LES AFFAIRES RELIGIEUSES
La politique temporelle des Papes.
Après avoir rappelé les difficultés qui, depuis 1805, s'étaient élevées entre le Saint-Siège et lui, Napoléon disait:
Pour couper court à ces discussions si contraires au bien de la religion, si contraires au bien de l'Empire, Sa Majesté n'a qu'un moyen, c'est de révoquer la donation de Charlemagne et de réduire les papes à ce qu'ils doivent être, en mettant le pouvoir spirituel à l'abri des passions auxquelles l'autorité temporelle est sujette. Jésus-Christ, né du sang de David, ne voulut pas être roi. Pendant des siècles, les fondateurs de notre religion n'ont point été rois. Il n'est aucun docteur, aucun historien de bonne foi, qui ne convienne que la puissance temporelle des papes a été funeste à la religion.
Si des discussions ont si longtemps agité l'intérieur de la France, la cause en était, non dans le pouvoir spirituel, mais dans le pouvoir temporel de Rome. Si de grandes nations se sont séparées de l'Église, la cause en était encore dans l'abus du pouvoir de Rome. Lorsqu'un Jules donnait ses armées pour couper la retraite à Charles VIII, ce n'était pas dans l'intérêt des papes comme pontifes, mais pour l'intérêt des papes comme souverains. De cette confusion de l'un et de l'autre pouvoir, de cet appui qu'ils se prêtaient réciproquement pour favoriser leurs usurpations mutuelles, naquit la nécessité où se trouvèrent nos ancêtres d'établir les libertés de l'Église gallicane, et naît aujourd'hui celle de séparer ces deux pouvoirs.
L'intérêt de la religion et celui des peuples de France, d'Italie et d'Allemagne, ordonnent également à Sa Majesté de mettre un terme à cette ridicule puissance temporelle, faible reste des exagérations des Grégoire, etc., qui prétendaient régner sur les rois, donner des couronnes et avoir la direction des atïaires de la terre comme de celles du ciel. Que, dans l'absence des conciles, les papes aient la direction des choses de l'Église, en tant qu'elles ne toucheront pas aux libertés de l'Eglise gallicane, à la bonne heure. Mais ils ne doivent se mêler ni des armées, ni de la politique des États. S'ils sont les successeurs de Jésus- Christ, ils ne peuvent exercer d'autre empire que celui qu'ils tiennent de lui, et son empire n'était pas de ce monde.
Si Sa Majesté ne fait pas ce que, seule, elle pourrait faire, elle laissera à l'Europe des semences de discussions et de discordes. La postérité, en la louant d'avoir rétabli le culte et relevé les autels, la blâmera d'avoir laissé l'Empire, c'est-à-dire la plus grande partie de la chrétienté, exposé à l'influence de ce mélange bizarre, contraire à la religion et à la tranquillité de l'Empire. Cet obstacle ne peut être surmonté qu'en séparant l'autorité temporelle de l'autorité spirituelle, et en déclarant que les États du pape font partie de l'Empire français.
Suivait la teneur de ce décret fameux, du 17 mai, oij Napoléon se donnait, sérieusement, comme le successeur de Ciiarlemagne. - Considérant que lorsque Charlemagne, Empereur des Français et notre auguste prédécesseur, etc. -
À ce décret, publié à Rome le 10 juin, le pape répondit par une bulle d'excommunication contre les - spoliateurs de l'Église , dans laquelle il s'était gardé de nommer Napoléon. Il n'en fut pas moins enlevé du Vatican par la gendarmerie, pour être conduit d'abord à Grenoble, puis à Savone, enfin à Fontainebleau.
Napoléon ne se contenta pas d'avoir pris au pape ses États et sa liberté. Il fit venir à Paris les cardinaux, le personnel et les précieuses archives du Vatican.
