PRECIS DES GUERRES DE CESAR
Napoléon ne se propose pas de refaire une nouvelle histoire de César, comme celle qui sollicita plus tard son neveu, Napoléon III. 11 s'attache seulement à montrer que César avait la même méthode de guerre qu'Alexandre et Annibal. Aussi passe-t-il rapidement sur les débuts politiques de son héros pour aborder le récit de ses campagnes. Ces campagnes avaient pour lui un intérêt particulier, le théâtre lui en était familier. Dans les Commentaires, il retrouvait des pays qu'il avait parcourus lui-même, la Gaule, l'Italie, l'Egypte, l'Espagne; toutefois, il y fait rarement allusion. Le récit de chaque campagne est sobre, rapide, un peu sec; mais il est accompagné d'observations où reparaissent l'intérêt et la couleur. Sans s'astreindre à suivre l'ordre de ces campagnes, et sans entrer dans leur discussion, on peut, d'après quelques morceaux, apprécier le talent du nouveau César.
Camps d'autrefois et d'aujourd'hui
Les Romains doivent la constance de leurs succès à la méthode, dont ils ne se sont jamais départis, de camper tous les soirs dans un camp fortifié, de ne jamais donner bataille sans avoir der-ière eux un camp retranché pour leur servir de retraite et renfermer leurs magasins, leurs bagages et leurs blessés. La nature des armes dans ces siècles était telle que, dans ces
camps, ils étaient non seulement à l'abri des insultes d'une année égale, mais même d'une armée supérieure : ils étaient les maîtres de combattre ou d'attendre une occasion favorable. Pourquoi donc une règle si sage, si féconde en grands résultats, a-t-elle été abandonnée par les généraux modernes? Parce que les armes offensives ont changé de nature. Les armes de main étaient les armes principales des anciens : c'est avec sa courte épée que le légionnaire a vaincu le monde ; c'est avec la pique macédonienne qu'Alexandre a conquis l'Asie. L'arme principale des armées modernes est l'arme de jet, le fusil, cette arme supérieure à tout ce que les modernes ont jamais inventé ; aucune arme défensive ne peut en parer l'effet. Les cottes de maille, les cuirasses, les boucliers, reconnus impuissants, ont été abandonnés. Avec cette redoutable machine, un soldat peut, en un quart d'heure, blesser ou tuer soixante hommes...
De ce que l'arme principale des anciens était l'épée ou la pique,- leur formation habituelle a été l'ordre profond. La légion et la phalange, dans quelque situation qu'elles fussent attaquées, soit de front, soit par le flanc droit ou par le flanc gauche, faisaient face partout sans aucun désavantage ; elles ont pu camper sur des surfaces de peu d'étendue, afin d'avoir moins de peine à en fortifier les pourtours et pouvoir se garder avec le plus petit détachement.
De ce que l'arme principale des modernes est l'arme de jet, leur ordre habituel a dû être l'ordre mince, qui seul leur permet de mettre en jeu toutes leurs machines de jet. Ces armes atteignant à des distances très grandes, les modernes tirent leur principal avantage de la position qu'ils occupent ; s'ils dominent, s'ils enfilent, s'ils prolongent l'armée ennemie, elles font d'autant plus d'effet. Une armée moderne doit donc éviter d'être débordée, enveloppée, cernée ; elle doit occuper un camp ayant un front aussi étendu que sa ligne de bataille elle-même. Si elle occupait une surface carrée et un front insuffisant à son déploiement, elle serait cernée par une armée de force égale et exposée à tout le feu de ses machines de jet qui convergeraient sur elle et atteindraient tous les points du camp, sans qu'elle pût répondre à un feu si redoutable qu'avec une petite partie du sien.
Toutes ces considérations ont décidé les généraux modernes à renoncer au système des camps retranchés pour y suppléer par celui des positions naturelles bien choisies. A-t-on eu tort? A-t-on eu raison?
Un camp romain était placé indépendamment des localités : toutes étaient bonnes pour des armées dont la force consistait dans les armes blanches ; il ne fallait donc ni coup d'oeil, ni génie militaire pour bien se camper ; au lieu que le choix des positions, la manière de les occuper et de placer les différentes armes, en profitant des circonstances du terrain, est un art qui fait une partie du génie du capitaine moderne.
La tactique des armées modernes est fondée sur deux principes : 1° qu'elles doivent occuper un front qui leur permette de mettre en action toutes leurs armes de jet ; 2° qu'elles doivent préférer avant tout l'avantage d'occuper des positions qui dominent, prolongent, enfilent les lignes ennemies, à l'avantage d'être couvertes par un fossé, un parapet ou toute autre pièce de la fortification de campagne.
La nature des armes décide de la composition des armées, des plans de campagne, des marches, des positions, du campement, des ordres de bataille, du tracé et des profils des places fortes ; ce qui met une opposition constante entre le système de guerre des anciens et celui des modernes. Les armes anciennes voulaient l'ordre profond ; les modernes, l'ordre mince ; les unes, des places fortes saillantes, ayant des tours et des murailles élevées ; les autres, des places rasantes couvertes par des glacis de terre qui masquent la maçonnerie ; les premières, des camps resserrés, où les hommes, les animaux et les magasins étaient réunis comme dans une ville ; les autres, des positions étendues.
Vercingétorix. — Chute d'Alésia.
Les Romains ne dissimulaient plus leur projet de réduire les Gaules en province ; ils avaient dans chaque ville un parti qu'ils cherchaient par tous les moyens à rendre dominant. Les Gaulois frémissaient à la vue des dangers que courait leur liberté. Dans les années précédentes, César s'était aperçu de leur extrême fermentation ; il avait pris un grand nombre d'otages, moyen peu efficace : le besoin du service attirait toujours beaucoup d'officiers des légions romaines dans les villes, lesquels, au moment de l'insurrection, répondaient des otages.
Au commencement de l'an 52, l'insurrection éclata de tous côtés. Les Chartrains donnèrent le signal ; ils entrèrent dans
Orléans, massacrèrent les chevaliers romains, entre autres l'intendant des vivres de l'armée, qui s'était rendu coupable d'exactions. Les Auvergnats l'apprirent le même jour par les cris des hommes placés de distance en distance sur la route. Vercingétorix, jeune seigneur de Clermont, se montra à la tête des insurgés. Il fut d'abord chassé de la ville comme un jeune insensé qui compromettait le salut de tous ; mais bientôt après il se créa une armée, rentra de vive force dans Clermont et fut proclamé roi. Les peuples de Paris, de l'Anjou et de la Touraine se rangèrent sous ses drapeaux. 11 passa alors la Loire, insurgea le Berry ; il y était secrètement appelé par les habitants, qui firent semblant de demander des secours aux Autunois, leurs alliés.
César accourut en toute hâte de la Cisalpine ; il se rendit d'abord à Narbonne. C'était au cœur de l'hiver. 11 traversa les Cévennes et le Vivarais, entra dans l'Auvergne. Vercingétorix accourut à la défense de sa patrie. .Mais déjà César s'était rendu à Vienne et à Langres, où étaient ses légions. Il se mit à leur tête, entra dans le Bourbonnais, se présenta devant Orléans, passa la Loire, cerna la ville, la prit, la brûla, en égorgea les habitants, entra dans le Berry, et mit le siège devant Bourges, la capitale.
