CHAPITRE IX
LA « CORRESPONDANCE ^ (SUlte). I . — Les affaires religieuses. — //. Lettres diverses.
Dans cette Corresjjondance, si touffue et si variée, les affaires religieuses prennent une assez grande place. Elles ont suggéré des lettres et des notes d'un égal intérêt où se révèlent les meilleures qualités de l'écrivain, la clarté, la précision et la vigueur.
Le Premier Consul avait fait pour Rome le Concordat. L'Empereur en fut récompensé par le couronnement. Mais l'harmonie entre l'Empereur et le Pape fut bientôt troublée. Mécontent de n'avoir pu gagner la papauté à sa politique contre l'Autriche, l'Empereur fit occuper Ancône. Le Pape se plaignit. Napoléon lui répondit :
Au Pape, sur l'occupation d'Ancône.
Munich, 7 janvier 1806.
Très Saint Père, je reçois une lettre de Votre Sainteté sous la date du 13 novembre. Je n'ai pu qu'être vivement affecté de ce que, quand toutes les puissances à la solde de l'Angleterre s'étaient coalisées pour me faire une guerre injuste, Votre Sainteté ait prêté l'oreille aux mauvais conseils et se soit portée à m'écrire une lettre si peu ménagée. Elle est parfaitement maîtresse de garder mon ministre à Rome ou de le renvoyer (1). L'occupation d'Ancône est une suite immédiate et
1 1 ) C'était alors le cardinal Fescii, oncle de l'Empereur, archevêque de Lyon et grand aumônier.
nécessaire de la mauvaise organisation militaire du Saint- Siège. Votre Sainteté avait intérêt à voir cette forteresse plutôt dans mes mains que dans celles des Anglais ou des Turcs...
Votre Sainteté se plaint de ce que, depuis son retour de Paris, elle n'a eu que des sujets de peine. La raison en est que, depuis lors, tous ceux qui craignaient mon pouvoir et me témoignaient de l'amitié ont changé de sentiments, s'y croyant autorisés par la force de la coalition ; et que, depuis le retour de Votre Sainteté à Rome, je n'ai éprouvé que des refus de sa part, sur tous les objets, même sur ceux qui étaient dans l'intérêt de la religion, comme par exemple lorsqu'il s'agissait d'empêcher le protestantisme de relever la tête en France.
Je me suis considéré comme le protecteur du Saint-Siège et, à ce titre, j'ai occupé Ancône. Je me suis considéré, ainsi que mes prédécesseurs de la seconde et de la troisième race(\), comme le fils aîné de V Eglise, comme ayant seul l'épée pour la protéger et la mettre à l'abri d'être souillée par les Grecs et les .Musulmans. Je protégerai constamment le Saint-Siège, malgré les fausses démarches, l'ingratitude et les mauvaises dispositions des hommes qui se sont démasqués pendant ces trois mois. Ils me croyaient perdu. Dieu a fait éclater, par le succès dont il a favorisé mes armes (2), la protection qu'il a accordée à ma cause.
Je serai l'ami de Votre Sainteté toutes les fois qu'elle ne consultera que son cœur et les vrais amis de la religion. Je le répète, si Votre Sainteté veut renvoyer mon ministre, elle est libre de le faire ; elle est libre d'accueillir de préférence et les Anglais et le calife de Constantinople ; mais, ne voulant pas exposer le cardinal Fesch à des avanies, je le ferai remplacer par un séculier (3). Aussi bien, la haine du cardinal Consalvi contre lui est telle qu'il n'a éprouvé que des refus, tandis que les préférences étaient pour mes ennemis. Dieu est juge qui a le plus fait pour la religion de tous les princes qui régnent.
Sur ce, je prie Dieu, Très Saint Père, qu'il vous conserve de longues années au régime et gouvernement de notre Sainte Mère Église.
Votre dévot fils, l'Empereur des Français, roi d'Italie.
(i ) On le verra plus loin reprendre cette idée singulière et se donner comme le successeur de Charlemagne.
(2) La campagne d'Austerlitz.
(}) Le cardinal fut en effet remplacé par Alquier, notre ministre à Naples, qui resta à Rome jusqu'en i8io.