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II. Le passage des Alpes

Le Premier Consul avait préféré le passage du grand Saint- Bernard à celui du mont Cenis ; l'un n'était pas plus difficile que l'autre. Il y a, de Lausanne à Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, un chemin praticable pour l'artillerie ; et depuis le village de Saint- Rémy à Aoste, on trouve un chemin également praticable aux voitures. La difficulté ne résidait donc que dans la montée et la descente du Saint-Bernard. Cette difficulté était la même pour le passage du mont Cenis ; mais en passant par le Saint-Bernard on avait l'avantage de laisser Turin sur sa droite et d'agir dans un pays plus couvert et moins connu...

Le passage prompt de l'artillerie paraissait une chose impossible. On s'était pourvu d'un grand nombre de mulets. On avait fabriqué une grande quantité de petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les munitions des pièces. Ces caisses devaient être portées par les mulets, ainsi que des forges de campagne, de sorte que la difficulté réelle à vaincre était le transport des pièces. Mais on avait préparé à l'avance une centaine de troncs d'arbre, creusés de manière à pouvoir recevoir les pièces qui y étaient fixées par les tourillons. A chaque bouche à feu ainsi déposée, cent soldats devaient s'atteler ; les affûts devaient être démontés et portés à dos de mulet. Toutes ces dispositions se firent avec tant d'intelligence par les généraux de l'artillerie Gassendi et Marmont que la marche de l'artillerie ne causa aucun retard. Les troupes mêmes se piquèrent d'honneur de ne pas laisser leur artillerie en arrière et se chargèrent de la traîner. Pendant toute la durée du passage, les musiques des régiments se faisaient entendre ; ce n'était que dans les pas difficiles que le pas de charge donnait une vigueur nouvelle aux soldats (1).

(il Commentaires de Napoléon, t. IV, et Correspondance (écrits de Sainte Hélène), t. XXX.

m. Le général et son guide.

Son propre passage lui fournit un petit tableau agréable, avec une pointe de sentiment.

Le 16 mai (1800) le Premier Consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice; et toute l'armée passa le Saint-Bernard les 17, 18, 19 et 20 mai. Le Premier Consul passa lui-même le 20, Il montait, dans les plus mauvais pas, le mulet d'un habitant de Saint-Maurice désigné par le prieur du couvent comme le plus sûr de tout le pays. Le guide du Premier Consul était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux ans qui s'entretint beaucoup avec lui, en s'abandonnant à cette confiance propre à son âge et à la simplicité des habitants des montagnes. Il confia au Premier Consul toutes ses peines ainsi que les rêves de bonheur qu'il faisait pour l'avenir. Arrivé au sommet, le Premier Consul qui, jusque-là, ne lui avait rien témoigné, écrivit un billet et le donna à ce paysan pour ie remettre à son adresse. Le billet était un ordre qui prescrivait plusieurs dispositions qui eurent lieu immédiatement après ce passage, et qui réalisait toutes les espérances du jeune paysan, telles que la bâtisse d'une maison, l'achat d'un terrain, etc. Quelque temps après son retour, l'étonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde s'empresser à satisfaire ses désirs et la fortune lui arriver de tous côtés.

Le Premier Consul s'arrêta une heure au couvent des hospitaliers, et opéra la descente à la ramasse, sur un glacier presque perpendiculaire. Le froid était encore vif. La descente du grand Saint-Bernard fut plus difficile pour les chevaux que ne l'avait été la montée ; néanmoins on n'eut que peu d'accidents. Les moines du couvent étaient approvisionnés d'une grande quantité de vin, pain, fromages, et. en passant, chaque soldat recevait de ces bons religieux une forte ration.

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