■ Il s'en empara malgré son énergique résistance, ia livra aux flammes et en massacra les habitants. Puis il se porta en Auvergne contre Vercingétorix. Mais il échoua dans ses attaques contre le plateau de Gergovie, auprès de Clermont. C'est alors que le soulèvment devint général. Les Eduens, que Napoléon appelle les Autunois, jusqu'alors les plus fidèles amis de Rome, abandonnèrent sa cause; et le narrateur reprend ainsi :i
Les Autunois, tiers de leur puissance, prétendaient avoir la direction de la guerre et le commaiidement supérieur. Mais le conseil général des Gaulois fut contraire à leurs désirs ; le commandement fut confirmé à Vercingétorix qui leva quinze mille hommes de cavalerie et réitéra l'ordre de tout brûler atln d'attamer les Romains. Il envoya dix mille hommes et huit cents chevaux pour attaquer la Savoie et le Dauphiné, pays annexé à la province romaine, et une armée composée d'Auvergnats et de Languedociens pour ravager la frontière de la
Province romaine du côté du Languedoc. Vinç:t-deux cohortes romaines les défendaient. Dans ce temps, César reçut un renfort de cavalerie allemande peu nombreux, mais composé d'intrépides soldats. Il se porta sur la frontière du pays de Langres pour se trouver à portée de la Province romaine attaquée de tous côtés. Vercingétorix le suivit avec une armée nombreuse et attaqua César en marche ; mais, quoique celui-ci n'eût eu que le temps de placer les bagages entre les légions et de se mettre en bataille, Vercingétorix fut battu et obligé de rentrer dans son camp. Craignant d'y être forcé, il se retira à Alise, place forte située en Bourgogne, dans l'Auxois, près de Montbard, lieu devenu célèbre : c'est là que s'est décidée la destinée des Gaules (1).
César le suivit, investit la ville et l'armée gauloise par une circonvallation de onze mille toises. Alise est située sur un mamelon escarpé ; il y avait au pied une plaine d'une lieue et demie de longueur : tous les environs étaient coupés par des collines. La contrevallation des Romains fut fortifiée par vingt-trois forts. Divers combats de cavalerie eurent lieu pendant le travail des lignes, qui furent presque tous au détriment des Gaulois. Lorsque Vercingétorix s'aperçut que les lignes étaient sur le point d'être achevées, il congédia sa cavalerie qu'il ne pouvait plus nourrir, ordonna à chaque homme de retourner dans son pays pour engager ses compatriotes à prendre les armes pour venir sauver Alise et leur général ; il entra ensuite dans la ville avec son infanterie, forte de quatrevingt mille hommes. César, ayant achevé la contrevallation, fit travailler sur-le-champ aux lignes de circonvallation. 11 fit creuser trois fossés, un à fond de cuve, de vingt pieds de large et d'autant de profondeur ; les deux autres de quinze pieds sur quinze, et fit remplir le fossé intérieur, qui était au pied des hauteurs, par les eaux de la rivière. 11 fit élever un rempart de douze pieds, garni d'un parapet à créneaux, ayant au pied une fraise formée de troncs d'arbres fourchus, flanquée par des tours placées à quatre-vingts pieds l'une de l'autre. Il continua, pendant toute la durée du siège, de travailler à ces lignes, et y entassa toute espèce d'ouvrages, des trous-de-loup, des abatis de bois, etc., auxquels les soldats de son armée donnèrent des
(i) On voit que Napoléon ne perd pas de temps à disserter, comme on l'a fait plus tard, sur l'emplacement d'Alésia. Son indication, très précise, est aussi très exacte.
noms divers. li paraît donc que ces ouvrages étaient nouveaux pour eux. La ligne de circonvallation avait cinq lieues d'étendue.
Cependant le conseil des Gaulois avait décrété la levée d'une armée de deux cent mille hommes pour secourir Alise... Commius d'Arras fut nommé au commandement en chef de cette grande armée. Il avait été un des favoris de César, mais il avait cédé à l'esprit gaulois. Les mêmes sentiments avaient prévalu chez les autres amis de César; les Rémois seuls lui restaient fidèles.
Le temps désigné pour secourir la ville était écoi'lé ; les vivres commençaient à devenir rares ; le découragement était extrême dans Alise. Un parti voulut se rendre, un autre percer par une vigoureuse sortie avant que la famine les eût affaiblis. Les vieillards, les femmes, les enfants furent renvoyés de la ville ; les assiégeants les repoussèrent.
Peu de jours après, Commius parut enfin sur les hauteurs, à cinq cents pas du camp romain : sa cavalerie inonda la plaine. Mille cris de joie que poussèrent les assiégés retentirent jusqu'au ciel. Ils sortirent de leurs murs, comblèrent avec des fascines et des claies les fossés et les trous, attaquèrent vivement la contrevallation. Cependant la cavalerie gauloise fut défaite après un combat des plus opiniâtres : cette victoire fut due au courage de la cavalerie allemande. La consternation succéda dans la ville aux premiers élans de la joie. Le lendemain, l'infanterie gauloise attaqua la ligne de circonvallation. Vercingétorix, à ce signal, sortit de la ville ; mais tous ses efforts combinés furent inutiles ; la force des lignes de César, le grand nombre de ses tours et de ses machines, la discipline et l'intrépidité romaines l'emportèrent. Quelques jours après, les Gaulois attaquèrent avec cinquante mille hommes la montée du nord où la circonvallation était dominée. Ce combat fut opiniâtre ; les assiégés sortirent pour seconder cette attaque, le combat fut général sur la double ligne. Mais le nombre, la fureur, l'intrépidité, tout fut inutile. Les Romains, avec leur courte épée, l'emportèrent sur tant d'efforts; les dieux combattirent pour eux. Soixante et quatorze drapeaux furent les trophées de César. La plus grande partie de l'armée de secours fut détruite ; les débris levèrent leur camp la nuit et se sauvèrent en toute hâte. Vercingétorix capitula ; il implora la clémence du vainqueur ; il ne reçut que des fers. Ainsi finit cet intrépide et généreux défenseur des Gaules.
César fit quatre-vingt mille prisonniers. 11 donna un Gaulois
à chacun de ses soldats : mais, voulant gagner les Autunois et les Auvergnats, il leur rendit vingt mille prisonniers. Il mit son armée en quartiers d'hiver et de sa personne se rendit à Autun. Le Sénat romain ordonna vingt jours de prières publiques. La liberté des Gaules périt avec Vercingétorix ; cette vaste contrée fut réduite en provinces romaines.
L'estime qu'il fait du génie militaire de César ne lui ferme pas les yeux sur les fautes commises, par exemple dans la tentative de descente en Angleterre.
« Il échoua dans son incursion en Angleterre. Deux légions n'étaient pas suffisantes. Il en eût fallu au moins quatre. Il n'avait pas de cavalerie, ce qui était indispensable dans un pays comme l'Angleterre. Il n'avait pas fait assez de préparatifs pour une expédition de cette importance. Elle tourna à sa confusion et l'on considéra comme un effet de sa bonne fortune qu'il s'en était retiré sans perte. » Évidemment, les armements de Boulogne étaient mieux conçus et plus redoutables.
11 reproche à César sa cruauté contre les Gaulois. <- Cette conduite n'était pas juste; elle était encore moins politique. Ces moyens ne remplissent jamais leur but; ils exaspèrent et révoltent les nations. La punition de quelques chefs est tout ce que la justice et la politique permettent. C'est une règle importante de bien traiter les prisonniers. Les Anglais ont violé cette règle de politique et de morale en mettant les prisonniers français sur les pontons; ce qui les a rendus odieux sur le continent. >
Dans la guerre civile, il est pour César, mais sans parti pris, et il plaint Pompée.
La bataille de Pharsale.
Après des marches et des contre-marches, les armées se trouvèrent en présence dans les plaines de Pharsale.