Pourquoi? Pour tenir le pape sous sa main et en faire un de ces patriarches qui se succédaient à Constantinople, sous l'autorité des empereurs d'Orient? Non. D'après lui, sa pensée était plus haute. Elle s'égarait en des conceptions grandioses et chimériques dont il nous fait, à Sainte-Hélène, les tardives confidences. Avec le pape à Paris, Napoléon devenait une manière de coadjuteur ; il gouvernait l'Église avec < ses ■' conciles, comme il gouvernait une partie de l'Europe avec ses décrets. Tel était le rêve étrange, emprunté au moyen âge, qui, suivant lui-même, l'aurait obsédé longtemps.
Il disait à Las Cases :
' Qu'eût-ce donc été si j'étais revenu (de Moscou) victorieux et triomphant? J'allais relever le pape outre mesure,
l'entourer de pompe et d'hommages. Je l'eusse amené à ne plus regretter son temporel. J'en aurais fait une idole. Il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale du monde chrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. C'était un moyen de resserrer davantage les parties fédératives de l'Empire et de contenir en paix tout ce qui demeurait au dehors. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions politiques. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté. J'eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne; et si cette suprématie avait échappé aux empereurs, c'est qu'ils avaient commis la faute de laisser résider loin d'eux les chefs spirituels qui ont profité de la faiblesse des princes ou de la crise des événements pour s'en affranchir et les soumettre à leur tour. >
L'Empereur, ajoute Las Cases, disait que cet affranchissement de la cour de Rome, cette réunion légale, la direction religieuse dans la main du souverain avaient été longtemps et toujouis l'objet de ses méditations et de ses vœux. (Mémorial, t. V.) Il fallut en revenir à la réalité. Vainement Napoléon réunit un concile à Paris en 1811, et signa un nouveau Concordat avec le pape en 1813. Le concile n'aboutit pas, le Concordat resta lettre morte, et Pie VII recouvra sa liberté. Il assista, de Rome, à la chute de son puissant adversaire.
Laissons-là ces grosses questions, pour citer d'autres lettres de la Correspondance.
Le choix n'est pas facile dans une telle abondance. Il faudrait y établir plusieurs groupes. On y distinguerait, par exemple, les lettres aux souverains, les lettres aux ministres et aux généraux, et ce qu'on pourrait appeler les lettres familières.
2o6 NAPOLÉON KCKIVAIN — C HAI'. iX
Les lettres aux souverains sont nombieuses. Elles sont naturellement consacrées à la politique. Nous en avons cité quelques-unes, au roi d'Angleterre (Consulat), au Pape, dont le langage est plus relevé. On en pourrait citer une à l'empereur Alexandre, qui sort du langage ordinaire. C'est après notre entrée à Moscou, il se plaint de l'incendie. Pourquoi ces ruines?
... L'humanité, les intérêts de Votre Majesté et de cette grande ville voulaient qu'elle me fût confiée en dépôt, puisque l'armée russe la découvrait. On devait y laisser des administrations, des ma^ristrats, des gardes civils. C'est ainsi que l'on a fait à Vienne deux fois, à Berlin, à Madrid. C'est ainsi que nous avons agi nous-mêmes à Milan, lors de l'entrée de Souvarof. Les incendies autorisent le pillage auquel se livre le soldat pour disputer des dél^ris aux flammes. Si je supposais que de pareilles choses fussent faites par les ordres de Votre Majesté, je ne lui écrirais pas cette lettre ; mais je tiens pour impossible qu'avec ses principes, son cœur, la justesse de ses idées, elle ait autorisé de pareils excès, indignes d'un grand souverain et d'une grande nation. Etc. (T. XXIV.)
il faudrait encore en citer une à l'empereur d'Autriche, pendant la campagne de France. Au lendemain de Montereau, il lui offre la paix sur les bases de la déclaration de Francfort.
A r Empereur d'Âiiiridie.
Q^uartier général de Nogent, 21 février.
... Dans cet état de choses, je propose à Votre Majesté de signer la paix sans délai, sur les bases qu'elle-même a posées à Francfort, et que moi et la nation française nous avons acceptées comme notre ultimatum. Je dis plus, ces bases seules peuvent rétablir l'équilibre de l'Europe. Si on était parvenu à imposer d'autres conditions à la France, la paix aurait été de peu de durée (1).
