PROCLAMATIONS ET RÉCITS MILITAIRES ITALIE
/. Les proclamations. — //. Les récits.
Après la chute de Toulon, Bonaparte avait été promu général de brigade et chargé de fortifier les côtes de Provence, de Nice à Gênes. Il écrivait plus tard : « En janvier 1794, Napoléon passa une nuit sur le col de Tende d'où, au soleil levant, il découvrit ces belles plaines qui étaient déjà l'objet de ses méditations. Italiam! Italiam! ^> Il lui fallut encore attendre deux ans avant de s'y élancer en vainqueur.
Nommé général en chef de l'armée d'Italie, il arriva au quartier général à Nice, le 27 mars 1796 et, dès le premier jour, en s'adressant aux soldats, il trouva la forme d'éloquence militaire dans laquelle il allait rester sans rival.
La première de ses proclamations est la plus connue. Elle est très courte. On lui a reproché de faire appel à des instincts de convoitise et de conquête, que ne connaissaient pas nos armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin.
Soldats, vous êtes nus, mal nourris. Le gouvernement vous doit beaucoup ; il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont
admirables; mais ils ne vous procurent aucune gloire. Aucun éclat n'en rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d'Italie, manqueriez- vous de courage ou de constance.' (27 mars.)
Les autres sont plus longues, d'une inspiration plus haute, d'un ton plus pressant, il semble que le général y soit devenu plus sûr de lui et de ses soldats. Chacune d'elles marque une halte après la victoire, et prépare l'armée à de nouveaux triomphes.
Ainsi, après l'armistice de Cherasco.
Cherasco, le 7 floréal an IV 126 avril 1796 .
Soldats ! vous avez, en quinze jours, remporté six victoires ; pris vingt et un drapeaux, cinquante pièces de canon, plusieurs places fortes, et conquis la plus riche partie du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous vous étiez, jusqu'ici, battus pour des rochers stériles illustrés par votre courage, mais inutiles pour la patrie. Vous égalez aujourd'hui par vos services l'armée conquérante de la Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canon ; passé des rivières sans pont ; fait des marches forcées sans souliers ; bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! La patrie reconnaissante vous devra en partie sa prospérité ; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, vos victoires actuelles en présagent une plus glorieuse encore. Les deux armées qui, naguère, vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées devant vous. Les hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient, dans leur pensée, des triomphes de nos ennemis, sont confondus et tremblants.
Mais, soldats ! il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous. Les cendres des vainqueurs de Tarquin sont
encore foulées par les assassins de Basseville. Vous étiez dénués de tout au commencement de la campagne, vous êtes aujourd'hui abondamment pourvus. Les magasins pris à vos ennemis sont nombreux ; l'artillerie de siège et de campagne est arrivée. Soldats ! la patrie a droit d'attendre de vous de grandes choses. Justifierez- vous son attente? Les plus grands obstacles sont franchis sans doute, mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est-il entre nous dont le courage s'amollisse? En est-il qui préféreraient retourner sur les sommets de l'Apennin ou des Alpes, essuyer patiemment les injures de cette soldatesque esclave? Non; il n'en est pas parmi les vainqueurs de Montenotte, de Millésimo, de Diego, de Mondovi. Tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français ! Tous veulent humilier ces rois orgueilleux qui osaient méditer de nous donner des fers ! Tous veulent dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits.
Amis, je vous la promets, cette conquête ; mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remplir : c'est de respecter les peuples que vous délivrez ; c'est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent les scélérats suscités par vos ennemis. Sans cela, vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux. Vous ne seriez pas l'honneur du peuple français ; il vous désavouerait. Vos victoires, votre courage, vos succès, le sang de nos frères morts aux combats, tout serait perdu, même l'honneur et la gloire.
Peuples d'Italie, l'armée française vient rompre vos chaînes ; le peuple français est l'ami de tous les peuples ; venez avec confiance au-devant d'elle. Vos propriétés, votre religion et vos usages seront respectés. Nous faisons la guerre en ennemis généreux, et nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent.
Après l'entrée dans Milan, qui est du 15 mai.
Milan, i''' prairial an IV 120 mai).
Soldats ! vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin ; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui
s'opposait à votre marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à votre générosité. L'armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage ; le Pô, le Tessin, l'Adda, n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevards tant vantés de l'Italie ont été insuffisants; vous les avez franchis aussi rapidement que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie. Vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, célébrées dans toutes les communes de la République. Là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos amantes, se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir.
Oui, soldats, vous avez beaucoup fait !... mais ne nous restet-il donc plus rien à faire?... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité vous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous vois déjà courir aux armes. Un lâche repos vous fatigue. Léo. journées perdues pour la gloire le sont encore pour votre bonheur. Eh bien, partons! Nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.