L'armée de la République était fière de la cause qu'elle défendait et des succès qu'elle venait de remporter à Dyrrachium ; celle du dictateur était pleine de confiance dans la fortune de
son chef et dans sa propre supériorité ; c'étaient ces vieilles légions toujours victorieuses. Pompée, convaincu de la supériorité de l'armée de César, voulait éviter le combat, mais il ne put résister à l'impatience des sénateurs ; ces pères conscrits étaient impatients de rentrer dans les murs de leur Rome ; on vantait la supériorité de sa cavalerie. Labiénus. ancien lieutenant de César, appelait la bataille de tous ses vœux, disant que les vieux soldats vainqueurs des Gaulois étaient morts, que César n'avait plus que des recrues.
Pompée avait cent dix cohortes qui faisaient quarante-cinq mille hommes romains sous les armes. César avait trente mille hommes. Les troupes alliées de part et d'autre étaient très nombreuses. Les historiens diffèrent beaucoup d'opinion sur le nombre d'hommes qui ont combattu à Pharsale, puisqu'il en est qui le font monter de trois à quatre cent mille hommes. Les 10^, 9^ et "^P légions de César formaient sa droite sous les ordres de Sylla. 11 avait placé au centre quatre-vingts cohortes, ne laissant que deux cohortes à la garde de son camp. 11 tira une cohorte de chacune des légions qui composaient sa troisième ligne pour en former un corps spécialement destiné à s'opposer à la cavalerie. Il "n'y avait entre les deux armées que l'espace nécessaire pour le choc. Pompée ordonna de recevoir la charge sans s'ébranler.
Aussitôt que le signal fut donné, l'armée de César s'avança au pas redoublé : mais voyant que la ligne ennemie ne bougeait pas, ces vieux soldats s'arrêtèrent d'eux-mêmes pour reprendre haleine ; après quoi, ils coururent à l'ennemi, lancèrent leurs javelots et l'abordèrent avec leurs courtes épées. La cavalerie de Pompée, qui était à la gauche, soutenue par les archers, déborda l'aile droite de César ; mais les six cohortes qui étaient en réserve s'ébranlèrent et chargèrent cette cavalerie avec tant de vivacité qu'elles l'obligèrent à prendre la fuite. Dés ce moment, la bataille fut décidée.
César perdit deux cents hommes, dont la moitié officiers. Pompée perdit quinze mille hommes, morts ou blessés, sur le champ de bataille. 11 ne put pas même défendre son camp que le vainqueur enleva le jour même. Le<î débris de l'armée vaincue se réfugièrent sur un monticule, où César les cerna. A la pointe du jour suivant, ils posèrent les armes, au nombre de vingtquatre mille hommes. Les trophées de cette journée furent neuf aigles, c'est-;\-dire toutes celles des légions présentes et cent quatre-vingts drapeaux.
Pompée se retira en toute hâte, vivement poursuivi. Arrivé à Peluse, en Egypte, il se confia au jeune roi Ptolémée qui était dans cette ville à la tête de son armée, faisant la guerre à Cléopâtre, sa soeur. Il débarqua sur la plage, presque seul, et fut assassiné par les ordres de Ptolémée.
Ainsi périt le grand Pompée, à l'âge de cinquante-huit ans, après avoir, pendant trente-cinq ans, exercé les principales charges de la République. 11 avait fait dix-sept campagnes de guerre. 11 avait été trois fois consul. Pompée, l'homme que les Romains ont le plus aimé et qu'ils surnommèrent du nom de Grand, lorsqu'il n'était encore âgé que de vingt-six ans !
Alerte et court dans le récit des opérations militaires; judicieux et sobre dans les observations; dans les morceaux d'histoire où il lui arrive de s'attarder, pour juger, il atteint parfois la haute éloquence. Exemple, les deux morceaux suivants :
La mort de Caton.
La conduite de Caton a été approuvée par ses contemporains et admirée par l'histoire. Mais à qui sa mort fut-elle utile.' A César. A qui fit-elle plaisir? A César. A qui fut-elle funeste? A Rome, à son parti. Mais, dira-t-on, il préféra se donner la mort que de fléchir devant César. Mais qui l'obligeait à fléchir? Pourquoi ne suivjt-il pas la cavalerie, ou ceux de son parti qui s'embarquèrent dans le port d'Utique et rallièrent le parti en Espagne? De quelle influence n'eussent pas été son nom, ses conseils, sa présence au milieu des dix légions qui, l'année suivante, balancèrent les destinées sur le champ de bataille de Munda? Après cette défaite même, qui l'eût empêché de suivre sur mer le jeune Pompée, qui survécut à César et maintint avec gloire encore longtemps les aigles de la république?
Trahi par la fortune, Marins fut phis grand qu'elle. Exclu du milieu des mers, il se cacha dans les marais de Minturnes, et, pour prix de sa constance, il rentra dans Rome et devint une septième fuis consul. Si le livre du destin avait été présenté à Caton et lui eût annoncé que, dans quatre ans. César, percé de vingt-trois coups de poignard, tomberait dans le Sénat, au pied de la statue de Pompée; que Cicéron occuperait encore
la tribune et y ferait retentir ses Philippiques contre Antoine, Caton se serait-il percé le sein? Non. 11 se tua par dépit, par désespoir. Sa mort fut la faiblesse d'une grande âme, l'erreu;' d'un stoïcien, une tache dans sa vie.
La mort de César.
Pendant que ce grand homme se préparait à remplir de si hautes destinées, les débris du parti de l'aristocratie, qui devaient la vie à sa générosité, conjurèrent contre sa vie. Brutus et Cassius étaient à leur tête. Brutus était stoïcien, élève de Caton. César l'affectionnait et lui avait deux fois sauvé la vie ; mais la secte dont il était n'admettait rien qui le pût fléchir. Plein des idées enseignées dans les écoles grecques contre la tyrannie, l'assassinat de tout homme qui était de fait au-dessus des lois était regardé par lui comme légitime. César, dictateur perpétuel, gouvernait tout l'empire romain. 11 n'y avait qu'un simulacre de Sénat ; cela ne pouvait pas être autrement après les proscriptions de Marius et de Sylla, la violation des lois par Pompée, cinq ans de guerres civiles, un aussi grand nombre de vétérans établis en Italie, attachés à leurs généraux, attendant tout de la grandeur de quelques hommes et non de la République. Dans un tel état de choses, ces assemblées délibérantes ne pouvaient plus gouverner, la personne de César était donc la garantie de la suprématie de Rome sur l'univers et faisait la sécurité des citoyens de tous les partis ; son autorité était donc légitime.
Pour justifier, depuis, un lâche et impolitique assassinat, les conjurés et leurs partisans ont prétendu que César voulait se faire roi ; assertion évidemment absurde et calomnieuse qui, cependant, s'est transmise d'âge en âge et passe aujourd'hui pour vérité historique.
Sur quel trône eût pu s'asseoir César.' Sur celui des rois de Rome dont l'autorité s'étendait à la banlieue de la ville.' Sur celui des rois barbares de l'Asie, vaincus par les Fabricius, les Paul Emile, les Scipion, les Métellus, etc.? C'eût été une étrange politique. Quoi, César eût cherché de la stabilité, de la grandeur, de la considération dans la couronne que portaient Philippe, Attale, Mithridate, Pharnace, Ptolémée, que les citoyens avaient vus traînés à la suite du char triomphal de leurs vainqueurs? Cela est trop absurde. Les Romains étaient
GUKRRRS DK CÉSAR
accoutumés d voir des rois dans les antichambres de leurs magistrats...
On a dit que ce n'était pas roi de Rome qu'il voulut se faire proclamer, mais roi des provinces ; comme si les peuples de la Grèce, de l'Asie Alineure, de la Syrie, conservaient plus de respect pour le trône renversé sur lequel s'étaient assis Persée, Antiochus, Attale et Ptolémée, que pour la chaise curule de Lucullus, de Sylla, de Pompée et de César même ! Ce projet est donc tout aussi dénué de raison.
