LE MASQUE PROPHÈTE
L'an 160 de l'hégire, Mikadi régnait à Bagdad. Ce prince grand, généreux, éclairé, magnanime, voyait prospérer l'empire arabe dans le sein de la paix. Craint et respecté de ses voisins, il s'occupait à faire fleurir les sciences et en accélérait les progrès, lorsque la tranquillité fut troublée par Hakem, qui, du fond du Korassan, commençait à se faire des sectateurs dans toutes les parties de l'empire. Hakem, d'une haute stature, d'une éloquence mâle et emportée, se disait l'envoyé de Dieu. Il prêchait une morale pure qui plaisait à la multitude ; l'égalité des rangs, des fortunes était le texte ordinaire de ses sermons. Le peuple se rangeait sous ses enseignes. Hakem eut une armée.
Le calife et les grands sentirent la nécessité d'étouffer dans sa naissance une insurrection si dangereuse ; mais leurs troupes furent battues plusieurs fois, et Hakem acquérait tous les jours une nouvelle prépondérance.
Cependant une maladie cruelle, suite des fatigues de la guerre, vint défigurer le visage du prophète. Ce n'était plus le plus beau des Arabes. Ses traits nobles et sévères, ses yeux grands et pleins de feu étaient défigurés. Hakem devint aveugle. Ce changement eût pu ralentir l'enthousiasme de ses partisans. Il imagina de porter un masque d'argent.
Il parut au milieu de ses sectateurs ; Hakem n'avait rien perdu de son éloquence. Son discours avait la même force ; il leur parla, et les convainquit qu'il ne portait le masque que pour empêcher les hommes d'être éblouis par la lumière qui sortait de sa figure.
Il espérait plus que jamais dans le délire des peuples qu'il avait exaltés, lorsque la perte d'une bataille vint ruiner ses affaires, diminuer ses partisans et affaiblir leur croyance : il est assiégé, sa garnison est peu nombreuse. Hakem, il faut périr, ou tes ennemis vont s'emparer de ta personne ! Il assemble tous ses sectateurs et leur dit : « Fidèles, nous que Dieu et « Mahomet ont choisis pour restaurer l'empire et regrader « notre nature, pourquoi le nombre de vos ennemis vous décou- « rage-t-il.^ Écoutez ; la nuit dernière, comme vous étiez plongés « dans 1^ sommeil, je me suis prosterné et ai dit à Dieu : Mon
« père, tu m'as protégé pendant tant d'années ; moi ou les « miens t'aurions-nous offensé, puisque tu nous abandonnes? « Un moment après, j'ai entendu une voix qui me disait : « Hakem, ceux seuls qui ne t'ont pas abandonné sont tes vrais « amis et seuls sont élus. Ils partageront avec toi les richesses « de tes superbes ennemis. Attends la nouvelle lune, fais creuser « de larges fossés, et tes ennemis viendront s'y précipiter comme « des mouches étourdies par la fumée. » Les fossés sont bientôt creusés, l'on en remplit un de chaux, l'on pose des cuves pleines de liqueurs spiritueuses sur le bord.
Tout cela fait, l'on sert un repas en commun, l'on boit du même vin, et tous meurent avec les mêmes symptômes. Hakem traîne leurs corps dans la chaux qui les consume, met le feu aux liqueurs et s'y précipite. Le lendemain, les troupes du calife veulent avancer, mais s'arrêtent en voyant les portes ouvertes ; l'on entre avec précaution et l'on ne trouve qu'une femme, maîtresse d' Hakem, qui lui a survécu. Telle fut la fin de Hakem, surnommé Durhaï, que ses sectateurs croient avoir été enlevé au ciel avec les siens.
Cet exemple est incroyable. Jusqu'où peut pousser la fureur de l'illustration !
Ce petit morceau n'a rien d'extraordinaire. La fin seule en est piquante, si l'on songe à l'avenir qui attendait Bonaparte.
Il commença un roman et un drame historique, le Comte d'Essex. Puis il entreprit une histoire de la Corse.
A cette époque, en effet (1790), et dans le désordre apparent de ses lectures, il restait Corse, non pas seulement de naissance, mais encore et surtout d'attachement et de cœur. Il refusait le titre de Français. 11 s'élevait contre la politique qui avait livré son pays à la France et qui en avait fait « une île proscrite où régnaient des tigres ». Raoli, réfugié à Londres, était l'objet de son culte, et il n'avait pas alors
d'autre ambition que celle de ressembler à Paoli. Ses sentiments s'étaient fait jour dans une lettre à Paoli qui commençait ainsi :