L'ILE D'ELBE
Porto- Ferrajo est une petite ville située en face de la côte d'Italie sur une hauteur qui domine la rade. Elle tient une population de trois mille habitants sans la garnison et les employés. Elle a un bassin, un port, espèce de darse où peuvent entrer même des vaisseaux à trois ponts. Les fortifications de Porto- Ferrajo ont été fondées par Cosme de Médicis contre les Barbaresques ; elles ont été augmentées depuis, pendant les quinze ans que cette île est restée sous la domination de l'Empire. Porto- Ferrajo est une place très forte.
Porto-Longone est une forteresse bâtie par les Espagnols. Elle appartenait au roi de Naples avant sa réunion à la France. La rade est très sûre ; elle regarde le Levant.
L'île d'Elbe rendait 500 000 francs à Napoléon, savoir : 300000 francs, produit de la mine de fer; 100 000 francs de la madrague, des salines et de quelques propriétés ; 100 000 francs des impositions territoriales, des droits et impôts du pays. La dépense consistait en 100 000 francs pour les appointements des tribunaux, de l'administration, la paye de la gendarmerie, les frais de justice, les constructions à entretenir, etc. Restaient donc 400 000 francs qui étaient versés dans la caisse du trésorier impérial pour fournir à l'entretien des fortifications, de la marine, des troupes déterre et de la maison de l'Empereur. Par le traité de Fontainebleau, deux millions de francs devaient être payés tous les ans pour servir de supplément (1).
Il avait fallu d'abord s'installer; ce qui n'avait pas été facile.
Il n'y avait à Porto- Ferrajo aucun logement convenable. La chaleur était excessive sur le port ; il fallait habiter la haute ville ; mais, dans quelque lieu qu'on se plaçât, on était dans la nécessité de bâtir. Des artistes, architectes et peintres, arrivèrent de Toscane pour offrir leurs services ; ils venaient chercher asile contre les persécutions politiques. Ils arrangèrent un petit pavillon à deux étages où se logea l'Empereur. Il fallut démolir un grand nombre de maisons ; les soldats de la Garde y travaillèrent avec zèle. Partie de ces démolitions tombaient sur des bâtiments de l'État, partie sur des maisons de particuliers que l'on payait après estimation contradictoire. Les habitants voyaient ces embellissements avec plaisir. Les soldats
(i) Ils ne le furent pas.
134 NAPOI.KON fiCRIVAIX. — CHAP. VI
de la Garde, accoutumés à ces démolitions à Paris et en d'autres lieux, disaient plaisanmient aux habitants : « Nous démolissons toujours la moitié des villes où nous séjournons ; c'est notre mode ; mais il n'y a rien à dire, nous payons comptant, et un quart en sus. )> On établit ainsi, en peu de semaines, une plaine et un jardin près du pavillon de l'empereur. Ce pavillon avait vue sur les côtes de Toscane et de Piombino. On appropria un très beau couvent, situé tout près, pour le logement de la Garde ; elle y fut très bien établie. Madame Mère fut logée à la maison Vantini...
Avant la fin de l'année, Napoléon était passablement logé. Il avait un pavillon à Porto- Ferrajo, un à Porto- Longone, la villa de Saint-Martin, où il allait quelquefois, et l'ermitage de Marciana où il passa plusieurs semaines durant les grandes chaleurs. Cet ermitage est situé sur une des sommités du mont Caponne, d'où l'on découvre la Corse, l'Italie, les Alpes et les mers qui en séparent ; il est au milieu d'un bois de châtaigniers. C'est là qu'est établie la glacière qui fournit aux besoins de l'île pendant l'été. Cet ermitage est très frais, très sain, très agréable ; on n'y est incommodé par aucune mouche.
Il y a une belle église, quatre chambres, et on y faisait mettre des tentes. On devait y construire un petit pavillon dans l'hiver.
Il n'y avait jamais eu de carrosses dans la ville de Porto- Ferrajo ; il fallut repaver presque toutes les rues et adoucir plusieurs pentes. Une salle de spectacle, selon l'usage des villes d'Italie, fut construite, ainsi qu'un lazaret pour servir à la quarantaine du commerce du Levant.
