IJ I
contre l'Angleterre et accédait au décret qui réunissait à l'empire sous la dénomination de Provinces lilyriennes, tous les pays que la victoire venait de nous donner.
Napoléon était à Schœnbrunn,ct les conditions de ce traité n'étaient pas encore déllnilivemcnt ratifiées, lorsque, passant un jour la revue de sa garde, il fut assailli par un jeune étranger, d'un extérieur intéressant, d'une figure douce et belle, qui s'élança brusquement sur lui , le bras levé ; le maréchal Berthier détourne la main de l'étranger; le général Rapp le saisit aussitôt. L'empereur, sans donner le moindre signe de trouble ou d'émotion , continue d'ordonner les manœuvres.
On ne trouve sur le jeune homme qu'un poignard, quatre Frédérics d'or et un portrait de femme. Les questions dont on le presse ne lui arrachent d'autre réponse que celle-ci : Je voulais parler à l'empereur. Napoléon commande qu'il soit conduit en sa présence ; cette entrevue est digne de l'histoire.
« D'où êtes-vous , et depuis quand êtes- vous à Vienne ? — Je suis d'Erfurt, et habite Vienne depuis deux mois. — Que me vouliez-vous? — Vous demander la paix et vous prouver qu'elle est indispensable. . — Pensiez-vous que j'eusse voulu écouter un homine sans caractère et sans mission? — En ce cas, je vous aurais poignardé. — Quel mal vous ai-je fait? — Vousopprimez ma patrie et le monde entier; si vous ne faites poinlla paix, voire mort est nécessaire au bonheur de riuinianité. Eu vous tuant, j'aurais fait
la plus belle action qu'un homme d'honneur puisse entreprendre.,.. Mais j'admirais vos lalens; je comptais sur votre raison, et, avant de i^oiis frapper, je voulais vous convaincre. — Est-ce la religion qui a pu vous déterminer? — Non: mon père, ministre luthérien, ignore mon projet; je ne l'ai communiqué à personne ; je n'ai reçu de conseil de qui que ce soit ; seul, depuis deux ans, je médite votre changement ou votre mort. — Étiez-vous à Erfurt quand j'v suis ailé l'année dernière? — Je vous y ai vu trois fois. — Pourquoi ne m'avez-vous pas tué alors? — Vous laissiez respirer mon pays; je croyais la paix assurée, et je ne voyais en vous qu'un grand homme.
— Connaissez-vous Schneider et Schill? — Non. — Êtes-vous franc-maçon , illuminé? — Non. — Vous connaissez l'histoire de Brutus? — H y a deux Romains de ce nom; le dernier est mort pour la liberté. — Avez-vous eu connaissance de la conspiration de Moreau et de Pichegru ? — Les papiers m'en ont instruit. — Que pensez-vous de ces hommes? — Ils ne travaillaient que pour eux et craignaient de mourir.
— On a trouvé sur vous un portrait : quelle est celte femme? — Ma meilleure amie, la fille adoptive de mon vertueux père ! — Quoi, votre cœur est ouvert à dessentimens aussi doux, et, on devenant un assassin, vous n'avez pas craint d'aflh'ger, de perdre les ôtres que vous aimiez? — J'ai cédé à une voix |>lus forte que ma tendresse. — Mats en me frappant au inilicu (le in;ni iiiiuéc, pouvioz-vous échapper? — Je suis en ellet étonné d'exister encoic. — Si je \oui>
faisais grâce, quel usage feriez-vousde votre liberté? — Mon projet a échoué, vous êtes sur vos gardes... Je m'en retournerais paisiblement dans ma fauiille.» Napoléon fit appeler son médecin Corvisart, et lui demanda s'il ne trouvait pas dans ce jeune homme quelques symptômes de démence. Après l'avoir examiné avec soin , le médecin répondit qu'il ne reconnaissait pas même en lui la plus légère altération. Napoléon inclinait beaucoup au pardon; et même après la condamnation il voulait encore faire grâce; mais enfin le jeune Séide reçut la mort avec calme et courage.
