‹ NapoléonChapitre 43 sur 66 · I-. — Les débuts : le siège de Toulon · texte numérisé non relu

I-. — Les débuts : le siège de Toulon

La trahison qui avait mis au pouvoir des Anglais la flotte de la Méditerranée, l'arsenal et la ville de Toulon consterna la Convention. Elle nomma le général Carteaux commandant en chef de l'armée de siège. Le Comité de Salut public fît demander un ancien officier d'artillerie capable de diriger l'artillerie du siège. Napoléon fut désigné. Il était alors chef de bataillon d'infanterie.

Il reçut l'ordre de se diriger en toute diligence au quartier général de l'armée devant Toulon pour y organiser le parc et l'artillerie. Il arriva au Bausset le 12 septembre, se présenta au général Carteaux et ne tarda pas à s'apercevoir de son incapacité. De colonel commandant la petite colonne envoyée contre les fédéralistes (l), cet officier venait d'être promu, dans l'espace de trois mois, aux grades de général de brigade, de général de division et de général en chef. Il n'avait aucune notion d'une place et des opérations d'un siège.

L'artillerie de l'armée consistait en deux batteries de campagne que commandait le capitaine Sugny, venu de l'armée d'Italie avec le général Lapoype ; en trois batteries à cheval et à pied que commandait le chef de bataillon Dommartin (absent, ayant été blessé), et qui étaient alors dirigées par d'anciens sergents d'artillerie, et en huit pièces de 24 tirées de l'arsenal de Marseille. Depuis seize jours que Toulon était au pouvoir de l'ennemi, rien n'avait encore été fait pour organiser l'équipage du siège...

Le général Doppet arriva au siège le 10 novembre. Il était

(i) Voir le Souper de Beaucaire, chap. i".

Savoyard, médecin, ayant plus d'esprit que Carteaux, mais aussi ignorant de tout ce qui tenait à l'art de la guerre. C'était un coryphée de la Société des Jacobins, ennemi de tout ce qui avait du talent. Peu de jours après son arrivée, une bombe anglaise mit le feu à un magasin à poudre de la batterie de la Montagne. Le commandant de l'artillerie s'y trouvait ; il y courut de grands dangers ; plusieurs canonniers furent tués. Se rendant le soir chez le général, il le trouva verbalisant, voulant prouver que c'étaient des aristocrates qui avaient mis le feu à ce magasin...

Le vœu du soldat fut exaucé .- le brave Dugommier prit le 20 novembre le commandement de l'armée.

Il avait quarante ans de service, était né un des riches colons de la Martinique. Officier retiré au moment de la Révolution, il se mit à la tête des patriotes et défendit la ville de Saint- Pierre. Chassé de l'île, lorsque les Anglais y entrèrent, il perdit tous ses biens. Il était employé comme général de brigade à l'armée d'Italie lorsque les Piémontais, voulant profiter de la diversion du siège de Toulon, méditèrent de passer le Var et d'entrer en Provence. Il les battit au camp de Gilette, ce qui les décida à reprendre leurs lignes. Il avait toutes les qualités d'un vieux militaire ; extrêmement brave de sa personne, il aimait les braves et en était aimé. Il était bon, quoique vif, très actif, juste, avait le coup d'oeil militaire, le sang-froid et de l'opiniâtreté dans le combat...

Le 17 (décembre), avant le jour, pendant qu'on attaquait le Petit-Gibraltar, Lapoype avait gravi la montagne du Faron, après un combat assez chaud, et avait bloqué le fort. La Harpe, depuis général de division, tué à l'armée d'Italie, alors colonel d'Auvergne, se distingua dans cette affaire. Maîtresse du fort Malbousquet et de tous les forts environnant Toulon, hormis Lamalgue que l'ennemi occupait encore, l'armée s'avança dans la journée du 18 sous les remparts. Plusieurs mortiers jouèrent tout le jour contre la ville.