(1) La déclaration de Francfort, du 9 novembre 181?, nous offrait la paix à la condition que la France se renfermât • dans ses limites naturelles, qui sont le
Les plénipotentiaires des alliés à Châtillon ont présenté une note dont la connaissance porterait en France l'exaltation et l'indignation au plus haut point'; c'est la réalisation du rêve de Burke qui voulait faire disparaître la France de la carte de l'Europe. Il n'est pas un Français qui ne préférât la mort à subir des conditions qui nous rendraient esclaves de l'Angleterre et rayeraient la France du nombre des puissances. Elles ne peuvent être dans la volonté de Votre Majesté, et certes elles ne sont pas dans l'intérêt de sa monarchie...
Jamais je ne céderai Anvers et la Belgique. Une paix fondée sur les bases de Francfort peut seule être sincère et mettre la France dans le cas de s'employer utilement au rétablissement de sa marine et à la renaissance de son commerce. Si Votre Majesté persiste à subordonner ses propres intérêts à la politique de l'Angleterre et au ressentiment de la Russie, et qu'on ne veuille poser les armes qu'aux conditions affreuses proposées au Congrès, le génie de la France et la Providence seront pour nous...
Votre Majesté peut d'un mot terminer la guerre, assurer le bonheur de ses peuples et de l'Europe, se mettre à l'abri de l'inconstance de la fortune, et finir les maux d'une nation en proie, non pas à des maux ordinaires, mais aux crimes de Tartares du désert qui méritent à peine le nom d'hommes. Etc. (T. XXVII.)
Mieux vaut citer, dans son entier, une lettre écrite au sultan Selim pour le mettre en garde contre l'ambition de la Russie. Elle est curieuse par l'affectation de la couleur orientale. On voit que Naj^oléon s'est souvenu du Coran et du langage qu'il tenait, en Egypte, aux cheikhs et aux nuiphtis. La voici :
Lettre au sultan Seliju.
A l'Empereur de Turquie.
Très haut, très excellent, très puissant, très magnanime et invincible prince, le grand empereur des Musulmans, sultan
Rhin, les Alpes et les Pyrénées » . Elle nous laissait la rive gauche du Rhin et la Belgique. Le congres du Chàtilion nous ramenait aux limites tie 1790.
2o8 NAPOLÉON ÉCRIVAIN. — CHAP IX
Sélim en qui tout honneur et vertu abondent, notre très cher et parfait ami, Dieu veuille augmenter Ta Grandeur et Hautesse, avec fin très heureuse.' Toi, descendant des grands Ottomans, empereur d'un des plus grands empires du monde, :i.s-tu cessé de régner? Comment souffres-tu que la Russie te donne des lois? Tu refuses de me rendre ce que je te rends. Es-tu aveuglé à ce point sur tes intérêts? Si la Russie a quinze mille hommes à Corfou, crois-tu que c'est contre moi? Ses bâtiments armés prennent l'habitude de se présenter devant Constantinople. Es-tu assez aveugle pour ne pas voir qu'un jour, sous le prétexte de ramener en Russie les troupes qui sont- à Corfou, soit sous celui d'accroître ces forces, une escadre et une armée russes, favorisée par les Grecs, envahirait ta capitale et ton empire aura cessé avec toi. Ta dvnastie descendra dans la nuit de V oubli. Le reis-effendi te trahit ; la moitié du Divan est vendue à la Russie. La mort du capitan-pacha t'a privé de ton meilleur ami. Je t'ai prévenu deux fois, je te préviens une troisième.
Réveille-foi, Sélim. Appelle au ministère tes amis ; chasse les traîtres ; confie-toi à tes vrais amis, la France et la Prusse, ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille. Tes vrais ennemis sont les Russes, parce qu'ils veulent régner sur la mer Noire et qu'ils ne le peuvent sans avoir Constantinople. J'attends ta réponse pour savoir ce que je dois penser et faire. Si tu ne gouvernes plus, si tu es tout à fait à la disposition des ennemis de la France, je gémirai sur l'aveuglement et la mauvaise politique du plus ancien allié de la France ; mais je comprendrai que le destin qui t'a fait si grand veut détruire l'empire des Soliman, des Mustapha, des Sélim ; car tout change sur la terre, tout périt; Dieu seul ne périra jamais.