L'île entière s'embellissait, et la petite ville de Porto- Ferrajo prenait un air de propreté et de capitale.
On sait qu'il prit au sérieux sa petite souveraineté, qu'il administra l'île comme s'il avait dû y finir sa carrière. L'imagine-t-on, de maître de l'Europe, réduit à ce rôle de roi d'Yvetot? En réalité, il ne songeait qu'.à reparaître sur la scène du monde, et les fautes des Bourbons lui rendaient chaque jour l'espérance.
Lh: RETOUR
Uidée du retour.
L'Empereur n'a écrit aucune lettre pendant son séjour dans cette île. Il n'a entretenu aucune correspondance politique. Il se bornait : 1° à lire les gazettes ; 2° les pamphlets et les libelles; 3° un grand nombre de lettres qu'il recevait des officiers et soldats de la Corse, de Gênes et de la Toscane pour lui demander du service. Les neuf dixièmes étaient écrites par de simples soldats qui rentraient du service de France chez eux, soit qu'ils fussent licenciés comme étrangers, soit qu'ils revinssent des prisons d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne ; ils avaient traversé la France et rendaient compte de l'esprit du soldat, du paysan. Presque partout, on causait de l'île d'Elbe...
Il arrivait fréquemment des citoyens du royaume d'Italie ou des soldats génois, piémontais, toscans ou romains qui avaient été licenciés du service de France ou revenaient des prisons d'Angleterre ou de Russie, ayant traversé la France, et qui, ne voulant plus rentrer dans leur patrie ni servir sous leur ancien prince, abordaient à l'île d'Elbe ; d'autres qui avaient déjà été dans leur pays, mais préféraient le service de l'Empereur; d'autres, enfin, rentrés chez eux, écrivaient à leurs camarades de l'île d'Elbe tout ce qu'ils avaient vu en traversant la France. Cela forma une masse de renseignements fort importants, tous concordant au même résultat : la France tout entière, hormis Marseille, appelait l'Empereur à grands cris...
De toutes ces relations diverses il résultait que l'esprit public avait augmenté d'enthousiasme et de chaleur pour l'Empereur de mois en mois ; et qu'enfin le peuple et l'armée l'attendaient avant le printemps ; que tous les soldats étaient humiliés de porter la cocarde blanche et avaient tous, en secret, une cocarde tricolore; que plusieurs même la portaient sur leur shako sous la cocarde blanche ; que, dans tous les régiments, les soldats avaient une manière de s'entendre et ne commençaient jamais leur repas ou à boire au cabaret qu'en buvant à la santé de l'Empereur, de V absent ou de celui qui reviendra; que, quand ils étaient plus échauffés, ils buvaient à la santé du Père la Violette; qu'il y avait quelques généraux et colonels, quelques officiers qu'on avait achetés et qui s'étaient dévoués aux Bourbons; mais que presque toute l'armée, généraux,
136 NAPOLfiON ÉCRIVAIN. — CHAF. VI
officiers et soldats étaient dans les mêmes sentiments ; que cependant elle était bien payée, jouissait d'un jjrand repos ; que les princes de la maison de Bourbon parcouraient les provinces, cajolaient les troupes, répandaient beaucoup d'argent ; qu'ils parvenaient quelquefois à faire crier : l^ive le roi! mais qu'alors les soldats ajoutaient à demi-voix : de Rome; que toutes les fois qu'ils recevaient de l'argent, ils allaient le boire à la santé de Vabsent. « C'est à lui que nous le devons, disaient-ils, car on nous cajole parce que l'on a peur qu'il revienne »; que les paysans étaient encore plus animés que les soldats et attendaient avec plus d'impatience encore le retour de l'Empereur, d'où ils faisaient dépendre l'époque de leur délivrance ; que les seigneurs et les prêtres avaient repris l'ascendant qu'ils avaient dans l'ancien régime, et traitaient le peuple avec la même hauteur ; que chacun s'attendait au retour des droits féodaux et ressentait déjà la chaîne qui avait été brisée par la Révolution.
