II. — Le 1.1 l'eiidcmiaire (5 octobre
Depuis six heures du matin, jusqu'à neuf. Napoléon plaça son artillerie à la tête du pont Louis XVI (de la Concorde), du Pont- Royal, de la rue de Rohan, au cul-de-sac Dauphin, dans la rue Saint- Honoré au pont Tournant, etc. Il en confia la garde à des officiers sûrs. La mèche était allumée et la petite armée distribuée aux différents postes ou en réserve au jardin et au Carrousel.
La générale battait dans tous les quartiers. Les bataillons de garde nationale prenaient position aux débouchés des rues cernant le palais et le jardin des Tuileries (2). Leurs tambours portaient l'audace jusqu'à battre la générale sur le Carrousel et sur la place Louis XV (de la Concorde). Le danger était imminent : quarante mille gardes nationaux bien armés, organisés depuis longtemps, étaient sous les armes, fort animés contre la Convention. Les troupes de ligne, chargées de la défendre, étaient peu nombreuses et pouvaient être facilement entamées par le sentiment de la population qui les environnait.
La Convention, pour accroître ses forces, donna des armes à quinze cents individus dits les Patriotes de 89. C'étaient des hommes qui, depuis le 9 thermidor, avaient perdu leurs emplois et quitté leurs départements où ils étaient poursuivis par l'opi-
( I) CurrcspoiiddiKC, t. X.XIX. (Écrits de Sainte-Hélène.) On sait que Bonaparte .,agna au siège de Toulon d'être promu général de brigade. Quant au brave Dugommier, il fut tué le i8 novembre 1794, à la bataille de la Montagne Noire, en Catalogne.
1 2 ) On se rappelle que la Convention siégeait dans le palais des Tuileries.
224 = NAPOLÉON fiCRI\'AIN. — CHAP. X
nion. Elle en forma trois bataillons sous les ordres du général Berruyer. Ces hommes se battirent avec la plus grande valeur ; ils entraînèrent la troupe de ligne et furent pour beaucoup dans le succès de la journée. Un comité de quarante membres, sous la présidence de Cambacérès. composé des comités de Salut public et de Sûreté générale, dirigeait toutes les affaires, discutait beaucoup et ne décidait rien, pendant que le danger devenait à chaque instant plus pressant.
Les uns voulaient qu'on posât les armes et qu'on reçût les sectionnaires comme les sénateurs romains avaient reçu les Gaulois ; d'autres voulaient qu'on se retirât sur les hauteurs de Saint-Cloud, au camp de César, pour y être joint par l'armée des côtes de l'Océan ; d'autres proposaient qu'on envoyât des députations aux quarante-huit sections pour leur faire diverses propositions.
Pendant ces vaines discussions, un nommé Lafond déboucha sur le Pont-Neuf, venant de la section Le Pelletier, à deux heures après midi, à la tête de trois ou quatre bataillons, dans le temps qu'une autre colonne de même force venait de l'Odéon à sa rencontre. Ces colonnes se réunirent sur la place Dauphine. Le général Carteaux, qui était placé au Pont- Neuf avec quatre cents hommes et quatre pièces de canon, ayant l'ordre de défendre les deux côtés du pont, quitta son poste et se replia sous les guichets du Louvre. En même temps, un bataillon de garde nationale occupa le jardin de l'Infante. 11 se disait fidèle à la Convention, et pourtant saisissait ce poste sans ordre. D'un autre côté. Saint- Roch, le Théâtre- Français et l'hôtel de Noailles étaient occupés en force par les gardes nationales. Les postes conventionnels n'étaient séparés que de douze ou quinze pas. Les sectionnaires envoyaient des femmes pour corrompre les soldats ; les chefs même se présentèrent plusieurs fois sans armes et les chapeaux en l'air, « pour fraterniser «, disaient-ils.
Les affaires empiraient d'une manière étrange. Danican, général des sections, envoya un parlementaire sonuuer la Convention d'éloigner les troupes qui menaçaient le peuple et de désarmer les terroristes. Ce parlementaire, à trois heures après midi, traversa les postes, les yeux bandés, avec toutes les formes de la guerre. Il fut introduit ainsi au milieu du comité des Quarante, qu'il émut par ses menaces. 11 n'obtint rien.