Après les succès du Rubicon, César n'a rien fait pour changer les formes de la république. Auguste même, longtemps après, et lorsque les générations républicaines tout entières étaient détruites par les proscriptions et les guerres des triumvirs, n'eut jamais l'idée d'élever un trône. Tibère, Néron, après lui, n'en ont jamais eu la pensée, parce qu'il ne pouvait entrer dans la tête d'un maître d'un grand État de se revêtir d'une dignité odieuse et méprisée...
César n'a donc pas pu désirer, n'a pas désiré, n'a rien fait, a fait tout le contraire de ce dont on l'accuse.
En immolant César, Brutus céda à un préjugé d'éducation qu'il avait puisé dans les écoles grecques. Il l'assimila à ces obscurs tyrans des villes du Péloponnèse qui, à la faveur de quelques iijtrigants, usurpaient l'autorité de la ville. Il ne voulut pas voir que l'autorité de César était légitime parce qu'elle était nécessaire et protectrice, parce qu'elle conservait tous les intérêts de Rome, parce qu'elle était l'effet de l'opinion et de la volonté du peuple. César mort, il a été remplacé par Antoine, par Octave, par Tibère, par Néron; et après celui-ci, les combinaisons humaines se sont épuisées pendant six cents ans. Mais ni la république, ni la monarchie royale n'y ont paru, signe certain que ni l'une ni l'autre n'étaient plus appropriées aux événements et au siècle. César n'a pas voulu être roi parce qu'il n'a piis pu le vouloir : il n'a pas pu le vouloir, puisque, après lui, pendant six cents ans, aucun de ses successeurs ne l'a voulu. C'eût été une étrange politique de remplacer la chaise curule des vainqueurs du monde par le trône pourri, méprisé, des vainais !
C'est sur cette page admirable que finit le Précis des s^iicircs de César.
»iiii^i^iâ»i^i^iâ»i5^i^i^ii*i^iâ»i^i^i^.^i^.^i^i^
Les campagnes de Turenne fournissent à Napoléon le sujet d'études où l'expérience du métier s'associe à une sympathie toute particulière. Car Turenne a promené nos armées en Allemagne pendant la guerre de Trente Ans. il est le premier de nos généraux qui ait menacé Vienne par la vallée du Danube. Aussi est-il quelques-unes de ses opérations où Napoléon prendra plaisir à se reconnaître, par exemple, celles de 1646 et de 1648.
Pour commencer, un portrait du héros, jusqu'au moment où il va passer sur le théâtre de ses grands exploits, en
Turenne.
Le vicomte de Turenne est né à Sedan, en 1611. Son père, prince souverain de Sedan, le laissa en bas âge sous la tutelle de sa mère, soeur du prince d'Orange. Le duc de Bouillon, l'un des principaux chefs de la Fronde, était son frère aîné. Turenne fit ses premières armes dans l'armée hollandaise, sous le prince d'Orange, son oncle; il fut volontaire et porta le mousquet. Capitaine en 1626, il servit dans ce grade pendant quatre campagnes contre Spinola, et se distingua au siège de Bois-le- Duc en 1629.
En 1630, sa mère l'envoya à Paris. Il entra au service de France en qualité de colonel d'infanterie. 11 se fit remarquer
au siège de la Motte, en Lorraine. Le cardinal de Richelieu le nomma maréchal de camp, alors qu'il n'était encore âgé que de vingt-trois ans. 11 fit en cette qualité la campagne d'Allemagne sous le cardinal de la Valette en 1636 : il y donna des preuves de talent dans la retraite du Palatinat. L'année suivante, il assiégea et prit Saverne. En 1637, il servit en Flandre, attaqua et prit le château de SoIre-sur-Sambre, ce qui lui valut le grade de lieutenant général.
Il servit en cette qualité au siège de Brisach, sous les ordres du duc de Weimar ; ce siège dura huit mois, pendant lesquels on livra trois batailles et trois combats contre l'armée autrichienne et celle du duc de Lorraine.
En 1639, le cardinal de Richelieu l'envoya en Piémont, où il servit sous le comte d'Harcourt, commanda au combat de la route de Quiers (Chieri), et fut blessé au siège de Turin, en 1640. Ce siège a offert un spectacle extraordinaire : la citadelle, qu'occupaient les Français, était assiégée par le prince Thomas de Savoie, maître de la ville, pendant que lui-même était assiégé par l'armée française, qu'assiégeait à son tour, dans ses lignes de circonvallation, l'armée espagnole commandée par le marquis de Leganez. Le 2 juillet, le prince Thomas capitula, les Français entrèrent dans la ville. En 1643, Turenne assiégea et prit Trino, sur le Pô. La régente Anne d'Autriche lui envoya, à cette occasion, le bâton de maréchal de France. 11 était alors âgé de trente-deux ans. 11 avait été quatre ans capitaine, quatre ans colonel, trois ans maréchal de camp, cinq ans lieutenant général. Il avait servi sous quatre généraux : le prince d'Orange, son oncle, auquel il disait devoir ses préceptes pour bien choisir un camp et bien attaquer une place ; le duc de Weimar ; il disait de lui qu'il faisait toute chose de rien ; le cardinal de la Valette, de qui il avait appris à renoncer aux fausses délicatesses de la cour et de la galanterie pour prendre le ton des camps; enfin, le comte de Harcourt, duquel il apprit que la diligence et l'activité sont les plus grands moyens de réussite dans les affaires de la guerre.
Ces opérations tic la guerre de Trente Ans, que Napoléon suit, année par année, de 1643 à 1648, nous paraissent aujourd'hui" bien lointaines, et ses Observations n'ont rien qui les rajeunissent. Avec cela, les récits sont peu étendus. Mieux vaut recourir aux épisodes de la Fronde, et en parti-
aGo = NAPOLÉON ÉCRIVAIN. — CHAP. X
culier à ceux de 1652, dont le principal fut la lutte de Turenne et de Condé dans Paris, au faubourg Saint-Antoine (2 juillet). Turenne y commandait l'armée royale, et M. le Prince celle de la Fronde.
Condé accourut en toute hâte de Paris, se mit à la tête de son armée (à Villeneuve-Saint-Georçes) : il la ramena entre Saint-Cloud et Suresnes, jîardant le pont de Saint-Cloud. Le 1" juillet, Turenne passa'la Marne à Meaux, se porta sur Épinay ; le maréchal de La Ferté le rejoignit ; la cour s'établit à Saint- Denis. Il jeta un pont vis-à-vis d'Épinay, profitant d'une île formée par la Seine, afin de pouvoir attaquer Condé sur les deux rives. Mais ce prince leva son camp, traversa le bois de Boi'.locfne et se présenta à la barrière de la Conférence. Les P.irisiens lui refusèrent l'entrée de leur ville. Il tourna les murailles. Turenne, qui suivait son mouvement, marcha sur la Chapelle ; il arriva à temps pour chart^er l'arrière-garde. L'intention de Condé était de se porter sur Charenton ; mais, vivement poussé, il se jeta dans le faubourg Saint-Antoine, derrière les retranchements que les l"'()ur?eois avaient construits autour de leur faubourg pour se mettre à l'abri des maraudeurs qui infestaient les environs de la capitale, et qui s'appuyaient, d'un côté, au pied des collines de Charonne et, de l'autre, à la Seine.
Ce faubourg- formait une patte d'oie ; les principales rues aboutissaient à la porte de la ville, sous la Bastille, dont le canon dominait tout le faubourg et enfilait les trois débouchés; indépendamment de cela, des barricades furent élevées au milieu de ces trois rues, et le prince de Condé fit occuper et créneler les principales maisons par des détachements d'infanterie.