C'est alors qu'il décida de revenir, il s'embarqua le 26 février 1815, à neuf heures du soir, sur le brick l'Inconstant, avec les généraux Bertrand, Drouot, Cambronne et 400 hommes. Trois autres petits bâtiments suivaient qui portaient encore 500 hommes et quelques pièces de canon. La traversée s'accomplit paisiblement.
Le retour.
Toute la nuit du 26 la mer fut belle, le vent favorable, mais extrêmement faible. On ne perdit de vue le phare de Porto- Ferrajo que vers minuit. Aux premiers rayons du soleil, on se trouva par le travers de Capraja. Les six bâtiments qui composaient la petite flottille naviguèrent toute la matinée les uns prés des autres ; on doubla ainsi Capraja.
Le 27, à la pointe du jour, Madame était levée et s'était portée sur la terrasse, où déjà un grand nombre de personnes étaient à observer les mouvements de la flottille. Les bâtiments étaient en vue ; on ne comprenait pas pourquoi on avait doublé le cap Capraja, car la persuasion générale était qu'on allait à Naples; mais on pensait qu'on avait voulu donner le change sur la route, doubler Pianosa et les côtes de la Corse, pour déconcerter les croisières s'il y en avait qui attendissent.
On doubla le cap Corse pendant la nuit. Le 28, à la pointe du jour, tous les bâtiments étaient réunis, et nous nous trouvions à plus de dix lieues de la Corse, en plein canal. On ne voyait aucune voile suspecte.
A quatre heures, on distingua un bâtiment de guerre qu sembla d'abord une frégate, marchant droit sur nous et paraissant venir des côtes de France. A cinq heures, on distingua que c'était un brick de notre force ; à six heures, on reconnut que c'était le Zéphyr, capitaine Andrieux, l'un des officiers de la marine française sur lequel l'Empereur pouvait le plus compter. A six heures et demie, les deux bâtiments passèrent bord à bord, à demi-portée de pistolet : le capitaine Andrieux nous avait reconnus. Il demanda des nouvelles de son camarade le capitaine de notre brick et, n'osant demander des nouvelles de l'Empereur, il en demanda de l'île d'Elbe, ce qui était le mot usité. Notre capitaine lui demanda des nouvelles d'un vaisseau de 74 que l'on voyait ; il répondit qu'il ignorait ce qu'il était.
On avait eu la précaution de faire ôter aux grenadiers leurs bonnets à poil et de leur faire mettre des mouchoirs sur la tête. Les officiers de marine proposèrent alors à l'Empereur de rallier le Zéphyr en passant ; il n'y avait qu'à mettre en panne et à demander à parler ; nous avions nos chaloupes à la remorque ; on était certain qu'aussitôt que le capitaine Andrieux saurait ce dont il s'agissait il ferait arborer le pavillon tricolore et suivrait l'expédition. Mais cette démarche parut superflue. Il y avait sans doute quatre-vingt-dix sur cent à parier qu'il en serait ainsi ; toutefois, avec le ralliement du Zéphyr, on ne gagnait rien, tandis que, si le brick tenait une autre conduite, l'expédition pouvait échouer. On se souhaita le bonsoir, et bientôt on fut hors de vue.
Le 1«' mars, au matin, on n'aperçut aucune voile suspecte. On voyait à peine les hautes montagnes du Niolo, mais on apercevait bien la ceinture des Alpes couvertes de neige. Le vent fraîchit un peu. L'Empereur fit lire les proclamations au peuple et à l'armée. On arbora sur-le-champ la cocarde tricolore. On s'était muni de cocardes, mais on n'en eut pas besoin ; chaque soldat avait conservé la sienne. Cette proclamation de la restauration de l'Empire au milieu de la Méditerranée excita le plus vif enthousiasme.
Les côtes de Nice et d'Antibes nous apparurent distinctement. A midi, nous étions par le travers d'Antibes. A une heure et demie, on distinguait le fort Carré et toutes les maisons. Le
vent se calma. Le temps était très beau ; c'était une belle journée de printemps. A deux heures, on se trouva dans la passe du golfe Jouan. Notre petite division n'e.xcita l'attention de personne. On donna dans la passe et on mouilla, à trois heures, au milieu du golfe.