Pendant Finlervallede l'armistice à la paix, qui ne fut signée que le i4 octobre, l'Angleterre, déterminée à faire des diversions en faveur de l'Autriche, tenta une expédition dans les Abbruzzes et la Calabre alors en insurrection. Cette tentative fut repoussée avec autant d'énergie que de bonheur et d'habileté, par Murât qui remplit alors son double devoir de roi des Napolitains et d'allié de la France. Dans le môme tem.ps, l'Angleterre méditait de s'emparer de Flessingue où dix vaisseaux de ligne étaient déjà réunis, de ruiner les chantiers d'Anvers, où s'achevaient 20 autres bâtimens de guerre, et de rendre la navigation de l'Escaut à jamais impraticable ; cette entreprise, qui nous surprenait au dépourvu, pouvait occasioner la perte d'Anvers, si l'ennemi eût mis de l'audace et de la célérité dans ses opérations. Les prompts secours amenés par le roi de Hollande, les mesures vigoureuses qui furent prises
j54 à Paris, la présence, l'activité^ la popularité militaire du maréchal Bernadotle , firent échouer les plans des Anglais qui se retirèrent pleins de confusion, après avoir perdu par le fer, et surtout par la fièvre des Polders à Flessingue, plus de 12,000 hommes. Cette campagne de Walcheren fut aussi désastreuse pour l'ennemi que les plus sanglantes défaites ; elle nous couvrit de gloire ; peut-être même accéléra-t-elle la paix.
Après avoir rendu à Schœnbrunn le décret qui instituait l'ordre des trois Toisons, et prononcé la réunion des Etats romains au royaume d'Italie , l'empereur reprit le chemin de la France, et arriva, le 26 octobre, à Fontainebleau. Il était alors le monarque le plus puissant de l'Europe; sa cour n'était composée que de rois. Tous les souverains de sa création , tous les princes confédérés , avaient été appelés successivement pour assister aux fêtes de la paix. Rien ne manquait à la gloire de Napoléon; un héritier lui parut manquer à la stabilité de son ouvrage et à l'avenir de la France.
Jusqu'à présent nous n'avons guère assisté qu'à des batailles : ici commence un autre ordre d'événemens. C'est une douloureuse scène de famille qui vient réclamer notre attention. L'union qui attachait Joséphine à l'empereur av-jit été paisible <'l heureuse; jamais aucun nuage n'en avait troublé la sérénité; Napoléon était rempli de soins alfeclueux . d'attentions délicates pour la femme qu'il avait aimée la première, fjui peul-elre lui avait (h'couveil
le secret de son propre génie, et dont la tendre et fidèle amitié lui avait souvent transmis les vœux de l'opinion ; mais cet hymen ne donnait point de successeur au trône ; tout espoir de fécondité était désormais perdu ; et cependant le vaste empire que Napoléon avait formé de parties presqu'hétérogènes, ne pouvait être consolidé que par la naissance d'un héritier et la perspective d'une dynastie durable. La politique voulait d'ailleurs qu'un guerrier, si récemment parvenu.au pouvoir suprême, cherchât un appui dans l'alliance de quelque maison, assise sur l'autorité des siècles et environnée de la vénération des peuples. Tels étaient les motifs mis en avant, et certes ils ne sont pas sans importance; mais en fouillant dans le cœur de l'homme, en interrogeant les actions mêmes de Napoléon , il faut avouer qu'il sacrifia beaucoup à l'orgueil de s'allier avec les successeurs des Césars et l'une des plus anciennes maisons de l'Europe; il ne sentit pas assez sa propre grandeur, et méconnut sa position qui faisait de lui le souverain des rois de l'Europe ; en devenant leur allié, il descendait jusqu'à eux : il oublia le génie fallacieux de la cour de Vienne où, bien avant Charles-Quint, on n'hésita jamais à violer les engagemens les plus sacrés. Comment put-il croire à la sincérité d'un prince qu'il avait liumilié si profondément, et qui avait reconnu par tant d'ingratitude et de déloyauté le rétablissement de son trône, relevé deux fois par la générosité du vain- (jueur?
