusse , est battu à Greussen ; Soult est devant Magdebourg ; et le roi fugitif ne songe plus qu'à mettre l'Elbe et l'Oder entre lui et les vainqueurs.
Cependant Berlin était resté à découvert : Napoléoi^ y fit son entrée le 27 octobre. Deux jours auparavant, en traversant Postdam, il visita le tombeau du grand Frédéric. L'épée, le cordon des ordres, la ceinture de ce prince, les drapeaux de sa garde durant la guerre de sept ans , furent envoyés à Paris :
• Voilà, s'écria l'empereur, des trophées que je pré-
• fère à vingt millions; j'en ferai présent à mes vieux
• soldats de la campagne de Hanovre. Les invalides » les garderont comme un témoignage des victoires
«de la grande armée, et de la vengeance qu'elle a » tirée des désastres de Rosback. »
Le séjour de JNapoiéori dans la capitale de la Prusse iut marqué par un de ces actes de générosité devant lesquels pâlit l'éclat des plus beaux faits d'armes. Le prince d'Hatzfeld s'était présenté à l'audience de Napoléon comme chargé seulement du gouvernement civil de Berlin, mais au moment même il venait avec tout le corps de la ville faire une action de soumission et implorer appui. Une lettre interceptée donna la preuve que ce prince informait Guillaume des mouvemens de l'armée française. La trahison était patente; la mort devait en être le prix. Mais la princesse vole au palais, se précipite aux genoux de l'empereur, et proteste de l'innocence de son époux : « Vous connaissez son écriture, madame, »> lui dit Napoléon, je vous fais juge; » et il lui présente la lettre accusatrice. Madame de Hatzfeld, enceinte de huit mois, pousse un cri à cette vue, et s'évanouit. L'empereur s'empresse de la secourir, et lorsqu'elle a repris ses sens : « Eh bien, madame, lui » dit-il, vous tenez la lettre; c'est la seule preuve du «crime, jetez-la au feu. » Napoléon n'affectait point la clémence, il se montrait même sous des formes sévères, mais sa vie est pleine d'actions qui montrent en lui un cœur d'homme. Au reste il est constant . que la guerre et la victoire le rendaient meilleur, plus généreux et plus enclin à pardonner.
L'année ne ralentissait p<is sa marche victorieuse. Les Prussiens, encore épouvantés de la défaite
io4
d'Iéna, fuient sans aucun plan, se laissent couper par la cavalerie française, et se rendent par divisions. Seize mille hommes, presque tous gardes ou grenadiers, commandés par le prince de Hohenlohe, mettent bas les armes à Prentzlow; le lendemain cinq mille autres imitent leur exemple. Le général Lasalle, à la tête de douze cents chevaux, fait capituler la forte ville de Stettin, défendue par des forces quintuples des nôtres. Le i'' novembre, quatre mille Prussiens à Andlaw, autant à Kustrin, tombent en notre pouvoir avec cent pièces de canon. Bliicher, qui n'était paivenu à se sauver d'Auerstaedt qu'en faussant sa parole d'honneur, est atteint à Lubeck par les maréchaux Murât, Soult et Bernadotte. L'action dure le 6 et le 7 novembre : on se bat dans la ville et hors de la ville. La valeur française triomphe; Bliicher est obligé de se rendre avec onze généraux et cinq cent dix-huit ofllciers, plus de vingt mille hommes, quatre mille chevaux et un matériel immense. Cette nouvelle perte, et la prise de Magdebourg, portent le dernier coup aux espérances de la Prusse. Enfin Mortier occupe la Hesse, le Hanovre, Bremen, et lérme la Baltique aux Anglais. Maître de la Prusse entière , Napoléon couronne ses triomphes, en portant un coup terrible au commerce de cette puissance par la saisie de ses marchandises, et surtout par le décret sur le blocus continental qui aiiraiL pu d'avenir la ruine de la Grande Bretagne.
Dans un étal aussi désespéré, il ne restait plus à la
lOJ
Prusse qu'à attendre désormais les effets des promesses de la Russie. On ne prévoyait pas la bataille d xiusterlitz,etladestruction de lamonarchie de Frédéric II, abandonnée à elle-même, par un allié si intime et si puissant, lorsque, le 4 novembre i8o5, l'empereur Alexandre, réuni au roi et à la reine de Prusse, prêtait, sur le tombeau du vainqueur des généraux de Marie-Thérèse, ce serment de vengeance et d'union qui a fait tant de bruit en Allemagne!
