CHANT PREMIER. — ALEXANDRIE
Entourés de périls sans gloire et sans combats , Ces guerriers sur le sable imprimeront leurs pas , Et y dans les flots mouvans de la plaine enflammée , Desaix , comme un pilote, appellera Farmée.
Puissent-ils , survivant à de longues douleurs , Des goufEres du désert sauver les trois couleurs ! Puissent-iU , du grand fleuve atteignant les lisières , Ouvrir leur bouche ardente à l'air firais des rizières '^ , Et montrer tout-à-coup , par la voix du canon , La France inattendue aux enfans de Memnon !
ARGUMENT
£l-Modhi, TAnge exterminateur. — 11 s'échappe d'Alexandrie et prend la route du Caire. — L'oasis d'Hellé. — Description du palais et des jardins de Mourad-Bey. -« Scène nocturne de sérail. — La captive persane. — Arrivée imprévue d'El-Modhi.
— Son entrevue avec Mourad. — Discoui<s de l'Ange exterminateur. — Mourâd rassemble ses Mamelucks et quitte son palais.
— L'armée française arrive sur les bords du Nil. — Désastre d'Aboukir.
Seul de tous les vaincus, couvert d une ombre amie , Un Ai*abe marchait dans la ville endormie ; Des emblèmes sanglans ornent sou large sein , Sur son dos retentit le carquois abissin ,
Et la peau d'un jakal , en turban déroulée^ Agite sur son front sa gueule dentelée.
Un qui-vive perçant résonne; l'étranger Précipite le pas de son cheval léger.
En s'écriant : « Tremblez, chrétiens, race infidèle , Des cavaliers du Nil je vais armer le zèle , Ils sont venus les jours par le Coran prédits 1 L'Egypte se soulève , et moi je vous maudis ! »
A ces mots , sous le feu dont il brave l'atteinte , De la double muraille il a franchi l'enceinte y Et dirige son vol , plus vite que l'oiseau.
Vers les lacs de Natroun et le fleuve sans eau *. Quel est son nom? son nom , ineffable syllabe, Se prononce tout bas dans la veillée arabe;
MOURAD-BÉY. 33
On dit qu'il fiit créé pour de secrets desseins ,
Sous les dunes d' Ammon , ou chez les Abissins ,
Mais c[uel que soit le peuple où le sort le fit naître ,
Dans le sein d'une femme il n'a pas reçu Tétre ;
Les esprits infernaux le protègent ; on dit
Que le plomb des chrétiens sur son flanc nu bondit ,
Qu'il charme les jakais , et[que sa forte haleine
Arrête le boulet qui siffle dans la plaine.
Être mystérieux et prophète imposteur,
Son nom est El-Modhi, l'Ange exterminateur '.
Mais rien ne trouble encor le long repos du Caire ; Autour de ses remparts la plaine est solitaire ;
C'est rheure où le soleil, immobile au zénith ,
Des sépulcres épars embrase le granit ;
Du désert de Ghizé la luisante poussière
Comme un miroir poli reflète la lumière ,
Et le Bédouin qui suit le sentier, sablonneux ,
Dans son poumon brûlant n'aspire que des feux.
Ah ! du moins s'il pouvait, au centre de la plaine.
Pour éteindre l'ardeur qui sèche son haleine ,
Respirer un instant l'abri délicieux
De l'oasis d'Hellé que dévorent ses yeux ' l
Mais la belle oasis , comme une île sacrée ,
Aux esclaves du Nil interdit son entrée ,
Et le fier Mameluck , despote souverain ,
De ce riche domaine exclut le pèlerin.
C'est là que Mourad-Bey, sous de verts sycomores,
Au murmure éternel des fontaines sonores,
MOUKAD-BEY. 35
Sous de frais pavillons de cèdre et de santal ,
Pare ses voluptés du luxe oriental.
Dans son divan pompeux le vent frais de l'Asie
Se glisse , en agitant la verte jalousie ;
Sur le marbre poli d'un vaste corridor
Rampent , en longs anneaux , les arabesques d'or.
L'iris, le basilic, la rose d'Idumée,
Forment de ses jardins la ceinture embaumée ,
Et le frêle palmier de son large éventail
Ombrage avec amour les dames du sérail.
Là y quittant sans témoins leurs tuniques de gaze^
Belles de nudité , les filles du Caucase ,
Sous de secrets trésors promenant le miroir ,
Préparent à Mourad les délices du soir ;
Et lui , sur l'ottomane où sa langueur repose ,
Enivré des parfums de cinnamme et de rose ^
A ses ongles polis imprime le carmin ;
Ou , portant à sa lèvre un tube de jasmin ,
Il brûle gravement la feuille opiacée ,
Que pour son doux seigneur cueille Laodicée '.
