‹ Napoléon devant ses contemporainsChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

DEPUIS LE TRAITE DE TILSITT, 3VSQV A LA NOUVELLE RUPTURE AVEC LA RUSSIE, EN l8l2.

Pendant la dernière campagne de Prusse, la démonstration la plus hostile du cabinet de Madrid, un appel aux armes contre nous, des manifestes et des arméniens, avaient un instant causé de sérieuses inquiétudes à l'etipereur : il se rappelait d'ailleurs que cette puissance avait manisfesté de mauvais desseins contre nous à plusieurs époques , notamment avant Marengo, et pendant les négociations de i8o3 : en outre, exposé à tout moment au danger d'avoir à combattre les masses du ISord, il avait senti profondément, à l'époque de cette levée de boucliers, que nous ne pouvions être complètement en sûreté, que par la coopération du Midi, et que l'alliance indissoluble de l'Espagne et du Portugal avec la France offrait seule un contre-poids suffisant aux coalitions septentrionales. Mais cette alliance, devait-il l'espérer durable entre sa dynastie et celle des Bourbons? La nature des choses et l'expérience du passé ne permettaient guère d'espérer ce résultat.

Pendant que la Cour des('om|)les s'installe à Paris, que k* CiOdo de Commerce est mis en vigueur,

que le territoire de l'empire s'accroît de plusieurs provinces étrangères , et que les Français font une promenade militaire à Rome; tout-à- coup l'armée que Murât conduit contre le Portugal, entre en Navarre et en Catalogne. Bientôt Figuières et Saint-Sébastien, et d'autres places fortes de l'Espagne, nous sont ouvertes ; ces peuples nous voient arriver avec une joie inexprimable. Ils sentent le besoin de notre appui, et attendent tout de Napoléon. La confusion et l'anarchie régnaient dans le gouvernement, par suite des querelles sans cesse renaissantes au sein de la famille royale. Deux partis se menaçaient hautement, celui du prince Ferdinand et celui de la reine, ou plutôt de Manuel Godoy, parvenu, à force d'intrigues, du rang le plus subalterne, aux premières dignités du royaume. Le luxe effronté de ce favori avait soulevé contre lui l'indignation nationale, et Ferdinand se servit de cette haine pour forcer son père à lui céder la couronne. Le vieux monarque abdiqua, le 19 février, en faveur d'un fils imprudent. Sur ces entrefaites , Murât s'avançait vers Madrid. A peine est-il entré dans cette capitale, que Charles proteste en secret contre son abdication. Le général en chef propose au père et au fils, l'arbitrage de l'empereur; bientôt un nouveau mandataire de Napoléon , flattant les prétentions des deux partis , décide enfin Charles et Ferdinand à faire le voyage de Bayonne. Napoléon était dans cette ville depuis le j5 avril. La famille royale d'Espagne y arriva successivement avant la fin du

mois. Le prince des Asturies se présenta sous le titre de Ferdinand VII ; mais Napoléon refusa de reconnaître le titre de roi en sa personne. Les visites des nouveaux venus au château de Marac étaient fréquentes; l'empereur eut avec eux de longs entretiens qui finissaient par des témoignages réciproques de confiance. Le résultat de ces conférences fut l'abdication de Charles IV, la renonciation de sa famille au trône dos Espagnes , et la cession de ses droits à l'empereur. Après ces actes de faiblesse d'une part et de fausse politique de l'autre, Charles prit la route de Compiègne, Ferdinand celle de Valençay, et Napoléon s'occupa de donner un roi et une constitution aux Espagnols. Assurément Josepli valait beaucoup mieux, comme roi et comme homme, que le pauvre Charles ÏV, esclave d'un favori, et Ferdinand Vil , qui venait de détrôner son vieux père ; assurément la constitution de Bayonne était infiniment préférable au mauvais gouvernement de l'Espagne; et certes aujourd'hui ses peuples seraient plus heureux s'ils eussent accepté ce présent d'un ennemi qui les affranchissait de tant de servitudes sous lesquelles ils gémissent encore; mais la conduite de Napoléon, qui ne voyait dans tous ces chaugcmens qu'un immense coup d'état, avait eu les apparences de la trahison, dès -lors tout fut perdu. L'enthousiasme pour le vainqueur de l'Europe était si grand dans la péninsule, que l'on s'apprêtait à le recevoir sous des arcs de triomphe et sur des lapis de Heurs; à peine la nouvelle dcsévénemens de lîayoïi-

ne fut connue dans la péninsule, que tous les Espagnols poussèrent un cri de vengeance, et jurèrent de ne déposer les armes que lorsque Ferdinand serait libre. Déjà des juntes s'organisent dans toutes les provinces, et reçoivent leur impulsion de la junte suprême établie à Cadix. Il se forme des guérillas qui se répandent dans les bois et les montagnes, observent de là nos troupes, et s'élancent, de leurs hauteurs inaccessibles, sur les détachemens isolés.

Le 2 mai, Madrid se soulève inopinément, et plus de 5oo Français furent égorgés dans les rues ; Murât, qui se laissait tromper par les protestations des Espagnols, et ne soupçonnait pas, au moment même, l'incendie qui couvait sous la cendre, ajouta au défaut de prévoyance un singulier défaut de jugement ; la vengeance terrible qu'il exerça dans la capitale, en mitraillant le peuple, eut les plus fatales conséquences. Plusieurs autres villes suivirent l'exemple sanguinaire que Madrid avait donné. Dès les premiers jours, de représailles en représailles, la guerre prit un caractère de férocité digne des siècles de barbarie ; les Espagnols nous immolaient en haine de la servitude; les Français vengeaient avec fureur des frères impitoyablement massacrés.

Tous ces malheurs auraient été prévenus, si Murat avait eu la capacité nécessaire pour exécuter les admirables instructions que la sagesse de Napoléon avait tracées dans la lettre suivante :

3() mais 1808.