Mais que les peuples soient sans inquiétude. Nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipions et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage ; tel sera le fruit de nos victoires. Elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse qui l'indenniisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront, en vous montrant : // était de l'armée d'Italie.
Enfin ses victoires l'ont conduit sous les murs de Mantoue où s'est enfermé Wurmser. L'Autriche, inépuisable malgré ses défaites, envoie une nouvelle armée sous
Alvinzy pour débloquer Mantoue. Bonaparte demande à l'armée un effort énergique.
Au quartier général de San Massimo, le 21 brumaire an V (i I novembre).
Soldats, Mantoue est sans pain, sans viande, sans fourrage. Wurmser, les débris de l'armée que vous avez détruite à Bormida, à Bassano, à Governolo, sont prêts à tomber en votre pouvoir. La liberté de l'Italie, le bonheur de l'Europe reposent dans votre courage.
Un ramassis de fuyards, renforcés par la dernière réserve de l'empereur, osent encore se présenter devant vous. Ils prétendent vous arracher le fruit de six mois de victoires.
Les généraux feront leur devoir. Ils vont tous fondre sur l'ennemi. Tantôt, ils vous mèneront en avant ; tantôt, ils se mettront dans une retraite simulée et n'oublieront rien pour rendre éclatante votre victoire. Mais lorsque le tambour du combat aura battu, et qu'il faudra marcher droit à l'ennemi, la baïonnette en avant, et dans ce morne silence, garant de la victoire, soldats, songez à être dignes de vous. Je ne vous dis que deux mots; ils suffiront à des Français: « L'Italie! Mantoue ! » La paix de l'Europe, le bonheur de vos parents seront le résultat de votre courage.
Faisons encore une fois ce que nous avons fait si souvent ; et l'Europe ne nous contestera pas le titre de la plus brave et de la plus puissante nation du monde.
Depuis ce moment, les hostilités se poursuivent contre ce nouvel adversaire, et après deux tentatives infructueuses pour débloquer Mantoue, Alvinzy est forcé de se jeter luimême dans la place qui capitule le 3 février 1797.
Mais l'Autriche n'était pas abattue. Elle envoya contre Bonaparte l'archiduc Charles.
« Le prince Charles, écrit Napoléon, tout resplendissant de la gloire qu'il venait d'acquérir en Allemagne (1), prit
(i) Il venait de forcer à la retraite nos armées de Sambre-et-Meuse (Jourdan) et du Rhin (Moreau) qui marchaient sur Vienne.
le commandement des armées autrichiennes d'Italie, et porta son quartier général, le 6 février, à Insprùck et peu après à Villach et à Goritzia. Dans le courant de février, ses ingénieurs parcoururent les débouchés des Alpes juliennes et noriques; ils projetaient les fortifications qu'ils devaient élever aussitôt que les neiges seraient fondues. Napoléon brûlait d'impatience de le prévenir, d'attaquer et de chasser l'archiduc d'Italie avant l'arrivée des puissants renforts qui traversaient l'Allemagne. '
II ne le fit pas sans lancer à l'armée cette fière proclamation, qui était comme un chant de triomphe, et aussi d'espérance.
Au quartier général de Bassano, 9 mars 1797.
Soldats, la prise de Mantoue vient de terminer la guerre d'Italie, qui vous a donné des titres éternels à la reconnaissance de la patrie.
Vous avez remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante-dix combats. Vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris à l'ennemi cinq cents pièces de canon de campagne, deux m.ille de gros calibre, quatre équipages de pont. Les contributions mises sur les pays que vous avez conquis ont nourri, entretenu, soldé l'armée pendant toute la campagne. Vous avez, en outre, envoyé trente millions au ministère des Finances pour le soulagement du Trésor public. Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de trois cents objets, chefsd'œuvre de l'ancienne et nouvelle Italie et qu'il a fallu trente siècles pour produire. Vous avez conquis à la République les plus belles contrées de l'Europe. Les république^) transpadane et cispadane vous doivent leur liberté. Les couleurs françaises flottent pour la première fois sur les bords de l'Adriatique, en face et à vingt-quatre heures de navigation de Xancienne Macédoine d'où /Alexandre s'élança sur VOrient. Les rois de Sardaigne, de Naples, le pape, le duc de Parme se sont détachés de la coalition de nos ennemis et ont brigué notre amitié. Vous avez chassé les Anglais de Livourne, de Gênes, de la Corse.
Mais vous n'avez pas encore tout achevé. Une grande destinée vous est réservée ; c'est en vous que la patrie met ses
plus chères espérances ; vous continuerez à en être dignes.
De tant d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer la République à sa naissance, l'empereur seul reste devant vous. Se dégradant lui-même du rang d'une grande puissance, ce prince s'est mis à la solde des marchands de Londres. Il n'a plus de volonté, de politique que celle de ces insulaires perfides qui, étrangers aux malheurs de la guerre, sourient avec plaisir aux maux du continent.
Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour donner la paix à l'Europe. La modération de ses propositions ne se ressentait pas de la force de ses armées. // n'avait pas consulté votre courage, mais Vhumanité et l'envie de vous faire rentrer dans vos familles. 11 n'a pas été écouté à Vienne. Il n'est donc plus d'espérance pour la paix qu'en allant la chercher dans le cœur des États héréditaires de la maison d'Autriche. Vous y trouverez un brave peuple accablé par la guerre qu'il a eue avec les Turcs et par la guerre actuelle (t). Les habitants de Vienne et des États gémissent sur l'aveuglement et l'arbitraire de leur gouvernement ; il n'en est pas un qui ne soit convaincu que l'or de l'Angleterre a corrompu les ministres de l'empereur. Vous respecterez leur religion et leurs mœurs ; vous protégerez leurs propriétés ; c'est la liberté que vous apporterez à la brave nation hongroise.
La maison d'Autriche qui, depuis trois siècles, va perdant à chaque guerre une partie de sa puissance (2), qui mécontente ses peuples en les dépouillant de leurs privilèges, se trouvera réduite, à la fin de cette sixième campagne (puisqu'elle nous contraint à la faire), à accepter la paix que nous lui accorderons et à descendre dans la réalité au rang des puissances secondaires où elle s'est déjà placée en se mettant aux gages et à la disposition de l'Angleterre.
La campagne commença le 10 mars.
Bonaparte marcha au-devant de l'archiduc par le Tyrol, le battit dans toutes les rencontres, et le rejeta sur la route de Vienne. Mais, habile à gagner l'opinion, il se montrait plus soucieux de signer la paix que d'obtenii- de nouveaux
(1) Allusion à la Hongrie.
(2) Inexact. Car les traités d'Utrecht, en 1713, avaient accordé à l'Autriche de nouveaux accroissements avec les provinces belges et le Milanais.
triomphes, et, chemin faisant, il adressait à son adversaire cette lettre inattendue.
Lettre à V archiduc Charles.
Du quartier général de Klagenfurt, 1 1 germinal an V ( ji mars 1797).
Monsieur le général en chef,
Les braves militaires font la guerre et désirent la paix. Celle-ci ne dure-t-elle pas depuis six ans? Avons-nous assez tué de monde et commis assez de maux à la triste humanité.^ Elle réclame de tous côtés. L'Europe qui avait pris les armes contre la Révolution française les a posées. Votre nation reste seule, et cependant le sang va couler plus que jamais...
Le Directoire exécutif de la République française avait fait connaître à S. M. l'empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est opposée. N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les intérêts ou les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre, que nous continuions à nous entr'égorger? Vous, monsieur le général en chef, qui, par votre naissance, approchez si près du trône et êtes au-dessus des petites passions qui animent souvent les ministres et les gouvernements, êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité entière et de vrai sauveur de l'Allemagne? Ne croyez pas, monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il ne vous soit pas possible de la sauver par la force des armes. Mais, dans la supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée.
Quant à moi, monsieur le général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la coiironne civique que je me trouverai avoir méritée que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires.
Je vous prie de croire aux sentiments d'estime et de considération avec lesquels je suis, etc.
Un armistice fut conclu, le 18 avril, à Leoben. L'armée n'était plus qu'à trente lieues de Vienne.
Les proclamations d'Italie sont célèbres. On les a lues partout. Ce qui est moins connu, ce sont les beaux morceaux d'histoire militaire que cette campagne lui inspira plus tard. Sur ce fonds de belles manœuvres et d'actions, à la fois si rapides et si nombreuses, des portraits de généraux, semés çà et là, et surtout des épisodes politiques comme la campagne contre le Pape et la chute de Venise, jettent une agréable variété qui repose l'esprit et ranime l'intérêt.
Quelques généraux d' Italie.
Masséna, né à Nice, était entré au service de la France dans le régiment de Royal- Italien ; il était officier au moment de la Révolution. Il avança rapidement et devint général de division. A l'armée d'Italie, il servit sous les généraux en chef Dugommier, Dumerbion, Kellermann et Scherer. Il était fortement constitué, infatigable, nuit et jour à cheval parmi les rochers et dans les montagnes ; c'était le genre de guerre qu'il entendait spécialement. Il était décidé, brave, intrépide, plein d'ambition et d'amour-propre ; son caractère distinctif était l'opiniâtreté ; il n'était jamais découragé. Il négligeait la discipline, soignait mal l'administration, et, par cette raison, était peu aimé du soldat. Il faisait assez mal les dispositions d'une attaque. Sa conversation était peu intéressante ; mais au premier coup de canon, au milieu des boulets et des dangers, sa pensée acquérait de la force et de la clarté. Était-il battu, il recommençait comme s'il eût été vainqueur. A la fin de la campagne d'Italie, il reçut la commission d'aller porter au Directoire les préliminaires de Léoben. Lors de la campagne d'Egypte, il eut le commandement en chef de l'armée d'Helvétie, et contribua à
sauver la République par le gain de la bataille de Zurich. Depuis, il a été maréchal, duc de Rivoli et prince d'Essling.
