‹ NapoléonChapitre 16 sur 66 · HOHENLINDEN · texte numérisé non relu

HOHENLINDEN

de canon et une immense quantité de voitures furent les trophées de cette journée (1).

Nos succès forcèrent l'Autriche à signer la paix de Lunéville (9 février 1801). L'Angleterre elle-même finit par signer le traité d'Amiens, l'année suivante (mai 1802). Mais cette paix fut de courte durée, et Bonaparte, devenu empereur en 1804, fit de la lutte contre l'Angleterre le principal objet de sa politique. La « perfide > Angleterre, les < oligarques > de Londres, l'or et les intrigues de ces ' lâches insulaires », celte phraséologie, léguée par la Révolution, va défrayer souvent l'éloquence militaire de l'Empire.

Voulut-il attaquer l'Angleterre chez elle avec les armements préparés à Boulogne? Il l'a laissé croire. Il semble bien qu'il n'ait songé qu'à l'effrayer et qu'il se réservait seulement de lui fermer le continent.

Trois campagnes successives y réussirent, celles de 1805, de 1806, de 1807; les unes et les autres semées de proclamations éloquentes et retracées dans les Bulletins de la Grande Armée.

Les proclamations de l'Empire sont aussi belles que celles de la République (Italie), mais avec un caractère différent. Elles ont moins de flamme et plus de gravité. Il semble que le ton du chef se soit élevé en même temps que sa fortune. En outre, elles mettent le soldat dans la confidence du général. Elles l'entretiennent de sa politique; elles lui annoncent ses desseins et quelquefois ses manœuvres. Le Bulletin est une innovation. Il raconte les événements, enregistre les résultats, et souvent achève la victoire par le ridicule on par l'invective. Il ne faut pas lui demander l'impartialité, ni souvent l'exactitude. Mais la forme est unique dans le genre, et comparable au ton de la proclamation.

(il Correspondance., t. XXX. — Ecrits de Sainte-Héltne (Diplomatie, Cuerrej.

L'Autriche venait de se laisser entraîner par l'Angleterre dans une troisième coalition, avec la Russie et Naples. Elle prit l'offensive, le 5 septembre 1805, en attaquant la Bavière. C'est alors que Napoléon transporta la Grande Armée des bords de la Manche dans la vallée supérieure du Danube.

L'entrée en campagne. — Proclamation aux troupes.

De Strasbourg, 'e 30 septembre iSo^.

Soldats,

La guerre de la troisième coalition est coinmencée. L'armée autrichienne a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre allié. Vous-mêmes vous avez dii accourir à marches forcées à la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin. Nous ne nous arrêterons plus que nous n'ayons assuré l'indépendance du corps germanique, secouru nos alliés et confondu l'orgueil des injustes agresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie. Notre générosité ne trompera plus notre politique.

Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes que l'avant-garde d'un grand peuple. S'il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l' /Angleterre. Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire, des fatigues et des privations de toute espèce à endurer. Quelques obstacles qu'on nous oppose, nous les vaincrons, et nous ne prendrons de repos que nous n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis.

D'habiles manœuvres sur les deux rives du Danube rejetèrent l'armée autrichienne dans Ulm et la forcèrent de capituler, le 20 octobre 1805.

Au lendemain d'Ulm.

Le lendemain, Napoléon disait aux troupes :

AU quartier général d'Elchingen, le 29 vendémiaire an XIV (21 octobre).

Soldats de la Grande Armée,

En quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous proposions est rempli. Nous avons chassé de la Bavière les troupes de la maison d'Autriche et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses États. Cette armée, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? Son but est rempli. Nous ne sommes plus à Boulogne, et son subside ne sera ni plus ni moins grand. De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille sont prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de la campagne. Deux cents pièces de canon, tout le parc, quatre-vingt-dix drapeaux, tous leurs généraux sont en notre pouvoir. Il ne s'est pas échappé de cette armée quinze mille hommes.