« M. le grand-duc de Berg, je crains que vous ne » me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que » vous ne vous trompiez vous-même. L'afl'aire du 20 > mars a singulièrement compliqué les événemens : » je reste dans une grande perplexité.

» Ne croyez pas que vous attaquiez une nation dé- » sarmée, et que vous n'ayez que des troupes à mon- » trer pour soumettre l'Espagne. La révolution du » 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Es- » pagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf: il a tout « le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on » rencontre chez des hommes que n'ont point usés »Ies passions politiques.

» L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Es- » pagne. S'ils craignent pour leurs privilèges et pour » leur existence, ils feront contre nous des levées en » masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai des par- » tisans ; si je me présente en conquérant, je n'en » aurai plus.

»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'ac- » cuse d'avoir livré l'Espagne à la France; voilà le » grief qui a servi à l'usurpation de Ferdinand; le » parti populaire est le plus faible.

»Le prince des Asturies n'a aucune des ([ualités • qui sont nécessaires au chef d'une nation; cela » n'empêchera pas que, pour nous l'opposer, on n'en » fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de vio- » leuce envers les personnages de celle fann'lk' : il

» n'est jamais utile de se rendre odieux , et d'en- ))flammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille «hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut » pour soutenir avec avantage une guerre intérieure : » divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de » soulèvement total à la monarchie entière.

» Je vous présente l'ensemble des obstacles qui » sont inévitables, il en est d'autres que vous sentirez : » l'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion » de multiplier nos embarras; elle expédie journelle- » ment des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes » du Portugal, et dans la Méditerranée : elle fait des » enrôlemens de Siciliens et de Portugais.

«La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne «pour aller s'établir aux Indes, il n'y a qu'une révo- » lution qui puisse changer l'état de ce pays : c'est «peut-être celui de l'Europe qui y est le moins pré- »paré. Les gens qui voient les vices monstrueux de » ce gouvernement, et l'anarchie qui a pris la place de «l'autorité légale, font le plus petit nombre; le plus «grand nombre profite de ces vices et de cette anar- » chie.

» Dans l'intérêt de mon Empire, je puis faire beau- «coup de bien à l'Espagne. Quels sont les meilleurs «moyens à prendre?

» Irais-je à Madrid? exercerais-je l'acte d'un grand «protectorat, en prononçant entre le père et le fils? «Il me semble difficile de faire régner Charles IV : «son gouvernement et son favori sont tellement dé-

» popularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois » mois.

«Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour «cela qu'on l'a fait roi. Le placer sur le trône sera «servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veu- »lent l'anéantissement de la France. Une alliance de «famille serait un faible lien : la reine Elisabeth et » d'autres princesses françaises ont péri misérablement «lorsqu'on a pu les immoler impunément à d'atro- » ces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien préci- »piter, qu'il convient de prendre conseil des événe-

»mens qui vont suivre 11 faudra fortifier les corps

» d'armée qui se tiendront sur les frontières du Por- » tugal, et attendre

» Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de «s'emparer aussi précipitamment de Madrid. Il falslait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous I» n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magis- » trature allaient reconnaître Ferdinand sans contes- » tation. Le prince de la Paix doit avoir dans les em- «plois publics des partisans; il y a, d'ailleurs, un » attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait • produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en «inquiétant les Espagnols, a puissamment servi Fer- «dinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès «du vieux roi voir ce qui s'y passe ; il se concertera «avec V. A. L J'aviserai ultérieurement au parti qui «sera à prendre; en attendant, voici ce que je juge «convenable de vous prescrire :

» Vous ne m'engagerez à un(> entrevue, en Espa-

yigne, avec Ferdinand, que si vous jugez ïa situation » des choses telle, que je doive le reconnaître comme » roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés en- ))vers le roi, la reine et le prince Godoy. Vous exi- » gérez pour eux , et vous leur rendrez les mêmes » honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les «Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que »je prendrai : cela ne sera pas difficile, je n'en sais » rien moi-même.

» Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé » que, si la France doit intervenir dans les affaires «d'Espagne, leurs privilèges et leurs immunités se- » ront respectés. Vous leur direz que l'Empereur dé- » sire le perfectionnement des institutions politiques »de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l'état » de la civilisation de l'Europe, pour la soustraire au

» régime des favoris Vous direz aux magistrats et

» aux bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Es- » pagne a besoin de recréer la machine de son gou- » vernement, et qu'il lui faut des lois qui garantis- » sent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations *de la féodalité, des institutions qui raniment l'in- » dustrie, l'agriculture et les arts. Vous leur peindrez ■ l'état de tranquillité et d'aisance dont jouit la » France, malgré les guerres où elle s'est toujours «engagée; la splendeur de la religion, qui doit son «établissement au concordat que j'ai signé avec le » Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils o peuvent tirer d'une régénération politique : l'ordre » et la paix dans l'intérieur, la considération et la

» puissance à l'extérieur : tel doit être l'esprit de vos «discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune dé- » marche; je puis attendre à Bayonne, je puis passer » les Pyrénées, et me fortifiant vers le Portugal, aller «conduire la guerre de ce côté.

» Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez

npas vous-même Le Portugal restera à ma dis-

» position Qu'aucun projet personnel ne vous

«occupe, et ne dirige votre conduite, cela me nui- »rait et vous nuirait encore plus qu'à moi.

«Vous allez trop vite dans vos instructions du i4; » la marche que vous prescrivez au général Dupont, » est trop rapide, à cause de l'événement du 19 mars. * Il y a des changemens à faire, vous donnerez de » nouvelles dispositions, vous recevrez des instruc- » tions de mon ministre des affaires étrangères.

«J'ordonne que la discipline soit maintenue de la «manière la plus sévère : point de grâce pour les «plus plus petites fautes. L'on aura pour l'habitant «les plus grands égards; l'on respectera principale- )>ment les églises et les couvens.