Augereau, né au faubourg Saint-Marceau, était sergent au moment de la Révolution. Ce devait être un sous-officier distingué puisqu'il fut choisi pour aller à Naples instruire les troupes napolitaines. 11 servit d'abord dans la Vendée. 11 fut fait général à l'armée des Pyrénées-Orientales, où il commanda une des principales divisions. A la paix avec l'Espagne, il conduisit sa division à l'armée d'Italie, et y fit toutes les campagnes sous Napoléon qui l'envoya, pour le 18 fructidor, à Paris. Le Directoire lui donna ensuite le commandement de l'armée du Rhin. Il était incapable de se conduire ; il n'avait point d'instruction, peu d'étendue dans l'esprit. 11 avait peu d'éducation. Il maintenait l'ordre et la discipline parmi ses soldats ; il en était aimé. Ses attaques étaient régulières et faites avec ordre ; il divisait bien ses colonnes, plaçait bien ses réserves, se battait avec intrépidité. Mais tout cela ne durait qu'un jour ; vainqueur ou vaincu, il était le plus souvent découragé le soir, que cela tînt soit à la nature de son caractère, soit au peu de calcul et de pénétration de son esprit. Ses opinions politiques l'attachaient au parti de Babeuf, à celui des anarchistes les plus prononcés ; il était entouré par un bon nombre d'entre eu.x. Il fut nommé député au Corps législatif en 1798, se mit dans les intrigues du Manège ; il y fut souvent ridicule. Les gens de ce parti n'étaient pas sans instruction ; personne n'était moins propre que lui au.\ discussions politiques et aux affaires civiles dont il aimait à se mêler. Il fut, sous l'Empire, duc de Castiglione et maréchal de France.
Serurier, né dans l'Aisne, était major d'infanterie au commencement de la Révolution. Il avait conservé toutes les formes et la rigidité d'un major. Il était fort sévère sur la discipline et passait pour un aristocrate, ce qui lui a fait courir bien des dangers au milieu des camps, surtout dans les premières années. Il a gagné la bataille de Mondovi et pris Mantoue. II a eu l'honneur de voir défiler devant lui le maréchal Wurmser. Il était brave, intrépide de sa personne, mais peu heureux. Il avait moins d'élan que les deux précédents, mais il les dépassait par la moralité de son caractère, la sagesse de ses opinions politiques et la sûreté de son commerce. II eut l'honorable mission de porter au Directoire les drapeaux pris au prince Charles. II
a été fait depuis maréchal de France, gouverneur des Invalides et sénateur.
Jouhert, né dans le département de l'Ain, l'ancienne Bresse, avait étudié pour le barreau. La Révolution lui fit prendre le parti des armes. 11 servit à l'armée d'Italie et y fut fait général de brigade. 11 était grand, maigre, semblait naturellement d'une faible complexion ; mais il avait trempé sa constitution au milieu des fatigues des camps et de la guerre des montagnes. 11 était intrépide, vigilant, actif. Il fut fait général de division en novembre 1796, pour remplacer Vaubois. Il eut le commandement du corps du Tyrol. On verra qu'il se fit honneur dans la campagne d'Allemagne. Il était fort attaché à Napoléon qui le chargea de porter au Directoire les drapeaux de l'armée d'Italie. En novembre 1797, il épousa la fille du sénateur Semonville. En 1799, il se jeta dans les intrigues de Paris et fut nommé général en chef de l'armée d'Italie après la défaite de Moreau. 11 fut tué glorieusement à la bataille de Novi. 11 était jeune encore et n'avait pas acquis toute l'expérience nécessaire. Il était fait pour arriver à une grande renommée militaire (1).
Le Pape s'était déclaré contre nous, devant les espérances qu'avait fait naître l'arrivée d'Alvinzy, et une armée pontificale s'était portée vers le nord. Avec la division Victor et la division italienne du général Lahoz, au total avec 9 000 hommes, Bonaparte marcha au-devant d'elle. La campagne ne dura que quelques jours.
Campagne contre le pape.
