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LE CONCOURS DE L'ACADÉMIE DE LYON

< Sans liberté, il n'est ni énergie, ni vertu, ni force dans les nations. Sans énergie, sans vertu, sans force, il n'est ni sentiment ni raison naturelle; il n'est point de bonheur. Etc. » Le développement se prolonge encore, s'égare s'affaiblit. Emporté par le souvenir de ses lectures, le jeune lieutenant nous trace le tableau pathétique de l'homme heureux, nous conduit à son lit de mort, qu'entoure sa famille, et nous fait entendre ses dernières paroles. C'est un tableau de Greuze, avec le langage du Vicaire savoyard ou de la Chaumière indienne.

Enfin, il se décide à conclure, mais d'une façon pénible et prétentieuse :

Je n'ai consulté que l'utilité du voyage lorsque j'ai essayé de me frayer une route au travers d'une mer célèbre par ses naufrages. N'ai-je pas été plus heureux, n'ai-je pas atteint mon but? Je n'en suis pas étonné. Je n'ai vu dans mon chemin que des personnes qui s'étaient égarées. Les ai-je imitées? Je suis sûr du moins que quelqu'un y aura réussi (?) et je me trouve consolé d'accroître par ma lutte le triomphe du vainqueur, certain que la médiocrité n'enlèvera pas une palme que votre réputation fera disputer avec chaleur (1).

L'Académie de Lyon avait reçu seize manuscrits. Celui de Bonaparte portait le n" 1 5. L'Académie n'en trouva aucun digne de la récompense. Un seul obtint une mention honorable. Il était de Daunou. Quant au n" 15, le rapporteur de la commission en jugeait ainsi : < Le n" 15 n'arrêtera pas longtemps les regards des commissaires. C'est peut-être l'ouvrage d'un homme sensible, mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer l'attention. -

Jugement fondé, sans doute; mais il y avait aussi, dans cette œuvre hâtive d'un lieutenant de vingt-deux ans, des idées, de la chaleur, du mouvement; il y avait les promesses

(i) Le manuscrit de ce discours comprend hi pages in-folio. Une partie en avait été publiée en 1826 par les soins du général Gourgaud. Elle est reproduite par Jung, t. l'''". Le texte entier est dansMAssoN, t. H, p. 292-332.

Ajoutons que c'est Louis Bonaparte qui recopiait les manuscrits de son frère, dont l'écriture était déjà presque illisible.

d'un talent naissant qui prit sa revanche avec le Souper de Beaucaire.

Lorsque Bonaparte écrivit ce nouveau morceau, deux ans s'étaient écoulés, et de graves événements s'étaient accomplis qui avaient donné à sa vie une direction nouvelle.

Ses menées en Corse l'avaient brouillé avec Paoli, et sa famille avait dû quitter l'île, précipitamment, pour s'établir en Provence (juin 1793). Pour lui, il n'avait pas cessé seulement d'être Paoliste, il se refusait désormais à être Corse. Il était devenu Français, tout simplement, et capitaine au 4' régiment d'artillerie.

C'est en cette qualité qu'il servait dans l'armée de Carteaux qui descendait la vallée du Rhône pour marcher sur Marseille et Toulon, soulevées contre la Convention nationale.

Après la reprise d'Avignon (25 juillet), Bonaparte fut laissé dans la ville pour réorganiser le parc d'artillerie dont les insurgés s'étaient emparés. Sa besogne faite, il lui restait des loisirs d'oui sortit l'opuscule qui a pour titre le Souper de Beaucaire.

LE SOUPER DE BEAUCAIRE

L'auteur suppose qu'un militaire (c'est lui-même) se rencontre à table, pendant la foire de Beaucaire, avec deux négociants de Marseille, un de Nîmes et un fabricant de Montpellier. On cause. Les événements récents et ceux qui se préparent intéressent tout le monde, surtout les Marseillais. L'un d'eux demande si l'armée de Carteaux est assez forte. Le militaire déclare que Marseille est menacée du sort d'Avignon. Et comme le Marseillais énumère les ressources de l'insurrection, le militaire reprend \\