Les troupes d'Alexandre, occupées à guerroyer contre la Turquie, se mirent enfin en mouvement; et quand Napoléon n'eût pas été averti de leur marche par ses ministres, ill'auraitdefinée facilement à laconduite de la cour de Prusse. En apprenant l'apparition de ses alliés à Prague, Frédéric Guillaume, qui avait demandé humblement un armistice que nous avions eu encore la faiblesse d'accorder, rompit tout-àcoup les négociations. Ses espérances se ranimèrent, et quoique déjà la Silésie fût tombée en notre pouvoir, il semblait regarder la Pologne comme l'écueil de nos armes; mais sur un seul combat d'avant-garde, le général russe Beningsen, craignant un engagement sérieux, commença la campagne par évacuer Varsovie qu'il avait occupée avant l'approche de l'armée française. Cette retraite n'était pas d'un heureux présage.
En entrant sur le territoire de la Pologne, nous avions trouvé un puissant auxiliaire. L'amour de la patrie et le sentiment national, dit l'un de nos bullelins, est non seulement conservé dans le cœur du
io6
peuple, mais il a été retrempé par le malheur : sa première passion, son premier désir, est de redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir demander à grands cris le rétablissement de Ja nation, et offrir leurs enfans, leur fortune et leur influence. « Mais, malgré le bon accueil qu'on » leur faisait, les sables et les boues du pays produisi- » rent une fâcheuse impression sur nos soldats; ceux- » ci n'en firent pas moins des prodiges aux combats » de Czarnowo, de Nascilsk , aux passages de l'Wrka net de la Sonna, à Golymin et à Pulstuck. » iNous étions partout vainqueurs, mais il fallait acheter cher chacun de nos #ioraphes, et nous sentions bien la diflerence des Russes avec les Prussiens. L'acharnement des combats donnait une couleur terrible à celte nouvelle lutte, tandis que la boue, le dégel et la pluie désespéraient nos soldats, en nous empochant de recueillir les fruits de leur valeur et de leur constance. Néanmoins nous menions de front et la reddition successive de toutes les places fortes de la Silésie, et la guerre avec l'armée de Beningsen. Après nos étonnans succès contre celte armée, contrainte à évacuer toute la Pologne prussienne, nous avions pris nos quartiers d'hiver; il fallut les lever le 5 février. L'ennemi avait reçu des renforts et marchait pour porter le ihéàtie de la guerre sur la basse Vistule. Les combats de BerglVied, de Waterdolf, de Dcppen et de llofl', al testèrent encore notre supériorité; ils furent suivis de la Icnible bataille de Preussich-Lvlan où les Russes, uiiilirn'' de^
prodiges de valeur, firent une perte immense, comme on en peut juger par le fait suivant. ]\apoléon, constamment exposé, puisqu'une grêle de boulets ne cessait de tomber auprès de lui, montra aux canonniers, pour point de mire, une colonne de 4,000 ennemis; en peu de temps elle disparut tout entière. Nous eûmes aussi beaucoup à souffrir, parce que l'armée russe, réunie sur un vaste plateau, pouvait à la fois nous attendre de pied ferme dans sa belle position, à demi- portée de canon et vomir la mort sur nous avec cent cinquante bouches à feu. Toute la France sentit combien l'affaire avait été chaude et dangereuse : le premier récit avait serré les cœurs; mais le bulletin du 2 mars, qui semblait étaler à plaisir les horreurs du champ de bataille, inspira une profonde horreur et nuisit beaucoup à Napoléon. On peut dater de cette époque l'impaîienee et presque l'indignation que la guerre Qnit par exciter dans la nation. Alexandre fit chanter un Te Deum de victoire après la bataille d'Eylau : mais 7,000 russes restés sur le champ de bataille, 45 pièces de canon, 18 drapeaux, sont des trophées réels; d'un autre côté, la marche du maréchal Lefèvre sur Dantzick, et par suite la prise de cette forteresse que nous verrons bientôt tomber, et dont nos prétendus vainqueurs ne purent empêcher ni l'investissement ni la chute, malgré l'intérêt imminent qu'ils avaient à la sauver, attestent que l'ennemi se mentait à lui-même, ou voulait imposer aux autres en célébrant ses prétendus succès à Eylau. Les militai-
io6
rcs ont beaucoup remarqué dans le temps l'altitude de Napoléon et de notre armée dans ses positions en présence de l'ennemi et au milieu des rigueurs d'une aflVeuse saison à laquelle nous n'étions pas accoutumés.