Le 2 février 1797, le quartier général s'établit à Imola, dans le palais de l'évêque Chiaramonti, depuis pape Pie VII. La petite armée française arriva à Castel-Bolognese, vis-à-vis l'armée du pape qui était en position sur la rive droite du Senio, défendant le passage du pont. Cette armée était composée de six ou sept mille hommes de troupes régulières ou de paysans rassemblés par le tocsin, commandés par des moines et
(i) Napoléon, Currespondiiine, t 29, Œuvres de Sainte- Hélène (Campagnes d'Italie).
fanatisés par les prédicateurs et les missionnaires. Elle avait huit pièces de canon. Les Français prirent position. La journée avait été forte ; comme ils plaçaient leur grand'garde, un parlementaire se présenta et déclara d'une manière burlesque, de la part de S. E. Mgr le .cardinal général en chef, « que, si l'armée française continuait d'avancer, il ferait feu sur elle ». On rit beaucoup de cette terrible menace. On répondit « qu'on ne voulait point s'exposer aux foudres du cardinal et qu'on allait prendre position pour passer la nuit ».
Cependant le cardinal Busca avait réussi dans ses espérances. La Romagne était en feu ; la guerre sainte y avait été proclamée ; depuis trois jours le tocsin ne cessait de sonner. La dernière classe du peuple était dans le délire et la frénésie ; les prières des quarante heures, les missions dans les places publiques, les miracles même, tout avait été mis en oeuvre. Ici, c'étaient des martyrs dont les plaies saignaient, là des madones qui pleuraient ; tout annonçait un incendie prêt à consumer cette belle province. Le cardinal Busca avait dit au ministre français Cacault : « Nous ferons une Vendée de la Romagne ; nous en ferons une des montagnes de la Ligurie : nous en ferons une de toute l'Italie. »
Le 3 février, à quatre heures du matin, le général Lannes, commandant l'avant-garde de la petite armée f rançai.'^e. remonta le Senio pendant une lieue et demie, le passa i\ gué à la pointe du jour et se rangea en bataille sur les derrières de l'armée du pape, lui coupant le chemm de Faenza. Le général Lahoz, soutenu par une batterie et couvert par une nuée de tirailleurs, passa le pont en colonne serrée. Dans un moment, cette multitude armée fut en déroute ; artillerie, bagages, tout fut pris. Quatre ou cinq cents hommes furent sabrés ; quelques moines périrent le crucifix à la main ; c'étaient la plupart des mendiants ; presque toute la troupe de ligne fut prise. Le cardinal général se sauva. Le combat ne dura pas une heure. Du côté des Français la perte fut légère.
Les Français arrivèrent le jour même devant Faenza. Les portes étaient fermées ; le tocsin sonnait ; les remparts étaient garnis de quelques pièces de canon, et le peuple en délire provoquait son vainqueur par toute espèce d'insultes. 11 répondit avec insolence à la sommation d'ouvrir les portes. Il fallut les jeter à terre et entrer de vive force...
Les prisonniers faits au combat du Senio furent réunis à Faenza dans le jardin d'un couvent. Les premiers moments de
terreur duraient encore ; ils craignaient pour leur vie. Ils se jetèrent tous à genoux, demandant grâce à grands cris à l'approche de Napoléon qui leur dit en italien : « Je suis l'ami de tous les peuples d'Italie et surtout de ceux de Rome. Je viens pour votre bien. Vous êtes libres ; retournez dans vos familles ; dites-leur que les Français sont amis de la religion, de l'ordre et du pauvre peuple. » La joie succéda à la consternation. Ces malheureux se livrèrent au sentiment de leur reconnaissance avec cette vivacité qui est dans le caractère italien...
L'armée arriva à Forli, Cesena, Rimini, Pesaro, Sinigaglia ; elle y trouva le peuple favorablement disposé. Il était passé à une extrémité opposée ; il reçut avec des démonstrations de joie ces Français que, peu de jours auparavant, il avait crus les terribles ennemis de sa religion, de ses propriétés, de ses lois. Les moines même, hormis les mendiants, calculant ce qu'ils avaient à perdre, s'employèrent de bonne foi à éclairer les esprits. Il y avait, parmi eux, beaucoup d'hommes de mérite qui gémissaient de la folie de leur cabinet.
L'armée entra le 9 dans Ancône, et, le 10, elle campa à Notre-Dame-de-Lorette.
C'est un évêché et un magnifique couvent. L'église et les bâtiments sont somptueux. Il y a des appartements vastes et bien meublés pour les trésors de la madone et le logement des abbés et des pèlerins. Dans l'église est la Casa Santa, demeure de la Vierge à Nazareth, le lieu même où elle fut visitée par l'ange Gabriel. C'est une petite maison de cinq à six toises carrées dans laquelle est une madone placée sur un tabernacle. La légende dit que les anges l'ont portée de Nazareth en Dalmatie, lorsque les infidèles s'emparèrent de la Syrie, et de là, au travers de l'Adriatique, sur les pitons de Lorette. De tous les points de la chrétienté, l'on venait en pèlerinage voir la madone. Des présents, des diamants, des bijoux, envoyés de toutes parts, formaient un trésor qui montait à plusieurs millions.
