La veille de la bataille : l' Empereur dans la nuit
Pendant la nuit, l'Empereur donna tous les ordres nécessaires pour la bataille du lendemain, quoique tout indiquât qu'elle n'aurait pas lieu. Depuis quatre jours que les hostilités étaient commencées, il avait, par les plus habiles manœuvres, surpris ses ennemis, remporté une victoire éclatante et séparé les deux armées. C'était beaucoup pour sa gloire, mais pas encore assez pour sa position. Les trois heures de retard que la gauche avait éprouvées dans son mouvement l'avaient empêché d'attaquer, comme il l'avait projeté, l'armée anglo-hollandaise dans l'aprèsmidi du 1 7 ; ce qui eilt couronné sa campagne. Actuellement, il était probable que le duc de Wellington et le maréchal Bliicher profiteraient de cette même nuit pour traverser la forêt de Soignes et se réunir devant Bruxelles ; après cette réunion, qui serait opérée avant neuf heures du matin, la position de l'armée française deviendrait bien délicate. Les deux armées ennemies se renforçaient de tout ce qu'elles avaient sur leurs derrières. Il était impossible que l'armée française se hasardât à traverser la forêt de Soignes pour combattre au débouché des forces- plus que doubles, formées et en position; et cependant, sous peu de semaines, les armées russe, autrichienne, bavaroise, etc. allaient passer le Rhin, se porter sur la Marne. Le 5e corps, en observation en Alsace, n'avait que vingt mille hommes.
A une heure du matin, fort préoccupé de ces grandes pensées, Napoléon sortit à pied, accompagné seulement de son grandmaréchal (Bertrand). Son dessein était de suivre l'armée anglaise dans sa retraite et de tâcher de l'entamer, malgré l'obscurité de
la nuit, aussitôt qu'elle serait en marche. Il parcourut la ligne des grand'.tfardes. La forêt de Soignes apparaissait comme un incendie; l'horizon entre cette forêt, Braine-i'alleud, les fermes de la Belle- Alliance et de La Haye était resplendissant des feux des bivouacs ; le plus grand silence régnait. L'armée anglaise était ensevelie dans le plus profond sommeil, suite des fatigues qu'elle avait éprouvées les jours précédents. Arrivé près des bois du château de Goumont, il entendit le bruit d'une colonne en marche. Il était deux heures et demie. A cette heure, l'arrière-garde devait commencer à quitter sa position, si l'ennemi était en retraite; mais cette illusion fut courte. Le bruit cessa. La pluie tombait par torrents. Divers officiers envoyés en reconnaissance et des atfidés de retour à trois heures et demie confirmèrent que les Anglo- Hollandais ne faisaient aucun mouvement.
Le général ennemi ne pouvait rien faire de plus contraire aux intérêts de son parti et de sa nation, à l'esprit général de cette campagne, et même aux règles les plus simples de la guerre que de rester dans la position qu'il occupait. Il avait derrière lui les défilés de la forêt de Soignes ; s'il était battu, toute retraite lui était impossible. Les troupes françaises étaient bivouaquées au milieu de la boue ; les officiers tenaient pour impossible de donner bataille dans ce jour ; l'artillerie et la cavalerie ne pourraient manœuvrer dans les terres, tant elles étaient détrempées ; ils estimaient qu'il faudrait douze heures de beau temps pour les sécher.
Le jour commençait à poindre. L'Empereur rentra à son quartier général plein de satisfaction de la grande faute que faisait le général ennemi et fort inquiet que le mauvais temps ne l'empêchât d'en profiter. Mais déjà l'atmosphère s'éclaircissait. A cinq heures, il aperçut quelques faibles rayons de ce soleil qui devait, avant de se coucher, éclairer la perte de l'armée anglaise. L'oligarchie anglaise en serait renversée! La France allait se relever dans ce jour plus glorieuse, plus puissante et plus grande que jamais!
C'est un tableau aux touches sobres et puissantes. Et quel contraste entre ces espérances de la nuit rapportées au camp et le désastre du lendemain !