LA LITTERATURE
par des jugements, mais par des sarcasmes, sans intérêt pour l'art ni pour le golit, et dans des intentions malignes ou perfides... Une fois l'institution d'une sage critique régulièrement établie, on pourra ne plus permettre le genre de critique actuel, ou du moins en corriger les excès. L'Institut est un grand moyen dans les mains du ministre ; qu'il en tire un bon parti, et il fera tout ce que le gouvernement peut faire.
Idée singulière que celle d'une critique d'État, qui aurait imposé l'admiration et décrété le talent, mais bien faite pour sortir d'un cerveau comme celui de Napoléon ou celui de Richelieu. Ces deux hommes étaient de la même famille.
Le ministre demandait encore : Pourrait-on fonder une école spéciale de littérature et d'histoire au Collège de France? — Non.
Le ministre désire des écoles spéciales de littérature, et, si ces notions sont justes, il est difficile de comprendre ce qu'on entend par école de littérature. On veut enseigner l'éloquence, on veut enseigner la poésie... mais qu'y a-t-il de plus à montrer, en éloquence et en poésie, que ce que tout jeune homme a appris dans sa rhétorique? 11 faut peu de mois pour connaître le mécanisme de la poésie, pour savoir décomposer un discours. Bien écrire en vers et en prose, voilà l'éloquence. Mais il n'y a rien dans cet art qui puisse se montrer au delà de ce qu'on apprend dans les lycées. On y enseigne à écrire correctement ; on y donne la connaissance et le goût des bons modèles ; on y développe les règles de la composition, soit d'une tragédie, soit d'une comédie, soit d'un poème épique ou d'une chanson ; mais on n'y enseigne pas à faire des tragédies, des comédies, des poèmes ou des chansons. Le talent de créer est, dans la littérature, comme dans la musique, comme dans la peinture, un don individuel. 11 tient à des facultés particulières, dont le développement peut être favorisé par des circonstances particulières, par les mœurs, par une époque...
Ainsi, l'éloquence et la poésie ne sont pas dans les attributions des écoles spéciales, parce qu'elles n'ont rien qui soit réellement positif et que, quant à ce qui est susceptible d'être enseigné. Corneille et Racine n'en savaient pas plus qu'un bon écolier de rhétorique. Le goût et le génie ne peuvent s'apprendre.
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En revanche, il est des parties de la littérature qui gagneraient à des écoles spéciales : par exemple la géographie et l'histoire.
La géographie, soit naturelle (1), soit politique, a plusieurs des caractères qui constituent les sciences exactes : les faits sont nombreux, les points de contestation multipliés, les changements fréquents. Son domaine s'accroît à mesure que celui de l'esprit humain s'étend. Il s'enrichit par des découvertes. Elle est sujette aux changements par l'etïet des révolutions politiques et physiques. Les premiers éléments, qui peuvent suffire dans l'instruction, ne sont rien en comparaison de la science. Si, dans un point central, tel que Paris, il existait plusieurs professeurs de géographie qui pussent rassembler les connaissances éparses, les comparer, les épurer, qu'on fût dans le cas de les consulter avec sécurité pour être mieux instruit des faits et des choses, ce serait une bonne et utile institution. Etc.
De même l'histoire.
Elle peut, par des considérations analogues, être rapprochée des sciences pour lesquelles il serait utile d'avoir une école spéciale.
La manière de lire l'histoire est, à elle seule, une véritable science. Connaître ce qui reste des historiens anciens, savoir ce que l'on a perdu, distinguer les fragments originaux des suppléments écrits par de bons ou de mauvais commentateurs; cela seul est presque une science ou du moins un objet important d'études. Ainsi, la connaissance et le choix des bons historiens, des bons mémoires, des véritables chroniques du temps, est une connaissance utile et réelle. Si donc, dans une grande capitale, comme Paris, il y avait une école spéciale d'histoire et que l'on y fît d'abord un cours de bibliographie, un jeune homme, au lieu d'employer des mois à s'égarer dans des lectures insuffisantes ou dignes de peu de confiance, serait dirigé vers les meilleurs ouvrages et arriverait plus facilement et plus promptement à une meilleure instruction.
