IV. — L'organisation consulaire
Les trois Consuls (provisoires) et les deux commissions législatives intermédiaires se réunirent en comité pendant le mois de décembre, dans l'appartement de Napoléon, depuis neuf heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Daunou fut chargé de la rédaction. La confiance de l'assemblée reposait entièrement sur la réputation et les connaissances de Siéyès. On vantait depuis longtemps la Constitution qu'il avait dans son portefeuille. Il en avait laissé percer quelques idées qui avaient germé parmi ses nombreux partisans et qui, de là, s'étant répandues dans le public, avaient porté au plus haut point cette réputation que, dès la Constituante, Mirabeau s'était plu à lui faire, lorsqu'il disait à la tribune : « Le silence de Siéyès est une calamité nationale. «
En effet, il s'était fait connaître par plusieurs écrits fortement pensés; il avait suggéré à la Chambre du Tiers-État l'idée mère de se déclarer Assemblée nationale ; il avait proposé le serment du Jeu de Paume, la suppression des provinces et le partage du territoire en départements. 11 avait professé une théorie du gouvernement représentatif et de la souveraineté populaire pleine d'idées lumineuses et qui était passée en principes. Le comité s'attendait à prendre connaissance de son projet de constitution tant médité : il pensait n'avoir qu'à le reviser, le modifier et le perfectionner par des discussions profondes. Mais, à la première séance. Siéyès ne dit rien. 11 avoua qu'il avait beaucoup de matériaux en portefeuille, mais qu'ils n'étaient ni classés, ni coordonnés...
Plusieurs séances furent employées à la rédaction et à des objets de détail relatifs à la comptabilité et aux lois. Le moment vint enfin où Siéyès fit connaître l'organisation de son gouvernement. C'était le chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture, et dont l'influence devait être le plus
sentie par le peuple. Il proposa ini grand Électeur à vie, choisi par le Sénat conservateur, ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et habitant le palais de Versailles. Les ambassadeurs étrangers seraient accrédités près de lui ; il accréditerait les ambassadeurs et les ministres français dans les cours étrangères. Les actes du gouvernement, les lois, la justice seraient rendus en son nom. Il serait le seul représentant de la gloire, de la puissance et de la dignité nationales ; il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre, mais là se bornerait son influence sur les affaires. Il pourrait, il est vrai, destituer les consuls et les changer ; mais aussi le Sénat pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire à l'intérêt national, absorber le grand Électeur. L'effet de cette absorption équivaudrait à une destitution ; la place devenait vacante, le grand Électeur prenait place dans le Sénat pour le reste de sa vie (1).
Napoléon avait peu parlé dans les séances précédentes. II n'avait aucune expérience des assemblées ; il ne pouvait que s'en rapporter à Siéyès qui avait assisté aux Constitutions de 1791, 1793, 1795 ; à Daunou, qui passait pour un des principaux rédacteurs de cette dernière ; enfin, aux trente ou quarante membres des Commissions qui tous s'étaient distingués dans la législature et qui prenaient d'autant plus d'intérêt à l'organisation des corps qui devaient faire la loi qu'ils étaient appelés à faire partie de ces corps. Mais le gouvernement le regardait. Il s'éleva donc contre des idées si extraordinaires.
X Le grand Électeur, dit-il, s'il s'en tient strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais l'ombre décharnée d'un roi fainéant (2). Connaissez-vous un homme d'un caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie? S'il abuse de sa prérogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par exemple, j'étais grand Électeur, je dirais, en nommant le consul de la paix et celui de la guerre : Si vous faites un ministre, si vous signez un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. .Vlais, dites-vous, le Sénat, à son tour, absorbera le grand Électeur. Le remède est pire que le mal. Personne, dans ce projet,
(i) Il semble bien que, dans la pensée de Siéyès, cette singulière et honorifique sinécure était réservée à Bonaparte. Mais on va voir, et on sait comment elle fut accueillie.
(2) Suivant la tradition, il aurait dit, dans un langage moins élégant et qui lui était plus familier : « C'est le rôle d'un cochon à l'engrais de quelques millions. »
n'a de garantie. D'un autre côté, quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? L'un aura sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intérieur, de la police, des finances, du trésor; l'autre, ceux de la marine, de la guerre, des relations extérieures. Le premier ne sera environné que de juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues ; le deuxième, que d'épaulettes et d'hommes d'épée. L'un voudra de l'argent et des recrues pour ses armées, mais l'autre n'en voudra pas donner. Un pareil gouvernement est une création monstrueuse, composée d'idées hétérogènes qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la réalité. »
Sieyès répondit mal, fut réduit au silence, montra de l'indécision, de l'embarras. Cachait-il quelque vue profonde? Était-il dupe de sa propre analyse? C'est ce qui sera toujours incertain. Quoi qu'il en soit, cette idée fut trouvée insensée...