Sur ce, je prie Dieu qu'il augmente les jours de Ta Hautesse et les remplisse de toutes prospérités avec fin très heureuse.
Ton très cher et parfait ami,
En mon château impérial des Tuileries, ce lo pluviôse an XIII (30 janvier 180$) (i ).
(i) Correspondance, t. X, p. 162. — Ce sultan, Selim III, qui régnait depuis 1789. était un prince énergique, éclairé, épris de réformes. Il suivit si fidèlement les conseils de Napoléon que le parti vieux-turc l'accusa de rompre avec les traditions, et qu'il fut renversé par les janissaires et massacré en 1808.
Des lettres aux ministres, il faudrait choisir celles qui rendent les aspects différents de ce génie si complexe. On pourrait admirer l'esprit de décision dans une lettre à Talleyrand, de 1805; l'aisance à supporter les fatigues, dans une lettre au roi Joseph; enfin le souci minutieux du détail, dans une lettre au général Dejean, ministre de l'administration de la oruerre.
Lettre à Talleyrand (1805).
Elle annonce la volte-face de Boulogne et la lutte contre l'Autriche.
Boulogne, 5 fructidor an XII 125 août i8os).
Monsieur de Talleyrand,
Plus je réfléchis à la situation de l'Europe, plus je vois qu'il est urgent de prendre un parti décisif. Je n'ai, en réalité, rien à attendre de l'Autriche. Elle répondra par de belles phrases et gagnera du temps, afin que je ne puisse rien faire cet hiver. Son traité de subsides et son acte de coalition seront signés cet hiver sous le prétexte d'une neutralité armée. Je me trouverai alors dans une situation unique. Mon parti est pris.
Mon escadre est sortie le 26 thermidor du Ferrol avec trentequatre vaisseaux. Elle n'avait pas d'ennemi en vue. Si elle suit ses instructions, se joint à l'escadre de Brest et entre dans la Manche, il en est encore temps ; je suis le maître de V Angleterre. Si, au contraire, mes amiraux hésitent, manoeuvrent mal et ne remplissent pas leur but, je n'ai d'autre ressource que d'attendre l'hiver pour passer avec la flottille. L'opération est hasardeuse. Elle le serait davantage si, pressé par le temps, les événements politiques me mettaient dans l'obligation de passer d'ici au mois d'avril. Dans cet état de choses, je cours au plus pressé. Je lève mes camps, et je fais remplacer mes bataillons de guerre par mes troisièmes bataillons, ce qui m'offre toujours une armée assez redoutable à Boulogne ; et au 1" vendémiaire, je me trouve avec deux cent mille hommes en Allemagne et vingt-cinq mille dans le royaume de Naples. Je marche sur Vienne, et je ne pose les armes que je n'aie Naples
2IO NAPOLfiON fiCRIVAIN. — CHAP IX
et Venise et augmenté tellement les Etats de l'électeur de Bavière que je n'aie plus rien à craindre de l'Autriche. L'Autriche sera pacifiée certainement de cette manière pendant l'hiver. Je ne reviens pas à Paris que je n'aie louché barre. Etc. {Correspondance, \. XI.)
Et tout s'accomplit comme il venait de le décider.
Au roi de Naples (Joseph).
Osterode, i^mars 1807.
Je vous renvoie le général César Berthier...
