GÉNÉRAL
<^ Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang : tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. Les cris du mourant, les gémissements de l'opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance.
« Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l'espélance du bonheur; l'esclavage fut le prix de notre soumission. Accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d'impôts, nos compatriotes se virent méprisés, méprisés par ceux qui ont les forces de l'administration dans la main. N'est-ce pas la plus cruelle des tortures que puisse éprouver celui qui a du sentiment? Etc. ' (Lettre du 12 juin 1789.)
Ils éclatèrent, c'est le mot, dans la diatribe véhémente qui a pour titre : < Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de la Corse à l'Assemblée nationale >, et qui est du 23 janvier 1790.
Ancien maréchal de camp, riche, député de la noblesse aux États Généraux, le comte de Buttafuoco avait autrefois secondé dans l'île la politique de Choiseul. Il eut la surprise de recevoir, un beau matin, une lettre furibonde, d'une violence incroyable, qui lui reprochait d'avoir aidé à l'asservissement de son pays, d'avoir accumulé dans l'île les deuils et la misère, d'en avoir été payé par des honneurs, des pensions et des terres, et qui le vouait, pour son châtiment, au mépris de ses collègues de l'Assemblée.
Cette diatribe porte déjà la marque, on pourrait dire la griffe de Bonaparte, car elle a - bien mal à propos — le
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souffle, la vigueur, la flamme qu'on retrouvera dans les Proclamations (1).
Enfin les mêmes sentiments lui inspiraient son Histoire de la Corse. Car cette histoire fut commencée et dédiée à l'abbé Raynal que Bonaparte plaçait sur le même autel que Rousseau, sur cet autel dont le dieu était alors Paoli.
Dans son livre célèbre, (]u'on ne lit plus aujourd'hui (2), Raynal avait flétri l'avidité des Génois, maîtres de la Corse, et prédit aux insulaires le retour à l'indépendance. Aussi Bonaj^arte lui écrivait-il :
Lettres sur la Corse. — A Vabbé Raynal.
Monsieur, ami des hommes libres, vous vous intéressez au sort de la Corse que vous aimez. Son caractère l'appelait à la liberté; la centrante (?) de sa position, le nombre de ses ports, la fertilité de son sol l'appelaient à un grand commerce. Pourquoi donc le peuple corse n'a-t-il jamais été ni libre, ni commerçant? C'est qu'une fatalité ine.xplicable a toujours armé ses voisins contre lui...
Quel tableau offre l'histoire moderne ! Des peuples qui s'entretuent pour des querelles de famille et qui s'entr'égorgent au nom du grand moteur de l'univers ; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la terreur. Dans cette suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître, les vœux s'arrêtent sur ce vengeur des nations. Le tableau de l'Amérique, dévastée par des brigands forts de leur fait, inspire le mépris de l'espèce humaine ; mais on partage les travaux de Washington ; on jouit de ses triomphes ; on le suit à deux mille lieues ; sa cause est celle de l'humanité. Eh bien, l'histoire de la Corse offre une foule de tableaux de ce genre...
Pénétré de l'utilité dont elle pouvait être, de l'intérêt qu'elle inspirait et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains qui ont, jusqu'ici, travaillé sur nos annales, vous sentîtes que l histoire de la Corse manquait à notre littérature. Votre
(i) On en lira le texte entier dans Jung, ouvr. cité, t. I'^ p. 240-252, et dans Masson, Napoléon inconnu, t. II.
^2) Histoire philosophique des deux Indes.
amitié voulut me croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui flattait mon amour pour mon infortunée patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée. Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençait à se former les tyrans subalternes qui la dévastaient. Je n'écoutai pas le cri de mon impuissance. 11 s'agit moins ici de grand talent que d'un grand courage, me dis-je. Il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien, ajoutai-je avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là. La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du lecteur.
Cette histoire était retracée sous la forme de lettres. Mais avec le bouillonnement de ses idées et son impatience naturelle, Bonaparte était incapable de s'astreindre à une narration suivie et régulière. Aussi s'est-il borné à une série d'épisodes dramatiques, suscités par la lutte du pays contre les Génois, et qui avaient laissé vivre, dans le souvenir populaire, les noms de chefs de familles, comme Vincentello d'Istria, Rinuccio délia Rocca, Sampiero de Bastelica et plusieurs autres.
De ces épisodes, le plus connu était celui de Sampiero et de sa femme Vannina.
Sampiero avait énergiquement défendu l'indépendance de la Corse contre Gênes; mais abandonné par le roi de France Henri II, lors du traité de Cateau-Cambrésis, il cherchait partout des alliés à sa patrie et jusque chez les Turcs. Pendant ce temps sa femme'Vannina était restée à Marseille avec ses enfants et quelques amis.
