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VI. — Nécessité du Concordat

Napoléon ne s'est jamais repenti d'avoir fait le Concordat de 1801, et les propos qu'on lui prête à cette occasion sont faux. Les discussions qu'il a eues depuis avec Rome proviennent de l'abus que faisait cette cour du mélange du spirituel et du temporel. Cela peut lui avoir occasionné quelques moments d'impatience ; c'était le lion qui se sentait piqué par des mouches, mais ils n'ont jamais altéré ses dispositions ni pour les principes de sa religion, ni pour ce grand œuvre qui a eu des résultats si importants.

Le Concordat de ISOI était nécessaire à la religion, à la république, au gouvernement. Les temples étaient fermés, les prêtres étaient persécutés ; ils étaient divisés en trois sectes : les constitutionnels, les vicaires apostoliques, les prêtres émigrés à la solde de l'Angleterre. Le Concordat mit fin à ces divisions, et fit sortir de ses ruines l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Napoléon releva les autels, fit cesser les désordres, prescrivit aux fidèles de prier pour la république, dissipa tous les scrupules des acquéreurs de domaines nationaux, et rom.pit le dernier fil par lequel l'ancienne dynastie communiquait encore avec le pays, en destituant les évêques qui lui étaient restés fidèles, et les signalant comme des rebelles qui avaient préféré les affaires du monde et les intérêts terrestres aux affaires du ciel et à la cause de Dieu.

On a dit : « Napoléon eût dià ne pas se mêler des affaires religieuses, mais tolérer la religion en pratiquant le culte, en lui restituant ses temples. »— Pratiquer le culte, mais lequel.' Restituer ses temples, mais à qui.' Aux constitutionnels, au clergé, ou aux vicaires papistes à la solde de 1'. Angleterre?

11 est vrai que le Concordat reconnaissait dans l'État un pouvoir étranger, propre à le troubler un jour, mais il ne l'introduisait pas ; ce pouvoir existait de tout temps. Maître de l'Italie, Napoléon se considérait comme le maître de Rome, et cette influence italienne lui servait à détruire l'influence anglaise.

C'est dans la note IV, la plus longue, à propos du concile de Paris, qu'il se laisse aller à ces conceptions singulières

qui auraient fait de lui le chef de l'Eglise. Il est superflu d'y revenir.

On le retrouve davantage dans ses notes sur le Manuscrit de Sainte- Hélène (1).

En 1817, sous le titre alléchant : « Manuscrit venu de Sainte-Hélène d'une source inconnue ■, il avait été publié de prétendus Mémoires de l'exilé, qui avaient eu un grand succès.

« Cette brochure de 151 pages, dit l'Empereur, traduite dans toutes les langues, a été lue dans toute l'Europe. Un grand nombre de personnes croient qu'elle est sortie de la plume de Na|X)léon. Cependant rien n'est plus faux. Les journaux anglais ont nommé Mme de Staël. Cela n'est pas probable. // lui aurait été impossible de n'y pas apposer son cachet (2). Ce n'est pas un militaire. Il n'a jamais assisté à une bataille et il a les plus fausses idées de la guerre. >

En effet, l'ouvrage était d'un pacifique écrivain de Genève, Marc Lullin de Châteauvieux, d'ailleurs hostile à Napoléon.

L'Empereur n'a pas de peine à en relever les inexactitudes. Il le fait, d'ordinaire, avec bonne humeur. Mais une assertion de la page 32 le fait éclater. Et le voilà qui s'échappe avec une bouillante éloquence.

Page 32. — ^ Nous étions tous jeunes dans ce temps, soldats et généraux; nous avions notre fortune à faire. ^

Réponse. — Au moment du passage du mont Saint-Bernard, en mai et juin 1800, Napoléon avait livré vingt batailles mngées et dans toutes il avait été victorieux. Il avait concfuis l'Italie, dicté la paix à l'Autriche, à vingt lieues de Vienne, négocié à Rastadt avec le comte de Cobenzel delà reddition de la ville forte de Mayence, et levé près de 300 millions de contributions qui avaient servi à nourrir l'armée, à l'habiller et à lui fournir tout ce qui lui était nécessaire pendant deux ans. Il avait envoyé à Paris trois cents chefs-d'œuvre de sculpture antique et d'autres chefs-d'œuvre de peinture de la Renais-

