LES ÉCRITS DE SAINTE-HÉLÈNE
/. Napoléon historien de son temps. — //. Ecrits sur l'art militaire.
La captivité nous a valu les plus belles pages de Napoléon.
Jusqu'alors, il n'avait donné sa mesure que dans ses proclamations, ses bulletins et ses discours. Sa Correspondance restait ignorée. On en a vu la valeur. Elle est de l'histoire également; mais elle subit l'influence du moment. Elle n'a pas le calme que la retraite assure à la réflexion, et la sérénité qu'elle donne au langage.
Ces qualités nouvelles, il les trouva dans l'exil.
Les écrits de Sainte-Hélène sont de deux sortes. Les uns sont consacrés à l'histoire politique, les autres à l'histoire militaire. Les uns nous parlent de la Convention, du Directoire, des commencements du Consulat; ils nous racontent le séjour de l'île d'Elbe et les Cent-Jours. Les autres nous disent les campagnes d'Italie et d'Egypte et nous retracent les actions des grands capitaines. César, ïurenne, Frédéric II. Mais les uns et les autres ont un caractère commun. Ils sont destinés à fixer non pas l'histoire, mais la légende, que Napoléon entend laisser de lui-même à la postérité.
Quoi que prétendent les éditeurs de la Correspondance^ tel fut le souci dominant de Napoléon. La reine Hortense,
2i8 NAPOLfiON ÉCRIVAIN. — CHAP. X
qui le connaissait bien, a dit de lui, plus justement, mais non sans irrévérence : < Il a arrangé sa vie, sa défense, sa gloire avec la coquetterie profonde d'un bon auteur de théâtre qui soigne son cinquième acte et sur\'eille les dispositions de l'apothéose finale. -
En même temps qu'il se racontait dans ses propres ouvrages, Napoléon achevait de se peindre, pour la postérité, dans les propos qu'il tenait à ses compagnons d'exil. Et c'est ainsi que des souvenirs de Las Cases, de Qourgaud, de Montholon, d'O' Meara, d'Antommarchi, est sorti un Napoléon brave homme, pacifique, populaire et martyr, qui n'est pas précisément celui de l'histoire, mais qui restera celui de la légende (1).
Mais, quel que soit le dessein de l'exilé, nous n'avons à nous occuper que de la valeur littéraire de ses écrits. Or, celle-ci est de premier ordre. Car le souci de la ' légende n'enlevait rien à la méthode et à la précision qui étaient dans les habitudes impériales.
L'Empereur s'aidait à la fois de ses souvenirs personnels, du Moniteur et des ouvrages qui composaient sa bibliothèque de Sainte-Hélène. Après un premier travail de classement, il dictait à ses compagnons d'exil, transformés en secrétaires : à Las Cases et à Montholon les campagnes d'Italie; à Montholon et à Bertrand les campagnes d'Egypte et de Syrie; à Marchand les guerres de César; à Montholon les campagnes de Turenne; à Qourgaud les campagnes de Frédéric II et celle de 1815.
A ce premier jet succédait un travail de rédaction, qui était soumis à l'Empereur, relu par lui, et qui ne devenait définitif qu'après une nouvelle rédaction. On voit, par exemple, une première version de la campagne d'Egypte dans les mémoires de Montholon, et on peut apprécier les changements heureux qu'elle a subis quand on lit la rédaction postérieure du général Bertrand.
Voilà comment les ou\'rages de Sainte-Hélène, qu'on
(Il Voir sur cette question un livre récent et minutieux ; ks Origiaa de la légende napoléonienne ; l'ixuvre historique de Napoléon à Sainte- Hélait, par Ph. GoNNARD. Paris, 1907, in-8», )86 pages.
pourrait attribuer à l'improvisation, ont tout le soin et toute la maturité des ouvrages de longue haleine. Ils représentent un travail suivi, régulier, prolongé. Il n'est donc pas étonnant qu'ils témoignent de qualités littéraires que seuls peuvent assurer, avec le talent naturel, la patience et l'ambition du succès. Ce sont les procédés des gens du métier qui sont devenus de grands écrivains.
Ces qualités littéraires, on a pu en juger par les fragments que nous avons déjà cités et qui touchent à son histoire. Voici d'autres fragments encore, d'un ordre un peu moins personnel, qui sont l'histoire de son temps aussi bien que la sienne propre.