Héros voluptueux qu'assiège un mol ennui , ^Quel œil , en ee moment , reconnaîtrait en lui Ce bey des Mamelucks ^ fils de la Circassie , Qui nourrit de combats sa jeunesse endurcie ? Il languit au sérail ; mais quand ce bras puissant Se roidit poiu* venger ta gloire du Croissant , Ce bras dans la bataille , armé pour le Prophète y Comme un hochet d'enfant fait voler une tête. Ah ! tant que ce beau jour luira sur l'horizon , Qu'il goûte du harem le çuave poison !
MOIJRAD^BEY. 37
Le soleil de demain sera moins doux peatrètre! Qa'il soit heureux encor , ses femmes Tont paraître ! Voici l'heure pudique où Feunuque théhain »
Haletantes cï^amour, les ramène du bain; De jeunes Icoglans, nés dans la Géorgie, Rangent autour des murs Téclatante bougie; D'autres sur les divans sèment les doux coussins. Portent les mets exquis sur de larges bassins, Et jettent dans le vase où le tison pétille, Du sérail de Stamboul l'odorante pastille.
Les femmes cependant, que le bey suit des yeux, Marchaient sur les tapis d'un pas silencieux ^ Quand , au signal du maître , un esclave d'Asie Touche d'un doigt léger l'odalisque choisie ; La captive s'arrAte, et deux eunuques blancs Jusqu'aux pieds de Mourad guident ses pas tremblans ^.
Pour la première fois la timide Persane Levait , dans le sérail , &on voile diaphane ; Un vieux marchand d'Ormus , par Mourad appelé , Ce matin Ta vendue aux eunuques d'Hellé.
Mourad a respiré son haleine amoureuse , Plus douce qu'un parfum de l'Arabie heureuse ; L'ivresse dans son cœur fermente : il va saisir Un sein tout palpitant de honte et déplaisir...
Tout-à-coup , les éclats d'une voix inconnue Ébranlent du sérail la sonore avenue ; L'Africain monstrueux , argus des corridors , Répond pa^ un cri rauque aiix clameurs du dehors ; L'impétueux Mourad , qui de rage frissonne ^ S'élance au vestibule où cette voix résonne ; Sur le seuil du palais il pose un pied hardi , Et tressaille de joie en voyant El-Modhi ;
et Entre ! » lui dit Mourad^ et sa main familière Ouvre de son divan la salle hospitalière.
« La paix soit avec toi , dit le sombre étranger ;
o Malheur à qui sommeille à l'heure du danger !
» Tu règnes sur FEgypte aujourd'hui , mais peut-être
« L'Egypte dans trois jours aura changé de maître.
« I..es Francs ont envahi la terre des élus ,
« Alexandrie est prise , et Koraîm n'est plus !
« La horde sacrilège , aux sables échappée ,
« Près des rives du Nil à cette heure est campée ;
a Elle approche du Caire , et Mourad endormi
« Sur des coussins de soie attend son ennemi !
« — El-Modhi y quel langage est sorti de ta bouche !
« Qu'Allah sèche à l'instant cette main qui te touche y
« Que mon nom soit rayé du livre de la loi ,
(( Si le bruit d'un combat est venu jusqu'à moi !
« Que veulent ces chrétiens ? vers mon riche domaine
« Quel Sultan les conduit ? quel motif les amène ?
« — Écoute , Mourad-Bey ! les chrétiens en naissant
« Sucent avec le lait la haine du Croissant ,
« Et Dieu les a maudits ; sous les murs de leurs villes
« Ils plantent des nopals et des figuiers stériles ;
« Leur Nil ne sort jamais de son canal étroit ,
ce Leur ciel est nébuleux et leur soleil est froid.
« Pareils à ces oiseaux convives de^l'hiène ,
« Qui noircissent les. airs de leurs ailes d'ébène,
« Ils viennent dévorer TÉgypte ; leur Sultan
« Semble un grossier Fellah sous son humble caftan ,
« Son corps frêle succombe au choc d'une bataille ^
« Et ton sabre debout dépasserait sa taille.
MOURAD-BEY. A i
a Maintenant , à Mourad, recueille dans ton sein
a Les suprêmes ayis du prophète abissin :
« Arme tes Mamelucks ; que l'Egypte assoupie
« Se réyeille ayec eux contre une race impie !