Turenne attaqua ce faubourg et pénétra par trois points : la droite, sous les ordres du marquis de Saint-Mégrin, entra par la rue de Charonne ; le centre, où se trouvait le maréchal, s'empara de la barrière du Trône ; et la gauche, sous le marquis de Navailles, longea la rivière, se dirigeant sur la place d'armes. Les retranchements n'opposèrent pas de résistance ; on se battit aux barrières. Saint-Mégrin s'empara de celle de Charonne et mit en déroute les troupes qui lui étaient opposées ; sa cavalerie se lança imprudemment dans la rue et arriva jusqu'à la place du marché. Elle fut chassée par Coudé qui la battit avec une cinquantaine d'ofliciers d'élite. A la gauche, les troupes royales
parvinrent jusqu'à la barrière; elles s'emparèrent même du jardin de Rambouillet ; mais les ducs de Beaufort et de Nemours s'avancèrent à la tête de la jeunesse de Paris et les repoussèrent. Navailles avait eu la précaution de faire occuper solidement les têtes des rues, ce qui lui donna les moyens de conserver la barrière. Turenne pénétra lui-même dans la prncipale. rue ; il arriva à l'abbaye de Saint-Antoine, mais il fut repoussé par le prince qui accourut à la tête de quelques officiers de sa maison et le ramena jusqu'au delà de la barrière. Peu d'instants après, Turenne rentra dans la rue avec des troupes fraîches.
Un grand nombre de petits combats singuliers signalaient la bravoure des deux partis, lorsque enfin le maréchal de La Ferté arriva avec l'artillerie. Turenne en plaça aussitôt une batterie près de l'abbaye Saint-Antoine et en envoya également à l'attaque de droite et à celle de gauche. Profitant d'ailleurs de la grande supériorité de ses troupes, il enleva plusieurs grosses maisons où s'étaient crénelés les Frondeurs qui, se voyant forcés de tous côtés, perdirent courage et se sauvèrent en désordre sur la place d'armes, en avant de la porte Saint- Antoine. Dans ce moment, Mademoiselle apporta aux bourgeois de service à cette porte l'ordre de l'Hôtel de Ville de l'ouvrir à ' armée de Condé qui, ranimée par cette heureuse nouvelle, rentra dans Paris avec assez d'ordre, et alla se camper et se retrancher sur l'autre rive de la Seine, derrière la petite rivière des Gobelins. Au même moment, Mademoiselle fit tirer le canon de la Bastille, ce qui empêcha l'armée du roi de poursuivre dans la capitale l'ennemi vaincu qui lui échappait. Ce combat fut fort opiniâtre ; l'animosité était grande de part et d'autre, surtout parmi les officiers. La cour en avait été spectatrice des hauteurs de Charonne, où elle s'était placée dès le matin. Dans la nuit, elle retourna à Saint-Denis.
Puis vient la guerre contre l'Esi^agne dans les Flandres, signalée par les habiles manœuvres de Turenne entre les places de la région et terminée par la victoire des Dunes, en 1658. La sage lenteur du maréchal n'est pas sans exciter parfois l'impatience de Napoléon. Mais il n'en admet pas moins le rôle des places dans les combinaisons stratégiques. « Il est des militaires qui demandent à quoi servent les places fortes, les cam|is retranchés, l'art de l'ingénieur. Nous leur demanderons à notre tour comment il est possible de
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manœuvrer avec des forces inférieures ou éfjales sans le secours des positions, des fortifications et de tous les moyens supplémentaires de l'art.
II admire la bataille des Dunes, mais il rej^rette que le vainqueur n'ait pas tiré plus de profit de la victoire. Il fait de Cette belle journée un récit court et dramatique.
Bataille des Dunes.
Le siège de Dunkerque avait été résolu par les cours de Paris et de Londres (1). Les bourgeois lâchèrent les écluses : tout le pays jusqu'à Bergues ne fut plus qu'un lac. La garnison était de trois mille hommes d'élite. Turenne se porta d'abord devant Cassel, passa la Lys à Saint-Venant, s'approcha de la Colme, la passa sans obstacle et s'avança sur Dunkerque, en traversant l'inondation par un grand nombre de fascines, de claies et de planches. L'inondation était peu profonde ; l'infanterie la traversa les armes hautes, n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture.
Ce siège fut d'autant plus difTicile qu'il n'y avait aucun bois autour de la ville ; mais l'escadre anglaise, qui croisait dans la rade, transporta par mer tout ce qui était nécessaire. Turenne n'oublia pas d'établir des lignes de circonvallation et de contrevallation qui, à l'est et à l'ouest, s'appuyaient à la mer. Le plus difficile était de fermer l'estran ; il y établit une estacade derrière laquelle il plaça des chaloupes canonnières. Ces travaux étaient achevés quand l'amiral anglais débarqua si.x mille Anglais qui formaient la brigade de Morgan, officier de réputation. L'armée française recevait tous les jours des renforts. La tranchée fut ouverte par deux attaques, l'une faite par les Français, l'autre par les Anglais.
Ces nouvelles se succédèrent rapidement à Bruxelles et remplirent d'étonnement la cour de l'archiduc. Dunkerque était pour l'Espagne d'une haute importance; il résolut de tout risquer pour sauver cette place. Son armée se réunit le 10 juin à Ypres, et le 13 parut à la vue de Dunkerque. Elle prit position sur les dunes, à une lieue des lignes de l'assiégeant, la droite à
(\^ Mnzarin venait de signer un traité d'alliance avec i'Aniiileterre, alors gouvernée par Croinweli. Celui-ci mettait j notre disposition six mille de ses anciens soldats et la llotte ant^laise.
la iiK'i-, la gauche au canal de Fumes. Elle cumptait l'Jljinent que sa seule présence dégagerait la place, qu'elle se présenta sans artillerie et sans outils pour se retrancher, son parc ayant éprouvé q.elques retards dans sa marche.
Le 14 juin, à la pointe du jour, Turenne mit son armée en bataille, hors des lignes. La gauche, formée par les Anglais, s'appuya à la mer; la droite, commandée par le marquis de Créqui, s'appuya au canal de Furnes. Il rangea l'armée sur trois lignes ; rangée ainsi, elle occupait une lieue. Plusieurs frégates et chaloupes armées, anglaises, longèrent la côte et inquiétèrent le flanc des Espagnols.
L'armée de Turenne était en tout de quinze mille hommes dont six mille de cavalerie ; l'armée espagnole de quatorze mille hcrmmes, dont huit mille chevaux. Don Juan (l'archiduc) se plaça à la droite, le prince de Condé à la gauche ; toute l'infanterie, composée de quinze bataillons, se mit sur une seule ligne ; la cavalerie de la droite se rangea sur deux lignes derrière l'infanterie ; celle de gauche sur six lignes, disposition nécessitée par le terrain. Cette armée n'avait pas d'artillerie ; sa droite fut rompue par les Anglais. Le prince de Condé fit plus de résistance à la gauche ; un moment même, il menaça de pénétrer dans la place et courut personnellement beaucoup de dangers ; mais enfin il fut rompu, et la victoire des Français complète. Les fuyards furent poursuivis jusque sur les remparts de Furnes. L'armée française fit quatre mille prisonniers. Sa perte fut légère.
Turenne rentra dans ses lignes, poussa vivement le siège. Le 24 juin, la place se rendit ; c'était dix jours après la bataille, et après dix-huit jours de tranchée ouverte. Turenne cerna aussitôt Bergues qui, après quelques jours de siège, demanda à capituler ; mais comme il ne voulut point accorder à la garnison de rentrer à son armée, elle se débanda et une grande partie se sauva au travers des marais. L'armée française entra dans la place.
