LA POÉSIE
ment de l'histoire et de la géographie, d'un tour piquant et d'un goût véritablement littéraire (1).
Réflexions sur la poésie, la littérature et l'histoire.
— Pourrait-on, demandait Champagny, recourir à l'institution de poètes lauréats ou césariens? - Réponse :
On voit très bien le but de cette institution. L'objet qu'on nous propose est de créer des places pour les poètes. Mais il faudrait que cette institution s'accordât davantage avec nos mœurs et que, surtout, on détournât d'elle le ridicule que le Français saisit avec tant de maliguité. On concevrait plutôt l'établissement des historiographes, puisqu'enfm, en les créant historiens, on leur impose l'obligation de dire la vérité, et, dès lors, on leur laisse le droit de dire le bien et le mal. Accorderat-on à des poètes celui de faire la satire de la cour à laquelle ils seront attachés.^ ou leur devoir sera-t-il de louer.' Dans l'un et l'autre cas, on ne voit rien d'utile dans l'emploi de leurs talents.
La poésie est enfant de la société. La société seule, en se réformant, au moyen de la tranquillité publique et du bonheur intérieur peut, et cela commence déjà à arriver, ramener les poètes au bon goût, à cette aménité, à cette fleur de grâce, qui embellit les lettres et les arts. Les productions poétiques portent d'ailleurs avec elles tant de récompenses qu'il n'est pas nécessaire que l'autorité publique intervienne. Qu'un poète fasse une tragédie, une comédie, un vaudeville ou un opéra, une romance ou une élégie, il en est récompensé par les éloges de la société dans laquelle il vit, par les suffrages du public qu'il amuse ou qu'il intéresse. Corneille a-t-il jamais reçu de grandes faveurs de la cour.' Celles qui ont été accordées à Racine ontelles inspiré ses chefs-d'oeuvre? En général, toute création qui n'exige que du goût et qui est à la portée de tout le monde n'a pas besoin d'être encouragée par l'autorité publique. Etc.
Cependant, peut-on faire quelque chose pour la littérature? — Oui. - Q\\q\1 t\?^\\x wwt critique officielle.
Cependant, s'il était quelque moyen de donner à quelque
(i) observations sur les Rapports du ministre de l'intérieur relatifs à Tencoura-
i86 NAPOLÉON' fiCRIVAIN, — CHAC. VIII
poète du temps quelque distinction flatteuse, en évitanl avec soin le ridicule (1), on ne s'y opposerait pas. Quel doit être l'art de l'administration, celui du souverain comme du ministre? C'est de donner de l'éclat aux bons ouvrages. 11 faut faire autre chose que des décrets. 11 faut agir. Ainsi, il a paru quelques belles odes. Pourquoi ne recommanderait-on pas leurs auteurs à l'attention du public.^ Pourquoi ne donnerait-on pas à ces poètes cette confiance en eux-mêmes, qui les encouragerait, qui exciterait leurs efforts et qui les conduirait à produire de meilleurs ouvrages.' Si l'Italie a eu tant de bons poètes, cela vient de ce qu'elle renfermait nombre de petites cours et de sociétés oisives et rivales. D'ailleurs, dans ce genre de conceptions, un homme qui devient illustre produit souvent un autre homme qui le devient à son tour. Racine et Boileau se sont peut-être illustrés parce que Corneille était célèbre avant eux. Peut-être La Harpe, Marmontel et tant d'autres hommes recommandables dans notre littérature ont-ils dû leurs efforts et même leur talent à l'exemple des succès de Voltaire. Une bonne opération du cardinal de Richelieu fut sans doute la critique du Cid, critique que nous approuvons encore aujourd'hui (?). On a voulu voir dans la conduite de ce ministre, dans cette circonstance, l'effet des passions les plus méprisables. Cela peut être. Mais, aussi, il est très possible que cela ne soit pas. Pourquoi ne penserait-on pas que ce ministre a voulu, par cette discussion publique, donner un mouvement propre à épurer la langue et le goût?...
Cette critique officielle, et en quelque sorte administrative, qui l'exercera? L'Institut.
Ce travail entre dans les plus importants devoirs de l'Institut. Quand il paraîtra une tragédie nouvelle, si elle a réussi au théâtre, il ne lui manquera plus qu'un genre de gloire : c'est que le ministre demande, de la part de l'Empereur, à l'Institut d'en faire l'examen sous le rapport des règles de l'art dramatique, de la langue et du goût. Voilà la véritable critique, lu critique honorable et bien différente de celle qui s'exerce sur ces tréteaux où l'on prononce sur les auteurs de nos jours, non
gemcnt des lettres. — Du camp de Finkenstein, le 19 avril 1807. — Corrapondance, t XVI, p. 121 et suiv.
( I ) On voit que c'est ce qu'il redoute le plus, à cause de cette malignité qu'il vient de relever dans le caractère français.