«L'armée évitera toute rencontre, soit avec des «corps de l'armée espagnole, soit avec des délaclie- «mens : il ne faut pas que d'aucun côté, il soit brûlé » une amorce.

«Laissez Solano dépasser lîadajos, faites-le obser- «ver; donnez vous-même l'indication des marches «de mon armée, pour la tenir toujours à une dislance » de phisii'urs lieues des corps espagnols : si lu guerre y>s' (illimidity lotit serait perdu.

p C'est à la politique et aux négociations qu'il ap- » partient de décider des destinées de l'Espagne. Je nvous recommande d'éviter des explications avec » Solano, comme avec les autres généraux et les gou- » verneurs espagnols.

» Vous m'enverrez deux estafettes par jour ; en cas «d'événemens majeurs, vous m'expédierez des ofîi- >» ciers d'ordonnance : vous me renverrez sur-le-

» champ le chambellan de T , qui vous porte

» cette dépêche ; vous lui remettrez un rapport dé- » taillé. Sur ce, etc.

Cependant nous avons formé des armées, et nous sommes en état de faire sentir notre force à l'Espagne. Partout nous faisons reculer l'ennemi; la Catalogne, l'Aragon , la Navarre , sont témoins de nos victoires ; Moncey, dans le royaume de Valence, renouvelle par des succès brillans ses vieux lauriers républicains. Moins heureux , le général Dupont , démentant ses exploits, sa gloire, son caractère, consent à faire capituler des Français à Baylen : les Espagnols violent la capitulation , et des milliers de nos soldats sont entassés sur les pontons de l'Angleterre. Ce général habile , recommandé par d'importans services , commit alors une faute impardonnable : il ne lavera jamais la tache qu'il a imprimée à son nom , par un revers qui a donné aux Espagnols cette force de l'opinion et cette confiance en soi-même avec lesquelles les individus et les peu-

IvjO

pies triomphent de tous les périls, etgran dissent toutà-coup d'une manière démesurée. Rome, Sparte, et, de nos jours, Londres, si rigoureuse envers l'amiral Binck, auraient donné un exemple terrible, même envers un général qui n'aurait été que malheureux ; l'indulgence et la faiblesse que montra le chef du gouvernement français, dans une circonstance qui demandait qu'un grand exemple fût donné aux générauxchargés d'une guerre si difficile ; l'opposition mal à propos généreuse, ou plutôt secrètement hostile, qui défendit le célèbre captif, ont coûté bien des malheurs à la France. Napoléon craignit de passer pour un tyran ; il ne fit pas son devoir de roi. La bataille de Médina , où quatorze mille de nos soldats dispersèrent cinquante mille ennemis, vengea, sans le réparer , l'échec de Baylen ; le maréchal Bessières fit oublier, par ses belles manœuvres, les fautes du général Dupont qui lui était bien supérieur par le talent et la renommée.

La résistance des Espagnols devait bientôt nécessiter la présence de Napoléon dans la Péninsule; son frère Joseph, nommé roi d'Espagne, le précéda de quelques mois, et fit, le 20 juillet, son entrée à Madrid d'où Murât était parti pour aller s'asseoir sur le trône de Naples.

La marche et l'exaltation dos troupes victorieuses du général Castanos, audacieux violateur de la convention de Baylen, l'arrivée d'une armée anglaise en Portugal, sous les ordres d'Arthur Wellesley (tlepuis lord Wellington) , et une maladie contagieuse dont les

Français furent atteints, obligèrent bientôt Joseph à se retirer dans la ville de Vittoria; toutes nos forces reçurent l'ordre de se concentrer surBurgos.

Ces fâcheuses nouvelles arrivèrent à Napoléon en même temps que celle de la capitulation de l'armée de Portugal. Junot, après de glorieux efforts, pressé de tous côtés par une population armée, ayant à combattre à la fois les Anglais, les Portugais et les Espagnols, isolé d'ailleurs dans un pays ennemi où toutes les ressources lui étaient fermées, traita avec le général Wellesley à des conditions honorables. Nos troupes furent embarquées avec armes et bagages, et conduites en France.

L'empereur n'était accoutumé qu'à vaincre : une résistance aussi imprévue irrita son âme; il résolut d'aller montrer aux champs de bataille de l'Espagne Je vainqueur d'Austerlitz et de Marengo. Mais, avant de se diriger vers le Midi , il fit le voyage d'Erfurth, où plusieurs souverains s'étaient donné rendez-vous. Il s'y assura des intentions amicales de la Russie, et resserra les liens de confiance qui lui attachaient Alexandre; ou plutôt ces deux princes firent entre eux ce grand partage de l'Europe, où l'un devait être souverain du Midi et l'autre du Nord. L'invasion de l'Espagne faisait partie du système continental contre l'Angleterre et du vaste plan tracé par deux grandes ambitions d'accord. 11 n'y a point dans la vie de Napoléon d'époque pareille à celle des conférences d'Erfurth; l'Europe entière et ses rois s'abaissaient devant lui, tandis que l'empereur de Russie,

se croyant à peine l'égal de l'empereur de France, admirait en lui la supériorité du génie et s'honorait de l'amitié d'un grand homme. Enfin, ce qui est bien au-dessus des triomphes de l'orgueil, Napoléon commandait à la ligue formidable des peuples et des rois contre l'Angleterre. Il fallut enfin quitter le théâtre de sa gloire. Certain de l'assentiment d'Alexandre, iNapoléon dirigea une partie d(; la grande armée vers les Pyrénées, et prit lui-môme cette route après avoir fait à Paris l'ouverture de l'assemblée législative. La nature lui avait sans doute donné un corps infatigable comme son génie.