C'est Vannina que les Génois entreprirent de séduire par l'espoir de recouvrer les biens qu'elle avait perdus en Corse. Pour cela, il fallait aller à Gènes et donner l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement et de la confiance dans le Sénat. Vannina accepte. Elle s'embarque avec sa famille sur un navire génois. Mais, à quelque distance de la côte, un brigantin monté par des amis de Sampiero s'empare du bâtiment et ramène la perfide > à Aix avec ses enfants. Maintenant laissons parler Bonaparte dans ce style sentimental que tant de romans moraux »
avaient mis à la mode, et dont lui-même, plus tard, eut beaucoup de peine à se délivrer.
La nouvelle du crime de Vannina élève dans le cœur de l'impétueux Sampiero la tempête et l'indignation ; il part, comme un trait, de Constantinople ; les vents secondent son impatience. 11 arrive enfin en présence de sa femme.
Un silence farouche résiste obstinément à ses excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur a purifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un moment au sommeil ; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari, cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère et qu'elle vient de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la tendresse et de la compassion semble se ranimer en lui. Le sommeil est l'image de l'innocence ! Vannina se réveille, elle croit voir de l'émotion sur la physionomie de son mari, elle se précipite à ses pieds ; elle en est repoussée avec effroi.
« Madame, lui dit avec dureté Sampiero, entre le crime et l'opprobre il n'est de milieu que la mort. »
L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connaissance. Les horreurs de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination : elle prend ses enfants dans ses bras. « Soye^ mes intercesseurs; je veux la vie potir votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous! »
Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue de son mari, et lui dit avec courage : Sampiero, le jour où je m'unis à vous, vous jurâtes de protéger ma faiblesse et de guider mes jeunes années; pourrie^-vous donc souffrir aujourd'hiH que de vils esclaves souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne vie reste plus que la mort pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante que l'opprobre même... Oui, Monsieur, je meurs avec joie, vos enfants auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe de leur mère; mais Vannina qui ne vous fut pas toujours si odieuse, mais votre épouse mourante ne vous demande qu'une grâce, c'est de mourir de votre main!
La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller jusqu'au cœur. La compassion et la tendresse qu'elle eût dû exciter trouva une âme fermée désormais à la vie du sentiment... Vannina mourut... Elle mourut par les mains de Sampiero.
Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée ; il bat les ennemis, à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de Stephano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres ; il bat, à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyait à la République. Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchaient au moment d'être libres, mais par un lâche assassinat Gênes se délivra de cet implacable ennemi.
Dans la tombe d'Epaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes ; dans celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses. Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvait plus vivre libre.
Il n'eut pas le temps, d'ailleurs, de pousser jusqu'à la conquête française et jusqu'à ces calamités dont son objet propre était de retracer le spectacle. Nous n'avons, dans leur entier, que les deux premières lettres. La troisième, qui passe rapidement sur un intervalle de plus d'un siècle pour nous conduire à 1729, est restée inachevée. Mais Napoléon conservait tant de goût pour cette histoire qu'il l'a reprise plus tard, à Sainte-Hélène.
Son œuvre de jeunesse n'offre guère d'intérêt. Elle est à la fois sentimentale et déclamatoire. Elle est coupée de discours où ces patriotes insulaires s'expriment comme des héros d'Homère et de Tite-Live. Enfin, elle est semée de réflexions philosophiques inattendues, dans le goût du siècle, et où se retrouvent les lectures de l'auteur (1).
(i) Pour ces Lettres sur la Corse, voir Jung qui en donne le texte, t. I""" (Appendice), et Masson, t. II.
NAPOLÉON fiCRI\'AIN. — CHAP. I'
C'est l'influence de ces doctrines philosophiques empruntées à Rousseau, à Raynal, à Helvetius, qui se donne carrière dans le discours écrit pour l'Académie de Lyon.
Celle-ci, en 1790, avait proposé un prix de 1200 livres pour le meilleur discours sur ce sujet : Quels sont les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur?
Bonaparte, alors à Valence, écrivit son travail dans l'été de 1791. C'est du Rousseau tout pur, avec des théories audacieuses sur la propriété, l'hérédité, l'égalité des partages, la formation des sociétés, etc.
Après s'être placé, encore une fois, sous l'invocation de l'abbé Raynal : « Illustre Raynal... daigne sourire aux efforts d'un disciple zélé, dont tu voulus quelquefois encourager les essais... », il débute par cette affirmation :
Discouis pour l'Académie de Lyon (1791).
L'homme est né pour être heureux. La nature, mère éclairée, l'a doué de tous les organes nécessaires au but de sa création. Le bonheur n'est donc que la jouissance de la vie la plus conforme à son organisation.
Notre organisation animale a des besoins indispensables. Notre organisation intellectuelle a des appétits non moins impérieux et dont la satisfaction est beaucoup plus précieuse. C'est dans leur entier développement que consiste vraiment le bonheur. Sentir et raisonner, voilà proprement le fait de l'homme. Voilà ses titres à la suprématie qu'il a acquise, qu'il conservera toujours.