La saison n'était pas encore trop avancée ; on croyait que l'armée marcherait sur Bruxelles; mais Turenne préféra se rapprocher des villes maritimes. Après avoir conquis tout le pays entre la Lys et l'Escaut, il laissa cinq mille hommes d'intanteric en garnison dans les places prises et ramena son armée en France où il prit ses quartiers d'hiver.
Obscrvalion. — La bataille des Dunes est l'action la plus bril- , lante de Turemie. Il avait trois grands avantages : \^ la supé-
rùjrité du nombre, quinze mille hommes sur le champ de bataille contre quatorze mille ; neuf mille d'infanterie C(jntre six mille et un terrain peu propre à la cavalerie, ce qui rendit inutile la supériorité des Espag:nols en cavalerie ; 2° il avait de l'artillerie et son ennemi n'en avait pas; 3° les bâtiments anglais qui nTouillaient dans la rade cailonnèrent le flanc droit des EspajiiKjls et balayèrent l'estran avec d'autant plus d'efTet que Don Juan n'avait pas de canon pour tenir éloignées les chaloupes angolaises. Turenne fut et devait être vainqueur.
Son ordre de bataille était parallèle ; il n'a fait ni manœuvre ;ii ritn qui soit hors de la marche ordinaire. Aussitôt qu'il fut instruit que l'ennemi s'approchait des lignes, il prit la résolution de l'attaquer avant de savoir qu'il arrivait sans artillerie ; ce qri lui était arrivé à Valenciennes lui avait profité. Décidé a attaquer, il ne dut pas retarder d'un jour pour ne pas laisser aux Espagnols le temps de se retrancher...
Après la prise de Dunkerque et une victoire aussi importante que celle des Dunes, la jonction du maréchal de La Ferté, qui venait de prendre Montmédy, enfin l'avantage inappréciable d'être maître de la mer, Turenne pouvait faire plus qu'il n'a fait. Il devait frapper un grand coup, prendre Bruxelles; ce qui eût donné une tout autre illustration aux armes françaises et accéléré la conclusion de la paix. Un événement de cette importance eût fait tomber toutes les petites places. Il a violé cette règle qui dit : Profitez des faveurs de la fortune lorsque ses caprices sont pour vous ; craignez qu'elle ne change, de dépit : elle est femme.
Enfin cette merveilleuse campagne qui délivra l'Alsace des Impériaux, dans le cœur de l'hiver de 1674, et qui mit le comble à la gloire du maréchal, Napoléon n'en est pas entièrement satisfait.
Le 29 novembre, Turenne repassa en Lorraine et évacua entièrement l'Alsace. Il porta son quartier général à Lorquin ; les alliés prirent leurs quartiers d'hiver.
Le 5 décembre, Turenne fit partir le comte de Saulx avec quatorze mille honnnes qu'il avait amenés de Flandre, et se mit en marche avec le reste de l'armée, longeant le pied des Vosges du côté de la Lorraine. Il arriva le 27 décembre- à Belfort. Son quartier général avait été successivement à Blaniont, à Baccarat, à Dumptail, à Padoux, à Eloves et à Loniruet, où
il resta huit jours. De là, il se rendit à Remiremont qui était occupé par quatre cents Lorrains qu'il en chassa. Toute cette marche resta inconnue à l'ennemi.
Le 29, il porta son quartier général à Braun, marcha sur Mulhouse, s'y rencontra avec une division de Bournonville, composée d'infanterie, de bagages et de six mille chevaux, qui, ayant eu l'alerte, avait levé ses cantonnements et marchait sur Colmar pour rejoindre le Grand Électeur ; il l'attaqua, la battit et la jeta sur Bàle. Le lendemain, il s'empara de Brunstatt et y fit prisonnier un régiment d'infanterie de mille hommes. Le Grand Électeur, dont le quartier général était à Colmar, avait rallié toute son armée dans cette position, la gauche à Colmar, la droite à Turckheim ; sa ligne était de trois mille toises et son front, couvert par une petite rivière, avait été retranché. Turenne marcha à lui sur deux colonnes, avec plus de quarante mille hommes ; les alliés en comptaient plus de cinquante mille ; mais son armée, toute française, était fort supérieure en moral.
Le 5 janvier, le comte de Lorges, commandant la droite, se porta à la hauteur d'une éghse, vis-à-vis Colmar, pour attirer toute l'attention des ennemis sur leur gauche, pendant que Turenne marchait avec le lieutenant général Foucault sur Turckheim. Le combat commença une heure avant la nuit : Turckheim fut enlevé. Le Grand Électeur fit filer ses bagages sur Schelestadt, et à minuit fit sa retraite. Le lendemain, à la pointe du jour, Turenne entra dans Colmar, où il prit trois mille hommes, malades ou traînards. Le Grand Électeur s'arrêta trois jours à Schelestadt; il en repartit le 11, passa le Rhin au pont de Benfeld et rentra en Allemagne. Les Français, maîtres ainsi de toute l'Alsace, y prirent leurs quartiers d'hiver.
C'est le 27 décembre que Turenne est arrivé à Belfort, et c'est le 5 janvier qu'il a livré le combat de Turckheim, ce qui fait neuf jours. C'est six trop tard. 11 y a de Belfort à Colmar quatorze lieues. Les cantonnements une fois réunis à Belfort, la manœuvre était démasquée ; il n'y avait plus une heure à perdre. Si Turenne eût marché avec plus de rapidité, il eût obtenu de grands résultats. Tous les quartiers ennemis ont eu le temps de se rallier, de sorte qu'au camp de Colmar il a trouvé toute l'armée réunie ; il eût dû prévenir leur réunion. Tout le génie de cette opération consistait à arriver sur le pont de Strasbourg avant que l'armée fût ralliée. Turenne la manqua. Une pareille manœuvre aurait été féconde en grands résultats et d'un succès
certain. Si, au lieu de déboucher par Belfort, c'est-à-dire par l'extrémité des Vosges, Turenne eût débouché par le milieu des Vosges, droit sur Colmar et Strasbourg, il fût arrivé avant que les cantonnements fussent ralliés. II a, dans cette occasion, montré plus de talent dans la conception de ce beau plan que dans son exécution. (33^ observation.)
PRECIS DES (iUE:?:^ES DE FREDERIC II
Lescimpagnesqui retiennent le plus l'attention impériale sont celles de Frédéric II. Pourquoi? Parce que, depuis la paix de 1763 jusqu'aux guerres de la Révolution, elles avaient défrayé l'enseignement de nos écoles militaires.
Elles sont retracées, année par année, avec la même méthode que les précédentes.
De ces campagnes, la plus célèbre est celle de 1757. C'est, en quelque sorte, la période héroïque, celle où Frédéric II, menacé par la France, l'Autriche et la Russie, se crut le plus voisin de sa perte; où il écrivait à Voltaire :
Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.
Il fut sauvé par les victoires de Rosbach et de Leuthen (ou de Lissa), gagnées à un mois d'intervalle.
Celle de Rosbach (5 novembre) a fait le plus de bruit, parcequ'elle nous touche; celle de Leuthen est la plus belle parce que le roi y déploya le plus de talent (5 décembre).
Les batailles de Rosbach et de Leuthen.
Le résultat de la bataille de Rosbach n'est pas e.xtraordinaire Vingt-deu.x à vingt-six mille Prussiens, troupe d'élite et bien commandée, devaient battre quarante-cinq à cinquante mille
hommes de troupes de l'Empire et de troupes françaises de ce temps, si misérablement commandées ; mais ce qui a été un sujet d'étonnement et de honte, c'est d'avoir été battu par six bataillons et trente escadrons. Ce n'est pas une armée composée de pareilles troupes, commandées par de pareils officiers, dont l'âme et l'esprit étaient si faibles, dont tous les ressorts étaient si mous, qui pouvait entreprendre une marche de flanc devant une armée bien constituée.