Napoléon parut enfin en Espagne. Arrivé le 5 novembre à Vittoria, sa présence fut une commotion électrique qui releva le courage des Français, et sembla abattre l'orgueil des ennemis. L'armée d'Eslramadure dispersée près de Gamonal, l'armée de Galice détruite à Espinosa de Los Monteros, les deux armées d'Andalousie et d'Aragon culbutées non loin de Tudela, tels furent les exploits qui rouvrirent en i5 jours aux Français la route de Madrid. Lorsque Napoléon se présenta devant cette capitale, les habilans paraissaient disposés à la défendre : les rues étaient dépavées et banicadées; les couvens, les maisons, crénelés et matelassés. Tout annonçait un siège, quand les autorités civiles et militaires vinrent implorer la clémence de remj)ereur. Une amnistie générale fut proclamée; tranquilles désormais sur les intentions des Français, qu'on avait pei?)ls i\rs couleurs les plus noires, Irs eiloyeus re-

prirent paisiblement leurs travaux et leurs habitudes.

Le premier soin de l'empereur, après l'occupation de Madrid, lut d'abolir l'inquisition et les lois barbares qui servaient de règle à cet horrible tribunal; il rendit la liberté aux nombreuses victimes englouties dans les cachots, réduisit le nombre des couvens, prit des mesures pour détruire l'influence des moines, s'appliqua à ralentir les progrès delasuperstition, et rabaissa la féodalité qui semblait avoir grandi en Espagne, tandis qu'elle expirait dans presque toute l'Europe. Par ces actes, dont les principes étaient puisés dans l'esprit de la liberté et du christianisnjç, on eût dit qu'il voulait légitimer son pouvoir et sanctifier sa conquête.

Napoléon quitta Madrid pour voler à la rencontre des Anglais qui avaient mis le pied en Espagne presque en même temps que lui ; mais le général Moore et ses alliés, tremblant au seul nom de l'empereur, reculaient de position en position, et évitaient le combat par la fuite. On ne put atteindre leur arrière-garde qu'aux environs de Lugo : on la mit dans une déroute complète.

Les Anglais, après avoir perdu, dans leur retraite, près de 9,000 hommes, 10,000 chevaux, leur artillerie, leurs magasins et leur caisse militaire, se crurent trop heureux de gagner, à la faveur des ténèbres, le port de la Corogne ; leur dessein était de se rembarquer. INe trouvant point de vaisseaux pour les recevoir, ils firent les dispositions de défense ; le seul point qui rende la Corogne accessible fut envi-

i54 roiiiié de fortifications nombreuses. Vaines précautions! Les Français attaquèrent cette position formidable le 16 à deux heures après midi; le combat fut long et opiniâtre, la nuit seule y mit On; le général Moore resta sur le champ de bataille avec 2,5oo des siens; le général Baird perdit un bras; le commandement de l'armée britannique passa entre les mains du général Hope qui n'attendit pas le jour pour la faire embarquer.

Ainsi, tant que Napoléon présida aux affaires d'Espagne, la victoire fut fidèle à nos armes : sa présence faisait taire les rivalités et imprimait à la gmîrre cette impulsion vigoureuse qui ne peut résulter que de l'unité des mouvemens. Le moment n'était pas loin où tous les généraux allaient agir chacun de leur côté, de peur qu'en suivant la direction de leurs égaux, ils ne leur parussent inférieurs. Il fallut cependant courir les risques de cette mésintelligence, trop commune de tout temps parmi les olïiciers français; dès le 25 janvier \ 809, l'empereur était de retour à Paris. Quel motif avait donc ainsi précipité son retour? Le traité de Tilsit était-il violé? la Prusse et la Russie appelaient -elles de nouveau la France sur les champs de bataille? Non, cette fois, c'est l'Autriche seule qui nous défie.

Le cabinet de Yienne n'apporta jamais de bonne foi dans ses traités avec nous; on se rappelle comujent et par qui fut violé le traité de Cumpo-Forraio ; on n'a point oublié la fin tragique de nos ministres plénipotentiaires à Rastadl. Le traité de con-

cerl cuire l'Angleterre, la Suède, la Russie et l'Autriche, conclu au mois d'avril i8o5, pour nous réduire à nos anciennes limites, l'agression de cette dernière puissance, malgré ses protestations d'amitié jusqu'au moment où ses troupes entraient à Munich, étaient un nouvel avertissement qui devait nous mettre en garde contre notre allié. Dès le commencement de 1806, Napoléon eut à regretter d'avoir accordé des conditions trop favorables à l'Autriche par le traité de Presbourg. Cachant avec soin ses arméniens, elle les avait continués en pleine paix, elle avait porté ses troupes sur les frontières de la Bohême ; c'était immédiatement après la paix implorée par le vaincu avec les plus vives instances, et accordée par le vainqueur avec la plus grande générosité. Les incroyables succès de la campagne de Prusse suspendirent les desseins de l'Autriche. Mais en 1807, la formation de la landewerh et des réserves nationales , un vaste système de défense et d'invasion, et tous les préparatifs du système d'insurrfection , de corruption et d'invasion dont nous avons vu les développemens, nous menaçaient d'une guerre prochaine. Au mois d'avril de la même année, on trouve la convention de Bartenstein où l'Autriche figure avec la Suède dans une coalition contre nous. En 1808, nouveaux sujets d'alarmes; l'Autriche a résolu de porter son armée à 400,000 hommes, et continue ses préparatifs avec ardeur, à l'abri des dénégations les plus formelles. Elle fait plus encore pour nous tromper ; l'empereur d'Autriche

n'ayant pas été admis aux conférences d'Erfurt, envoie dans cette ville un ambassadeur à Napoléon avec une lettre toute amicale et toute pacifique. Sur cette lettre, Napoléon dissout la grande armée, évacue la Silésie, et dégarnit l'Allemagne des troupes dont il avait pu disposer. Pendant que nous donnions cette satisfaction à l'Autriche afin de lui ôter toute espèce d'ombrage, elle avait renoué avec l'Angleterre, et profitait de la présence de Napoléon en Espagne pour continuer ses arméniens; ils étaient presque achevés au moment de l'arrivée de l'empereur à Paris. Dès le mois de février suivant, les troupes allemandes étaient déjà sur le pied de guerre ; et la Prusse, traitée avec tant d'indulgence par Napoléon, et abandonnée à elle-même par l'Autriche pendant la campagne d'Iéna, entrait en négociation contre, nous avec l'Autriche.