Soldats, je vous avais annoncé une grande bataille, mais, grâce aux mauvaises combinaisons de l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune chance ; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, un si grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de quinze cents hommes hors de combat. Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes en votre Empereur, en votre patience à supporter les fatigues et les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité. Mais nous ne nous arrêterons pas là ; vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des bouts de l'univers, nous allons lui faire éprouver le inême sort. A ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie française : c'est là que va se

décider, pour la seconde fois, cette question qui l'a déjà été une fois en Suisse et en Hollande, si l'infanterie française est la première ou la seconde en Europe. Il n'y a pas là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir : tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins possible d'eflfusion de sang ; mes soldats sont mes enfants I

Les Russes avaient commis la faute de rester trop loin de leurs alliés. Ils se replièrent sur la Moravie, oij fut livrée la bataille d'Austerlitz.

La bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).

... Le 1 1 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux, et cet anniversaire du couronnement de l'Empereur, où allait se passer un des plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de l'automne.

Cette bataille que les soldats s'obstinent à appeler la journée des trois Empereurs, que d'autres appellent la journée de l'Anniversaire, et que l'Empereur a nommée la journée d'Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation.

L'Empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait pour donner les derniers ordres que l'horizon fût bien éclairé. Aux premiers rayons du soleil, les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps au grand galop. L'Empereur dit, en passant sur le front de bandière de plusieurs régiments : « Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l'orgueil de nos ennemis. « Aussitôt, les chapeaux au bout des baïonnettes et les cris de : Vive l'Empereur 1 furent le véritable signal du combat. Un instant après, la canonnade se fit entendre à l'extrémité de la droite que l'avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la rencontre imprévue du maréchal Davout arrêta l'ennemi tout court et le combat s'engagea.

Après avoir raconté, sobrement, la prise du plateau de Pratzen, le Bulletin ajoute :

A une heure après midi, la victoire était décidée. Elle n'avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait donné nulle part.

La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite. Le corps ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'Empereur s'y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à Aboukir : vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les lacs.

Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation Vor de V Angleterre, et puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père de ses sujets, s'arracher à l'influence de trente freluquets que l'Angleterre solde avec art et dont les impertinences obscurcissent ses intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats et le jettent dans les opinions les plus erronées. La nature, en le douant de si grandes qualités, l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait le malheur de notre génération... (1).

Cependant nous poursuivrons nos succès. L'ennemi s'est retiré sur le chemin de Gœding. Dans cette retraite, il prête le flanc. L'armée française est déjà sur ses derrières et le suit l'épée dans les reins.

Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient évacués sur Briinn. Le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! Puissent les lâches oligarques porter la peine de tant de maux ! {Bulletin de la Grande Armée [Trentième).

Le même jour, le vainqueur remerciait ses soldats dans ces termes :

Aiisterlitz, 12 frimaire an XIV (2).

Soldats, je suis content de vous. Vous avez, à la journée d'Aus-

(1) Cette partie du Bulletin était faite pour attirer l'empereur Alexandre dans la politique impériale. On verra encore, plus loin, la politique se faire jour dans les invectives contre l'Angleterre.

(2) On employait encore le calendrier républicain qui fut abandonné l'année suivante.

98 NAI'OI.F.OX fiCRIV^AIN — CHAP. IV

terlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire.

Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou dispersée. Ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans les lacs. Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de trente mille prisonniers sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée et en nombre supérieur n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à nos alliés.

Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui, seul, pouvait lui donner du prix à mes yeux ; mais, dans le même moment, nos ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir, et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m'obliger de la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis; projets téméraires et insensés que, le jour même de l'anniversaire de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.

Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là, vous serez l'objet de mes tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : j'étais à la bataille d'Austerlitz. pour qu'on vous réponde : voilà un brave!

Napoléon laissa les Russes rentrer chez eux, et signa avec l'Autriche la paix de Presbourg(25 déc. 1805).

Restait Naples, où des Bourbons régnaient encore.

Au lendemain même de Presbourg, Napoléon lança contre eux cette proclamation foudroyante.

LA CAMF'AGXK DE 1805 99

Proclamation contre Naples.

A l'armée d'Italie. De Schœnbrûnn, 27 décembre.

Soldats, depuis dix ans, j"ai tout fait pour sauver le roi de Naples. 11 a tout fait pour se perdre.

Après avoir rappelé qu'il lui avait plusieurs fois pardonné sa déloyauté et sa défection, il ajoutait :

Pardonnerons-nous une quatrième fois.^ Nous fierons- nous une quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans raison." Non, non! La dynastie de Naples a cessé de régner; son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne.