Le général Cambronne débarqua avec cent hommes, plaça sur-le-champ des sentinelles, et arrêta toutes les communications avec Antibes. Le reste débarqua. On avait eu la précaution de se munir d'un grand nombre de canots.
L'Empereur débarqua à quatre heures et demie. A cinq heures, son bivouac fut placé sur les bords de la chaussée de Toulon à Antibes.
En prenant terre, il avait lancé les deux proclamations suivantes au peuple et a l'armée.
Proclamaiion au peuple.
Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire, empereur des Frani;ais, etc., au peuple français.
Au golfe Jouan, le r' mars 1815.
La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis. L'armée dont je lui avais confié le commandement était par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée ennemie qui menaçait Paris.
Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château- Thierry, de Vauchan>p, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier : l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages l'avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans res-
source. Elle eût trouvé son tombeau dans ces contrées qu'elle avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Ragu.se livra la capitale et désormais l'armée. La conduite inattendue de ces deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l'ennemi était telle qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions par la séparation de ses parcs de réserve.
Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était et devait encore vous être utile ; je ne permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort ; je crus leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée de braves, nécessaires à ma garde.
Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, c^ui serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit féodal ; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus ennemis du peuple qui, depuis vingt-cinq ans, les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais.
Français, dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos vœux. Vous réclamiez ce gouvernement de votre choix qui seul est légitime ; vous accusiez mon long sommeil ; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie.
J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je l'ignorerai toujours. Cela n'influera en rien sur le souvenir que je conserve des servi :es importants qu'ils ont rendus ; car il est des événements d'une telle nature qu'ils sont au-dessus de l'organisation humaine.
Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit,
qui n'ait ^eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieux (1). Lorsque Charles Vil rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves et non d'un prince régent d'Angleterre.
C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et ferai toujours gloire de tout devoir.
Cette proclamation est trop longue. Elle manque d'unité. La discussion militaire s'y greffe sur la question politique, et l'intérêt s'affaiblit. La fin est languissante et incolore. Elle fait allusion à un mot de Louis XVlll au prince régent d'Angleterre, que peu de gens connaissaient (2).
La deuxième est de beaucoup meilleure. Elle a le mouvement et la chaleur des belles proclamations d'autrefois. Aussi est-elle une des plus célèbres.
Proclamation à V armée.
Au golfe Juan, i" mars 1815.
Soldats ! Nous n'avons pas été vaincus! Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur. Ceux que nous avons vus pendant vingt-cinq ans parcourir toute l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères, en maudissant notre belle France, prétendraient-ils commander et enchaîner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards? Souflfrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux, qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens, qu'ils calomnient notre gloire.'' Si leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir de cos immortelles journées. Avec quel acharnement ils les dénaturent !
(i) Incorreci. Il veut dire : » Qui n'ait eu le droit de se soustraire et ne se soit soustraite au déshonneur. »
(2) « Je n'oublierai jamais qu'après la divine Providence c'est à vous et aux généreux efforts du peuple anglaisque )e dois d'avoir recouvré le trône de mes pères. » iLouis XVill, au prince régent. Londres, avril 1814. 1
Ils cherchent à empoisonner ce que le monde admire, et s'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur le champ de bataille. Soldats! dans mon exil, j'ai entendu votre voix, je suis arrivé à travers tous les obstacles. et tous les périls.
Votre général, appelé au trône par le choix du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le joindre. Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui, pendant vingt-cinq ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France. Arborez cette cocarde tricolore : vous la portiez dans nos grandes journées ! Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations, mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être maître chez nous.? Qui en aurait le pouvoir.^ Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, à Tudela, à Eckmiilh, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à la Moscowa, à Lutzen, à Wurschen, à Montmirail. Pensez-vous que cette poignée de Français, aujourd'hui si arrogants, puissent en soutenir la vue? Ils retourneront d'où ils viennent, et là, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné pendant dix-neuf ans. Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants, n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers nous ont imposés : ils sont les ennemis de notre gloire, puisque le récit de tant d'actions héroïques qui ont illustré le peuple français combattant contre eux pour se soustraire à leur joug, est leur condamnation. Les vétérans des armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest, de la Grande Armée sont humiliés; leurs honorables cicatrices sont flétries, leurs succès seraient des crimes, ces braves seraient des rebelles, si, comme le prétendent les ennemis du peuple, des souverains légitimes étaient au milieu des armées étrangères. Les honneurs, les récompenses, les affections sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et nous.