Après avoir fait échouer les projets de l'armée russe, notre armée avait repris ses cantonnemens : c'était au plus fort de l'hiver que nous avions soutenu des luttes si rudes avec les Russes; de nouveaux combats furent livrés avant la fin de cette saison; les ennemis , chassés de Gluckstadt, de ]\Iohlsack,de \\ittenberg, battus sur toute la rive de la Saale, contraints d'évacuer la rive droite de la Passarge, devinrent plus circonspects, et n'osèrent de long- temps engager que des affaires d'avant-poste.
Pendant que nos armées s'illustraient en Silésie et en Pologne, le maréchal Mortier marchait de succès en succès dans la Poméranie suédoise, avec un corps de troupes dont les mouvemens se liaient à ceux de la grande armée. Napoléon ne faisait qu'à regret la guerre aux Suédois; ses instructions portaient de les traiter en alliés naturels un moment égarés : « S'ils ') nous faisaient du mal, disait-il, ils en pleureraient » un jour; et nous, nous voudrions réparer le mal que «nous leur aurions fait; l'intérêt de l'état l'emporte » tôt ou tard sur les petites passions. »
Le blocus de Stralsund fut une des opérations les plus importantes du maréchal Mortier. Les ennemis firent plusieurs sorties qui tournèrent à leur détri- Mient : un des faubourgs de la ville devint la proi<'
des flammes; c'est à ce sujet que l'empereur écrivit à Morlior : « Je regrette déjà ce qui s'est fait; je suis «fâché que le beau faubourg de Stralsund ait été "brûlé. Est-ce à nous de faire du mal à la Suède? Ce » n'est qu'un rêve : c'est à nous à la défendre, et non )« à lui faire du mal. Faites-lui-en le moins que vous » pourrez. Proposez au gouverneur une suspension » d'armes, afin d'alléger et de rendre moins funeste » une guerre que je regarde comme criminelle, parce «qu'elle est impolitique. » Les vœux de l'empereur ne tardèrent pas à être exaucés. Le 18 avril fut conclu, entre le maréchal Mortier et le général Essen, un armistice que suivit bientôt une réconciliation complète, et qui permit à Mortier de se porter vers les murs de Dantzick où Lefèvre, par des exploits chaque jour renouvelés, mettait le sceau à sa gloire. Le siège avait été mené avec vigueur, et le feldmaréchal Kalkreuth était presque réduit à l'extrémité. Vingt et un mille hommes de garnison, l'inondation qui protégeait les remparts, l'intempérie du climat, les sorties meurtrières des assiégés, l'étendue des fortifications, l'irrégularité d'un terrain entrecoupé de marais, de rivières et de canaux, de lacs et de collines, rien n'avait étonné Lefèvre et ses soldats : ils avaient surmonté des obstacles qui paraissaient invincibles; tout était prêt pour l'assaut, lorsque le général kanienski débarqua au camp retranché de INewsahzweser, avec 20,000 hommes détachés de la grande armée russe. C'était un renfort que le général en chef Beningsen envoyait secrète-
ment à Ralkreulli, et, pour masquer son expédition, il tenta plusieurs attaques simulées contre Napoléon. Mais celui-ci devina son dessein; et, au moment où Ramenski débarquait ses troupes, le maréchal Lannes, à la tête des grenadiers d'Oudinot, faisait sa Jonction avec le corps du maréchal Lefèvre.
Trois jours après, le i5 mai, une action sérieuse s'eno-agea entre ces deux armées. Des deux côtés. on fit des prodiges de valeur. Mais les Russes et les Prussiens furent mis en déroute , et cette journée leur coûta 4ooo hommes.
Les assiégés tentèrent de nouveaux efforts : repoussés de tous côtés, ils furent enfin obligés de céder pour éviter l'assaut ; la capitulation eut lieu le 20 mai. L'empereur en ratifia les conditions le sS , et conféra à Lefèvre le titre de duc de Dantzick. Le maréchal fit son entrée dans la ville à la tête du deuxième corps.