La manœuvre du roi de Prusse est naturelle et mérite moins d'éloge que l'ennemi ne mérite de blâme ; car elle lui a été dictée par cette marche imprudente, faite sans être protégée par un corps d'observation en position, ni éclairée par des flanqueurs et une avant-garde, de manière à être à l'abri de toute surprise et dans une saison brumeuse.
La bataille-de Leuthen est un chef-d'œuvre de mouvement-^, de manœuvres et de résolution. Seule, elle suffirait pour immortaliser Frédéric et lui doimer rang parmi les plus grands généraux. 11 attaque une armée plus forte que la sienne, en position et victorieuse, avec une armée composée en partie de troupes qui viennent d'être battues, et remporte une victoire complète sans l'acheter par une perte disproportionnée avec le résultat.
Toutes ses manœuvres à cette bataille sont cotifonncs aux principes de la guerre. Il ne fait pas de marche de flanc devant l'ennemi, car les deux armées ne se sont pas vues en bataille. Il ne viole pas non plus un deuxième principe non moins sacré, celui de ne pas abandonner sa ligne d'opération ; mais il en change, ce qui est considéré comme la manœuvre la plus habile qu'enseigne l'art de la guerre. En effet, une armée qui change sa ligne d'opération trompe l'ennemi qui ne sait plus où sont ses derrières et les points délicats par où il peut la menacer...
Il est vrai aussi de direque le roi fut merveilleusement secondé par les circonstances ; toutes les mauvaises troupes, celles de l'Empire, étaient sur la gauche de l'armée autrichienne ; or, la différence de troupe â troupe est immense.
La campagne de 175S est lon.iîiiement étudiée. De même celle de 1759. La capitulation d'un corps prussien de 18 000 hommes, enveloppé à Maxen par les Autrichiens et forcé de mettre bas les armes (21 novembre 1759), lui inspire des lignes qu'il faut citer.
Ici se présente une question de la plus haute importance.
Les lois de la guerre, les principes de la guerre autorisent-ils un général à ordonner à ses soldats de poser les armes, de les rendre à leurs ennemis et à constituer tout un corps prisonnier de guerre? Cette question ne fait pas de doute po'.tr la garnison d'une place de guerre. Mais le gouverneur d'une place est dans une catégorie à part. Les lois de toutes les nations l'autorisent à poser les armes lorsqu'il manque de vivres, que les défenses de sa place sont ruinées et qu'il a soutenu plusieurs assauts. En effet, une place est une machine de guerre qui forme un tout, qui a un rôle, une destination prescrite, déterminée et connue. Un petit nombre d'iiommes, protégés par cette fortification, se défendent, arrêtent l'ennemi et conservent le dépôt qui leur est confié contre les attaques d'un grand nombre d'hommes.
Mais lorsque ces fortifications sont détruites, qu'elles n'offrent plus de protection à la garnison, il est juste, raisonnable, d'autoriser le commandant à faire ce qu'il juge le plus propre à l'intérêt de sa troupe. Une conduite contraire serait sans but et aurait en outre l'inconvénient d'exposer la population de toute une cité, vieillards, femmes et enfants. Tous les peuples civilisés ont été d'accord sur cet objet, et il n'y a jamais eu de discussion que sur le plus ou le moins de défense qu'a fait un gouverneur avant de capituler. Il est vrai qu'il est des généraux, Villars est du nombre, qui pensent qu'un gouverneur doit ne jamais se rendre, mais, à la dernière extrémité, faire sauter les fortifications et se faire jour, de nuit, au travers de l'armée assiégeante ; i'>u, dans le cas que la première de ces deux choses ne soit pas faisable, sortir du moins avec la garnison et sauver ses hommes- Les gouverneurs qui ont adopté ce parti ont rejoint leur armée avec les trois quarts de leur garnison.
De ce que les lois et la pratique de toutes les nations ont autorisé spécialement les commandants des places fortes à rendre leurs armes en stipulant leurs intérêts, et qu'elles n'ont jamais autorisé aucun général à faire poser les armes à ses soldats dans un autre cas, on peut avancer qu'aucun prince, aucune république, aucune loi militaire ne les y a autorisés. Lfcs armes sont remises au soldat avec le serment militaire de les défendre jusqu'à la mort. Un général a re^u des ordres et des instructions pour employer ses troupes à la défense de la patrie ; comment peut-il avoir l'autorité d'ordonner à ses soldats de livrer leurs armes et de recevoir des chaînes.^
Les dangers d'autoriser les officiers et les généraux à poser
les armes en vertu d'une capitulation p;'rticuliére, dans une autre position qve celle où ils formaient la .siarnison d'une place forte, sont incontestables. C'est détri'ire l'esprit militaire d'une nation, en affaiblir l'honneur que d 'ouvrir cette porte aux lâches, aux hommes timides, ou même aux braves égarés.
Mais que doit donc faire un général qui est cerné par des forces supérieures.'' "Nous ne saunons faire de réponse que celle du vieil Horace. Dans une situation extraordinaire, plus la résistance sera opiniâtre, plus on aura de chances d'être secouru ou de percer. Que de choses qui paraissent impossibles ont été faites par des hommes résolus, n'ayant plus d'autre ressource que la mort! Plus vous ferez de résistance, plus vous tuerez de monde à l'ennemi, et moins il en aura le jour même ou le lendemain pour se porter contre les autres corps de l'armée. Cette question ne nous paraît pas susceptible d'une autre solution sans perdre l'esprit militaire d'une nation et sans s'exposer aux plus grands malheurs.
Les Romains désavouèrent la capitulation faite avec les Samnites ; ils refusèrent d'échanger les prisonniers et de les racheter. Ce peuple avait l'instinct de tout ce \m est grand ; ce n'est pas sans raison qu'il a conquis le mondai. {X'y' observation.)
La campagne de 1760 lui paraît inférieure. D uis cette batiille (I.iegnitz), Fréciérie a violé les principes, soit clans la conception du plan, soit dans son exécution. C'est, de toutes ses batailles, celle oîi il a fait le plus de fautes, et la seule oij il n'ait montré aucun talent. ^
Aussi bien, ces dernières campagnes perdent de plus en plus d'intérêt, lit il en niai-que justement les raisons:
Ces dernières campagnes de Frédéric n'ont plus le même cachet. Il devient craintif, il n'ose plus livrer de bataille. Turenne est le seul général dont l'audace se soit accrue avec Us années et avec l'expérience. Il est vrai cependant de dire que le grand avantage qu'avait eu le roi, au conmiencement de la guerre, l'existence d'une année décent vingt mille hommes parfaitement disciplinés et aguerris, lorsque les Autrichiens n'avaient pas d'armée, s'afïaiblissait tnus les jours, puisque, d'un côté, sa vieille armée s'épuisait, et que, de l'autre côté, celles des ennemis se formaient et s'aguerrissaient. L'armée
fr;ini;:iise elle-mênie, quoique si misérablement commandée, était tout autre en 1761 que ilaiis la campagne de 17S7.
Et, après avoir terminé l'examen des campagnes de 1761 et de 1762, il résume en ces termes l'œuvre et le mérite liu roi de Prusse.
Talent inilitaire de Frédéric II.