Raisonner, c'est comparer. La perfection naît du raisonnement comme le fruit de l'arbre. La raison, juge immobile de nos actions, en doit être la règle invariable. Les yeux de la raison
LE CONCOURS DE L'ACADÉMIE DE LYON ii
garantissent l'homme du précipice des passions, comme ses décrets modifient même le sentiment de ses droits. Le sentiment fait naître la société ; la raison la maintient encore...
La question de la richesse paraît surtout le préoccuper :
L'homme en naissant porte avec lui des droits sur la portion des fruits de la terre nécessaire à son existence... Il jette un regard autour de lui, il voit la terre, partagée entre peu de mains, servir d'aliment au luxe et à la superfiuité. Il se demande : quels sont donc les titres de ces gens-là.' Pourquoi le fainéant est-il tout, l'homme qui travaille presque rien?...
L'état du riche est l'empire de l'imagination déréglée, de la vanité, des jouissances des sens, des caprices, des fantaisies. Législateurs, vous direz aux riches : Tes richesses font ton malheur, rentre dans la latitude des sens (?) ; tu ne seras plus ni inquiet, ni fantasque. Qu'à votre voix, le vieillard soit le père de tous ses enfants, qu'il partage également ses biens et que le spectacle harmonique (?) de huit ménages heureux fasse à jamais abhorrer la loi barbare de la primogéniture.
C'est encore du Rousseau que ces idées très justes, et bien rendues, sur le sentiment, sur les beautés de la nature et sur les plaisirs qu'elles nous donnent :
Qu'est-ce que le sentiment? C'est le lien de la vie, de la société, de l'amour, de l'amitié. C'est lui qui unit le fils à la mère, le citoyen à la patrie. C'est surtout dans l'homme qu'il est puissant. La dissipation, les plaisirs des sens en émoussent la délicatesse, mais dans l'infortune l'homme le retrouve toujours ; cet agent consolateur ne nous abandonne entièrement qu'avec la vie.
N'êtes- vous pas satisfait? grimpez sur un des pitons du mont Blanc. Voyez le soleil, se levant par gradations, porter la consolation sous le chaume du laboureur. Que le premier rayon qu'il lance soit surtout recueilli dans votre cœur. Souvenez-vous bien des sentiments que vous goûterez.
Descendez au bord de la mer. Voyez l'astre du jour sur son déclin se précipiter avec majesté dans le sein de l'infini. La mélancolie vous maîtrisera, vous vous y abandonnerez ; l'on ne résiste pas à la mélancolie de la nature.
Au retour d'une longue promenade, êtes-vous surpris par
la nuit ; arrivez-vous au clair des rayons argentés dans le parfait silence de l'univers? Vous avez été accablé de la chaleur de la canicule, vous goûtez les délices de la fraîcheur et le baume salutaire de la rêverie...
11 n'est point d'homme qui n'ait éprouvé la douceur, la mélancolie, le tressaillement qu'inspire la plupart de ces situations. Que je plaindrais celui qui ne me comprendrait point et qui n'aurait jamais été ému par l'électricité de la nature (?). Le sentiment ne nous ferait-il éprouver que ces délicieuses émotions, il aurait déjà fait beaucoup pour nous. 11 nous aurait offert une succession de jouissances sans regrets, sans fatigues, sans aucune espèce d'ébranlement violent. C'aurait été son plus précieux don, si l'amour de la patrie, si l'amour conjugal, si la divine amitié n'étaient aussi de ses libéralités.
Donc le sentiment nous vaut des jouissances profondes et pures. Comment Bonaparte en arrive-t-il ensuite à faire l'éloge de la musique, lui qui, plus tard, ne l'aima guère? On ne le voit pas bien, mais le couplet est charmant et lui permet de glisser l'éloge de Rousseau, après avoir fait, plus haut, celui de Paoli :
Au sifflement du petit oiseau, le laboureur marie sa voix rustique; son âme s'épanche et soit qu'il chante ses amours, ses désirs ou ses malheurs, son travail et, avec lui, le fardeau de ses peines se trouve allégé. N'allons donc pas proscrire la musique, cette tendre compagne de l'homme ému, cette inspiratrice du sentiment. Voyez le Devin de village, ce. chef-d'œuvre de la musique, ou plutôt du sentiment naturel. Ne croyez pas que votre âme soit amollie par les pleurs que vous aurez versés. Oh non ! C'est l'accent de la vertu qui les fait couler. O Rousseau, pourquoi faut-il que tu n'aies vécu que soi.xante ans ! Pour l'intérêt de la vertu, tu eusses dû être immortel ; mais n'auraistu fait que le Devin de village, ce serait déjà beaucoup pour le bonheur de tes semblables et pour mériter une statue par le monde sensible (?).
Après les sensations et les sentiments, la troisième partie est consacrée à la raison qui les domine, les compare et travaille à tout améliorer. < Si le sentiment fait naître la société, la raison la maintient. - Ce qui le conduit à faire longuement l'éloge de la liberté.