(i) D'après le général Gourgaud. Correspondance, t. XXXI. (2) Voilà qui est flatteur pour Mme de Staël, contre laquelle, au temps de sa puissance, il avait déployé la rigueur et les tracasseries.

sance. Il avait conquis l'Egypte et y avait établi la puissance française sur une base solide, après avoir surmonté ce qui, d'après Volney, était la plus grande difficulté, celle de concilier les préceptes du Coran et de la religion musulmane avec la présence d'une armée française. Pendant six mois, il avait été à la tête de la République par le choix de trois millions de citoyens ; il avait rétabli les finances, il avait calmé les factions, éteint la guerre de la Vendée et modéré les fureurs de celle des départements de l'Ouest. Après tant de hauts faits, comment est-il possible de dire qu'il avait encore sa fortune à faire?

Et encore :

Page 5J. — ■■ Pichegru fut trouvé étranglé dans son lit. On ne manqua pas de dire que c'était par mes ordres. »

Réponse. — Napoléon n'a jamais commis de crimes. Quel crime eût été plus profitable pour lui que l'assassinat du comte de Lille et du comte d'Artois? Des aventuriers ont proposé plusieurs fois de s'en charger ; cela n'eut pas coûté deux millions ; ils ont été repoussés avec mépris et indignation. Et, en effet, jamais aucune tentative n'a eu lieu contre la vie de ces princes.

Lorsque les Espagnes étaient en armes au nom de Ferdinand, ce prince et son frère don Carlos, seuls héritiers du trône d'Espagne, étaient à Valençay, au fond du Berry. Leur mort eût mis fin aux affaires d'Espagne ; elle était utile, même nécessaire ; mais elle était injuste et criminelle. Ferdinand et don Carlos sont-ils morts en France?

Nous pourrions citer dix autres exemples ; ces deux seuls simisent, parce qu'ils sont les plus marquants. Des mains accoutumées à gagner des batailles avec l'épée ne se sont jamais souillées par la lâcheté et le crime, même sous le vain prétexte de l'utilité publique ; maxime affreuse, qui de tout temps fut celle des lâches oligarchies, et que désavouent également la religion, la civilisation européenne et l'honneur.

Le reste de ces Notes n'a rien de saillant. El'e ne portent d'ailleurs que sur des détails.

Mais où Napoléon s'abandonne sans réserve, où il s'épanouit pour ainsi dire, dans toute la verdeur, la fougue et la clarté de son esprit, c'est dans ses Notes sur l'ouvrage du général Rogniat (1). Ces Notes, au nombre de dix-huit, sont peut-être parmi les meilleurs morceaux qu'il nous ait laissés. C'est là qu'on le retrouve le mieux et tout entier. 11 y est pris sur le vif. Il n'écrit pas, il parle. On ne le lit pas, on l'entend. C'est lui avec sa parole rapide, son observation pénétrante, son expérience consommée, et aussi ses coups de boutoir irrésistibles.

Pour commencer, il jette bas son adversaire.

Cet ouvrage est divisé en quatorze chapitres formant un volume de six cents pages. L'auteur n'a aucun usage du commandement. Il est étranger au service de l'infanterie, de la cavalerie, de l'artillerie, à celui de l'état-major. 11 était lieutenant-colonel du génie en I809 en Espagne. Il dirigea plusieurs sièges des places de Catalogne, d'Aragon et de la province de Valence. Le maréchal Suchet le recommanda comme un bon ingénieur ; il obtint successivement pour lui le grade de général de brigade, de général de division et le titre de baron. En 1813, lors de la campagne de Saxe, il remplit les fonctions de premier ingénieur. II ne justifia pas l'opinion qu'avait conçue le maréchal Suchet; il n'avait ni assez d'expérience, ni assez de solidité dans l'esprit. Ce qu'il faut surtout au premier ingénieur d'une armée qui doit concevoir, proposer et diriger tous les travaux, c'est un bon jugement.

Cet ouvrage contient ungrand nombred'idéesfaussesetpropres à faire rétrograder l'art militaire.

Après cette exécudon, il entre dans l'examen du livre. Il l'accompagne de réflexions, d'aphorismes, de commentaires

(i) Considération sur l'art de la guerre, par le général Rogniat, 18 16. — Ce livre n'était pas seulement prétentieux et indigeste, il était encore injuste et malveillant pour Napoléon. Le général avait été disgracié en 181 3 après la campagne de Saxe.