La prise de Dantzick nous rendait maîtres de l'embouchure de la Vistule, et couvrait parfaitement la gauche de notre armée. Les coalisés perdirent leur principal boulevard; cet événement, au lieu de les ramènera des sentimens pacifiques, sembla pro- <luire un effet contraire; ils rompirent brusquement des négociations entamées depuis plusieurs mois. Peul-êlre cette confiance leur venait-elle des puissans renforts qu'ils avaient reçus et de la promesse que l'Anglelerr»; renouvelait de prendre une part plus active à la guerre; mais Napoléon faisait face à tout : il avait pris les précautions nécessaires pour préve-
1 1 1 nir une descente, et les Anglais n'osèrent pas paraître ; d'un autre côté, il recevait les contingens de la Hollande, de l'Italie, du Wurtemberg, de la Bavière, des princes de la confédération ; la France lui envoyait aussi de nouvelles recrues qu'une seule bataille allait transformer en héros. Durant les loisirs des négociations, l'empereur, du fond de ses camps, présidait le conseil-d'état : il complétait les codes de nos lois en promulguant les deux derniers qui embrassent la législation et la procédure criminelles; c'est de son repos que sortit en même temps ce fameux décret qui organisait le blocus continental, dessein gigantesque, à la poursuite duquel Napoléon fatigua sa fortune, et qui eût à jamais affranchi le continent de l'influence de l'Angleterre, si l'exécution complète du système eût duré quelque temps de plus.
Pendant son séjour à Varsovie , au commencement de mai, l'empereur reçut une ambassade du souverain de la Perse. Comme la puissance de l'Angleterre a son point d'appui dans l'Inde, Napoléon cherchait à se ménager en Asie d'utiles relations. Il fut convenu que désormais il y aurait une légation nombreuse de Persans à Paris, et de Français dans la capitale de la Perse.
("est du milieu de ces soins politiques, après avoir tenté toutes les voies de réconciliation , et proposé une paix dont la base devait être cgalité et récipro- (itc entre les deux masses belligérantes, que l'empcr(Huv, atlaqiu- dans ses eantonnemens . donna le
signal des combats. Le même jour, 5 juin, les Russes et les Prussiens furent repoussés à Spandaw et à Lomitten. Des deux côtés on rivalisa de valeur et d'intrépidité. Le 6 , l'ennemi veut enlever d'assaut les murs de Deppen : il perd 2000 hommes et échoue dans sa tentative. Le 9, l'empereur entre dans Gluckstadt, que les Français viennent d'emporter de vive force. Le lendemain, le mouvement continue sur Heilsberg : partout le terrain demeure aux Français, et bientôt ils se trouvent devant cette ville, après avoir, par un changement subit de front, intercepté complètement le chemin d'Eylau. L'ennemi avait choisi lui-même celte position, et l'on s'attendait à une action générale; mais à dix heures du soir, on le vit passer sur la rive droite de l'Aile, abandonnant tout le pays de la gauche , et laissant à notre disposition ses blessés , ses magasins et ses retranchemens, fruit de quatre mois de travail et de sollicitudes. Le 12, à la pointe du jour, l'armée française entra à Heilsberg; la cavalerie légère continua de poursuivre les ennemis dans la direction de Barteinstein, pendant que d'autres corps agissaient pour le déborder, en arrivant avant lui sur ses magasins. Un plein succès couronna cette manœuvre.
Toutes ces affaires, où l'armée française acquit de nouveaux titres de gloire, ont pCdi et se sont éclij)sécs devant celle qui va s'engager à Friedhind, et qui doit décider du sort de la campagne. Le i4, l'ennemi débouche sur le pont de Friediand; le premier coup de canon se fait entendre : « C'cs\ un jour
»de bonheur, s'écrie Napoléon; c'est l'anniversaire » de la bataille de Marengo ! » L'action ne devint générale qu'à cinq heures du soir; à ce moment, nos diCférens corps d'armée étaient en place. Jamais armées ne montrèrent plus d'héroïsme et d'acharnement ; à onze heures du soir on se battait encore ; les Russes ne cédèrent la victoire qu'après des efforts inouis pour nous l'arracher ; mais, comme à Austerlitz, les flots engloutirent par deux fois des milliers de Russes qui ne trouvèrent pas d'autre asile contre la furie de nos attaques. Les maréchaux Soult, Mortier, Lannes, Murât et Ney, firent des prodiges. La garde russe fut écrasée; Napoléon avait constamment dirigé cette vaste ligne de bataille : on le voyait dans les lieux les plus exposés au feu de l'ennemi, donner froidement ses ordres au milieu des balles et des boulets qui pleuvaient de tous côtés. Suivant son usage il coucha sur le champ de bataille, et le lendemain il était sur la route de Wehlau. Le 19, il entra dans Tilsitt où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient séjourné pendant trois semaines. Toutes les colonnes de la grande-armée touchaient aux frontières de la Russie.