On reproche à ce grand capitaine : 1° de n'avoir pas profité comme il le devait de l'initiative qu'il a eue en 1756; 2° de n'avoir pas frappé de grands coups pendant le printemps des cinq années suivantes où les Russes étaient éloignés du champ d'opérations ; 3° les fautes qui entraînèrent les désastres de Hohenkirch, de Maxen et de Landshut : 4° les mauvaises directions données à ses deux invasions de la Bohême et à celle de la Moravie. Mais ces fautes sont éclipsées par les grandes actions, les belles manœuvres, les résolutions hardies qui lui ont valu de sortir victorieux d'une lutte aussi disproportionnée. // a été grand surtout dans les moments critiques, c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de son caractère. Mais tout prouve qu'il n'eût pas résisté une campagne à la France, à l'Autriche, à la Russie, si ces puissances eussent agi de bonne foi ; qu'il n'eût pas fait deux campagnes contre l'Autriche et la Russie, si le cabinet de Saint-Pétersbourg eût permis que ses armées hivernassent sur le champ d'opérations. Le merveilleux de la guerre de Sept ans disparaît donc ; mais ce qui est réel justifie la réputation dont a joui l'année prussienne pendant les cinquante années du siècle passé, et consolide, au lieu de l'ébranler, la grande réputation militaire de Frédéric II.
Mais, avant d'en finir avec la guerre de Sept ans, Napoléon tient à s'expliquer sur le fameux ordre oblique, où l'on voyait une tactique nouvelle de Frédéric il et comme le secret de ses victoires.
On a attribué les succès que le roi avait obtenus pendant cette guerre à un nouvel ordre de tactique pour les batailles qu'il aurait inventé et que l'on a appelé l'ordre oblique.
Frédéric a donné pendant la guerre de Sept ans dix batailles
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en personne, et six par ses lieutenants, y compris les affaires de Maxen et de Landshut. Sur les batailles duniiées en personne, il en a gagné sept et perdu trois. Sur celles livrées par ses lieutenants, il en a perdu cinq et tragné une. Sur seize batailles, la Prusse en a gagné huit et perdu huit. Il n'est aucune de ces batailles où le roi ait employé une tactique nouvelle. // n'a rien fait qui n'ait été pratiqué par les généraux anciens et modernes dans tous les siècles.
Mais qu'est-ce donc que l'ordre oblique?
Ses partisans varient. Les unsdisent que toutes les manœuvres que fait une armée, soit la veille, soit le jour d'une bataille pour renforcer sa ligne sur sa droite, son centre ou sa gauche, soit même pour se porter derrière l'ennemi, appartiennent à l'ordre oblique. En ce cas, Cyrus a manœuvré dans l'ordre oblique à la bataille de Thymbrée, les Gallo-Belges à la bataille de la Sambre contre César, le maréchal de Luxembovrg à Flevrus, profitant d'une hauteur pour déborder la droite de l'ennemi : Marlborough à Hochstedt, le prince Eugène à Ramillies et à Turin, Charles XII à Pultawa. 11 n'est presque aucune bataille, ancienne ou moderne, où le général qui a attaqué n'ait renforcé ses colonnes d'attaque, soit par un plus grand nombre de troupes, soit en y plaçant des grenadiers, soit par un grand nombre de canons. Si Frédéric avait imaginé cette manœuvre, il eût imaginé la guerre qui, malheureusement, est aussi ancienne que le monde.
D'autres disent que l'ordre oblique est cette manœuvre que le roi faisait exécuter aux parades de Potsdam. par laquelle deux armées étaient d'abord en bataille parallèlement. Celle qui manœuvre §e porte sur une des ailes de son adversaire, soit par un système de colonnes serrées, soit par un système de colonnes ouvertes, et se trouve tout d'un coup, sans que le général ennemi s'en soit aperçu, sur une de ses ailes, rattaq.e de tous côtés, sans que l'on ait le temps de la secourir.
Frédéric a livré, dans la guerre de Sept ans, dix batailles : il n'a, dans aucune d'elles, fait exécuter les manœuvres des revues de Potsdam, ni mis en usage aucune manœuvre nouvelle ; toutes celles qu'il a ordonnées étaient connu.es et pratiquées de tous les temps.
Alais, dira-t-on, vous ne parlez pas de la bataille de Leuthen. C'est le chef-d'œuvre de l'ordre oblique. — Sans doute, cette bataille est propre à immortaliser le caractère moral de Frédéric et met au jour ses grands talents militaires ; mais elle ne pré-
sente rien qui ressemble à la manœuvre de Potsdam. 11 ne (lut cette victoire qu'à la surprise ; elle tient au chapitre des accidents...
Le vieux Frédéric riait sous cape, aux parades de Potsdam, de l'engouement des jeunes officiers français, anglais, autrichiens, pour la manœuvre de l'ordre oblique qui n'était propre qu'à faire la réputation de quelques adjudants-majors. Un examen approfondi des manœuvres de cette guerre aurait dû éclairer ces officiers ; et ce qui devait achever de faire évaporer leurs illusions, c'est que Frédéric n'a jamais manœuvré que par des lignes et par le flanc, et jamais par des déploiements.
11 n'y a donc aucune de ces dix batailles qui ail un caractère particulier et nouveau. Le roi en a perdu plusieurs, pour avoir, de gaieté de cœur, fait des marches de flanc devant un ennemi en position.
Des militaires français, admirateurs de l'ordre oblique, parmi lesquels Guibert, ont poussé l'illusion jusqu'à prétendre que les détachements du duc Ferdinand (de Brunswick), à Crefeld et à Wilhemstadt, sur les flancs de l'armée française, étaient des corollaires brillants de l'ordre oblique, au mépris de ce principe : « Ne mettez entre les divers corps de votre ligne de bataille aucun intervalle par où l'ennemi puisse pénétrer. » Si la violation de ce principe lui a réussi, c'est que le comte de Clermont commandait les Français (l).
Telle est la conclusion du Précis des guerres de Frédéric II.
Ainsi donc, la démonstration en est faite. Si César a suivi les mêmes principes de guerre qu'Alexandre et Annibal, Turenne et Frédéric il, à leur tour, n'ont fait que reprendre cette méthode; et, en particulier, Frédéric il n'a rien inventé. Telle est l'idée maîtresse qui fait le fond de ces études, et Napoléon ne se lasse pas d'y revenir.
Nécessité d'étudier les orands capitaines.
Il n'est pas de grandes actions suivies qui soient l'œuvre du hasard et de la fortune. Elles dérivent toujours de la confliinai-
(i) Commentaires , t. VI, et Correspondance, t. XXXII.
274 ^= NAPOLÉON ÉCRIX'AIX. — C;HaP. X ^=
son et du (îéiiie. Rarement on voit L-iliouer les grands hommes dans leurs entreprises périlleuses.
Regardez César, Alexandre, Annibal, le grand Gustave, et les autres. Ils réussissent toujours. Est-ce parce qu'ils ont du bonheur qu'ils deviennent ainsi de grands hommes.' Non, mais parce que, étant de grands hommes, ils ont su maîtriser le bonheur. Quand on veut étudier les ressorts de leurs succès, on est étonné de voir qu'ils avaient tout fait pour les obtenir.
Tous ces grands capitaines de l'antiquité, et ceux qui plus tard ont dignement marché sur leurs traces, n'ont fait de grandes choses qu'en se conformant aux règles et aux principes naturels de l'art, c'est-à-dire par la justesse des combinaisons et le rapport raisonné des moyens avec leurs conséquences, des efforts avec leurs obstacles. Ils n'ont réussi qu'en s'y conformant, quelles qu'aient été d'ailleurs l'audace de leurs entreprises et l'étendue de leurs succès. Ils n'ont cessé de faire constamment de la guerre une science véritable. C'est à ce titre seul qu'ils sont nos grands modèles, et ce n'est qu'en les imitant qu'on doit espérer d'en approcher.
Il dit encore :
Faites la guerre offensive comme Alexandre, Annibal, César, Gustave- Adolphe, Turenne, le prince Eugène et Frédéric II. Lisez et relisez l'histoire de leurs quatre-vingt-quatre campagnes. Modelez-vous sur eux. C'est le moyen de devenir grand capitaine et de surprendre le secret de l'art.