L'ÉDUCATION DES FILLES
bien se garder de leur montrer ni le latin ni aucune langue étrangère. On peut enseigner aux plus âgées un peu de botanique et leur faire un léger cours de physique ou d'histoire naturelle, et encore tout cela peut-il avoir des inconvénients. 11 faut se borner, en physique, à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et une stupide superstition, et s'en tenir aux faits, sans raisonnements qui tiennent directement ou indirectement aux causes premières.
Mais, en général, il faut les occuper toutes, pendant les trois quarts de la journée, à des ouvrages manuels. Elles doivent savoir faire des bas, des chemises, des broderies, enfin toute espèce d'ouvrage de femme...
Il faut que leurs appartements soient meublés du travail de leurs mains : qu'elles fassent elles-mêmes leurs chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures. Tout cela est une grande affaire, dans mon opinion. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai par là des femmes agréables. Je ne veux pas chercher à en faire des femmes agréables parce que j'en ferais des petites maîtresses.
La danse est nécessaire à la santé des élèves, mais il faut un genre de danse gaie, et qui ne soit pas danse d'opéra. J'*accorde aussi la musique, mais la musique vocale seulement...
11 faut, dans cette matière, aller jusqu'auprès du ridicule. Je n'élève ni des marchandes de modes, ni des femmes de chambre, ni des femmes de charge ; mais des femmes pour les ménages pauvres et modestes. La mère, dans un ménage pauvre, est la femme de charge de la maison.
11 serait sans doute également superflu de faire remarquer qu'il n'y a rien de plus mal conçu, de plus condamnable que de faire monter les jeunes filles sur un théâtre et d'exciter leur émulation par des distinctions de classes. Cela est bon pour les hommes qui peuvent être dans le cas de parler en public, et qui, étant obligés d'apprendre beaucoup de choses, ont besoin d'être stimulés et soutenus par l'émulation. Mais pour des jeunes filles, il ne faut pas d'émulation entre elles. Il ne faut pas éveiller leurs passions et mettre en jeu leur vanité qui est la plus active des passions du sexe. {Correspondance, t. XV.)
Voilà des doctrines que n'aurait pas désavouées la fondatrice deSaint-Q'r que l'Empereur tenait en haute estime. « Je crois, disait-il, que je préfère les lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné. Elles disent plus
de choses. Mme de Sévigné certainement restera le vrai type, tant elle a de charme et de grâce, mais quand on a beaucoup lu, il ne reste rien. Ce sont des œufs à la neige dont on peut se rassasier sans charger son estomac. » (Mémorial.) Mme de Maintenon, toutefois, ne pensait pas comme l'Empereur sur la question du théâtre. Nous devons à sa tolérance Estlier et Atlialie.
En revanche, d'idées sur l'art, il n'en avait point, il voulait surtout transformer Paris, faire de Paris « quelque chose de colossal, de fabuleux, d'inconnu jusqu'à lui •.
Cette transformation de Paris était depuis longtemps dans ses rêves. Il s'en ouvrait dès 1798 à Arnault, sur le pont de y Orient, pendant le voyage de Malte. 11 lui disait, un soir, sous le ciel brillant d'étoiles :
Si j'étais maître en France, je voudrais faire de Paris, non seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans Babylone et dans Memphis ; de vastes places ornées de monuments et de statues; des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour assainir l'air et nettoyer les rues ; des canaux circulant entre les boulevards qui entourent la capitale : des monuments réclamés par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec leurs divers caractères. Ce que les peuples anciens ont fait, les peuples modernes ne peuventils le faire? Les forces existent. 11 ne manque qu'une volonté pour les mettre en mouvement et qu'une intelligence qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient réunis dans un gouvernement qui aimerait la gloire (1 ).
Ce gouvernement fut le sien. Paris s'en aperçut, et, avec Paris, de nombreuses villes de l'Empire. Mais d'esthétique
(I) Arnault, Souvenirs d'un Sexagénaire, 4 vol., 1855 y\. IV, cliap. 11).