Je m'en rapporte à ce qu'il vous dira sur la comparaison que vous faites de l'armée de Naples avec la Grande Armée. Officiers d'état-major, colonels, officiers, ne se sont pas déshabillés depuis deu.x mois, et quelques-uns depuis quatre (j'ai moi-même été quinze jours sans ôter mes bottes) ; au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande : faisant de longues marches et contremarches sans aucune espèce de douceurs et se battant à la baïonnette et sous la mitraille ; très souvent les blessés obligés de s'évacuer en traîneau.x, en plein air, pendant cinquante lieues. C'est donc une mauvaise plaisanterie que de nous comparer à l'armée de Naples. faisant la guerre dans ce beau pays de Naples où l'on a du vin, de l'huile, du pain, du drap, des draps de lit. de la société, et même des fenmies. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons contre le reste des Prussiens, contre les Russes, les Kalmouks, les Cosaques, ces peuplades du Nord qui envahirent jadis l'Empire romain. Nous faisons la guerre dans toute sa force et sa rigueur. Au miljeu de ces grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins malade. Pour moi, je ne me suis jamais trouvé plus fort, et j'ai engraissé.
Par vos états de situation, je vois que vous avez cinquantetrois mille hommes à l'effectif et quarante-trois mille hommes présents sous les armes. C'est plus qu'il ne vous en faut. Vous n'avez devant vous qu'un effectif de dix-huit mille Anglais, ne formant pas un présent de plus de di.x mille hommes. Les Russes ont autre chose i\ faire qu'à s'occuper de vous...
Payez donc l'armée, c'est la dépense la plus sacrée. Ne souffrez pas qu'on se plaigne. Avec le Français, il faut montrer du caractère. L'armée de Naples n'a pas lieu de se plaindre. Dites-leur : « Vous vous plaignez ! Demandez au général Berthier. Il vous dira que votre Empereur est pendant quinze jours mangeant des pommes de terre et bivouaquant au milieu des neiges de la Pologne. Jugez de ce que doivent être les officiers. Ils ne mangent que de la viande. »
Napoléon. (T. XIV.)
Âii comte Di'jcaii, ininisln- directeur de V administration de la guerre.
Paris, 19 mars 1808.
Monsieur Dejean, je reçois votre rapport sur l'expédition des souliers que vous avez envoyés à Bordeaux et à Perpignan. Aucun de ces souliers ne sera utile. Il est de fait que les souliers qui arriveront le 8 avril à Perpignan ne me serviront de rien. C'est de l'argent jeté.
J'avais espéré les avoir au 30 mars. A-t-on vu envoyer des souliers de Paris à Perpignan.^ Ils se perdront en route. Avignon, Toulouse, Perpignan, Nîmes, sont-ils les déserts de l'Arabie, et les hommes de ces villes ne portent-ils pas de souliers.' Si, comme je m'y attendais, vous en eussiez commandé dans ces villes, on vous en elît fait six mille paires en un mois. Toutes ces mesures sont mal prises.
Quant aux hommes de la réserve, il ne fallait pas beaucoup de soin pour ordonner que le drap et la doublure fussent fournis à Bordeaux. Bordeaux n'est pas un village. Que m'importe que cette doublure arrive quand les hommes sont à cent lieues de là! Si le ministre de l'administration de la guerre me rendait compte, comme le ministre de la guerre, de l'exécution de mes ordres, je serais à même de faire connaître comment j'entends qu'ils soient exécutés. Si, par exemple, il m'eût répondu : « Je fais partir tel jour telle quantité de souliers pour Bordeaux ou pour Perpignan», je lui aurais dît :«Cela ne me convient pas. >-
11 reste à savoir à présent en combien de jours ces souliers arriveront à Bayonne. (T. XIV.)
Voici quelques autres lettres où s'aperçoit, en quelque sorte, la détente du génie. On voudrait pouvoir dire : le sourire, mais Napoléon l'eut rarement, même la plume à la main. 11 ne faut pas lui demander l'abandon et la cordialité qui font le charme des lettres de Henri IV.
Et d'abord, deux lettres à des femmes : l'une à Joséphine; l'autre à Marie-Louise.
En général, les lettres à Joséphine sont très courtes. Quelques lignes sur ce qu'il fait, sur sa santé, avec la recommandation à l'Impératrice de ' se tenir gaie -. Celle-ci est plus longue et fait allusion à un épisode honorable pour l'Empereur (1).