Soldats, marchez ! Précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout entière est soumise à mes lois ou à celle de mes alliés ; que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des hommes les plus perfides ; que la sainteté des traites est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d'Egypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisées.

Les Bourbons s'enfuirent devant une armée que commandait Masséna, et furent remplacés par Joseph, frère de Napoléon. La troisième coalition était dissoute.

C'est le singulier moment que choisit la Prusse pour en former une quatrième ?.vec la Russie.

La Grande Armée était encore en Allemagne. En la rejoignant, Napoléon lui dit :

Au quartier impérial de Bamberg, 6 octobre 1806.

Soldats,

L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous vous en étiez déjà rapprochés de plusieurs marches. Des fêtes triomphales vous attendaient, et les préparatifs pour vous recevoir étaient déjà commencés dans la capitale.

Mais lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de l'alliance. Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Depuis deux mois, nous sommes provoqués chaque jour davantage.

La même faction, le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissenssions intestines, conduisit, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de, la Champagne, domine dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent brûler et renverser jusque dans ses fondements (1), c'est aujourd'hui leur drapeau qu'ils se vantent de planter dans la capitale de nos alliés.

ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leurs armes. Les insensés! Qu'ils sachent donc qu'il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale que de flétrir l'honneur des enfants du grand peuple et de ses alliés.

Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.

Eh quoi ! nous aurions donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'Orient à l'Occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que l'aigle française a fui, épouvantée, à l'aspect des armées prussiennes !

Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes. Marchons donc, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette

(i) Allusion au fameux manifeste de Brunswick qui menaçait Paris, en 179^d' • une exécution militaire et d'une subversion totale « .

LA CAMPAGNE DE 1806 loi

étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle éprouva il y a quatorze ans ; qu'ils apprennent que s'il est permis d'acquérir un accroissement de domaine et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que les tempêtes de l'Océan !

Napoléon (i).

Dans un des premiers combats, à Saalfeld (10 octobre), l'avant-garde de l'armée de Hohenlohe fut culbutée par Lannes, et le prince Louis de Prusse, frère du roi, un de ceux qui poussaient à la guerre, tué par un maréchal des logis du 10' hussards (2).

Mort du prince Louis de Prusse (Saalfeld).

... Voyant ainsi la déroute de ses gens, le prince Louis de Prusse, en brave et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal des logis du 10® hussards. « Rendez- vous, colonel, lui dit le hussard, ou vous êtes mort. » Le prince répondit par un coup de sabre. Le maréchal riposta par un coup de pointe et le prince tomba mort.

Si les derniers instants de sa vie ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. 11 est mort comme doit mourir tout bon soldat. Deux de ses aides de camp ont été tués à ses côtés. On a trouvé sur lui des lettres de Berlin qui font voir que le projet de l'ennemi était d'attaquer incontinent, et que le parti de la guerre à la tête duquel étaient le jeune prince et la reine, craignait toujours que les inclinations pacifiques du roi et l'amour qu'il porte à ses sujets, ne lui fissent adopter des tempéraments et ne déjouassent leurs cruelles espérances. On peut dire que les premiers coups de la guerre ont tué un de ses auteurs. Etc. (2^ Bulletin de la Grande Armée. Auna, 12 octobre.)

(i i Quel langage ! Aucun chef de guerre n'en a fait entendre d'une pareille éloquence. Cette proclamation est une des plus belles de Napoléon et de l'histoire.

(2) Ce maréchal des logis, du nom de Guindé, promu sous-lieutenant et décoré, fut tué lui-même, à Hanau, en 181 3 (30 octobre).

La bataille d'féiia (14 octobre).

La bataille d'Iéna a lavé l'affront de Rosbach et décidé, en sept jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui s'était emparée des têtes prussiennes ( 5*^5»/letin).

Après avoir raconté les événements du 13 et les dispositions prises par l'Empereur pour le lendemain, le Bulletin parle ainsi de la bataille :

Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'Empereur passa devant plusieurs lignes. Il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre cette cavalerie prussienne qu'on peignait comme si redoutable. Il les fit souvenir qu'il y avait un an, à là même époque, ils avaient pris Ulm ; que l'armée prussienne, comme l'armée autrichienne, était aujourd'hui cernée, ayant perdu sa ligne d'opérations, ses magasins ; qu'elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa retraite : que, cherchant à faire une trouée sur différents points, les corps d'armée qui la laisseraient passer seraient perdus d'honneur et de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par les cris de : Marchons ! Les tirailleurs engagèrent l'action ; la fusillade devint vive. Quelque bonne que fût la position que l'ennemi occupait, il en fut débusqué, et l'armée française, débouchant dans la plaine, commença à prendre son ordre de bataille.