Cependant Napoléon doutait encore des intentions hostiles de cette puissance, et se flattait de conjurer une rupture. Obligé enfin de reconnaître l'imminence de la guerre, il se hâla de réorganiser l'armée d'Allemagne; mais il résolut d'attendre à Paris l'attaque de ses ennemis; il voulait que l'initiative des hostilités fût prise par la cour de Vienne. Celle-ci n'hésita pas un moment à ouvrir la campagne sans aucune des formalités en usage parmi les nations policées. Le i" avril, l'archiduc quitta Vienne. Le G, il dénonça la guerre dans une proclamation à son armée, au nom du salut public; le 8, l'empereur François quitta solennellement sa capitale.

1^7 pour aller, disail-il , se mettre à la tête des défenseurs de la patrie ; le même jour, violant la foi des traités, il commença la guerre en prenant l'offensive sur tous les points.

A cette époque, l'empereur Alexandre qui venait de donner dans le congrès d'Erfurt tant de preuves d'estime, d'admiration et de confiance à Napoléon, se laissa influencer par une visite du roi et de la reine de Prusse, et prenait, peut-être en secret, de premiers arrangeraens contraires aux intérêts de la France.

Le 16 avril, Napoléon, qui naguère combattait au fond de la Péninsule, se trouvait à la tête de ses légions du Rhin; sa présence produisit sur les ennemis l'effet de la tête de Méduse : ils se trouvèrent battus, ou du moins désorganisés avant d'avoir été attaqués. Dès les premiers chocs , la fortune se montra fidèle aux Français; le 19, le combat de Tann ouvrit la campagne d'une manière glorieuse pour nous; le 20, l'empereur, entouré des Bavarois et des Wurtembergeois, électrisés par la confiance qu'il leur témoignait en voulant vaincre avec eux seuls , battit séparément le corps du général Hiller et celui de l'archiduc Louis, fort de soixante mille hommes; le 2 1 , le duc de Rivoli, envoyé la veille pour couper les communications de l'ennemi et passer sur les derrières de l'armée autrichienne, contribuait puissamment au brillant succès deLandshut, qui nous rendit maîtres du centre des communications de l'archiduc Charles, et du dépôt général de ses magasins et de son artillerie ; le 22 vit, à Eckmùlh, cent dix mille

Autrichiens attaqués sur tous les points, tournés par leur gauche, et successivement chassés de leurs positions , fuir dans la plus épouvantable déroute devant cinquante mille combattans, et perdre, avec vingt mille prisonniers, presque toute leur artillerie; le 23, nous courions gagner la bataille de Ratisbonne , qui rouvrit au roi de Bavière les portes de sa capitale , et aux troupes françaises la route de Vienne. Pendant l'action , l'empereur fut frappé au pied droit d'une balle amortie qui lui fit une forte contusion : « Ce ne peut être, dit-il froi- » dément, qu'un Tyrolien qui m'ait ajusté de si loin: «ces gens sont fort adroits. » Il passa le 24 une revue générale où furent distribuées des décorations et d'autres récompenses : on lut à l'armée la proclamation suivante :

« Soldats, l'ennemi, enivré par un cabinet parwjure, semblait ne plus conserver aucun souvenir «de vous; son réveil a été prompt : vous lui avez » apparu plus terribles que jamais.

» Naguère il a traversé l'Inn , et envahi le lerrir- loire de nos alliés; naguère il promettait de por- »ter ses armes au sein de notre patrie; aujourd'hui » défait , épouvanté , il luit en désordre. Déjà mon » avant-garde a passé l'Inn ; avant un mois, nous se- » rons à Vienne. »

[Napoléon tint parole. L'armée do l'archiduc; Charles , battue dans toutes les rencontres, n'opposait plus qu'une molle résistance ; elle venait de céder Ratisbonne ; toute son énergie semblait paralysée.

i39 De victoire en victoire, l'empereur arriva devant la capitale de l'Autriche, le lo mai, à neuf heures du matin, précisément à la môme heure, le môme Jour et un mois juste après le passage de l'Inn par l'armée autrichienne. Cette fois, la ville paraissait disposée à repousser la force par la force ; l'archiduc Maximilien, renfermé dans l'enceinte de la ville avec seize mille hommes, avait fait le serment de s'ensevelir sous ses ruines ; sommé deux fois de se rendre , il ne répondit que par des coups de canon : les habitans ne respectèrent même pas le caractère sacré de parlementaire; ils faillirent massacrer le général Lagrange qui revint au camp couvert de blessures.

L'empereur fit bombarder une ville où les droits les plus saints de la guerre avaient été si outrageusement violés. A minuit, près de deux mille obus avaient éclaté dans les divers quartiers de Vienne : partout régnait la consternation. Cependant un officier autrichien était venu annoncer que la jeune archiduchesse Marie-Louise, retenue dans la capitale par une indisposition grave , était exposée au feu des assiégeans : aussitôt Napoléon fit changer la direction des batteries.