Joséphine avait eu sur le trône le pressenlimcut de son divorce avant même peut-être que l'empereur n'y eût songé. Dans ses inquiétudes, elle l'avait souvent pressé de faire consacrer par l'église leur mariage qui consistait en un simple contrat civil passé en mars 1796 : Napoléon avait fini par céder à sesimportunités, et le cardinal Fech leur avait donné la bénédiction nuptiale dans un appartement des Tuileries.
La consécration religieuse ne devait pas arrêter la politique ; et Fouché, qui oubliant l'appui et les services de Joséphine, s'entremettait sans pudeur dans une affaire qui devait porter un coup si cruel à la meilleure des femmes, n'était pas homme à concevoir des scrupules. Quoi qu'il en soit du plus ou moins de part que ce célèbre intrigant prit à l'événement, lorsque Napoléon fut décidé à former une chaîne nouvelle, connaissant rattachement que lui portait Joséphine, et ayant pour elle une affection sincère, il prit toutes sortes de ménagemens et de précautions pour amortir l'eflet d'une si lâcheuse nouvelle : le prince Eugène fut chargé de résoudre sa mère à ce grand sacrifice; et quoique le divorce projeté mît en question ses propres droits et ses espérances, il s'acquitta d'une mission aussi délicate avec autant de succès que de dévouement : après un enlrelien qu'elle eut avec son fils, Joséphine se montra résignée. Le 17 décembre !<■ sénal pioiuuljiua divers actes rclalifs à la dissolution du mariage conliaclé par lîonaparlc cl .losépliinc. De son <*ôli''
i57 aussi, rofficialitc diocésaine de Paris le déclara nul, se fondantsur celle disposilion du concile de Trenle : a Tout mariage est nul , du moment qu'il n'est point fait en présence du curé de l'une des parties contractantes ou de son vicaire , assisté de deux témoins. » Le jugement condamnait en outre Napoléon à une amende de 6 fr. envers les pauvres ; mais il en fut relevé par l'officialité métropolitaine qui confirma le jugement, hors ce point. Ainsi tous les corps de l'Etal, civils et ecclésiastiques , semblaient autoriser la résolution d'un second hymen. Joséphine, à qui le titre d'impératrice fut conservé, se retira au château de Navarre dans le département de l'Eure ; ses douces vertus y brillèrent du même éclat que sur le trône , et l'environnèrent de respect et d'amour. Comme les grandeurs ne lui avaient |)oint communiqué leur orgueil contagieux , elle les quitta sans effort : les excellentes qualités de son esprit et de son cœur lui rendaient toutes les conditions également heureuses, pourvu qu'elle pût réparer des maux et soulager des infortunes ; ce ne fut point les Tuileries qu'elle regretta, mais Napoléon. Dans sa retraite, elle eut encore la consolation d'être visitée par son ancien époux qui lui garda toujours un attachement inaltérable. Sur le rocher de Sainte-Hélène, le vainqueur de l'Europe, devenu le prisonnier des rois qu'il avait conservés ou créés , trahi, abandonné, oublié par son beau-père, privé de sa seconde épouse, séparé de son fils, exprima sur Joséphine des regrets qui sont le plus glorieux des
éloges, et le plus solennel aveu d'une grande faute. En effet, son mariage avec une princesse d'Autriche a perdu Napoléon et renversé sa fortune.