Dans la soirée du 1S, une épouvantable explosion annonça la destruction du magasin général. Au même moment, le feu se manifesta à quatre ou cinq endroits de l'arsenal, et une demi-heure après, la rade se couvrit de flammes. C'était l'incendie de neuf vaisseaux de haut bord et de quatre frégates françaises ; l'horizon, à plusieurs lieues, en était en feu ; on y voyait comme en plein jour. Ce spectacle était sublime, mais déchirant. La terreur était dans Toulon. La plus grande partie

des habitants s'étaient embarqués en toute hâte : ce qui restait s'était barricadé dans les maisons par crainte des traînards. L'armée assiégeante était rangée en bataille sur les glacis.

Le 18, à dix heures du soir, le colonel Cervoni jeta une porte à terre et entra à la tête d'une patrouille de deux cents hommes. Il parcourut toute la ville : il y régnait le plus profond silence : le port était encombré de bagages que les habitants n'avaient pas eu le temps d'embarquer. Le désordre était extrême à l'arsenal de la marine. Huit ou neuf cents galériens travaillaient avec la plus grande ardeur à éteindre le feu. Ces forçats avaient rendu les plus grands services : ils avaient imposé à l'uthcier anglais, Sydney Smith, chargé de brîiler les vaisseaux et l'arsenal. Cet officier s'acquitta fort mal de cette tâche.

L'armée fit son entrée le 19. Depuis soixante-douze heures, elle était sous les armes, au milieu de la boue et de la pluie. Elle se livra dans la ville à des désordres qui semblaient autorisés par les promesses faites aux soldats pendant le cours du siège. Le général en chef rétablit l'ordre en déclarant que toutes les propriétés de Toulon étaient propriétés de l'armée ; il fit vider les magasins particuliers et les meubles des maisons abandonnées dans des magasins centraux. Depuis, la République se saisit de tout, moyennant une année de solde en gratification qui fut accordée à chaque officier ou soldat.

La nouvelle de la prise de Toulon, au moment où on s'y attendait le moins, fit un efîet prodigieux dans toute la France et dans toute l'Europe. Le 24 décembre, la Convention ordonna une fête nationale. La prise de Toulon fut le signal des succès qui ont illustré la campagne de 1794. Peu de temps après, l'armée du Rhin reprit les lignes de Wissembourg et débloqua Landau. Dugommier, avec une partie de l'armée, partit pour les Pyrénées-Orientales où Dnppet ne faisait que des sottises. Une autre partie de cette armée fut envoyée dans la Vendée : beaucoup de bataillons retournèrent à l'armée d'kalie. Dugommier donna l'ordre au commandant de l'artillerie de le suivre ; mais il arriva d'autres ordres de Paris qui le chargèrent de réarmer d'abord les côtes de la Méditerranée, spécialement Toulon, et de se rendre ensuite à l'armée d'Italie pour y prendre le commandement de l'artillerie.

A ce siège a commencé la réputation de Napoléon. Tous les généraux, représentants et soldats qui avaient entendu les avis qu'il avait donnés dans les différents conseils, trois mois avant la prise, ceux qui avaient été témoins de son activité présa-

gèrent la carrière militaire qu'il a depuis remplie. Dès ce moment, la confiance de tous les soldats d'Italie lui fut acquise. Dugommier écrivit au Comité de Salut public, en demandant pour lui le grade de général de brigade, ces propres mots : « Récompensez et avancez ce jeune homme ; car, si on était ingrat envers lui. il s'avancerait tout seul. »

A l'armée des Pyrénées. Dugommier parlait sans cesse de son commandant d'artillerie de Toulon et en avait inculqué une haute opinion dans l'esprit des généraux et des officiers qui, depuis, de l'armée d'Espagne se rendirent en Italie. De Perpignan, il lui envoyait des courriers à Nice lorsqu'il remportait des succès (1).

Page 1