Aussitôt que la cour de Rome connut l'approche de l'armée française, elle fit emballer et mettre en sûreté les trésors de Lorette. On trouva cependant encore plus d'un million en matières d'or et d'argent. La madone fut envoyée à Paris. C'est une statue en bois, grossièrement sculptée, ce qui atteste son ancienneté. On l'a vue plusieurs années à la Bibliothèque natio-
nale. Le Premier (Consul la restitua au pape, lors du Concordat, et elle a été replacée dans la Casa Santa.
Cependant la consternation régnait au Vatican. Les mauvaises nouvelles s'y succédaient à toutes les heures. On apprit d'abord que l'armée papale, sur laquelle on avait tant compté, avait été détruite tout entière, sans avoir opposé la plus légère résistance. Plus tard, les courriers qui annoncèrent l'arrivée de l'armée française dans les différentes villes firent connaître les changements qu'avait éprouvés l'esprit public. A la haine et au fanatisme avaient succédé des sentiments d'amitié et le désir de la liberté. Busca dut s'apercevoir qu'une Vendée ne se fait pas à volonté ; que, si des circonstances extraordinaires la créent, de grandes fautes seules peuvent lui donner de la consistance et de la durée. Bientôt on apprit que l'armée française avait pris possession d'Ancône, de Lorette, de Macerata, et que déjà l'avant-garde était sur le sommet de l'Apennin. « Les Français ne marchent pas, disaient les prélats, ils courent. »
Cependant les officiers et les soldats prisonniers, renvoyés de Faenza et d'Ancône, propagèrent dans tous les quartiers de Rome les sentiments de confiance dont ils étaient animés. Le parti de la liberté releva la tête et se montra à découvert dans la ville même. Le Sacré Collège, ne voyant plus aucune espérance, songea à se mettre en siireté ; tous les préparatifs étaient faits pour se diriger sur Naples.
Les voitures de la cour étaient attelées, lorsque le général des Camaldules arriva au Vatican et se prosterna au.x pieds du Saint-Père. En passant à Cesena, Napoléon l'avait distingué et, connaissant la confiance que Pie VI avait dans ce religieu.x, il l'avait chargé d'aller l'assurer qu'il n'en voulait point à son existence ; qu'il révérait sa personne et son caractère : qu'il pouvait rester à Rome ; qu'il devait seulement changer son cabinet et envoyer à Tolentino des plénipotentiaires avec de pleins pouvoirs pour conclure et signer une paix définitive avec la République. Le général des Camaldules s'acquitta avec succès de sa commission.
Le pape prit confiance, renvoya le ridicule Busca, appela à la direction de son cabinet le cardinal Doria, connu de tout temps par la modération de ses opinions, contremanda son départ de Rome, et nomma des plénipotentiaires pour négocier et signer une pnix définitive.
Elle fut signée quelques jours après, à Tolentino, le
19 février. Le pape dut céder la Romagne, Ancône, payer 30 millions et livrer de nombreux tableaux.
Plus intéressant encore est le chapitre consacré à Venise, si l'on songe qu'il fut beaucoup reproché à Bonaparte d'avoir supprimé la vieille république et de l'avoir livrée à l'Autriche. Cet épisode est écrit du meilleur style, du plus digne de l'histoire. Nous sommes loin du ton romanesque et déclamatoire des lettres sur la Corse.
La chute de Venise.
Venise, fondée au cinquième siècle par les habitants du Frioul et du Padouan qui se réfugièrent dans les lagunes pour se mettre à l'abri des incursions des barbares, occupa d'abord la position d'Héraclée et de Chioggia; depuis, le patriarche d'Aquilée s'établit à Grado avec son clergé, à l'occasion du schisme des Ariens. Grado devint la capitale. Dans les premiers temps, Padoue donna des lois et des consuls aux Venètes.
En 697, ils se nommèrent pour la première fois un doge. Pépin, roi de France, construisit une flottille à Ravenne et obligea les Venètes à se retirer au Rialto et sur les soixante îles qui l'environnent, où ils se trouvèrent défendus par les lagunes contre le ressentiment de ce prince. C'est l'emplacement actuel de Venise. En 830, le corps de saint Marc l'évangéliste y fut transporté d'Egypte ; il devint le patron de la république. Dès 960, les Vénitiens étaient maîtres de l'Istrie, de l'Adriatique. Les rois de Hongrie leur disputèrent la Dalmatie. En 1250, réunis aux Français, ils prirent Constantinople. Ils ont possédé la Morée et Candie jusqu'au milieu du dix-septième siècle. L'Italie, en proie aux révolutions, a changé souvent de maître ; mais Venise, toujours indépendante et libre, n'a jamais reconnu de pouvoir étranger : elle sut constamment se soustraire au joug des dominateurs de la presqu'île.