éloquents ou railleurs, qui font de ces Notes un livre nouveau, et qui greffent, pour ainsi dire, sur le lourd et incolore produit de Rogniat, un alerte, lumineux et incomparable traité d'art militaire.

Ce sont d'abord des théories personnelles et pleines d'idées sur les questions techniques : organisation et recrutement des troupes, rôle et emploi des différentes armes, particulièrement de l'artillerie (et, à ce propos, beau morceau sur les services de Gribeauval), fortifications, guerres d'invasion, discipline, etc. Mais il y a mieux.

Dans ce qu'il a écrit de ses campagnes. Napoléon s'arrête en 1801, pour ne reprendre qu'en 1815. Or, la prétention de Rogniat de juger les opérations de son ancien chef fournit à celui-ci l'occasion de revenir sur les batailles de l'Empire. C'est ainsi qu'il nous parle d'Iéna, d'Eylau et particulièrement d'Essling.

On sait que les deux terribles journées d'Essling avaient été contestées. Les Autrichien s'en attribuaient l'avantage, et Rogniat ne craint pas de dire : ' Nous perdîmes la bataille d'Essling pour avoir attaqué en colonne le centre de l'armée autrichienne. > Aussi l'Empereur se laisse-t-il aller à un long développement sur ces deux journées, et il le termine par un hommage à la mémoire des deux lieutenants qu'il y avait perdus.

Telle est la bataille d'Essling. Tant que nous étions en possession de l'île Lobau, nous avions ce qu'il fallait pour assurer la possession de Vienne qui, encore une fois, n'eût pas été tenable si nous eussions perdu cette île. De ce camp retranché nous étions maîtres de déboucher sur la rive gauche. Le généra! Bertrand fit, en vingt jours, établir trois ponts sur pilotis, ouvrage qui fut dix fois plus difficile, plus coûteux, que celui de César sur le Rhin. Le vice-roi gagna la bataille de Raab sur l'archiduc Jean, le 14 juin. L'empereur déboucha de l'île Lobau et remporta la mémorable victoire de Wagram le 5 juillet.

L'archiduc (Charles) a fait à Essling, et depuis cette bataille, tout ce qu'il devait et pouvait faire. Dans cette journée périrent les généraux duc de Montehello et Saint- Hilaire, deux héros, les meilleurs amis de Napoléon ; il en versa des larmes : ils ne l'eussent pas trahi !

Le duc de Montebello était Languedocien. Chef de bataillon, il se fit remarquer dans les canipagnes de 1 796 en Italie. Général, il se couvrit de gloire en Egypte, à Montebello, à Marengo, à Austerlitz, à léna, à Pultusk, à Friedland, à Tudela, à Saragosse, à Eckmiihl, à Essling, où il trouva une mort glorieuse. Il était sage, prudent, audacieux devant l'ennemi, d'un sangfroid imperturbable. 11 avait eu peu d'éducation, la nature avait tout fait. Il était supérieur à tous les généraux de l'armée française sur le champ de bataille pour manœuvrer quinze mille hommes. Il était encore jeune et se fût perfectionné; peut-être fût-il devenu habile même pour la grande tactique.

Saint- Hilaire était général à Castiglione, en 1796. Il se faisait remarquer par son caractère chevaleresque. Il était aimable et bon camarade, bon frère, bon parent, bon ami, fidèle amant. Il était couvert de blessures. Il aimait Napoléon depuis le siège de Toulon.

Napoléon se devait également de défendre la campagne de 1812 qui avait suscité tant de controverses. Les assertions de Rogniat lui arrachent d'éloquentes paroles.

On ne saura jamais bien l'histoire de la campagne de Russie, parce que les Russes n'écrivent pas ou écrivent sans aucun respect de la vérité, et que les Français se sont pris d'une belle passion pour déshonorer et discréditer eux-mêmes leur gloire. Peut-être quelque Allemand, quelque Anglais qui étaient dans les armées russes écriront-ils ; on y verra alors que cette campagne est la plus belle, la plus habile, la mieux conduite et la plus méthodique de toutes celles que Napoléon a commandées.