Voilà ce qu'on vous dit pour vous entraîner dans le précipice qui s'approfondit à chaque instant, et qui peut-être engloutira la plus belle ville de France, celle qui a le plus mérité des patriotes ; mais l'on vous a dit aussi que vous traverseriez la France, que vous donneriez le ton à la République et vos premiers pas ont été des échecs. L'on vous a dit qu'Avignon pouvait résister longtemps à vingt mille hommes, et une seule colonne de l'armée, sans artillerie de siège, dans vingt-quatre heures, en a été maîtresse. L'on vous a dit que le Midi était levé, et vous vous êtes trouvés seuls ; l'on vous a dit que la cavalerie nîmoise allait écraser les Allobroges, et ceux-ci étaient déjà au Saint-Esprit et à Villeneuve. L'on vous a dit que quatre mille Lyonnais négociaient leur accommodement.

Reconnaissez donc que l'on vous trompe ; concevez l'impéritie de vos meneurs, et méfiez-vous de leurs calculs.

Le plus dangereux conseiller, c'est V amour-propre. Vous êtes naturellement vifs, l'on vous conduit à votre perte par le même moyen qui a ruiné tant de peuples, en exaltant votre vanité.

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Vous avez des richesses et une population considérables ; l'on vous les exagère. Vous avez rendu des services à la liiserté ; l'on vous les rappelle, sans faire attention que le génie de la République était avec vous alors, au lieu qu'il vous abandonne aujourd'hui.

Votre armée, dites-vous, est à Aix avec un grand train d'artillerie et de bons généraux. Eh bien, quoi qu'elle fasse, je vous assure qu'elle sera battue.

Vous avez de bons généraux : je ne les connais pas; je ne puis donc contester leur habileté ; mais ils seront absorbés par les détails, ne seront pas secondés par les subalternes, ils ne pourront rien faire qui soutienne la réputation qu'ils pourraient s'être acquise, car il leur faudrait deux mois pour organiser passablement leur armée, et dans quatre jours Carteaux sera au delà de la Durance, et avec quels soldats !...

Avec l'excellente troupe légère des Allobroges, le vieux régiment de Bourgogne, un bon régiment de cavalerie, le brave bataillon de la Côte-d'Or, qui a vu cent fois la victoire le précéder dans les combats, et six ou sept autres corps, tous de vieilles milices, encouragés par leurs succès aux frontières et sur votre armée.

Vous avez des pièces de 24 et de 18, et vous vous croyez inexpugnables ; vous suivez l'opinion vulgaire. Mais les gens du métier vous diront, et une fatale expérience va vous le démontrer, que des bonnes pièces de 4 et de S font autant d'effet pour la guerre de campagne et sont préférables sur bien des points de vue aux gros calibres... Vous avez des canonniers de nouvelle levée, et vos adversaires ont des artilleurs des régiments de ligne, qui sont, dans leur art, les maîtres de l'Europe.

Que fera votre armée, si elle se concentre à Aix.' Elle est perdue. C'est un axiome dans l'art militaire, que celui qui reste derrière ses retranchements est battu. L'expérience et la théorie sont d'accord sur ce point, et les murailles d'Aix ne valent pas le plus mauvais retranciiement de campagne...

Votre armée ira-t-elle à la rencontre des ennemis.' Mais elle n'a pas de cavalerie, mais elle est moins nombreuse, mais son artillerie est moins propre pour la campagne ; elle serait rompue, dès lors défaite sans ressources, car la cavalerie l'empêchera de se rallier.

Attendez-vous donc à voir la guerre dans le territoire de Marseille. Un parti assez nombreux y tient pour la République, ce sera le moment de l'effort ; la jonction se fera ; et cette ville,

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le centre du commerce du Levant, l'entrepôt du midi de l'Europe, est perdue...

Mais quel esprit de vertige s'est tout d'un coup emparé de votre peuple.'' Quel aveuglement fatal le conduit à sa perte? Comment peut-il prétendre résister à la République entière.? Quand il obligerait cette armée à se replier sur Avignon, peut-il douter que sous peu de jours de nouveaux combattants ne viennent remplacer les premiers.' La République qui donne la loi à V Europe, la recevra-t-elle de Marseille'^...