Venise est le port de commerce le mieux situé de toute l'Italie. Les marchandises de Constantinople et du Levant y arrivent par le chemin le plus court, en traversant l'Adriatique ; de là, elles se répandent dans la haute Italie jusqu'à Turin, par le Pô, et dans toute l'Allemagne en remontant l'Adige jusqu'à Bolzano, d'où des chaussées les conduisent à Ulm, à Augsbourg, Munich et Nuremberg. Venise est le port du haut
Danube, du Pô et de l'Adijre ; la nature l'a destiné à être l'entrepôt du Levant, de l'Italie et de l'Allemagne méridionale.
Avant la découverte du cap de Bonne- Espérance, elle faisait le commerce des Indes par Alexandrie et la mer Rouge ; aussi combattait-elle pour intercepter la naviç;ation des Portugais. Elle équipa une flotte considérable dans la mer Rouge, et établit un arsenal, des aiguades, des magasins près de Suez ; on en voit encore les restes aux fontaines de Moïse. Mais les Portugais battirent ces flottes construites à grands frais, et l'anarchie à laquelle l'Egypte fut en proie acheva de fermer cette route du commerce des Indes.
Les lagunes sont formées par les eaux de la Piave, de la Brenta et de la Livenza ; elles communiquent avec la mer par trois grandes passes : celles de Chioggia, Malamocco et du Lido.
La souveraineté résidait, depuis l'abolition de la démocratie, en 1200, dans l'aristocratie de quelques centaines de familles inscrites au Livre d'or, qui fournissaient jusqu'à douze cents votants au grand Conseil. La population des États de la République se composait de trois millions d'individus, répandus autour de Venise, dans des pays riches et des plaines très fertiles dans la terre ferme d'Italie; l'istrie, la Dalmatie, les bouches de Cattaro sur les nves de l'Adriatique ; enfin les îles Ioniennes...
En 1796, cette république était bien déchue. Ce n'était plus que l'ombre d'elle-même. Trois générations s'étaient succédé sans faire la guerre. La vue d'un fusil faisait trembler les indignes descendants des Dandolo, des Zeno, des Morosini...
La marine vénitienne consistait dans une douzaine de vaisseaux de 64, autant de frégates et un grand nombre de petits bâtiments qui sufilsaient pour imposer aux Barbaresques, dominer l'Adriatique et défendre les lagunes. L'armée, forte de quatorze mille hommes, était composée de régiments italiens recrutés dans la terre ferme, et d'Esdavons recrutés dans la Dalmatie. Braves et très dévoués à la République, ceu.x-ci avaient l'avantage d'être étrangers à la langue et aux moeurs de la terre ferme.
Les familles du Livre d'or avaient seules part à l'administration. Elles remplissaient le Sénat, le Conseil, les Quaranties et autres magistratures ; ce qui mécontentait les nobles de terre ferme, lesquels comptaient parmi eux un grand nombre de familles riches, illustres et puissantes qui, sujettes et privées de tout pouvoir, vivaient sans considération et nourrissaient
une vive jalousie contre la noblesse souveraine. Ils descendaient en partie des anciens condottieri, des anciens podestats ou autres personnages qui avaient joué un grand rôle dans les républiques de leurs villes, et dont les ancêtres, après s'être opposés longtemps aux entreprises de Venise, avaient été enfin victimes de sa politique. A la jalousie et à la haine que leur inspirait la nature du gouvernement se joignaient ainsi des ressentiments historiques soigneusement perpétués.
Depuis 1792, Venise était restée neutre. Mais en 1796 elle était très indécise entre la France et l'Autriche. L'Autriche était dangereuse à cause de l'incessant passage de ses troupes; la France l'était également avec son esprit de propagande démocratique. Napoléon retrace avec intérêt les fluctuations qui agitaient le grand Conseil, et fait parler les orateurs des deux partis opposés; de celui qui voulait la rupture; et de l'autre, qui tenait pour la vieille politique de conciliation et de paix. Ils avaient pour chefs, le premier, Pesaro; le second, Battaglia. Avant de s'engager dans le Tyrol, Bonaparte travailla à faire entrer Venise dans notre alliance. Elle s'y refusa; elle pencha décidément pour l'Autriche. Elle s'attira d'abord cette lettre véhémente que lui adressa le général, alors sur la route de Vienne, et que Junot fut chargé de porter et de lire au Sénat.
Au Sénat de Venise, de Judenberg, le 9 avril.