La bataille de la Moskowa est l'action de guerre la plus glorieuse, la plus difficile et la plus honorable pour les Gaulois dont l'histoire ancienne et moderne fasse mention. Les Russes sont de braves troupes. Toute leur armée était réunie ; ils avaient cent soixante-dix mille hommes, y compris les troupes de Moscou. Koutouzof avait pris une très belle position et l'avait occupée avec intelligence. Il avait tous les avantages pour lui, supériorité d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, position excellente, un grand nombre de redoutes ; il fut vaincu.

Intrépides héros, Murât, Ney, Poniatowski, c'est vous à qui la gloire en est due! Que de grandes, que de belles actions l'histoire aurait à recueillir ! Elle dirait comment ces intrépides cuirassiers forcèrent et sabrèrent les canonniers sur leurs pièces ;

elle raconterait le dévouement héroïque de Montbrun, de Caulaincourt, qui trouvèrent la mort au milieu de leur gloire ; elle dirait ce que nos canonniers, découverts, en plaine campagne, firent contre des batteries plus nombreuses et recouvertes par de bons épaulements; et ces intrépides fantassins qui, au moment le plus critique, au lieu d'avoir besoin d'être rassurés par leur général, lui criaient : « Sois tranquille, tes soldats ont juré aujourd'hui de vaincre, et ils vaincront ! » Hélas, cette armée n'a plus de patrie ; .ses faits héroïques sont calomniés par des libelles soldés par le gouvernement même 1 Quelque parcelle de sa gloire parviendra-t-elle aux siècles à venir? Le mensonge, la calomnie, le crime prévaudront-ils contre elle? (Note XIII.)

Napoléon s'attache surtout à défendre la campagne de 1815 et cette décisive bataille de Mont-Saint-Jean (Waterloo), dont il persiste à attribuer l'échec à Grouchy.

Voilà donc ce qu'on trouve dans ces Notes sur l'ouvrage du général Rogniat : des vues de métier, d'une expérience consommée sur des questions techniques, et un examen des principales actions militaires de l'Empire. On y trouve encore autre chose. En recourant à l'antiquité pour appuyer quelques-unes de ses théories, Rogniat conduit Napoléon à évoquer les grands capitaines dont il se proposait d'écrire l'histoire; et c'est ainsi que nous lui devons une rapide et admirable esquisse des campagnes d'Alexandre, d'Annibal, de César, qui sera mieux à sa place dans le chapitre suivant.

Quel est le but de Napoléon? C'est de montrer que ces grands capitaines, ainsi que Turenne, le grand Frédéric et lui-même, car il se met tranquillement dans leur compagnie, n'ont fait qu'obéir à des principes essentiels qui dirigent toutes les opérations de la guerre.

Mais y a-t-il véritablement un art de la guerre? Non.

Après ce court e.xposé des campagnes des plus grands capitaines, nous ne croyons devoir faire aucune observation sur de prétendus systèmes de la guerre. La tactique, les évolutions, la science de l'ingénieur peuvent s'apprendre dans des traités, à peu près comme la géométrie ; mais la connaissance des hautes parties de la guerre ne s'obtient que par l'histoire des gn-'^rres

et des batailles des grands capitaines, et par l'expérience. Il n'y a point de règles précises, déterminées. Tout dépend du caractère que la nature a donné au général, de ses qualités, de ses défauts et de mille circonstances qui font que les choses ne se ressemblent jamais.

Conclusion en d'autres termes : on n'avait pas besoin du livre du général Rogniat.

Cependant Napoléon devait devenir, à sa manière, sinon un théoricien, du moins un historien de l'art militaire.

Il avait conçu le projet de réunir en un seul volume les campagnes d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Gustave- Adolphe, de Turenne, du prince Eugène et du grand Frédéric. L'histoire de ces campagnes, faite avec soin, serait, suivant lui, un traité complet de l'art de la guerre.

Les généraux en chef sont guidés par leur propre expérience ou par leur génie. La tactique, les évolutions, la science de l'officier du génie, de l'officier d'artillerie peuvent s'apprendre dans des traités. Mais la connaissance de la grande tactique ne s'acquiert que par l'expérience et par l'étude de l'histoire des campagnes des grands capitaines. Gustave- Adolphe, Turenne, Frédéric, comme Alexandre, Annibal et César, ont tous agi d'après les mêmes principes : tenir ses forces réunies, n'être vulnérable sur aucun point, se porter avec rapidité sur les points importants ; tels sont les principes qui assurent la victoire ; inspirer de la crainte par la réputation de ses armes, voilà ce qui maintient la fidélité des alliés et l'obéissance des peuples conquis.