L'affaire de Friedland fut comme un coup de foudre qui paralysa l'ardeur des coalisés : Rœnigsberg, leur principal entrepôt de guerre, tomba au pouvoir des Français avec d'immenses approvisionnemens de toute espèce , des munitions considérables, et des fusils pour toute une armée. Plusieurs autres villes
et forteresses ouvrirent leurs portes : partout le découragement remplaçait la résistance.
Le ao juin 1807, fut signé à Tilsitt un armistice au nom de l'empereur des Français et de l'empereur de Russie. Le lendemain , Napoléon fit mettre à l'ordre du jour la proclamation suivante qui n'est qu'un résumé de cette rapide et brillante campagne.
« Soldats!
»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos can- «tonnemens par l'armée russe. L'ennemi s'est mé- «pris sur notre inactivité; il s'est aperçu, trop tard, ■ que notre repos était celui du lion. Il se repent de » l'avoir troublé.
«Dans les journées de Gieltstadt, de Heilsberg , «dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans j» dix jours de campagne, enfin , nous avons pris cent >• vingt pièces de canon, sept drapeaux, tué, blessé
• ou fait prisonniers soixante mille Russes; enlevé à «l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux , » ses ambulances ; la place de Kœnigsberg, les trois «cents bâtimens qui étaient dans ce port, chargés j»de toute espèce de munitions, cent soixante mille » fusils que l'Angleterre envoyait pour armer nos en- » nemis.
» Des bords de la Vistulc nous sommes arrivés sur
• ceux du Niémen, avec la rapidité de l'aigle. Vous
• célébrâtes à Austerlilz l'anniversaire du couronne-
• ment; vous avez cette année dignement célébré
ii5
«celui de Marengo qui mit fin à la guerre de la se- «conde eoalilion.
-> Français! vous avez été dignes de vous et de » moi ; vous rentrerez en France couverts de tous • vos lauriers, et après avoir obtenu une paix glo- » rieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée.
» Il est temps que la patrie vive en repos à l'abri B de la maligne influence de l'Angleterre ; mes bien- » faits vous prouveront ma reconnaissance et toute » l'étendue de l'amour que je vous porte.
»Au camp Impérial de Tilsitt, 22 juin 1807. »
C'est véritablement à cette époque que, suivant l'expression de Napoléon , le monde pouvait être partagé en deux.
Pendant les négociations eut lieu cette fameuse conférence connue sous le nom d'entrevue des deux empereurs. Un grand radeau, sur lequel s'élevait un pavillon, avait été préparé au milieu du Niémen : c'est là que Napoléon et Alexandre s'embrassèrent en présence des troupes qui se pressaient sur l'une et l'autre rive : ils demeurèrent deux heures ensemble ; cette conversation décida du sort de l'Europe.
La moitié de îa ville de Tilsitt fut neutralisée. Les souverains de France et de Russie habitaient dans la même rue ; les communications les plus amicales s'établirent entre les deux cours. Alexandre intercéda pour le roi de Prusse qui fut admis dès le lende-
ii6
main dans les hautes conférences. Les souverains séjournèrent trois semaines à Tilsitt, et chaque jour éclairait de nouveaux témoignages d'attachement , de pkis vives protestations d'amitié.