Soldats ! venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre : ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres : son intérêt, son honneur, sa gloire ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge ; l'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ; alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices, alors vous pourrez vous vanter de ce que vous
142 NAI'OLRON écrivain. — CilAIV VI
aurez fait ; vous serez les libérateurs de la patrie ! Dans votre vieillesse, entourés et considérés de vos concitoyens, ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits, vous pourrez dire avec orgueil : Et moi aussi je faisais partie de cette Grande Armée qui est entrée deux fois dans les murs de Vienne, dans ceux de Rome, de Berlin, de Madrid, de Moscou, qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence de l'ennemi y ont empreinte. Honneur à ces braves soldats, la gloire de la patrie, et honte éternelle aux Français criminels, dans quelque rang que la fortune les ait fait naître, qui combattirent vingtcinq ans avec l'étranger pour déchirer le sein de la patrie!
Pour réussir, il fallait aller vite. <-• La victoire, disait-il plus tard, devait être dans ma célérité. La France était pour moi dans Grenoble. 11 y avait cent lieues. Moi et mes grognards les fîmes en cinq jours; et dans quels chemins et par quels temps! J'y entrais que M. le comte d'Artois, averti par le télégraphe, ne faisait que quitter les Tuileries. ' On se jeta dans les montagnes pour éviter la vallée du Rhône. On passa par Grasse, Digne, Sisteron, Gap, et c'est sur la route de Grenoble, à La Mure, que l'on rencontra, pour la première fois, les troupes envoyées par les Bourbons. Un bataillon du 5' de ligne barrait le chemin.
Sur la route de Grenoble : à Laffrcy (7 mars).
Napoléon arriva à sept heures du matin à La Mure. L'avantgarde de Grenoble avait battu en retraite et avait pris position sur le chemin de Grenoble, la gauche appuyée au lac de Pierre- Chàtel et la droite aux montagnes. Le général Cambronne partit pour suivre le mouvement du bataillon et se plaça vis-àvis, à une portée de canon. L'Empereur resta deux heures à La Mure, au milieu d'une population immense, animée de tous les sentiments du plus vif enthousiasme. A onze heures, la garde nationale de La Mure olïrit de marcher avec les troupes.
A midi, l'Empereur partit. 11 se rendit à l'avant-garde avec une soixantaine de chevau-légers de la Garde qui avaient été montés sur la route. 11 arriva devant le bataillon du 5^ examina sa contenance et reconnut la position qu'il occupait. Il sentit
l'impression que produisit sur les soldats la vue de sa redingote grise au moment où ils l'aperçurent. 11 envoya le capitaine Raoul pour faire connaître à cette troupe qu'il voulait parler au chef et annoncer que l'Empereur arrivait pour reprendre son trône et chasser de France les princes que l'ennemi y avait placés. Un aide de camp du général Marchand, commandant à Grenoble, répondit qu'il avait défense de communiquer. Aussitôt que l'Empereur le sut, il s'avança seul, au galop, et quand il fut à portée de la voix, il leur dit : « Soldats du 5^, tuez votre Empereur, si vous l'osez. » Les soldats élevèrent leurs fusils en l'air en poussant le cri de : l/ïve VEmpereur! L'enthousiasme était extrême, tous voulaient toucher l'Empereur. Le bataillon de la Garde avait suivi, l'arme au bras et la baïonnette au fusil. La cavalerie qui suivait sur la route, le sabre au fourreau, poursuivit l'aide de camp du général Marchand, qui prit aussitôt la fuite. Peu s'en fallut que les chevau-légers ne le prissent. Il alla porter à Grenoble la nouvelle de ces événements (1).