De son côté, le gros de l'armée ennemie, qui n'avait eu le projet d'attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. En moins d'une heure, l'action devint générale. Deux cent cinquante à trois cent mille hommes avec sept ou huit cents pièces de canon semaient la mort et offraient un de ces spectacles rares dans l'histoire. De part et d'autre, on manœuvra constamment comme à une parade. Parmi nos troupes, il n'y eut jamais le moindre désordre; la victoire ne fut pas un moment incertaine...

L'état-major s'occupe d'une relation officielle qui fera connaître dans tous ses détails cette bataille et les services rendus par les différents corps d'armée et régiments. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres qu'a l'armée à l'estime et à la considération de la nation, rien ne pourra ajouter aux senti-

ments d'attendrissement qu'ont éprouvés ceux qui ont été témoins de l'enthousiasme et de l'amour qu'elle témoignait pour l'Empereur au plus fort du combat. S'il y avait un moment d'hésitation, le seul cri de : Vive l'Empereur! ranimait les courages et retrempait toutes les âmes. Au fort de la mêlée, l'Empereur voyant ses ailes menacées par la cavalerie se portait au galop pour ordonner des manoeuvres et des changements de front en carrés. Il était interrompu, à chaque instant, par des cris de : Vive l'Empereur ! La garde impériale à pied voyait avec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler tout le monde aux mains, et elle dans l'inaction. Plusieurs voix firent entendre les mots : En avant! 'i Qu'est-ce.'' dit l'Empereur. Ce ne peutêtre qu'un jeune homme qui n'a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois faire. Qu'il attende qu'il ait combattu dans trente batailles rangées avant de prétendre me donner des avis. » C'étaient effectivement des vélites dont le jeune courage était impatient de se signaler. Etc. (léna, 15 octobre.)

Napoléon entra dans Berlin quelques jours après, et c'est du milieu des souvenirs du grand Frédéric qu'il remercia l'armée victorieuse.

Proclamation aux troupes.

Camp impérial de Potsdam, 26 octobre.

Soldats,

Vous avez justifié mon attente et répondu dignement à la confiance du peuple français. Vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de ma couronne et de la gloire du grand peuple. Tant que vous serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l'infanterie et l'artillerie. Je ne sais désormais à quelle arme je dois donner la préférence. Vous êtes tous de bons soldats.

Voici les résultats de nos travaux. Une des premières puissances de l'Europe, qui osa naguère nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les défilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours et

livré dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille. Nous avons précédé à Postdam, à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi lesquels ceux des gardes du roi de Prusse ; six cents pièces de canon, trois forteresses, plus de vingt généraux : cependant près de la moitié de vous regrette de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces de la monarchie prussienne jusqu'à l'Oder sont en notre pouvoir.

Soldats ! les Russes se vantent de venir à nous : nous. marcherons à leur rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin. Ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé envers elle, après cette bataille où son empereur, sa cour, les débris de son armée, n'ont dû leur salut qu'à la capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait lutter avec succès contre nous.

Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles armées, formées dans l'intérieur de l'Empire, viennent prendre nos places, pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé, indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans leur délire, nous ont proposée ; nos routes et nos villes frontières sont remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le continent et à la tyrannie des mers.

Soldats! je ne puis mieux exprimer les sentiments que j'ai pour vous, qu'en vous disant que je vous porte, dans mon cœur, l'amour que vous me montrez tous les jours.

Après avoir passé quelques semaines à Berlin, Napoléon se remit en campagne contre les Russes. 11 traversa d'abord la Pologne, où le retour du 2 décembre lui inspira cette proclamation :

Proclamation de Posen.

Posen, 2 décembre 1806.