Enfin, à quatre lieures un quart, des coups de fusil furent tirés de l'hôtel de Noailles ; des balles tombèrent sur le perron des Tuileries et blessèrent une femme qui entrait dans le jardin.
Au même moment, la colonne Lafond déboucha par le quai Voltaire, marchant sur le Pont- Royal, en battant la charge. Alors, les batteries tirèrent. Une pièce de 8, placée au cul-de-sac Dauphin, commença le feu et servit de signal. Après plusieurs décharges. Saint- Roch fut enlevé. La colonne de Lafond, prise en tête et en écharpe par l'artillerie placée sur le quai, à la hauteur du guichet du Louvre et à la tête du Pont- Royal, fut mise en déroute; la rue Saint- Honoré, la rue Saint- Florentin et les lieux adjacents furent balayés. Une centaine d'hommes essayèrent de résister au théâtre de la République ; quelques obus les en délogèrent. A six heures du soir, tout était fini...
Lorsque, après ce grand événement, les officiers de l'armée de l'intérieur furent présentés en corps à la Convention, celle-ci, par acclamation, nomma Napoléon général en chef de cette armée, Barras ne pouvant cumuler plus longtemps le titre de représentant du peuple avec des fonctions militaires.
Après le 13 vendémiaire, Napoléon eut à réorganiser la garde nationale, ce qui était un objet de la plus haute importance, comprenant alors cent quatre bataillons. Il forma en même temps la garde du Directoire et réorganisa celle du Corps législatif. Ces mêmes éléments se trouvèrent dans la suite une des causes de son succès à la fameuse journée du 1S Brumaire. Il avait laissé de tels souvenirs parmi ces corps, qu'à son retour d'Egypte, bien que le Directoire eîit recommandé à sa garde de ne point lui rendre d'honneurs militaires, il ne put l'obtenir et les empêcher de battre aux champs dès qu'il paraissait.
Un jeune général de vingt-cinq ans ne pouvait rester plus longtemps à la tête de l'arm.ée de Paris : le sentiment de ses talents et la confiance que l'armée d'Italie avait en lui le désignèrent comme le seul capable de la tirer de la fâcheuse situation où elle se trouvait. Tout cela décida le gouvernement à le nommer général en chef de l'armée d'Italie. Il quitta Paris le 4 mars 1796 (1).
En poussant son récit jusque-là, Napoléon avait eu l'occasion de faire le portrait des cinq premiers Directeurs. II est indulgent pour Barras, qui avait contribué à sa fortune militaire et à son mariage, sévère pour Carnot, équitable
(i) Il se trompe de date, ce qui lui arrive souvent. L'arrêté du Directoire eM du 2 mars. Bonaparte reçut sa lettre de service le 7. Le 9, il se rtiariait, et deux jours après il quittait sa femme et Paris pour se rendre à Nice.
226 NAPOLÉON ÉCRIVAIN. — CHAF^ X
pour Reubell, malveillant pour La Revellière. Quanta Le Tourneur, ce n'est qu'une silhouette sans importance.
Barras. 11 était officier au régiment de l'ile-de-France à la Révolution. Il fut élu député à la Convention nationale par son département, celui du Var. Après le 31 mai, il fut, ainsi que Fréron, nommé commissaire en Provence, foyer de la guerre civile. De retour à Paris, il se jeta dans le parti thermidorien ; menacé par Robespierre ainsi que Tallien, ils se réunirent à ce qui restait des amis de Danton et firent la journée du 9 thermidor. Les thermidoriens, après la chute de Robespierre, devinrent les hommes de la France.