La dissolution du mariage de Napoléon fut à peine connue, que toutes les cours de l'Europe briguèrent une alliance qui donnait de si hautes espérances à leur politique. Il fut tour à tour question de la grande duchesse Catherine de Russie et de la duchesse Anne sa sœur; mais il s'éleva des discussions relatives à l'exercice du culte grec, durant lesquelles l'Autriche insinua des propositions d'hymen avec une archiduchesse. L'empereur François II s'en ouvrit au comte de Narbonne , alors à Vienne ; il s'étonnait qu'on n'eût pas songé à sa fdle, et offrit son enfant cliéric ; le comte transmit cette conversation au palais des Tuileries. En même temps l'ambassadeur d'Autriche à Paris , le prince de Schwartzemberg recevait de sa cour les instructions nécessaires. Napoléon assembla son conseil le 1*' février, et lui soumit l'état des négociations avec les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Les voix se partagèrent entre ces deux puissances , mais la majorité pencha du côté de l'Autriche. On ne perdit pas un moment pour consommer ce grand acte politique. Le soir môme, l'arrangement fut conclu par le prince Eugène avec le prince de Schwartzemberg : aussitôt le maréchal Berthier partit pour Vienne. Le 7 février, le contrat de mariage, dont la teneur était absolument la même que celle du contrat de l^ouis WI avec rarchidiichesse Marie-
i59 Antoinette , fut signé par le ministre des relations extérieures de France et l'ambassadeur d'Autriche. Un message de l'empereur annonça, quelques jours après, au sénat assemblé, que le prince de Wagram était parti pour Vienne avec la mission d'y faire la demande de la main de l'archiduchesse Marie-Louise. Ce fut le 1 1 mars que Berthier épousa solennellement la princesse, au nom de l'empereur; elle ne tarda pas à prendre la route de France.
Sa première entrevue avec ÎNapoléon eut lieu dans la forêt de Compiègne le 28 mars ; l'empressement de l'empereur, ses prévenances , parurent produire l'impression la plus favorable sur l'esprit de la jeune princesse. Le mariage civil fut contracté le i*^" avril à Saint -Cloud; le lendemain Napoléon et Marie- Louise firent à Paris une entrée magnifique, et entendirent partout sur leur passage les acclamations du peuple qui, d'ailleurs, trouva dans l'archiduchesse Marie-Louise un air de candeur et de modestie. Quoique Joséphine fût aimée, la nouvelle impératrice obtint cet accueil , parce que les Français regardaient la jeune princesse comme le gage de la durée de la paix, et la source de la stabilité des choses. La bénédiction nuptiale fut donnée à Napoléon et à Marie- Louise par le grand aumônier de France, le cardinal Fech, dans une salle de la galerie du Louvre qui avait été disposée en chapelle, avec des tribunes pour les rois, les princes étrangers et le corps diplomatique. Les rois, les reines et les princesses de la famille impériale assistèrent à celte imposante céré-
nionle; le sacré collège presque tout entier v fi2;nrait, et l'on voyait groupés autour des deux époux tous les corps de l'état, toutes les dignités civiles et militaires, l'élite de la France. Jamais fête plus pompeuse ne lit briller la magnificence d'un prince ; mais la gloire de Napoléon éclipsait seule la splendeur de ce spectacle; on n'apercevait qu'elle au milieu de cette enceinte où étaient représentées toutes les grandeurs de l'Europe et du monde entier. Toutefois l'union de Napoléon avec une princesse d'Autriche, trouva des censeurs sévères et donna lieu à de funestes prédictions.