L'adoption des formes purement républicaines fut proposée. La création d'un président à l'instar des États-Unis le fut aussi. Celui-ci aurait le gouvernement de la République pour dix ans et aurait le choix de ses ministres, de son Conseil d'État et de tous les agents de l'administration. Mais les circonstances étaient telles que l'on pensa qu'il fallait encore déguiser la magistrature unique du président. On concilia les opinions diverses en composant un gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du gouvernement, aurait toute l'autorité, puisque, seul, il nommait à toutes les places et seul avait voix délibérative ; et les deux autres, ses conseillers nécessaires. Avec un premier consul, on avait l'avantage de l'unité dans la direction ; avec les deux autres consuls, qui devaient nécessairement être consultés et qui avaient le droit d'inscrire leurs noms au procès-verbal, on conserverait l'unité et l'on ménagerait l'esprit républicain. Il parut que les circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien suggérer de meilleur.
Le but de la Révolution qui venait de s'opérer n'était pas d'arriver à une forme de gouvernement plus ou moins aristocratique, plus ou moins démocratique ; mais le succès dépendait de la consolidation de tous les intérêts, du triomphe de tous les principes pour lesquels le vœu national s'était prononcé unanimement en 1 789.
Siéyès eût pu, s'il l'eût voulu, obtenir la place de second consul. Mais il désira se retirer. 11 fut nommé sénateur, contribua à organiser ce corps, et en fut le premier président... 11
était l'homme du monde le moins propre au gouvernement, mais essentiel à consulter, car, quelquefois, il avait des aperçus lumineux et d'une grande importance. Il aimait l'argent, mais il était d'une probité sévère, ce qui plaisait fort à Napoléon ; c'était la qualité première qu'il estimait dans un homme pubHc (1).
Pendant tout le mois de décembre, la santé de Napoléon fut altérée. Ces longues veilles, ces discussions où il fallait entendre tant de sottises, lui faisaient perdre un temps précieux ; et cependant, ces discussions lui offraient un certain intérêt. Il remarqua que des hommes qui écrivaient très bien et qui avaient de l'éloquence étaient cependant privés de toute solidité dans le jugement, n'avaient pas de logique et discutaient pitoyablement. C'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don d'écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres ont le génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte pensée, une analyse profonde et la facilité de pouvoir fixer longtemps les objets sans être fatigué.
Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième consul Lebrun.
Cambacérès, d'une famille honorable du Languedoc, était âgé de cinquante ans. Il avait été membre de la Convention et s'était conservé dans une mesure de modération. Il était généralement estimé. Sa carrière politique n'avait été déshonorée par aucun excès. Il jouissait à juste titre de la réputation d'un des premiers jurisconsultes de la République.
Lebrun, âgé de soixante ans, était de la Normandie. 11 avait rédigé toutes les ordonnances du chancelier Maupeou. Il s'était fait remarquer par l'élégance et la pureté de son style. C'était un des meilleurs écrivains de la France (2). Député au Conseil des Anciens par le département de la Manche, il était d'une probité sévère, n'approuvant les changements de la Révolution que sous le point de vue des avantages qui en résultaient pour la masse du peuple, car il était d'une famille de paysans.
Les idées de Napoléon étaient fixées, mais il lui fallait, pour
(i) Siéyès était né à Fréjus en 1748. Avant la Révolution, il avait été vicaire général et chanoine du diocèse de Chartres. Député à l'Assemblée Constituante et à la Convention. Ambassadeur à Berlin .sous le Directoire. Consul provisoire, puis président du Sénat. Comte de l'Empire, mort en 1836.
(2) Il e^t permis de ne pas souscrire à ce jugement flatteur.
234 NAPOLfiOX ECRIVAIN. — CHAP. X
les réaliser, le concours du temps et des événements. L'organisation du Consulat n'avait rien de contradictoire avec elles. Il accoutumait à l'unité et c'était le premier pas. Ce pas fait, Napoléon demeurait assez indifférent aux formes et dénominations des corps constitués. La sagesse était de marcher à la journée, sans s'écarter d'un point fixe, étoile polaire sur laquelle Napoléon va prendre sa direction pour conduire la Révolution au port où il veut la faire aborder (i ).
Cette histoire de son avènement, pour ainsi parler, il la pousse jusqu'en 1801. Ce qui lui permet de raconter, après Marengo et après Hohenlinden, l'expédition de Saint- Domingue, qu'il fait suivre d'un long développement sur les affaires de la neutralité année en 1801.
Après quoi, il abandonne tout l'intervalle de 1801 à 1815. 11 laisse aux gens du métier, en particulier à Bignon, le soin d'écrire cette histoire (2), et ne reprend le récit que pour justifier son retour, sa campagne, ses fautes, s'absoudre lui-même et proclamer son infaillibilité du fond de l'abîme. Car telle est l'impression qui se dégage de ce plaidoyer in extremis, impression qu'Edgard Quinet déclare emporter plus encore du Mémorial, ' ce livre où l'Empereur déchu semble réfléchir en philosophe aux chimères grandioses qui l'entraînèrent à sa perte ». Mais, quels que soient ses torts, comment résister à l'éloquence de ses accents, lorsqu'il retrace, en quelques lignes admirables, son œuvre et ses résultats?