La victoire avait mis entre les deux monarques une différence de position dont le traité de Tilsitt , qui lut signé le ^ juillet, se ressentit beaucoup moins que du désir qu'avait Napoléon d'entraîner la Russie dans son système continental. La plupart des clauses furent consacrées à ce vaste projet, et c'est à l'ardeur avec laquelle l'empereur le poursuivait qu'il faut sans doute attribuer l'abandon de la Pologne qui nous avait montré un si grand dévouement. A la vérité la destination d'une partie de ce royaume fut changée : tout ce qui avait été ravi à la Prusse passa sous la domination plus douce du roi de Saxe avec le nom de grand-duché de Varsovie. La reconnaissance des trois frères de Napoléon, Joseph, Louis, Jérôme, comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie, forma un des principaux articles du traité. Le roi de Prusse dut à l'appui de la Russie, aux sollicitations de la reine et à l'imprudence de la générosité française , la conservation d'une moitié de ses Etats; enfin Napoléon acceptait la médiation d'Alexandre pour un rapprochement avec l'Angleterre, h. laquelle, en attendant, toutes les côtes, tous les ports de la Prusse demeurèrent fermés. Telle est la substance du traité de Tilsitt , par lequel nous exigeâmes moins dans la victoire que nous n'aurions pu obtenir dans la défaite ; mais
ce liailé , qui pouvait réaliser les vastes projets de iNapoléon pour abaisser à jamais la puissance qui a usurpé l'empire des mers, et qui formait le seul obstacle au développement de la grandeur de la France, comme à la stabilité de ses institutions, était une immense conquête de la politique favorisée par la victoire.
Les monarques se séparèrent dans la plus parfaite intelligence; et quoique la Suède, à l'instigation des Anglais, eût recommencé les hostilités. Napoléon revint à Saint-Cloud le 27 juillet, laissant le soin de vaincre ses nouveaux ennemis au maréchal Brune qui s'acquitta de cette mission avec bonheur et célérité. Des acclamations universelles saluèrent le retour de l'emjjereur ; ou se pressait pour voir l'homme qui avait exécuté de si grandes choses, et fait de toutes les nations un piédestal à la France : l'enthousiasme était inexprimable, et peut-être Napoléon ne sut-il pas résister lui-même à l'ivresse générale. On la voit avec peine saisir , dans une si grande circonstance, l'occasion d'abolir le tribunat. Un sénatus- consulte, en date du 19 août, supprima ce dernier refuge de la liberté mourante. La destruction du tribunat ne fit pas de sensation dans le peuple, mais elle affligea les sages; après avoir déjà mutilé ce corps par des éliminations illégales, Napoléon annonçait, en le détruisant , qu'il ne voulait pas môme souffrir une ombre d'opposition en France. Cette mesure fut encore vue de mauvais œil, parce qu'elle prouvait que la conslitui ion môme de l'an VIÏI,
si bien disposée dans les intérêts du pouvoir, n'était qu'un vain simulacre. Du reste, notre gloire montée à son comble, la prospérité publique , l'abondance du numéraire, les progrès de l'industrie, occupaient tous les esprits, et empêchaient les sages de faire entendre leur voix contre un système calculé d'usurpation de tous les pouvoirs de l'Etat. Les peuples se plaignent du joug qu'on leur impose; mais leur servitude est encore plus leur crime que celui de leurs maîtres. On n'hésite point à leur enlever des droits dont ils ne paraissent sentir la perte que lorsque leur indifférence est punie par les suites funestes qu'elle amène.
La paix du Continent ne devait pas être de longue durée. Le Portugal, que sa position topographique rendait presque étranger aux mouvemens du reste de l'Europe , avait con5ei*vé avec les Anglais ses anciennes liaisons, et contrariait, au mépris des conventions , le système qui devait aflranchir à jamais le Continent do la funeste influence des insulaires qui étendaient leur pouvoir sur toutes les parties du monde; Napoléon résolut de fermer les ports de ce royaume aux marchandises de la Grande-Bretagne. Il traita avec le gouvernement espagnol pour le passage d'une armée, et avant la fin de novembre le général en chef Junot fit son entrée triomphale dans Lisbonne , èi la tête d'une armée de 25,ooo hommes auxquels se joignirent quelques divisions espagnoles. Le lieutenant de Napoléon montra , dans cette circonstance, quelque chose de l'audace relié-
>»9 chie de son modèle; il osa entrer dans Ja capitale du Portugal au milieu d'une population de 3oo,ooo âmes, n'ayant avec lui qu'une avant- garde de 4oo hommes, sans cavalerie, sans artillerie, sans munitions; cette conduite imposa au peuple et à la flotte anglaise. La conquête du pays, abandonné par le prince -régent et par toute la cour, n'éprouva point d'obstacles. Pendant ce temps, un corps des meilleures troupes espagnoles était dirigé sur la grande armée; des évéuemens encore plus importans se préparaient.