A l'impératrice Joséphine (Aflfaire de Hatzfeld).
Berlin, 6 novembre 1806, 8 heures du soir.
J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces, conciliantes: ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute. C'est la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une qui s'est montrée sensible et bonne, Mme de Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit, en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement : « Ah ! c'est bien là son écriture ! » Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. Elle me fît peine. Je lui dis : « Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, et je ne serai plus assez puissant pour faire condamner votre mari. » Elle brûla la lettre et me parut fort heureuse.
Son mari est depuis fort tranquille. Deu.x heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces. Mais c'est que celles-là seules te ressemblent.
Adieu, mon amie. Je me porte bien.
Napoléon. (T. XIII.)
(i) M. de Hatzfeld, président de l'administr.ition municipale de Berlin, lors de notre entrée dans la ville, et accusé d'intelligence avec l'ennemi, venait d'être traduit devant une commission militaire. — Cette affaire est racontée dans le 22' Bulletin de la Grande Armée à peu près comme dans la lettre à Joséphine.
A V archiduchesse Marie- Louise (Demande en mariage).
Rambouillet, 2? février 1810.
Ma cousine,
Les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont imprimé le désir de la servir et de l'honorer. En nous adressant à l'Empereur, votre Père, pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu'elle agréera les sentiments qui nous portent à cette demande.' Pouvons-nous nous flatter qu'elle ne sera pas uniquement déterminée par le devoir d'obéissance à ses parents.'' Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soin et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour. C'est le but où nous voulons arriver et pour lequel nous prions Votre Altesse de nous être favorable.
Napoléon. (T. XX, n» 16 288.)
Lettre banale et prétentieuse, avec des galanteries de sous-officier. Elle choque, venant d'un pareil homme. Et tout cela, pour l'orgueil d'appeler Louis XVI <^ notre oncle >, après l'avoir remplacé aux Tuileries!
Au roi Louis de Hollande (A propos de la reine Hortense).
De Finkenstein, 4 avril 1807.
... Vos querelles avec la reine percent aussi dans le public. Ayez dans votre intérieur ce caractère paternel et affectueux que vous montrez dans le gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment.
Vous avez la meilleure femme et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est
de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal, et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie et qui en a toutes les illusions vive dans un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son enfant ! Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela sans l'amitié que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants. Vous n'avez qu'un moyen, c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse. Si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute ; je l'ai dit souvent à votre femme. (T. XV.)
A Savary, ministre de la police.
Paris, 2} novembre 1810.
Le Journal de l'Empire dit dans sa feuille d'aujourd'hui que je faisais faire à Vienne la statue de l'empereur d'.Autriche, sans doute pour la mettre sur quelque place de Paris. Dites bien au sieur Etienne, que la première fois qu'il laissera passer de pareilles absurdités, je lui ôterai la direction du journal. Il est tout simple que, puisqu'il est censeur de ce journal, il en surveille la direction. Cela est d'autant plus mauvais que le contredire ferait un elîfet désagréable. Ce n'est pas par Vienne ou autre correspondance étrangère qu'on doit apprendre ce que je fais.
Les Allemands sont si connus ptair leur niaiserie que je suis étonné qu'Etienne, qui a de l'esprit, s'y laisse prendre. Que ne répète-t-il, d'après les jdurnau.x allemands, que je portais à ma bouche la pantoufle de la princesse Louise que je ne connaissais même pas? Ce sont des choses qui se recommandent par leur extrême bêtise. Il doit effacer de son journal tout ce qui viendrait sur moi des correspondances étrangères. Faiteslui-en une loi bien précise et absolue. Ce sont les journau.x de Paris qui doivent dire à l'Europe ce que je fais, et non les gazettes de Vienne. (T. XXI.)
A Champaguy (En faveur de la danse).
Du camp de Boulogne, b août 1805.