Après ces vues, si judicieuses et si peu attendues de sa part, sur la critique des textes et des documents qui allait
i I II veut dire la géographie physique, évidemment.
servir de base aux travaux historiques du dix-neuvième siècle, l'Empereur énumère les chaires qui pourraient se partager un enseignement aussi vaste que celui de l'histoire. Il en est une qui lui tient à cœur, c'est celle de l'art militaire.
L'histoire se diviserait aussi selon les diverses parties qu'elle devrait enseigner. On placerait au premier rang l'histoire de la législation. Le professeur aurait à remonter jusqu'aux Romains et à descendre de là, en parcourant successivement les différents règnes des rois de France, jusqu'au Consulat Viendrait ensuite V histoire de Vart militaire français. Le professeur ferait connaître les différents plans de campagne adoptés dans les différentes époques de notre histoire, soit pour envahir, soit pour se défendre ; l'origine et la cause des défaites, les auteurs, les mémoires dans lesquels on pourrait trouver les détails des faits et les preuves des résultats.
Cette partie de l'histoire, curieuse pour tout le monde, et si importante pour les militaires, serait de la plus grande utilité pour les hommes d'État. On montre à l'École spéciale du génie l'art d'attaquer et de défendre les places. On ne peut montrer l'art de la guerre en grand, parce qu'il n'est pas encore créé, si toutefois il peut l'être ; mais une chaire d'histoire où l'on ferait connaître comment nos frontières ont été défendues dans les différentes guerres par les grands capitaines ne saurait produire que de grands avantages.
Cette histoire de l'art militaire, qui allait faire la réputation de Jomini, a trouvé place dans nos écoles spéciales après 1815. Quoi qu'en pense l'Empereur, c'est là seulement qu'elle pouvait produire < de grands avantages >.
Mais Napoléon est encore d'une remarquable clairvoyance quand il insiste sur la nécessité de connaître l'histoire contemporaine, que presque tout le monde ignore :
« Toute notre jeunesse trouve plus de facilité pour apprendre les guerres puniques que pour connaître la guerre d'Amérique qui a eu lieu en 1783; elle s'instruit plus aisément des événements des siècles passés que de ceux qui se sont écoulés depuis le jour de sa naissance. >> Il indique magistralement de quelle façon il concevait cet
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enseignement de l'histoire, qui pourrait être réparti entre plusieurs chaires affectées au Collège de France, et il termine en disant :
Je désire ces institutions. Elles ont été depuis lontjtemps l'objet de mes méditations, parce que, ayant beaucoup travaillé, j'en ai personnellement senti le besoin. J'ai beaucoup étudié l'histoire, et souvent, faute de guide, j'ai été induit à perdre un temps considérable dans des lectures inutiles. J'ai porté à la géographie assez d'intérêt pour reconnaître qu'il ne se trouve pas à Paris un seul homme qui soit parfaitement au courant des découvertes qui se font chaque jour et des changements qui surviennent sans cesse.
En résumé, on peut former au Collège de France un grand établissement ou école spéciale pour tout ce qui n'est pas sciences mathématiques, jurisprudence, médecine, etc. Mais pour avoir une véritable école spéciale de littérature, des cours d'histoire et de géographie dans toutes les parties, un tel établissement n'exigera pas moins de vingt à trente professeurs.
L'importance qu'il attachait à l'histoire lui suggéra encore de piquantes réflexions l'année suivante. Non plus cette fois sur la manière de la lire, mais sur celle de l'écrire.
L'abbé Hahna, bibliothécaire de Joséphine, s'était offert à continuer, aux frais de l'État, l'histoire de France de Velly. Le ministre de l'Intérieur, Cretet, successeur de Champagny, avait eu la franchise de répondre que le gouvernement n'avait rien à voir dans un pareil travail, et qu'il fallait en laisser l'initiative aux gens de lettres.
Tel ne fut pas l'avis de Najioléon, qui dicta aussitôt cette note pour Cretet. (De Bordeaux, 12 avril 1S08.)