La guerre contre l'Angleterre continuait toujours; l'Espagne était en feu; mais les secousses lointaines qui devaient un jour contribuer au renversement de l'empire, se faisaient alors à peine sentir sur les côtes et la frontière méridionales. Et d'ailleurs. Napoléon avait toujours la ressource de finir cette guerre et de lever de plus grands obstacles apportés à la paix générale par l'Angleterre , en rétablissant Ferdinand VII , et en reconnaissant l'indépendance de l'Espagne. La France avait mis toutes ses espérances de bonheur dans Napoléon, dont elle attendait la paix du monde. Quel spectacle donnait le présent! quelles étaient les promesses de l'avenir ! La nation, après avoir remporté tant de triomphes, faisait tous les jours de nouvelles conquêtes dans le domaine des beaux-arts, des sciences et de l'industrie. L'émulation s'était répandue dans les campagnes avec les lumières; la plupart des laboureurs, fiers d'avoir été
soldats ou de compter sous les drapeaux des membres de leurs familles , avaient la conscience de leur dignité; désormais aucune puissance ne pouvait plus les résoudre à courber la tête devant les prétentions gothiques de l'orgueil héréditaire; des manufactures et des fabriques s'étaient élevées comme par enchantement au sein des principales villes ; leur exploitation entretenait l'aisance dans la classe ouvrière , tandis que leurs produits contribuaient à la félicité de la classe moyenne et aux plaisirs des classes supérieures. Toutes les études de l'esprit humain avaient obéi à la môme impulsion et fait des progrès non moins merveilleux : les mathématiques , enrichies de plusieurs découvertes importantes , avaient servi de levier aux autres sciences exactes ; la physique , la chimie, l'astronomie, la médecine, s'étaient presque avancées jusqu'aux bornes imposées à notre intelligence. Les belles créations de la peinture et de la sculpture embellissaient les édifices publics; le génie de David avait fécondé d'autres génies, et s'il n'avait pas d'égaux, ses élèves étaient devenus ses émules. La littérature , qui semblait assoupie depuis un demi-siècle, s'était réveillée au bruit de sa gloire; les muses avaient repris leurs lyres, et se croyaient revenues aux siècles héroïques. Il s'en faut de beaucoup que le mariage de Louis XIV ait produit des chants dignes d'entrer en parallèle avec ceux qu'enfanta l'union de Marie -Louise avec Napoléon. Tel était alors l'empire auquel Napoléon associait la fille
des Césars : tout avait grandi comme pour se mettre à la hauteur d'un tel homme.
L'oisiveté était insupportable à l'empereur : il proûta du repos qui laissait respirer une partie de l'Europe pour visiter la Belgique et montrer à cette population , devenue française, la fille du successeur de Joseph II. Partout, sur leur passage, éclatèrent les marques les plus vives d'allégresse et d'amour; ces hommages s'adressaient surtout à l'impératrice à laquelle se rattachaient les vœux et les espérances pour le maintien de la paix. Dans le cours de son voyage, de respectueuses représentations furent adressées à ÎSapoléon sur la stagnation du haut commerce ; il répondit à toutes, et particulièrement aux remontrances de la députalion de Hollande, par des raisons pleines de force et de vérité.
De nouvelles fêtes accueillirent les deux époux à leur retour dans la capitale; mais le bal donné par le prince de Schwarlzemberg, au nom de l'Autriche, fut troublé par un accident aflVcux qui coûta la vie à un grand nombre de personnes. Le feu prit à la salle du bal, et se propagea avec une rapidité effrayante. L'empereur fut un des premiers à s'apercevoir qu'une bougie avait enflammé les draperies qui ornaient les fenêtres. Aussitôt il courut vers l'impératrice qui était à une autre extrémité de la salle, la prit sous le bras en lui disant : « Venez, madame, «ceci est sérieux, » et la reconduisit aux Tuileries. Il ne tarila pas à reparaître à l'hôtel du prince de Schwhrtzeniberg, et dirigea lui-même les ellorts em-
iG.")
ployés pour éteindre l'incendie. Ce cruel événement rappela aux Français les malheurs arrivés à Paris lors de l'entrée de ^Marie-Antoinette, à l'époque de son mariage avec Louis XVI, ot produisit la plus funeste impression sur les esprits. On trouve ici de singuliers rapprochemens ; le mariage de deux princesses autrichiennes, dont l'une a perdu Louis XVI sans le vouloir, et dont l'autre a été la cause innocente de la ruine de INapoléon, furent inaugurés par des malheurs publics !