L'archiduc Maximilien , menacé de perdre ses communications, se buta de sortir de Vienne, en l'abandonnant à la discrétion des Français. Une pareille conduite inspira ces réflexions à l'empereur : « Les «princes de cette maison ont abandonné leur capi- » taie, non comme des soldats d'honneur qui cèdent » aux circonstances et aux droits de la guerre, mais

» comme des parjures que poursuivent leurs propres » remords. En fuyant de Vienne , leurs adieux à ses «habitans ont été le meurtre et l'incendie; comme • Médée, ils ont de leurs propres mains égorgé leurs nenfans. » Les Français firent le i3 mai leur entrée solennelle dans la capitale de l'Autriche. L'empereur resta avec sa garde à Schœnbrun. « Soldats , » avait-il dit à ces braves, soyons bons pour les pau- ))vres paysans et pour le bon peuple qui a tant de » droits à notre estime ; ne conservons aucun orgueil «de nos succès ; voyons-y une preuve de celte jus- » tice divine qui punit l'ingrat et le parjure. »

Sur ces entrefaites, le Tyrol se soumettait aux armes victorieuses du duc de Dantzick ; et le vice-roi Eugène , surmontant des difficultés nombreuses , s'approchait de la grande armée avec laquelle il avait ordre de faire sa jonction.

L'empereur ne s'arrêta que peu de jours aux environs de Vienne ; son usage n'était pas de se reposer tant qu'il avait des ennemis en face. Il s'empara de l'île de Lobau dont l'occupation assurait nos communications et offrait un point d'appui pour commencer les travaux nécessaires au passage du Dauubc dont les Autrichiens bordaient la rive opposée. Trois ponts , formant ensemble une longueur de 5oo toises, sont jetés; nos troupes s'y précipitent, et bientôt elles se trouvent à portée de leurs adversaires. Mais quelle infériorité numérique! L'archiduc Charles est à la tète de quatre-vingt-dix mille hommes, que soutiennent deux cent trente pièces de canon ;

iNapoléon n'a que trente mille hommes à leur opposer, qui vont avoir à combattre sur un terrain où le Danube, auquel elles se trouvent adossées, est leur seule retraite.

La journée du 2 i se passa tout entière en combats terribles. Les corps commandés par les maréchaux Lannes et Masséna y firent des prodiges, et brisèrent tous les efforts d'un ennemi dont les masses auraient dû nous écraser. Le lendemain eut lieu la fameuse bataille d'Essling. Dès quatre heures du malin notre armée, qui avait reçu dans la nuit 1 5, 000 hommes venus de l'île de Lobau, se trouvait engagée. Masséna supportait avec constance les attaques de l'ennemi ; mais las de se tenir sur la défensive , il s'était précipité sur eux et les avait culbutés. En ce moment Napoléon s'étant aperçu que le centre des Autrichiens prenait un développement extraordinaire, conçoit le projet de le couper en deux. En conséquence de ses ordres, le duc Montebello conduit l'attaque, le duc d'Istrie la soutient; le centre de l'armée ennemie est enfoncé; c'en (S,tait fait d'elle; la victoire était certaine , et la paix assurée, lorsqu'à sept heures on vient annoncer à Napoléon qu'une crue subite du Danube avait emporté les trois ponts établis sur le Danube. Un parc de réserve, une partie de notre grosse cavalerie et le corps entier du maréchal Davoust étaient retenus de l'autre côté du fleuve. A cette nouvelle , le calme et le sang-froid de Napoléon ne l'abandonnent point ; seulement il ordonne au duc de Montebello de ralentir son mouvement

et de prendre position entre Gross-Aspern et Essling. L'ennemi éfait dans la plus épouvantable déroute ; il voit notre mouvement de retraite, le ralentissement de notre feu ; il revient à la charge, et depuis neuf heures du matin jusqu'à sept heures du soir, il fait des efforts inouis pour culbuter l'armée française. Elle fut sublime dans cette journée: Masséna y rendit d'immortels services, et jamais Napoléon ne montra plus de sang-froid; ses dispositions étaient admirables; son œil veillait partout; mais Gross-Aspern et Essling attiraient particulièrement son attention; le premier de ces villages fut pris et repris quatre fois; le second, huit fois; la jeune garde, composée de conscrits, montait sur des colonnes de cadavres autrichiens, et s'élançait ensuite sur l'ennemi avec une furie dont rien ne peut donner l'idée. La vieille garde, impatiente de combattre, mais retenue par les ordres de l'empereur qui ménageait une dernière ressource à la victoire , était immobile; les colonnes ennemies craignirent de se briser contre cette colonne de granit. Tandis que nous étions obligés de ménager nos munitions , et d'attendre les Autrichiens à quarante pas pour frapper à coup sûr, ils nous liraient plus de4o,ooo coups de canon. La lutte finit à neuf heures du soir. L'ennemi eut i5 à 20,000 hommes tués ou mis hors de combat; notre perle fut aussi considérable; noire grosse cavalerie , et presque tout le corps des carabiniers, périrent dans cette affaire qui nous laissa pour trophées 4 drapeaux, J 5oo prisonniers. Les

i13 ennemis eurent à regretter 4 feld-maréchaux, 8 généraux, et 663 officiers; mais, outre le brave général Despagne, et d'autres généraux également distingués, la France déplora la raortderun des plus intrépides lieutenans de l'empereur, d'un homme aussi brave, aussi loyal que Bayard, et bien plus habile que ce frère d'armes de François I". Sur la fin de la journée, le maréchal Lannes fut renversé par un boulet qui lui fracassa le genou. L'empereur vole aussitôt vers le brancard sur lequel on le transportait , le serre dans ses bras et lui dit : « Lannes, me recon- » nais-tu? c'est l'empereur, c'est Bonaparte, c'est » ton ami. — Oui, Sire; dans une heure vous aurez «perdu celui qui meurt avec la gloire et la con- «viction d'avoir été votre meilleur ami! — Non, «non, tu vivras, s'écrie l'empereur; puis se tour- » nant vers son chirurgien : N'est-il pas vrai , Lar- »rey, que vous me répondez de ses jours? «Vaine espérance ! tous les secours de l'art ne purent prolonger que d'une semaine cette vie illustrée par tant de glorieux faits d'armes. La mort de Montebello fit un vide dans l'armée, et produisit en France l'effet d'un sinistre présage.

