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III. — Le Directoire. — Sa chuie était inévitable

Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir ; lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires, et vivant au jour le jour, sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens sont forcés de convenir que l'État n'est pas gouverné : lorsqu'enfin à sa nullité au dedans l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors ; alors une inquiétude vague se répand dans la société : le besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.

Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son sein ; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas qu'il existe, il faut qu'il soit connu ; il faut qu'il se connaisse lui-même. Jusque-là, toutes les tentatives sont vaines, toutes les menées impuissantes ; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement nominal, et malgré son impéritie et sa faiblesse les efforts de ses ennemis ne prévalent pas contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne tout à coup un signe d'existence, l'intérêt national le devine et l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui et un grand peuple volant sur son passage semble dire : le voilà !

Telle était la situation des esprits en France lorsque, le 9 octobre (1799), les frégates la Muiron et la Carrère et les deux chebecs Revanche et Fortune vinrent, à la pointe du jour, mouillerdans le golfe de Fréjus (1).

Après avoir décrit son débarquement au milieu de l'enthousiasme général, son voyage rapide en compagnie de

(i) Commentaires, t. IV. — Villemain cite ce morceau dans son cours de littérature au dix-huitième siècle. (17» leçon.)

Berthier, l'accueil qu'on lui fit sur la route, particulièrement à Lyon, et son heureuse arrivée à Paris, il ajoute :

La nature des événements passés l'instruisait de la situation de la France, et les renseignements qu'il s'était procurés sur la route l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il n'avait pas voulu tenter à son retour d'Italie, il était déterminé à le faire aujourd'hui. Son mépris pour le gouvernement du Directoire et pour les meneurs des Conseils était extrême. Résolu de s'emparer de l'autorité, de rendre à la France ses jours de gloire en donnant une direction forte aux affaires publiciues, c'était pour l'exécution de ce projet qu'il était parti d'Egypte, et tout ce qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ce sentiment et fortifié sa résolution.

Comment le coup d'État fut aussitôt préparé, et avec quels auxiliaires; comment il s'accomplit et quelles furent les péripéties de la fameuse journée du 19, à Saint-Cloud; il ne saurait omettre de le conter; mais on ne peut demander à son récit d'être exact, ni surtout impartial.

Sur Brumaire, il s'en tint toujours à ce qu'il disait plus tard, à Las Cases :

« Il y a loin de là à la conspiration de Saint-Réal, qui offre bien plus d'intrigues et bien moins de résultat; la nôtre ne fut que l'affaire d'un tour de main. Il est vrai que jamais révolution ne causa moins d'embarras, tant elle était désirée; aussi se trouva-t-elle couverte des applaudissements universels.

<: On a discuté métaphysiquement et l'on discutera plus longtemps encore si nous ne violâmes pas les lois, si nous ne fiâmes pas criminels. Mais ce sont autant d'abstractions, bonnes tout au plus pour les livres et les tribunes et qui doivent disparaître devant \' impérieuse nécessité. Autant vaudrait accuser de dégât le marin qui coupe ses mâts pour ne pas sombrer. Le fait est que la patrie sans nous était perdue et que nous la sauvâmes. Aussi, les auteurs, les grands acteurs de ce mémorable coup d'État, au lieu de dénégations et de justifications, doivent-ils, à l'exemple de

ce Romain, se contenter de répondre avec fierté à leurs accusateurs : « Nous protestons que nous avons sauvé notre pays; venez avec nous en rendre grâces aux dieux. » Ses meilleures pages ne sont pas là. On les retrouve dans l'histoire de la constitution nouvelle et des débuts du Consulat.

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