On sait qu'une grande révolution s'était opérée en Suède. Gustave, qui avait osé tirer l'épée dans l'assemblée des États, avait été forcé d'abdiquer. Le duc de Sudermanie régna à sa place sous le nom de Charles XIII : le nouveau roi n'avait qu'un neveu; mais la mort l'enleva subitement. Alors un parti appela Bernadotte , de l'aveu du vieux souverain. Cette nouvelle fut apportée à Paris quelques mois après le mariage de Napoléon ; il donna, non sansquelque prévoyance de l'avenir, son assentiment à l'élévation de son ancien compagnon d'armes; il lui fournit même une somme considérable, ne voulant pas qu'un Français , choisi par la Suède pour régner un jour sur elle, parût dans ce pays d'une manière indigne de nous et du nouveau rang auquel la fortune le portait. L'empereur ne devait pas s'attendre à trouver un jour Bernadotte au premier ran»^ de ses ennemis. S'il eût connu ce général comme il aurait pu le connaître, jamais il n'aurait consenti à lui frayer le chemin du trône de Suède. Bernadotte
i64 n'aimait point Napoléon. Au 1 8 brumaire, l'audace et la résolution avaient seules manqué à ce général, alors trempé tout entier dans les idées républicaines et lié intimement avec les hommes de l'opinion la plus prononcée, pour se déclarer contre l'auteur de celte journée. Plus tard Bernadolte était entré dans une conspiration contre Napoléon ; il devait marcher sur Paris avec des troupes qu'il commandait dans l'Ouest. Il n'osa point agir, ou fut déconcerté par la vigilance du consul. Un homme sage et digne d'une éternelle estime, l'ex-constituant Mounier, alors préfet dans ces contrées, rendit de très-grands services, en apaisant, au lieu de l'envenimer par l'exagér.ition du zèle d'un esclave et le dévouement d'un ambitieux qui veut bâtir sa fortune à tout prix, une aflaire que des séides de police auraient rendue très-grave. Devenu l'allié de Napoléon, Bernadotte n'en était pas mieux disposé pour lui , tout le monde le savait; sa fortune due tout entière à Napoléon, les premiers honneurs de l'armée, le titre de prince, n'avaient point changé ses secrètes dispositions contre l'empereur qui, par une certaine facilité de caractère qu'on lui refuse injustement, ou par suite de la trop grande connaissance des hommes qui le rendait indulgent, avait pardonné beaucoup de choses à un ancien compagnon d'armes, à un guerrier célèbre par des actions d'un grand éclat, à un proche parent. Enire les j^reuves de celle indulgence on cite la conduite de Bernadotte à la bataille d'Iéna ; elle causa , dil-on , les plus vifs et
i65 les plus justes mécontenteraens à Napoléon, sans attirer aucune peine au maréchal qui reprit , il est vrai, une glorieuse revanche à Lubeck et dans le reste de la campagne. Napoléon se souvenait des services et oubliait les torts : il avait en outre de l'attachement pour ceux qui avaient couru les mêmes dangers que lui; il ne pouvait se séparer d'eux. Toutes ces causes, sans lui faire illusion sur le caractère jaloux, mobile et mécontent d'un homme qu'il était facile de juger , l'empêchèrent de s'arrêter à cette pensée que Bernadotte , devenu roi , n'offrirait pas plus de garantie à la politique, qu'il n'en avait offert à la parenté comme général. C'est une grande faute en politique que le consentement donné aux espérances de l'ambition de Bernadotte, et cette faute fut sentie au moment même par les hommes accoutumés à juger ce soldat qui allait passer roi, expression originale de nos troupes quand elles apprenaient l'avènement au trône de quelque enfant de la révolution. Cette époque présenterait le spectacle d'une parfaite tranquillité, si les différends de l'empereur et du pape n'eussent jeté des nuages sur l'horizon. La querelle, suivant les récits du temps, remontait à i8o5. Après le couronnement, Pie YII quitta Paris avec le regret de n'avoir pas obtenu la récompense du dévouement qu'il avait montré, des services qu'il avait rendus. A peine le pape eut-il mis le pied sur le sol de la Péninsule, que le génie italien s'empara de lui. Bientôt Rome devint le foyer des complots tramés contre la France, et Napoléon put accuser l'évêque