C'est à la bataille d'Essling que le général Walther, voyant l'empereur payer de sa personne et s'exposer comme un simple soldat , lui cria , dans un moment de péril imminent : « Sire, retirez-vous, »ou je vous fais enlever par mes grenadiers. » Cependant on avait travaillé, depuis dix heures du malin, à la réparation des ponts dans l'île de Lobau ,

mais l'ennemi contrariait ces travaux en lançant dans le fleuve des arbres, des brûlots, des barques et des radeaux chargés de pierres. D'un autre côté, une fonte de neiges dans les montagnes avait élevé les eaux de huit pieds. Dans le cours de la journée , on n'avait pu que par intervalle faire parvenir à l'armée quelques secours en hommes et en munitions, qui avaient toutefois rendu de grands services. Tandis que l'on cherchait à rétablir les communications, 12,000 blessés se pressaient sur la rive du Danube ; Napoléon s'occupait de hâter le passage de ces infortunés. Enfin, on le conjure de se retirer; le Danube était couvert de débris; il grossissait avec une effrayante rapidité; des vents impétueux soulevaient ses flots; la nuit était profonde; tout annonçait une traversée des plus périlleuses. INapoléon , suivi du prince de Neufchâlel et d'un officier d'ordonnance, monta sur un frêle esquif éclairé par un flambeau. Il part, le flambeau s'éteint, et tout disparaît ; il ne reste de cette scène que le bruit du Danube furieux qui porte le nouveau César et sa fortune. Avant de quitter le champ de bataille, Napoléon avait envoyé au maréchal Masséna l'ordre d'eflectuer sa retraite sur l'île de Lobau dans le plus grand silence , après avoir augmenté le feu de ses bivouacs, afin de donner le change à l'ennemi. A quatre heures du matin, il n'y avait plus un seul Français sur la rive gauche , et le pont était déjà replié. Napoléon, parvenu sur le bord opposé, retrouva le corps du maréchal Davousl, la division de carabi-

l:i5 niers et de cuirassiers du générai Saint-Sulpice ; mais d'aflfrcuscs privations fiircnt imposées aux troupes renfermées dans l'Ile de Lobau, et presque tous les blessés périrent faute de secours. L'honneur demeura intact à Essling , mais l'affaire n'en tut pas moins un désastre dont le récit, quoique ménagé , produisit les sensations les plus douloureuses, et causa une espèce d'effroi dans Paris, Il semblait que l'on commençât à douter de l'étoile du grand homme. Le prince Charles ne sut pas profiter de notre affreuse situation ; et Napoléon, plus ferme, plus courageux, plus habile et plus fécond en ressources que jamais, fit faire des travaux dignes des Romains dans l'ile de Lobau, et prépara ainsi la victoire décisive qui devait couronner la campagne. Tous les avis, même celui de l'inébranlable Masséna, soutenaient la nécessité de quitter l'île; INapoléon, obstiné à la garder, parce qu'il avait une grande conviction de ses forces, et qu'il sentait d'ailleurs ses avantages sur un adversaire qui n'avait pas pu nous détruire lorsque nous étions dans une situation presque désespérée, demeura dans sa position, sans que rien pût altérer sa constance.

Pendant ces efforts de géant, Poniatowski défendait la Pologne contre l'archiduc Ferdinand, et obtenait des avantages qui auraient été bien autrement importans si la Russie eût fait en notre faveur autre chose qu'une simple démonstration hostile contre l'ennemi : en Italie, l'armée autrichienne, forte de son nombre et comptant sur des moyens

i46 insurrectionnels, avait d'abord obtenu des succès; mais enfin le prince Eugène les avait vengés en prenant aux Autrichiens une grande partie de Ifeur armée et 60 pièces de canon : cette heureuse et brillante revanche l'avait misa même de fah'e sa jonclion avec la grande armée au Sommavering. Réuni avec le corps du maréchal Marmont, qui avait suivie d'après les ordres de l'empereur, les mouvemeris des troupes d'Italie, vers les frontières de l'Istrie et de la Carniole, il amenait un puissant renfort. Les paroles que l'empereur adressa aux troupes d'Eugène suffiront pour donner une idée de leurs opérations depuis le commencement de la guerre : « Soyez les bienvenus, leur dit-il, je suis content » de vous. Surpris par un ennemi perfide, avant que «toutes vos colonnes fussent réunies, vous avez du » rétrograder jusqu'à l'Adige; mais, lorsque vous rc- » eûtes l'ordre de marcher en avant, vous étiez sur » le champ mémorable d'Arcole, et là vous jurâtes, » sur les mânes de nos héros, de triompher.

«Vous avez tenu parole à la bataille de la Piave, » aux combats de San-Michele, de Tarvis, de Goritz; "VOUS aviez pris d'assaut les forts de Malborghetto, ndePradel, et fait capituler la division ennemie re- » tranchée dans Prewald et Laybach.

«Vous n'aviez pas encore passé la Drawe, et déjà » 26,000 prisonniers, Go pièces de bataille, 10 dra- » peaux, av;ii<mt signalé votre valeur. Depuis laDrawe, »ils n'ont pu retarder votre marche. «