Plusieurs préfets ont écrit et imprimé des circulaires pour défendre de danser près des églises. Je ne sais où cela conduit. La danse n'est pas un mal. Veut-on nous ramener au temps où l'on défendait aux villageois de danser.? Je suis fâché que M. Bureaux de Puzy (1), qui s'est plusieurs fois tenu trop loin de la ligne religieuse, s'en tienne trop prés aujourd'hui. MM. les vicaires pourraient dire ce qu'ils auraient voulu. Si l'on croyait tout ce que diraient les évêques, il faudrait défendre les bals, les spectacles, les modes et faire de l'Empire un grand couvent. Faites sentir par une instruction secrète que l'autorité civile ne doit point se mêler de ces choses-là, et écrivez particulièrement sur ce sujet à M. Bureaux de Puzy et aux préfets qui auront donné ou suivi cet exemple. (T. XI.)
Revenons au genre grave, tragique plutôt, avec cette dernière lettre qui est de la captivité, et qui est adressée à Hudson Lowe.
En marge d'une lettre du gouverneur de Sainte-Hélène, en date du 25 juillet 1817, on lit ces mots de l'Empereur :
A Hudson Lowe.
Vous avez cru saisir un prétexte de faire de la peine et de donner moralement un coup de poignard. Vous avez mal calculé la hauteur où le malheur, l'injustice et la persécution de votre gouvernement et de votre conduite ont placé l'Empereur. // a plus qu'une couronne impériale sur la tête; il a une couronne d'épines.
Il n'est pas au pouvoir de vous, ni de vos semblables, d'efïacer l'éclat de cette couronne.
(I) Préfet de l'Empire, qui devançait la Restauration, sous laquelle Paul-Louis Courier tiendra le même langage que Napoléon. Pétition pour des villageois qu'on empêche de danser (1820).
Ainsi, vous voulez des remerciements de ce que vous n'avez pas brisé le buste du jeune Napoléon, parce qu'effectivement il pouvait contenir des papiers ; de ce que vous n'avez pas brisé le jeu d'échecs, les corbeilles et les jetons, chef-d'œuvre d'un ouvrier chinois (1), parce que l'on pouvait y avoir fait enfermer une lettre pour Sainte- Hélène ! Quelle absurdité ! Jamais archer, sbire ou familier de l'Inquisition n'a cru pouvoir pousser plus loin ses droits.
L'abdication de Napoléon peut lui ôter le titre d'Empereur des Français, mais ne lui ôte pas le titre d'empereur Napoléon qui est imprescriptible (2). La convention de Paris, si c'est celle qui a livré Paris aux armées aliées, vous l'avez effacée par un torrent de sang. Si c'est celle entre les Puissances, vous n'en tenez aucun compte, car vous vous êtes engagé à fournir aux besoins, et vous ne le faites pas ! car vous vous êtes engagé à recevoir des commissaires des puissances étrangères dans ce pays, et vous les découragez, vous les éloignez de l'Empereur par toute espèce de moyens ; vous enveloppez Longwood d'un mystère qu'ils ne peuvent pénétrer ! D'ailleurs, cette convention ne dit rien de semblable, car les empereurs d'Autriche et de Russie savent bien qu'ils se manqueraient à eux-mêmes s'ils appelaient Napoléon autrement que l'Empereur Napoléon.
Ni le bill du Parlement britannique, ni les instructions de votre gouvernement ne vous autorisent à faire de la diplomatie, mais seulement à veiller à la sûreté de la détention. Vous faites mieux; vous prenez toutes les mesures pour qu'?7 soit bientôt dans un tombeau. Vous réussirez (3) !
11 y fallut encore quatre ans de souffrance. Napoléon mourut à Longwood, le 5 mai 1821. De ce jour-là, sans
doute, sir Hudson Lowe fut tranquille.
1 1 1 Cadeau envoyé par lord Klphinstone, gouverneur de la Compagnie des Indes, qui avait eu à se louer autrefois des attentions de Napoléon.
12) On sait qu'Hudson Lowe, sur l'ordre de son gouvernement, n'appelait son prisonnier que « le général Bonaparte » .
(j) Correspondance, t. XXXII. D'après l'original communiqué par le général Bertrand.