Il s'en est tenu seulement à une esquisse pour Alexandre et pour Annibal, et cette esquisse a passé dans ses Notes sur l'ouvrage du général Rogniat; mais il est difficile de résumer avec plus de mouvement et de précision l'histoire des deux grands chefs de guerre.

/ilexandre et Annibal.

Alexandre traversa les Dardanelles, l'an 334 avant Jésus- Christ, avec une armée de près de quarante mille hommes, dont le huitième de cavalerie. Il passa de vive force le Granique

devant l'armée du Grec Memnon qui commandait la côte d'Asie pour Darius, et employa toute l'année 333 à établir son pouvoir sur l'Asie Mineure. 11 fut secondé par les colonies grecques qui bordaient la mer Noire et la Méditerranée : Sardes, Éphèse, Tarse, Milet, etc. Les rois de Perse laissaient ces provinces et les villes se gouverner par leurs lois particulières ; cet empire était une réunion d'États fédérés; il ne formait pas une seule nation, ce qui en facilitait la conquête. Comme Alexandre n'en voulait qu'au trône du monarque, il se substitua facilement à ses droits en se conciliant les usages, les mœurs, les lois de ces peuples qui n'éprouvèrent aucun changement dans leur état.

L'an 332, il se rencontra avec Darius, qui, à la tête de six cent mille hommes, était en position près de Tarse, sur les bords du Cydnus, dans le pas de Cilicie, le battit, entra en Syrie, s'empara de Damas où étaient renfermées les richesses du grand roi, et mit le siège devant Tyr. Cette superbe métropole du commerce du monde l'arrêta neuf mois. 11 prit Gaza après deux mois de siège, traversa le désert en sept jours, entra dans Péluse, dans Memphis, et fonda Alexandrie. 11 n'éprouva aucun obstacle, parce que la Syrie et l'Egypte étaient de tout temps liées d'intérêt avec les Grecs ; que les peuples arabes détestaient les Perses et que leur répugnance était fondée sur la religion ; enfin, parce que les troupes grecques des satrapes embrassèrent le parti des Macédoniens. En moins de deux années, après deux batailles et quatre ou cinq sièges, les côtes de la mer Noire, du Phase à Byzance, celles de la Méditerranée jusqu'à Alexandrie, toute l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte, furent soumises à ses armes.

En 331, il repassa le désert, campa à Tyr, traversa la Syrie Creuse, entra dans Damas, passa l'Euphrate, le Tigre, et battit aux champs d'Arbèles Darius, qui avait à cette bataille une armée beaucoup plus considérable que celle qu'il avait à Issus. Babylone lui ouvrit ses portes. En 330, il força le pas de Suse. prit cette ville, Persepolis et Pasargade, où était le tombeau de Cyrus. En 329, il remonta vers le nord, entra dans Ecbatane, étendit ses conquêtes jusqu'à la mer Caspienne, punit Bessus, ce lâche assassin de Darius, pénétra dans la Scythie et battit les Scythes. C'est dans cette campagne qu'il déshonora tant de trophées par l'assassinat de Parménion. En 32S, il prit de force le rocher d'Oxus, reçut seize mille recrues de Macédoine, et soumit les peuples voisins. C'est cette année qu'il tua de sa propre main Clitus et qu'il voulut se faire adorer des Macédoniens qui s'y refusèrent. En 327, il passa Tlndus, vain-

quit Porus en bataille rangée, le fit prisonnier et le traita en roi. Il projetait de passer le Gange, mais son année s'y refusa. 11 navigua sur l' Indus pendant toute l'année 326 sur huit cents vaisseaux ; arrivé à l'Océan, il envoya Néarque avec une flotte côtoyer la mer des Indes jusqu'à l'Euphrate. En 325, il mit soixante jours à traverser le désert de la Gédrosie, entra dans Kerman, revint à Pasargade, Persepolis et Suse, et épousa Statira, fille de Darius. En 32-t. il marcha de nouveau vers le nord, passa à Ecbatane et termina sa carrière à Babylone, où il mourut empoisonné.