La réunion de nos ioices nous donnait un(,' at-

titude formidable; Napoléon avait le sentiment profond de ce qu'il pouvait désormais espérer; en effet, on lit dans le 24' bulletin, en date du i" Juillet^ ces mots prophétiques : « A présent que le passage du Danube est assuré, que nos ponts sont à l'abri de toute tentative, le sort de la monarchie autrichienne sera décidé dans une seule affaire. Jamais ni Alexandre, ni César, ni Frédéric lî, n'avaient ainsi prononcé d'avance l'arrêt irrévocable de la perte de leurs ennemis. Le jour même où Napoléon condamnait la maison d'Autriche, il portait son quartier-général à l'île deLobau; le 2, des démonstrations calculées attiraient l'attention de l'ennemi sur un point et le détournaient du véritable but de l'opération; le 4? à deux heures après minuit , l'armée avait passé sur quatre ponts, et débouché, la gauche à i,5oo toises au-dessous d'Enzersdorff, protégée par les batteries, et la droite sur Villau, Une obscurité profonde et un violent orage secondaient notre opération. Le 5 manifesta pour tout le monde le projet de l'empereur qui se trouvait alors avec son armée en bataille sur l'extrémité de la gauche de l'ennemi, qui tourné par nos manœuvres , voyait tous ses travaux devenus inutiles , et se trouvait obligé de sortir de ses positions pour venir nous livrer bataille sur le terrain qui nous convenait. L'affaire d'Enzersdorfl", qui fit tomber comme par enchantement devant nous tous les camps retranchés de l'archiduc, et notamment les ouvrages d'Essling et de Gross-Aspern, élevés avec tant de soins pendant quarante jours, ne fut

que le sanglant prélude de celle qui s'engagea le lendemain. Cette bataille pouvait être prévenue, si nous fussions parvenus à nous maintenir dans la position de Wagram que nous avions enlevée. Le 6, l'empereur, après avoir passé toute la nuit à rassembler ses forces sur son centre, à une portée de canon de Wagram, mit l'armée en mouvement à la pointe du jour; la gauche de l'armée autrichienne sous les ordres du prince de Rosemberg, voulut déborder le maréchal Davout; les deux corps opposés, faisant un mouvement inverse, se rencontrèrent aux premiers rayons du soleil et donnèrent le signal de la bataille. La présence de l'empereur sur ce point, ses ordres rapides et le courage des troupes obtinrent un grand avantage sur l'ennemi, et le rejetèrent au delà du Neusiedier. Pendant que INapoléon prenait d'autres dispositions pour mettre à profit les erreurs de ses adversaires, on vint le prévenir que l'archiduc attaquait avec fureur le village enlevé par le duc de Rivoli ; que notre gauche était débordée de 5,ooo toises, et que l'intervalle de Gross-Aspem à Wagram paraissait couvert d'une immense artillerie. Il n'en fallait pas douter, c'était une faute de l'ennemi; INapoléon en profite avec son génie ordinaire ; il passe sur toute la ligue entre les deux armées, ordonne au général Macdonald une attaque sur le Centre des Autrichiens, la fait soutenir par loo |)ièces d'artillerie, conduit Iui-ni(^ni(; ce grand mouvement décisif; en même temps il ordonne au maréchal Davout de tourner Neusiedier poiu- se rap-

i49 prochcr du centre, et fait recommander au duc de Rivoli de tenir bon dans sa difficile position. Toutes ces dispositions sont exécutées avec autant d'audace que de précision; dans un clin d'œil le centre de l'ennemi perd une lieue de terrain et rétrograde; le duc de Rivoli l'attaque alors en tête; le maréchal Davout, qui a enlevé Neusiedler, marche sur Wagram, qu'il enlève au bout de deux heures, soutenu pur Oudinot. A midi la retraite de l'archiduc était prononcée, et se faisait avec quelque désordre;, le soir il était hors de vue. Le peuple de Vienne, monté sur les tours et les clochers, l'empereur d'Autriche du haut d'un belvéder^ virent la perte de cette bataille dont les résultats furent lo drapeaux, 4o pièces de canon, 20,000 prisonniers, l^,ooo morts et 9,000 blessés. Ces avantages furent achetés assez cher par les Français, mais dans une proportion bien moindre que celle des malheurs de l'ennemi. Nous eûmes à déplorer la mort du jeune et intrépide Lasallc, le premier de nos généraux de cavalerie. Le fameux colonel Oudet, l'un des chefs d'une association secrète contre Napoléon, promu la veille au grade de général, avait péri dans une embuscade avec 22 de ses ofQciers. L'armée, composée en grande partie de conscrits et de nouveaux soldats, avait fait des prodiges; elle obtint de brillantes récompenses; les généraux Oudinot et Macdonald reçurent le bâton de maréchal de France sur le champ de bataille. Le duc de Raguse eut pari à cette brillante récompense qui nous coulera bien cher un jour!

Quoique nous fussions victorieux, l'arcliiduc avait fait devant nous une habile retraite ; son armée , plus forte en nombre que la nôtre, pouvait encore se montrer d'une manière imposante , et disputer la victoire malgré quelques nouveaux échecs ; mais , d'nncôté, lesFrancais puisaient de nombreuses forces dans le succès, et François II savait , par expérience, combien leur caractère et le génie de leur chef étaient propres à profiter de la fortune ; et de l'autre, le prince Charles, quoique ayant de grands éloges à donner à son armée, n'avait plus retrouvé ces vieilles bandes autrichiennes qui avaient lutté avec tant d'opiniâtreté contre nous; enfin, nous étions maîtres de la capitale, et, après avoir deux fois relevé la maison d'Autriche, nous pouvions être tentés de l'abandonner à son mauvais sort. Le i i juillet, le prince de Lichtenstein se présenta, aux avantpostes français, avec la mission de proposer un armistice qui fut signé dans la nuit même. La paix ne tarda point à le suivre ; les conditions en furent sévères; elles devaient l'être : l'Autriche cédait à la France tous les pays situés à la droite de la Save, le cercle de Gorilz, le territoire Monte- Falcone, Trieste, la Carniole. le cercle de Vellach. Les princes confédérés, le roi de Saxe, l'ejuperetnde Russie, reeurent aussi des indemnités aux dépens de l'Autriche; en même temps, elle sanctionnait Ions les ("hangemens survenus ou ([ui pourraient survenir <u Espagne, en Portugal, en Italie; enfin, elle entniit <l;uis la ligue formée par Napoléon

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