Soldats, il y a aujourd'hui un an, à cette heure même, que vous étiez sur le champ mémorable d'Austerlitz. Les bataillons

russes épouvantés fuyaient en déroute, ou, enveloppés, rendaient les armes à leurs vainqueurs. Le lendemain, ils firent entendre des paroles de paix, mais elles étaient trompeuses. A peine échappés, par l'efifet d'une générosité peut-être condamnable, aux désastres de la troisième coalition, ils en ont ourdi une quatrième.

Mais l'allié sur la tactique duquel ils fondaient leur principale espérance n'est déjà plus. Ses places fortes, ses capitales, ses magasins, deux cent quatre-vingts drapeaux, sept cents pièces de cimon, cinq grandes places de guerre sont en notre pouvoir. L'Oder, la Wartha, les déserts de la Pologne, les mauvais temps de la saison n'ont pu vous arrêter un moment. Vous avez tout bravé, tout surmonté ; tout a fui à votre approche. C'est en vain que les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et illustre Pologne. L'aigle française plane sur la Fistule. Le brave et infortuné Polonais en vous voyant croit revoir les légions de Sobieski.

Soldats, nous ne déposerons point les armes que la paix générale n'ait affermi et assuré la puissance de nos alliés, n'ait restitué à notre commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis, sur l'Elbe et sur l'Oder, Pondichéry, nos établissements des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit aux Russes de balancer les destins? Qui leur donnerait le droit de renverser de si justes desseins.^ Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz?

L'armée resta plusieurs mois en Pologne, dans la boue et sous la pluie. On la disait décimée par les maladies; et c'est aux bruits répandus par nos ennemis que répondait avec esprit le 53' Bulletin. L'Angleterre en faisait les frais.

L'armée en Pologne.

Varsovie, 22 janvier 1807.

... Les Anglais qui ne peuvent plus faire accroire que les Russes, les Tartares, les Kalmouks vont dévorer l'armée française, parce que, même dans les cafés de Londres, on sait que ces dignes alliés ne soutiennent pas l'aspect de nos baïonnettes,

io6 XAPOLÉOX ÉCRIVAIN. — CHAP. IV

appellent aujourd'hui à leur secours la dysenterie, la peste et toutes les maladies épidémiques. Si ces fléaux étaient à la disposition du cabinet de Londres, point de doute que non seulement notre armée, mais même nos provinces et toute la classe manufacturière du continent ne devinssent leur proie. En attendant, les Anglais se contentent de publier et de faire publier sous toute espèce de formes par leurs nombreux émissaires que l'armée française est détruite par les maladies. A les entendre, des bataillons entiers tombent comme ceux des Grecs au commencement du siège de Troie. Ils auraient là une manière toute commode de se défaire de leurs ennemis. Mais il faut bien qu'ils y renoncent. Jamais l'armée ne s'est mieux portée; les blessés guérissent et le nombre des morts est peu considérable. II n'y a pas autant de malades que dans la campagne précédente ; il y en a même moins qu'il n'y en aurait en France, en temps de paix, suivant les calculs ordinaires.

C'est sous la neige que fut livrée l'effroyable bataille d'Eylau (8 février 1807).

Les Russes reprirent l'offensive avec la belle saison, ils furent écrasés à Friedland, le 14 juin, et rejetés sur le Niémen où s'arrêta l'armée victorieuse. Le 22 juin, l'Empereur la remerciait ainsi de sa patience et de ses efforts :

/ipres Friedland. (Proclamition.)

Au camp impérial de Tilsiit, le 22 juin.

Soldats, le 5 juin, nous avon.. été attaqués dans nos cantonnements par l'armée russe.

L'ennemi s'était mépris sur notre inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était celui du lion. 11 se repent de l'avoir troublé.

Dans les journées de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans dix jours de campagne, nous avons pris sept cent vingt pièces de canon, sept drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers soi.xante mille Russes, enlevé à l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Koenigsberg, les trois cents bâtiments qui

étaient dans ce port chargés de toute espèce de munitions ; cent soixante mille fusils que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis.

Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du couronnement ; vous avez dignement célébré cette année celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. Vous rentrerez en France couverts de tous vos lauriers, et après avoir obtenu une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de la durée. Il est temps que votre patrie vive en repos, à l'abri de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue de l'amour que je vous porte.

On sait l'entrevue des deux empereurs sur le radeau du Niémen. Il en sortit la paix de Tilsitt (8 juillet 1807). Le continent était fermé à l'Angleterre. Mais elle gardait l'Océan.

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