Sa guerre fut méthodique ; elle est digne des plus grands éloges. Aucun de ses convois ne fut intercepté ; ses armées allèrent toujours en s'augmentant. Le moment où elles furent le plus faibles fut au Granique, en débutant; sur l' Indus, elles avaient triplé. Alexandre mérite la gloire dont il jouit dans tous les siècles et parmi tous les peuples. Mais s'il eût été battu à Issus, où l'armée de Darius était en bataille sur sa ligne de retraite, la gauche aux montagne et la droite à la mer, tandis que ses Macédoniens avaient la droite aux montagnes et le pas de Cilicie derrière eux? Mais s'il eût été battu à Arbèles, ayant le Tigre, l'Euphrate et les déserts sur ses derrières, sans places fortes, à neuf cent lieues de la Macédoine.^ Mais s'il eût été battu par Porus et acculé à l' Indus .^

L'an 218 avant Jésus-Christ, Annibal partit de Carthagène, passa l'Ebre, les Pyrénées, inconnues jusqu'alors aux armées carthaginoises, traversa le Rhône, les Alpes Cottiennes, et s'établit, dans sa première campagne, au milieu des Gaulois Cisalpins qui, toujours ennemis du peuple romain, quelquefois leurs vainqueurs, le plus souvent vaincus, n'avaient cependant jamais été soumis.

II mit cinq mois à faire cette marche de quatre cents lieues. Il ne laissa aucune garnison sur ses derrières, aucun dépôt, ne conserva aucune communication avec l'Espagne ni Carthage, avec laquelle il ne communiqua qu'après la bataille de Trasimène. Aucun plan plus vaste, plus étendu n'a été exécuté par les hommes. L'expédition d'Alexandre fut bien moins hardie, bien plus facile ; elle avait bien plus de chances de succès ; elle était plus sage. Cependant cette guerre ofi'ensive fut méthodique ; les Cisalpins de Milan et de Bologne devinrent pour lui des Carthaginois ; s'il eût laissé sur ses derrières des places et des dépôts, il eût affaibli son armée, et compromis le succès de ses opérations ; il se fût rendu vulnérable partout.

L'an 217, il passa l'Apennin, battit l'armée romaine aux champs de Trasimène, convergea autour de Rome et se porta sur les côtes inférieures de l'Adriatique d'où il communiqua pour la première fois avec Carthage. L'an 216, quatre- vingt mille Romains l'attaquèrent. Il les battit aux champs de Cannes ; s'il eiît marché, six jours après il était dans Rome, et Carthage était la maîtresse du monde. Cependant l'efifet de cette grande victoire fut immense ; Capoue ouvrit ses portes ; toutes les colonies grecques, un grand nombre de villes de l'Italie inférieure suivirent la fortune ; elles abandonnèrent la cause de Rome.

Le principe d'Annibal était de tenir ses troupes réunies, de n'avoir garnison que dans une seule place qu'il conservait en propre pour renfermer ses otages, ses grosses machines, ses prisonniers de marque et ses malades, s'abandonnant pour ses communications à la foi de ses alliés. II se maintint quinze ans en Italie sans recevoir aucun secours de Carthage, et ne l'évacua que par les ordres de son gouvernement, pour voler à la défense de sa patrie. La fortune le trahit à Zama. Carthage cessa d'exister. Mais s'il eût été battu à la Trebbia, à Trasimène, à Cannes, que lui fût-il arrivé de pis? Vaincu aux portes de la capitale, il ne put préserver son armée d'une entière destruction. Mais s'il eût laissé la moitié de son armée, ou même le tiers sur la première et deuxième base, eùt-il été vainqueur à la Trebbia, à Trasimène, à Cannes? Non. Tout eût été perdu, même ses armées de réserve: l'histoire ne l'eût pas connu (l).

Dans un autre genre que Montesquieu, c'est la même concision et le même relief.

Napoléon s'est tenu plus exactement parole pour les autres grands capitaines, et c'est à son dessein que répondaient le Précis des guerres de César, dicté à Marchand, le Précis des guerres de Turenne, dicté à Montholon, enfin le Précis des guerres de Frédéric II, dicté au général Gourgaud (2).

(i) Tome XXXI. !^otes sur l'art de la guerre. (Note 7. De la guerre méthodique et de la guerre d'invasion.)

(2) Tome XXXl. (Ecrits de Sainte- Hélène.) Commentaires, t. VI. — Le Pràis des guerres de César avait été publié par Marchand en iSjo. In-S".

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