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V. La bataille de Marengo

Le 14, à l'aube du jour, les Autrichiens défilèrent sur les trois ponts de la Bormida et attaquèrent avec fureur le village de Marengo. La résistance fut opiniâtre et longue.

Le Premier Consul, instruit par la vivacité de la canonnade, que l'armée autrichienne attaquait, expédia sur-le-champ l'ordre au général Desaix de revenir avec son corps sur San Giuliano. Il était à une demi-marche de distance, sur la gauche.

Le Premier Consul arriva sur le champ de bataille à dix heures du matin, entre San Giuliano et Marengo.

L'ennemi avait enfin emporté Marengo, et la division Victor, après la plus vive résistance, ayant été forcée, s'était mise dans une complète déroute. La plaine sur la gauche était couverte de nos fuyards qui répandaient partout l'alarme, et même plusieurs faisaient entendre ce cri funeste : « Tout est perdu ! »

Le corps du général Lannes, un peu en arrière de la droite de Marengo, était aux mains avec l'ennemi qui, après la prise de ce village, se déployant sur sa gauche, se mettait en bataille devant notre droite qu'elle débordait déjà. Le Premier Consul envoya aussitôt son bataillon de la garde consulaire, composé de huit cents grenadiers, l'élite de l'armée, se placer à cinq cents toises sur la droite de Lannes, dans une bonne position pour contenir l'ennemi. Le Premier Consul se porta lui-même, avec la 72^ demi-brigade, au secours du corps de Lannes, et dirigea la division de réserve Carra-Saint-Cyr sur l'extrême droite, à Castel-Ceriolo, pour prendre en flanc toute la gauche de l'ennemi.

Cependant, au milieu de cette immense plaine, l'armée reconnaît le Premier Consul, entouré de son état-major et de deux cents grenadiers à cheval, avec leurs bonnets à poil ; ce seul aspect suffit pour rendre aux troupes l'espoir de la victoire ; la confiance renaît, les fuyards se rallient sur San Giuliano, en arrière de la gauche du général Lannes. Celui-ci, attaqué

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par une grande partie de l'armée ennemie, opérait sa retraite au milieu de cette vaste plaine avec un ordre et un sang-froid admirables. Ce corps mit trois heures pour faire en arrière trois quarts de lieue, exposé en entier au feu de mitraille de quatrevingts bouches à feu, dans le temps que, par un mouvement inverse, Carra-Saint-Cyr marchait en avant sur l'extrême droite et tournait la gauche de l'ennemi.

Sur les trois heures de l'après-midi, la division Desaix arriva. Le Premier Consul lui fît prendre position sur la chaussée en avant de San Giuliano.

Mêlas qui croyait la victoire décidée, accablé de fatigue, repassa les ponts et rentra dans Alexandrie, laissant au général Zach, son chef d'état-major, le soin de poursuivre l'armée française. Celui-ci, croyant que la retraite de cette armée s'opérerait sur la chaussée de Tortone, cherchait à arriver sur cette chaussée derrière San Giuliano. Mais, au commencement de l'action, le Premier Consul avait changé sa ligne de retraite et l'avait dirigée entre Sale et Tortone, de sorte que la chaussée de Tortone n'était d'aucune importance pour l'armée française.

Cependant la division Victor s'était ralliée et brûlait d'impatience d'en venir de nouveau aux mains. Toute la cavalerie de l'armée était massée en avant de San-Giuliano sur la droite de Desaix et en arrière de la gauche du général Lannes. Les boulets et les obus tombaient sur San Giuliano. Une colonne de six mille grenadiers de Zach en avait déjà gagné la gauche. Le Premier Consul envoya l'ordre au général Desaix de se précipiter avec sa division toute fraîche sur cette colonne ennemie. Desaix prit aussitôt ses dispositions pour exécuter cet ordre ; mais comme il marchait à la tête de deux cents éclaireurs de la 9® légère, il fut frappé d'une balle au cœur et tomba raide mort, au moment où il venait d'ordonner la charge. Ce coup enleva au Premier Consul l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son lieutenant.

Ce malheur ne dérangea en rien le mouvement et le général Boudet fît passer facilement dans l'âme de ses soldats ce vif désir dont il était pénétré lui-même de venger à l'instant un chef tant aimé. La 9^ légère qui, là, mérita le titre d'Incomparable, se couvrit de gloire. En même temps, le général Kellermann, avec huit cents hommes de grosse cavalerie, faisait une charge intrépide sur le milieu du flanc de la colonne. En moins d'une demi-heure, ces six mille grenadiers furent enfoncés,

culbutés, dispersés. Le e^énéral Zach et tout son état-major furent faits prisonniers.

Le général Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge. Carra-Saint-Cyr qui, à notre droite, se trouvait en potence sur le flanc gauche de l'ennemi, était beaucoup plus près des ponts sur la Bormida que l'ennemi lui-même. Dans un moment, l'armée autrichienne fut dans la plus épouvantable confusion. Huit à dix mille hommes de cavalerie qui couvraient la plaine, craignant que l'infanterie de Saint-Cyr n'arrivât aux ponts avant eux, se mirent en retraite au galop, culbutant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La division Victor se porta en toute hâte pour reprendre son champ de bataille au village de Marengo. L'armée ennemie était dans la plus horrible déroute ; chacun ne pensait plus qu'à fuir. L'encombrement devint extrême sur les ponts de la Bormida, où la masse des fuyards était obligée de se resserrer, et, à la nuit, tout ce qui était resté sur la rive gauche tomba au pouvoir des troupes de la République.

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