Les événements de Thermidor et de Vendémiaire le portèrent au Directoire. Il avait peu l'habitude du travail, cependant il fit mieux que l'on s'y était attendu. On lui reprocha sa dépense, ses liaisons avec des hommes d'afïaires, la fortune pendant quatre ans qu'il fut en place, qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler, ce qui contribua à la corruption de l'administration à cette époque. Barras était d'une haute stature ; il parla quelquefois dans des moments d'orage et sa voix couvrait alors toute la salle. Ses facultés morales ne lui permettaient pas d'aller au delà de quelques phrases. La passion avec laquelle il parlait l'aurait fait prendre pour un homme de résolution. En fructidor, il forma avec Reubell et La Revellière la majorité contre Carnot et Barthélémy. Après cette journée, il fut en apparence l'homme le plus considérable du Directoire ; en réalité, c'était Reubell qui faisait les atïaires. Etc.
Carnot. — 11 était entré très jeune dans le génie. Il soutint dans le corps le système de Montalembert. 11 passait pour original parmi ses camarades. Il était chevalier de Saint-Louis lors de la Révolution qu'il embrassa chaudement. Il fut nommé à la Convention et membre du Comité de Salut public avec Robespierre, Barrère, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois. 11 montra constamment une grande exaltation contre les nobles. Il était travailleur, sincère dans tout ce qu'il faisait, sans intrigue et facile à tromper.
Au comité de Salut public, n dirigea les opérations de la guerre, où il fut utile sans mériter les éloges qu'on lui a donnés. 11 n'avait aucune expérience de la guerre ; ses idées étaient fausses sur toutes les parties de l'art militaire, même sur l'attaque et la défense des places et sur les principes des fortitica-
tions qu'il avait étudiés dès son enfance. Il a imprimé sur ces matières des ouvrages qui ne peuvent être avoués que par un homme qui n'a aucune pratique de la guerre. 11 montra du courage moral...
Membre du Tribunat, il parla et vota contre l'Empire, mais sa conduite toujours droite ne donna pas d'ombrage au gouvernement. Tant que les choses prospérèrent, il ne dit mot et se tint dans son cabinet ; mais après la campagne de Russie, lors des malheurs de la France, il demanda du service. La place d'Anvers lui fut confiée ; il s'y comporta bien,
Reubell. — Reubell était un des meilleurs avocats de Colmar. Il avait beaucoup de cet esprit qui caractérise un bon praticien. Il prenait facilement des préventions contre les individus, croyait peu à la vertu, était d'un patriotisme assez exalté. Quoi que l'on dît, il ne s'est point enrichi au Directoire. Il était, il est vrai, entouré de fournisseurs. Mais par la tournure de son esprit, il se plaisait dans la conversation d'hommes actifs et entreprenants. 11 jouissait de leurs flatteries, sans leur faire payer les complaisances qu'il avait pour eux. Il a montré de l'énergie dans les assemblées, soit avant, soit après sa magistrature. Il aimait à faire. Il avait comme les praticiens un préjugé d'état contre les militaires qu'il ne pouvait dissimuler.
La Revellièpe-Lépeaux. — Bossu, de l'extérieur le plus désagréable qu'il soit possible d'imaginer, il avait le corps d'Ésope. Il écrivait passablement. Son esprit était de peu d'étendue ; il n'avait ni l'habitude des affaires, ni la connaissance des hommes. 11 fut alternativement dominé, selon les temps, par Carnot et par Reubell. Le Jardin des plantes et la théophilanthropie faisaient toute son occupation. 11 était fanatique par tempérament. Du reste, patriote chaud et sincère, citoyen probe, bien intentionné : il entra pauvre au Directoire et en sortit pauvre. La nature ne lui avait accordé que les qualités d'un magistrat subalterne.
Le Tourneur. — Député du département de la Manche, il avait été ofTicier du génie. On a peine à s'expliquer comment il fut nommé au Directoire. Ce ne peut être que par une de ces bizarreries attachées aux grandes assemblées. Il avait peu d'esprit, était d'un petit caractère. Il y avait à la Convention cent députés qui valaient mieux que lui. Du reste, il était probe, honnête hnnmie et bien intentionné.
Plus loin, après la relation des campagnes d'Italie et d'Egypte, viendront les pages nettement hostiles au Directoire et qui achemineront au coup d'État.