Dans toute la terre ferme, les sujets de la sérénissime République sont sous les armes. Leur cri de ralliement est : Mort aux Français/ Le nombre des soldats d'Italie qui ont été leurs victimes se monte déjà à plusieurs centaines. Vous affectez en vain de désavouer- des attroupements que vous-mêmes avez formés. Croyez- vous donc, parce que je suis éloigné et au cœur de l'Allemagne, que je n'aurai pas le pouvoir de faire respecter les soldats du premier peuple du monde? Pensez-vous que les légions d'Italie puissent laisser impunis les assassins couverts du sang de nos frères d'armes.? Il n'est pas un Français qui, chargé de remplir cette vengeance, ne sente tripler son courage et ses moyens. Vous serie^-vous imaginé être encore au siècle
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de Charles VI H? Mais les esprits ont depuis ce temps bien changé en Italie.
Puis l'insurrection de Vérone (Pâques Véronaises) et d'autres actes d'hostilités lui valurent l'approche d'une division française commandée par le général Baraguay d'Hilliers.
Le 16 mai, le général entra dans Venise, appelé par les habitants que menaçaient les Esclavons. Il occupa les forts, les batteries, et planta le drapeau tricolore sur la place Saint-Marc. Le parti de la liberté se réunit aussitôt en assemblée populaire. L'aristocratie fut à jamais détruite. La constitution démocratique de 1200 fut proclamée. Dandolo, homme d'un caractère vif et chaud, enthousiaste pour la liberté, fort honnête homme, avocat des plus distingués, se mit à la tête de toutes les affaires de la ville.
Le lion de Saint-Marc et les chevaux de Corinthe furent transportés à Paris. La marine vénitienne se composait de douze vaisseaux de 64, et d'autant de frégates et de corvettes ; ils furent équipés et envoyés à Toulon...
Corfou était un des points les plus importants de la République. Le général Gentili, celui qui avait repris la Corse, s'y rendit avec quatre bataillons et quelques compagnies d'artillerie, à bord d'une escadre formée de vaisseaux vénitiens. 11 prit possession de cette place, la véritable clef de l'Adriatique, ainsi que des autres îles Ioniennes.
Pesaro fut couvert de l'animadversion générale ; il avait perdu son pays; il se sauva à Vienne. Battaglia regretta sincèrement la perte de sa patrie : blâmant depuis longtemps la marche que suivait le Sénat, il n'avait que trop prévu cette catastrophe... Il mourut, à quelque temps de là, regretté des gens de bien. Si on l'eût écouté, Venise eiit été sauvée.
A la réception de l'ordre du jour qui déclarait la guerre à Venise, toute la terre ferme se souleva contre la capitale. Chaque ville proclama son indépendance et se constitua un gouvernement. Bergame, Brescia, Padoue, Vicence, Bassano, Udine, formèrent autant de républiques séparées. C'est par ce système qu'avaient commencé les républiques cispadane et transpadane. Elles adoptèrent les principes de la Révolution française ; elles abolirent les couvents, mais respectèrent la religion et les propriétés des prêtres séculiers, constituèrent des domaines
nationaux, supprimèrent les privilèges féodaux. L'élite de la noblesse et des grands propriétaires se réunirent en escadrons de hussards et de chasseurs, sous le titre de gardes d'honneur ; les classes inférieures formèrent des bataillons de garde nationale. Les couleurs de ces nouvelles républiques furent celles de l'Italie.
Après de longues et laborieuses négociations, la paix fut signée à Campo-Formio.. le 17 octobre 1797. Suivant Bonaparte, elle était nécessaire.
11 avait été de l'intérêt de Napoléon de conclure la paix. Les républicains manifestaient hautement leur jalousie. « Tant de gloire, disaient-ils, est incompatible avec la liberté. » S'il recommençait les hostilités et que les armées françaises occupassent Vienne, le Directoire, constant dans l'esprit qui le dirigeait depuis le 18 fructidor, voudrait révolutionner l'Empire; ce qui, indubitablement, entraînerait dans une nouvelle guerre avec la Prusse, la Russie et le corps germanique.
Cependant la République était mal gouvernée ; l'administration était corrompue ; elle n'inspirait aucune confiance, n'avait aucune considération. S'il rompait la négociation, la responsabilité de l'avenir pèserait sur lui ; si, au contraire, il donnait la paix à son pays, il joindrait à la gloire de conquérant et de pacificateur celle d'être le fondateur de deux grandes républiques ; car la Belgique, les départements du Rhin, la Savoie, le comté de Nice, ne seraient légitimement annexés à la France que par le traité de paix avec l'Empereur, tout comme la république cisalpine ne pourrait être réellement assurée qu'alors de son existence. Couvert de lauriers, l'olivier à la main, il rentrait avec sûreté dans la vie privée et avec une gloire égale à celle des grands hommes de l'antiquité ; le premier acte de sa vie publique se trouverait terminé; les circonstances et l'intérêt de la patrie décideraient du reste de sa carrière. La gloire, l'amour et l'estime du peuple français étaient des voies pour arriver à tout. La France voulait la paix.