Des proclamations furent sur-le-champ jetées dans les rangs. Les soldats arborèrent la cocarde tricolore. On voulut leur en donner ; tous avaient la leur dans leur sac. L'Empereur aperçut plusieurs mineurs et soldats du 5*^ qui avaient servi sous ses ordres depuis les premières campagnes d'Italie. « Quoi, leur dit-il, vous avez voulu tirer contre moi ! Voilà deu.x jours que vous êtes en manœuvres contre moi ! Vous avez hésité ! — Regardez, dit un vieux grenadier en mettant son fusil en terre ; voyez s'il est chargé. Tous les soldats français ont la même opinion ; ils ne portent de balles que contre les ennemis de la patrie. » Les soldats du 5*^ et la Garde s'embrassèrent. Ce bataillon demanda à former l'avant-garde et à marcher sur Grenoble.
A une lieue de Vizille, vers cinq heures du soir, l'adjudantmajor du 7^ de ligne arriva au galop, annonçant que son régiment avait quitté Grenoble, arborant l'aigle et la cocarde tricolore, et était tout prêt de joindre l'Empereur. Un quart d'heure après, le colonel Labédoyère, à la tête de ce régiment, présenta l'aigle du régiment qui avait été cachée. L'Empereur l'embrassa et passa la revue du régiment qui était animé du plus pur patriotisme.
(i) c'était le capitaine Randon, neveu du général Marchand, plus tard maréchal de France du second Empire et ministre de la Guerre.
144 NAPOl.KOX KCRI\A!N' — CHAI'. VI
On sait comment il entra dans Grenoble à dix heures du soir.
A Grenoble.
Tout ce que l'expédition avait de dangereux se trouvait terminé. Les départements des Hautes et Basses- Alpes, de la Drôme, de l'Isère et du mont Blanc reconnaissaient l'Empereur et avaient arboré la cocarde tricolore. Le drapeau tricolore flottait sur les citadelles de Briançon, de Mont-Dauphin, de Sisteron, de Grenoble. L'Empereur avait alors en son pouvoir des magasins à poudre considérables, un arsenal important rempli d'un grand nombre de pièces de tout calibre de campagne et de siège, et près de soixante mille fusils, et il était reconnu par une population de plusieurs millions d'habitants des plus énergiques dont l'esprit public' était exalté au plus haut degré. L'Empereur marchait sur Lyon avec plus de dix mille hommes de troupes de ligne et trente pièces de canon, et tout ce qui était nécessaire pour passer les rivières. Au premier signal, cent mille gardes nationaux seraient accoums pour renforcer l'armée. On avait les moyens de les armer et de les mettre en ligne. Dès ce moment, la question était décidée ; les Bourbons avaient cessé de régner.
11 quitta Grenoble, le 9 mars. Le 10, il était à Lyon. Il en repartit le 13, et le 20 il couchait aux Tuileries (1).
Le plus difficile n'était pas de reprendre le trône. C'était d'y rallier ie pays, fatigué du despotisme. Voilà pourquoi il publia \Acte additionnel z.\x\ Constitutions de l'Empire, soumis aux suffrages du peuple et promulgué dans le champ de Mai du 1 " juin.
Dans cette imposaiite cérémonie qui réunit au Cliam|i de Mars les représentants des quarante-trois collèges électoraux, les dépulations de tous les régiments, 20 000 hommes de troupes, 30 000 gardes nationaux et une foule immense, ri:nip,ereur prononça un discours qu'on lira plus loin. Puis
I n Je n'e borne, comme toujours, à donner le texte impérial sans faccomp.igner d'appréciations déplacées dans un livre où il s'agit uniquement de littérature. Mais un peu d'histoire est nécessaire pour relier les citations et pour aidci à les comprendre.
WATERLOO r45
il distribua leurs aigles à sa Garde, aux députations des régimentb, à la garde nationale, et reçut de tous un serment de fidélité qu'ils n'eurent pas longtemps à tenir.
Le 7 juin, il ouvrit la session des deux Chambres où l'on entendit son dernier discours, el le 12 il partit pour la Belgique, contre les deux armées ennemies qui l'occupaient déjà : l'armée anglo-hollandaise de Wellington, l'armée prussienne de Bliicher.