Sur la façon d'écrire notre histoire.
Sa Majesté n'approuve pas les principes énoncés dans la note du ministre de l'intérieur. Ils étaient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans soixante ; mais ils ne le sont pas aujourd'hui.
Velly est le seul auteur un peu détaillé qui ait écrit sur
l'histoire de France. L'abrégé rhronologique du président Hénault est un bon livre classique. 11 est très utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit à Henri IV et les autres historiens ne vont pas au delà de Louis XIV. Il est de la plus t,aande importance de s'assurer de l'esprit dans lequel écriront les continuateurs...
Sa Majesté désire que les deux ministres (de l'intérieur et de la police) se concertent pour faire continuer Velly et le président Hénault. Il faut que ce travail soit confié, non seulement à des auteurs d'un vrai talent, mais encore à des hommes attachés, qui présentent les faits sous leur véritable point de vue et qui préparent une tnstniction saine, en prenant ces historiens jusqu'à l'an VIII.
Sa Majesté est bien loin de compter la dépense pour quelque chose. Il est même dans son intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est aucun travail qui puisse mériter davantage la protection de l'Empereur.
Et, là-dessus, Napoléon ne se tient pas d'indiquer luimême dans quel esprit il faudrait conduire l'ouvrage. Le goût qu'il a toujours eu pour écrire, et qu'il n'a pu satisfaire qu'à Sainte-Hélène, lui suggère l'esquisse d'une histoire nationale.
II faut faire sentir à chaque ligne les effets de l'influence de la cour de Rome, des billets de confession, de la révocation de l'édit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon. II faut que la faiblesse qui a précipité les Valois du trône, et celle des Bourbons qui ont laissé échapper de leurs mains les rênes du gouvernement, excitent les mêmes sentiments. On doit être juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, sans être adulateur. On doit peindre les massacres de septembre et les horreurs de la Révolution du même pinceau que l'inquisition et les massacres des Seize. // faut avoir soin d'éviter toute réaction en parlant de la Révolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme n'appartient ni à ceux qui ont péri ni à ceux qui ont survécu. 11 n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances.
II faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances, le chaos des assemblées provinciales, les prétentions des Parlements, le défaut de règle et de ressort dans l'administration,
cette France bigarrée, sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunicjn de vingt royaumes qu'un seul État ; de sorte qu'on respire en arrivant à l'époque où l'on a joui des bienfaits dus à l'unité des lois, de l'administration et du territoire. Il faut que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV même, sous Louis XV et sous Louis XVI, inspire le besoin de soutenir Voiivragc nouvellement accompli et la prépondérance acquise. 11 faut que le rétablissement du culte et des autels inspire la crainte de l'influence d'un prêtre étranger ou d'un confesseur ambitieu.x qui pourraient parvenir à détruire le repos de la France (i).
Il n'y a pas de travail plus important. Chaque passion, chaque parti peut produire de longs écrits pour égarer l'opinion. Mais un ouvrage tel que Velly, tel que Y Abrégé chronologique du président Hénault, ne doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait, et écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'être encouragé par la police, on sera découragé par elle.
L'opinion exprimée par le ministre dans sa note et qui, si elle était suivie, abandonnerait un tel travail à l'industrie particulière et aux spéculations de quelques libraires, n'est pas bonne et ne pourrait produire que des résultats fâcheux. {Correspondance, t. XVI, p. 575-)
Ainsi, Napoléon réclamait une histoire contemporaine, mais lorsqu'il s'agissait de l'écrire, il imposait à l'historien les encouragements de la police. C'est ce régime de compression administrative et de surveillance intellectuelle qui frappa la littérature impériale de stérilité.
C'est en vain qu'il se défendait de porter atteinte à la liberté de l'esprit. Il écrivait un jour à Fouché :
Munich, M janvier i8o6.