Unis avec Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nîmes, Grenoble, le Jura, l'Eure, le Calvados, vous avez entrepris une révolution ; vous aviez une probabilité de succès ; vos instigateurs pouvaient être malintentionnés, mais vous étiez une masse imposante de forces. Au contraire, aujourd'hui Lyon, Nîmes, Montpellier, Bordeaux, le Jura, l'Eure, Grenoble, Caen,ont reçu la Constitution. Aujourd'hui qu'Avignon, Tarascon, Arles ont plié, avouez qu'il y a dans votre opiniâtreté de la folie ; c'est que vous êtes influencés par des personnes qui, n'ayant plus rien à ménager, vous entraînent dans leur ruine.

Votre armée sera composée de tout ce que vous avez de plus aisés, des riches de votre ville, car les sans-culottes pourraient trop facilement être tournés contre vous. Vous allez donc compromettre l'élite de votre jeunesse, accoutumée à tenir la balance commerciale de la Méditerranée et à vous enrichir par leur économie et leurs spéculations, contre de vieux soldats, cent fois teints du sang du furibond aristocrate ou du féroce Prussien.

Laissez les pays pauvres se battre jusqu'à la dernière extrémité, l'habitant du Vivarais, des Cévennes, de la Corse s'exposer sans crainte à l'issue d'un combat. S'il gagne, il a rempli son but. S'il perd, il se trouve comme auparavant dans le cas de faire la paix et dans la même position. Mais vous ! perdez une bataille, et le fruit de mille ans de fatigues, de peines, d'économies, de bonheur devient la proie du soldat.

[Que l'on compare ce langage à celui du discours de Lyon. Clarté de l'idée, vivacité du tour, fermeté de l'expression, c'est déjà le style d'Italie.]

NAPOLfiON ÉCRIVAIN. — CHAP I"

Le Marseillais.

Vous allez vite et vous m'eflfrayez. Je conviens avec vous que la circonstance est critique. Peut-être vraiment ne songet-on pas assez à la position où nous nous trouvons : mais avouez que nous avons encore des ressources immenses à vous opposer...

Serait-il possible qu'il fût dans la destinée de cette ville qui résista aux Romains, conserva une partie de ses lois sous les despotes qui les ont suivis, qu'elle devînt la proie de quelques brigands? Quoi! L'Allobroge, chargé des dépouilles de Lisle, ferait la loi dans Marseille ! Quoi ! Dubois de Crancé, Albitte seraient sans contradicteurs ! Ces hommes altérés de sang, que les malheurs des circonstances ont placés au timon des affaires, seraient les maîtres absolus ! Quelle triste perspective vous m'offrez ! Nos propriétés, sous différents préte.xtes, seraient envahies ; à chaque instant nous serions victimes d'une soldatesque que le pillage réunit sous le même drapeau...

Le militaire.

Voilà ce que c'est que la guerre civile. L'on se déchire, l'on s'abhorre, l'on se tue sans se connaître. Les Allobroges ! que croyez-vous que ce soit.^ Des Africains, des habitants de la Sibérie.' Eh, point du tout, ce sont vos compatriotes, des Provençaux, des Dauphinois, des Savoyards. On les croit barbares, parce que leur nom est étranger. Si l'on appelait votre phalange la phalange phocéenne, l'on pourrait accréditer sur leur (.') compte toute espèce de fable I

11 est vrai que vous m'avez rappelé un fait, c'est celui de Lisle. Je ne le justifie pas, mais je l'explique...

Dubois de Crancé et Albitte, constants amis du peuple, n'ont jamais dévié de la ligne droite. Ils sont scélérats aux yeux des mauvais. Mais Condorcet, Brissot, Barbaroux aussi, étaient scélérats lorsqu'ils étaient purs; l'apanage des bons sera toujours d'être mal famés chez le méchant...

Vous appelez Carteaux un assassin. Eh bien, sachez que ce général se donne les plus grandes sollicitudes pour l'ordre et la discipline, témoin sa conduite au (pont) Saint-Esprit et à

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Avignon. Votre armée, au contraire, a tué, assassiné plus de trente personnes, a violé l'asile des familles, a rempli les prisons de citoyens, sous le prétexte vague qu'ils étaient des brigands. Ne vous effrayez pas de l'armée, elle estime Mars,eille, parce qu'elle sait qu'aucune ville n'a tant fait de sacrifices à la chose publique. Vous avez dix-huit mille hommes à la frontière, et vous ne vous êtes pas ménagés dans toutes Jes circonstances. Aussi, secouez le joug du petit nombre d'aristocrates qui vous conduisent ; reprenez des principes plus sains, et vous n'aurez pas joui de plus vrais amis qu'elle.