i66 d'Imola de suivre les exemples de Pie VI, auteur des diverses insurrections qui avaient été préparées pour ensevelir notre armée au milieu de l'Italie, que les émissaires du Saint-Siège mettaient partout en feu sur nos pas. En effet , Napoléon put justement soupçonner et même accuser Pie Vil d'avoir soutenu les Anglais dans leurs tentatives pour soulever les peuples contre nous. L'empereur essaya vainement de ramener son allié à des sentimens meilleurs. Le pontife , obsédé par le sacré collège, emporté, malgré lui, par l'ambition inhérente à la Tiare qui, même encore aujourd'hui, croit à sa souveraineté sur les princes et sur les peuples, ne se relâchait de rien. Les torts du chef de l'Église, ou plutôt du sacré collège trop enclin à vouloir gouverner son chef, devinrent si graves, les insultes si patentes, que l'empereur sentit la nécessité de les réprimer enfin. Il s'empara des forteresses et de quelques provinces du pape, et finit par occuper Rome elle-même. Malgré cette occupation, les deux guerres que nous avions à soutenir, l'une avec l'Espagne et semblable à un volcan dont le gouffre s'élargîçsait chaque jour pour dévorer nos légions, l'autre dont la bataille d'EssIing semblait rendre l'issue douteuse, enhardirent le Saint-Père jusqu'à fulminer une bulle d'excommunication; c'était méconnaître IjE?, sicçlv, les circonstances et l'homme auquel on av;)jt ?ffaiie, que d'employer de pareilles armes contre INapoléon. Il ne pouvait pas même être effleuré par eclle menace, mais son orgueil en fut offensé.
Il pardonna lontefois au pape, à un vieillard, à son allié, à son ami, et ne voulut s'en prendre qu'au cardinal Paeca.
Par suite de tous ces démêlés, au milieu de la fermentation du peuple de Rome, excité par les nouvelles de la guerre et aussi par des trames secrètes, le pape fut enlevé de son palais et transféré à Florence; Napoléon apprit cette nouvelle à Schœnbrunn. Suivant un récit qui paraît arrangé avec une complaisance extrême, le général Radet aurait pris sur lui une mesure aussi importante que celle de l'enlèvement du chef de la chrétienté; il est impossible d'admettre une telle supposition. Tout porte au contraire à penser que la politique de Napoléon, justement alarmée des dispositions hostiles de la courdeRome, et des dangers d'une explosion préparée par elle en Italie, pendant que presque toutes nos forces étaient rassemblées sur deux points séparés par plus de cinq cents lieues, avait tout prévu, tout réglé, tout ordonné d'avance. Il savait que le pape, hors de Rome et du contact de ses perfides conseillers, n'était point à craindre; il se contenta de l'envoyer àSavone en l'entourant de tous les égards possibles, soit dans la route, soit dans cette ville : Pie YII y resta plusieurs mois. Il aurait pu retourner à Rome en renonçant à la puissance temporelle; mais au lieu d'y consentir, et par suite de l'obsession de ses conseillers, il adressa à Florence et à Paris des brefs qu'un décret de Napoléon fit rejeter comme contraires aux lois de l'Etat et à la discipline ecclésiastique. Ces en-
i68 Ireprises de la puissance qui détrônait autrefois les princes en déliant leurs sujets du serment de fidélité, entreprises que le fier Louis XIV et même le faible Louis XY auraient réprimées ou punies; ces prétentions de vouloir faire de l'église un Etat dans l'État, d'établir pour le Saint-Siège une suprématie que les souvenirs de l'autorité de Charlemagne rendaient si étrange pour le chef de la Nation française au XIX^ siècle; ces injures faites à un grand peuple et à un grand prince, avaient amené enfin la réunion de l'état de Rome à l'empire. Nous verrons plus tard que ce vain accroissement de territoire ne touchait pas Napoléon, et qu'il avait conçu un vaste plan pour rattacher par la religion la France, l'Europe et tous les pays chrétiens à son système de gouvernement. L'idée était colossale, comme beaucoup de celles qu'il concevait, quand il s'abandonnait aux conseils et au vol de son génie.