Je lis dans le Joumalde l'Empiredu 9 janvier qu'au bas d'une comédie de Colin d'Harleville, on a mis : t Vu et permis l'impression et la mise en vente, d'après décision de S. É. le séna-
(i) Allusion aux démêlés avec la papauté.
teur ministre de la police générale, en date du 9 de ce mois. Par ordre de S. É. le chef de la division de la liberté de la presse.
« P. Lagarde. »
Je suis étonné de ces nouvelles formules que la loi seule pouvait autoriser. S'il était convenable d'établir une censure, elle ne pouvait l'être sans ma permission. Lorsque ma volonté est que la censure n'existe pas, j'ai lieu d'être surpris de voir, dans mon empire, des formes qui peuvent être bonnes à Vienne et à Berlin. S'il existe sur cela un usage que je ne connais point, faites-m'en un rapport. J'ai longtemps calculé et veillé pour parvenir à rétablir l'ordre social : aujourd'hui, je suis chargé de veiller pour maintenir la liberté publique. Je n'entends pas que les Français deviennent des serfs. En France, tout ce qui n'est pas défendu est permis, et rien ne peut être défendu que par les lois, par les tribunaux ou par des mesures de haute police, lors qu'il s'agit des mœurs et de l'ordre public. Je le dis encore une fois, je ne veux pas de censure, parce que tout libraire répond de l'ouvrage qu'il débite, parce que je ne veux pas être responsable des sottises qu'on peut imprimer, parce que je ne veux pas enfin qu'un commis tyrannise l'esprit ou mutile le génie. {Correspondance, t. XI) (1).
Cette manie de tout régenter, les idées comme le reste, avait inspiré la fondation des lycées en 1802 et celle de l'Université impériale en 1808. On sait dans quel esprit. Mais ce qu'on sait moins, c'est qu'il s'était également occupé de l'éducation des filles, et qu'il nous a laissé sur cette question quelques pages charmantes, d'une pédagogie pénétrante et inattendue.
(i) En réalité, avant d'être rétablie officiellement en 1810, la censure s'exerçait sur les journaux et sur les théâtres avec un zèle dont on a souvent signalé les excès et le ridicule.
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C'est une longue note à Lacépède, grand ehancelier de la Légion d'honneur et chargé d'organiser les maisons d'éducation de l'ordre, récemment fondées (1).
Du camp de Kinkenstein, ij mai 1807.
L'emploi et lu distribution du temps sont des objets qui exigent principalement votre attention. Qu'apprendra-t-on aux demoiselles qui sont élevées à Écouen? 11 faut commencer par la religion dans toute sa sévérité. La religion est une importante affaire dans une institution publique de demoiselles. Elle est, quoi qu'on en puisse dire, le plus sûr garant pour les mères et pour les maris. Èlevez-nous des croyantes et non des raisonneuses.
Je n'ai attaché qu'une importance médiocre aux institutions religieuses de Fontainebleau, et je n'ai prescrit que tout juste ce qu'il fallait pour les lycées. C'est tout le contraire pour l'institution d'Écouen. Presque toute la science qui y sera enseignée doit être celle de l'Évangile. Je désire qu'il en sorte non des femmes très agréables, mais des femmes vertueuses ; que leurs agréments soient de mœurs et de coeur, non d'esprit et d'amusement.
11 faut ensuite apprendre aux élèves à chiffrer, à écrire et les principes de leur langue afm qu'elles sachent l'orthographe. Il faut leur apprendre un peu de géographie et d'histoire, mais
11) Le projet de maisons d'éducation pour les tilles de légionnaires avait été propose par Mme Campan et adopté par une loi du 1 <, décembre 180^, qui avait donné nai>sance aux établissements d'i-:couen, de Saint-Denis, de Fontainebleau, puis des l.o^es en 1810. - Liccpiiie '1756-182^' Naturaliste. Sénateur après brumaire, président du Sénat en iSoi, grand ciiancelier de la Légion d'honneur en 180?. On lui a reproché une adulation excessive dans ses discours au sénat. Chateaubriand a dit de lui, dans ce style dont il a le secret : • M. Lacépède avait parlé convenablement des ovipares, mais il ne savait pas se tenir debout. »