^Le Marseillais se défend d'imiter la Vendée, ^ qui veut un roi, qui veut une contre-révolution déclarée. La guerre de la Vendée est celle du fanatisme, du despotisme; la nôtre au contraire est celle des vrais républicains, amis des lois, de l'ordre, ennemie de l'anarchie et des scélérats. N'avons-nous pas le drapeau tricolore? Et quel intérêt aurions-nous à vouloir l'esclavage? >

Le militaire se donne alors la satisfaction de jeter bas son ancienne idole. Souvenir amer de récentes disgrâces! Paoli n'est pas mieux partagé désormais que l'avait été Buttafuoco.J

Vous avez, dites-vous, le drapeau tricolore. Paoli aussi l'arbora en Corse, pour avoir le temps de tromper le peuple, d'écraser les vrais amis de la liberté, pour pouvoir entraîner ses compatriotes dans 5^5 projets ambitieux et criminels. Il arbora le drapeau tricolore et il fit tirer contre les bâtiments de la République, et il fit chasser nos troupes des forteresses, et il désarma tous les détachements qu'il put surprendre, et il fit des rassemblements pour chasser la garnison de l'île et il pilla les magasins, en vendant à bas prix tout ce qu'il y avait, afin d'avoir de l'argent pour soutenir sa révolte, et il confisqua et ravagea les biens des familles les plus aisées, parce qu'elles étaient attachées à l'unité de la République, et il se fit nommer généralissime, et il déclara ennemis de la patrie tous ceux qui restaient dans nos armées. Il avait précédemment fait échouer l'expédition de Sardaigne. Et cependant il avait l'impudeur de se dire ami de la France et bon républicain ; et cependant il trompa la Convention qui rapporta son décret de destitution ; il fit si bien enfin, que lorsqu'il a été démasqué par ses propres

lettres trouvées à Calvi, il n'était plus temps ; les flottes ennemies interceptaient toutes les communications.

Ce n'est plus aux paroles qu'il faut s'en tenir; il faut analyser les actions, et avouez qu'en appréciant les vôtres il est facile de vous démontrer contre-révolutionnaire.

Le Marseillais.

Mais Brissot, Barbaroux, Condorcet, Buzot, Vergniaud, Guadet, etc., sont-ils aussi aristocrates.^ Qui a fondé la République? qui a renversé le tyran .> qui a enfin soutenu la patrie à l'époque périlleuse de la dernière campagne.''

[Et le « militaire » de répondre, en homme qui veut se concilier la Montagne et qui sera un admirateur de Robespierre :]

Je ne cherche pas si ces hommes qui avaient bien mérité dans tant d'occasions ont conspiré contre la République. Ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient perdus, sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis. C'est donc pour eux vraiment que votre guerre était utile.

S'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté leurs armes à l'aspect de la Constitution, ils auraient sacrifié leur intérêt au bien public ; mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter. Ils se sont aujourd'hui rendus coupables du plus grand de tous les crimes. Ils ont, par leur conduite, justifié leur décret. Le sang qu'ils ont fait répandre a efifacé les vrais services qu'ils avaient rendus.

[Le Nimois et le fabricant de Montpellier se rangent à cette opinion. Le second se livre même à d'énergiques reproches contre les excès commis par la contre-révolution de Marseille. Mais le Marseillais ne se rend point. Il déclare que la ville se portera « aux dernières extrémités ; qu'elle

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se donnera aux ennemis et qu'elle ira jusqu'à faire appel aux Espagnols.]

Le militaire.

Pensez-voui que vous feriez un grand tort à la République, et que votre menace soit bien effrayante? Évaluons.

Les Espagnols n'ont pas de troupes de débarquement. Leurs vaisseaux ne peuvent pas entrer dans votre port. Si vous appeliez les Espagnols, cela pourrait être utile à vos meneurs pour se sauver avec une partie de leur fortune ; mais l'indignation serait générale dans toute la République ; vous auriez soixante mille hommes sur les bras avant huit jours, les Espagnols emporteraient de Marseille tout ce qu'ils pourraient, et il en resterait encore assez pour enrichir les vainqueurs...

Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution ; rétablissez vos autorités constituées, acceptez la Constitution... Alors, Albitte, qui ne peut que vouloir épargner le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile. On sera d'accord, et l'armée, sans s'arrêter un seul moment, ira sous les murs de Perpignan, faire danser la Carmagnole à l'Espagnol enorgueilli de quelques succès.

Et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté ; ce sera seulement quelques feuillets qu'il faudra arracher de son histoire. »

Cet heureux pronostic nous remit en humeur. Le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de Champagne qui dissipèrent entièrement les soucis et les sollicitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez- vous au déjeuner du lendemain où le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et moi bien des vérités intéressantes à lui apprendre.

29 juillet 1793.

Le Souper de Beaiieaire est le dernier et le meilleur de ces écrits de jeunesse de Bonaparte.

Son talent d'écrivain est formé. Le style, en devenant

plus correct, a gardé toute sa vigueur. Il s'est délivré de l'emphase et de la sentimentalité sans rien perdre de sa vivacité. Le développement, rapide, pressant, est semé d'axiomes militaires où s'annonce l'expérience du futur général.

Enfin, cet opuscule avait une autre valeur dans les circonstances OLi il parut. 11 était une action. 11 était fait pour agir sur l'opinion publique et pour seconder la politique du gouvernement. De là le succès qu'il rencontra, quelques jours plus tard, lorsqu'il fut communiqué aux représentants du peuple qui accompagnaient l'armée de Carteaux : Gasparin, Robespierre jeune et Salicetti. Ceux-ci le firent imprimer aux frais du trésor public (1).

Marseille succomba à la fin d'août, comme l'avait annoncé « le militaire >. Quelques semaines après, Bonaparte, nommé chef de bataillon, était envoyé sous les murs de Toulon.

< Là, comme dit Las Cases, l'histoire le prendra pour ne plus le quitter. Là commence son immortalité. -

Ces œuvres de jeunesse, si longtemps oubliées, sont nécessaires pour comprendre la formation intellectuelle de Napoléon.

Avant de < percer , Napoléon avait beaucoup lu et beaucoup écrit. De même que Mirabeau, dans la solitude des prisons d'État, où l'envoyaient les lettres de cachet, amassait les connaissances qui nourrirent plus tard ses discours; de même, dans les loisirs de ses garnisons. Napoléon travailla au complément de sa culture intellectuelle.

Comme on l'a vu, c'est à l'histoire surtout qu'il le demandait. Pas de littérature, pas de latin (au point qu'on

(I ) La première édition du Souper de lieaucaire parut à Avignon, au mois d'aoiît 179J. La seconde en 1821. On en trouvera le texte dans Junc, t. II (p. 3S4-J7I), et dans Masson, t. M ip. 478-4871.

peut se demander s'il l'avait appris), pas de poésie. Rien que de l'histoire. Quoi d'étonnant qu'on retrouve l'influence de l'histoire dans toute sa politique.

Un esprit aussi actif et aussi curieux que le sien ne pouvait s'en tenir là. Aussi, ne cessera-t-il d'acquérir désormais. L'âge, la politique, les événements achèveront de l'instruire et de le préparer à ses destinées. Mais le fonds est là; il est dans cette énorme provision de notes recueillies pendant sa vie de garnison, de 1786 à 1793.

« Aussi, comme le dit excellemment Masson, aussi peuton de ces papiers d'étude tirer comme la genèse des idées de Napoléon, général, consul, empereur. Aucun d'eux n'est indifférent, ni inutile; aucun dont on ne puisse trouver à quelque moment l'application. C'est le point de départ; c'est le bagage qu'il portera dans la vie (1). »

(i) Masson, ouvr. cité, t. IL Conclusion. — Aucun de ces ouvrages de jeunesse n'a trouvé place dans la collection publiée par le second Empire, pas même le Souper, qu n'était pas indif;ne d'y figurer.

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