« Attends nos ennemis : Dieu te les livrera
« Près les tombeaux détruits qui bordent Saccara.
« Et moi, je yais tirer le glaiye de Varchange ,
« Le glaiye zuphalgar qui punit et qui yenge ^ :
« Plus de repos pour moi j je ne cueille en courant
« Que le firuit du palmier, que Tonde du torrent :
« Je franchis le désert ; du pacha de Syrie
• J appelle à ton secours la milice aguerrie ;
« Et les peuples de Tor, à ma yoix réveillés ,
« Chasseront les chrétiens des bords qu'ils ont souillés
« Au sabre des élus El-Modhi les condamne ;
« Sur eux et sur leurs fils , sur leur culte profane ^
u Anathème ! ils sauront que , pour leur châtiment , a Je suis y sur Al-Borak, tombé du firmament. » Il dit ; et y sans attendre une vaine réponse , Comme l'esprit des nuits dans la plaine il s'enfonce.
Mourad frémit de rage à ces derniers accens : Les rapides éclairs de ses yeux menaçans
Ëtincellent dans Tombre , et sa \oïjl qni résonne
Trouble de l'oasis le repos monotone ;
A ces cris belliqueux , à ces accens connus ,
Les Mamelucks épars accourent demi*nus ;
Ils répondent de loin , et dans la solitude
On entend leurs coursiers hennir d'inquiétude ;
Mourad y sur l'étalon que lui-même a sellé,
Donne un dernier regard au doux sérail d'Hellé ;
Et j comme un léopard forcé dans son repaire , Il bondit y en hurlant, sur la route du Caire.
Cette nuit même encore y au désert échappé j Sur les rives du Nil Bonaparte a câonpé.
Un écho prolongé qui sur le fleuye roule , Son lugubre , pareil à la voix de la hpule , Pareil au timbre sourd qui dans Tair va mourir , Porte aux soldats français le canon d'Aboukir *... Leur amCy abandonnée à d'horribles présages , Imprime la terreur sur leurs pâles visages ;
4i CHANT SECOND.
Et tous y silencieux, tournés vers l'occident , Montrent le ciel rougeâtre et l'horizon ardent.
Aux premières lueurs de Faube , sur la rive ,
Epuisé de sa course , un messager arrive ;
La sueur et le sable ont souillé ses cheyeux ;
Aux humides lambeaux de ses vétemens bletis.
Pendent les ancres d'or par les flammes noircies ;
Aux légions du camp autour de lui grossies ,
Il s'adresse ; sa bouche exhale un faible son ;
On n'entend que ces mots : Brueys, Aboukir , Nelson 1
L'effroyable récit dans sa rauque poitrine
Expire, mais l'armée en tremblant le devine :
Bientôt elle apprendra qu'en cette nuit de deuil ,
La France peut trouver même un sujet d'orgueil ;
On dit que ses mi^ins, d'une yoix étouflee , Saluaient leur cocarde aux chapeaux agrafée, Et , près de s'engloutir dans les brûlantes eaux , <}louaient les trois couleurs aux mâts de leurs vaisseaux.
Soldats, TOUS laverez ces désastreux vestiges ! Le sort veut vous contraindre à créer des prodiges ; Un cercle de périls autour de vous s*étend ; Aux plaines de Ghizé Mourad-Bey vous attend ; Nelson vous a fermé la barrière de Tonde ; Isolés dans l'Egypte et séparés du monde , Pour revoir la patrie il vous reste un chemin : C'est le champ de bataille ; il s'ouvrira demain I
ARGUMENT
Les plaines du Caire au lever de l'aurore. — Les Pyramides de Ghizé. — Arrivée de l'armée française devant les Pyramides. — Proclamation de Bonaparte. — Mourad'>Bey sur les hauteur» d'Embabeh. — Dénombrement de l'armée égyptienne. — Portrait de Mourad ; son discours aux Mamelucks. — Premier choc de la cavalerie contre les carrés. — Incidcns de la bataille. — Dé* route des Mamelucks, — Épisode de Sélim. — Fuite de Mourad* Bey dans le désert.
C'ÉTAIT rheure où jadis Taurorâ au feu précoce, Animait de Memnon rharmonieux colosse; Elle se lève encor sur les champs de Memphis, Mais la voix est éteinte aux lèyres de son fils;
Les siècles Tont vaincu : Fœil reconnaut à peine
Le géant de granit, étendu sur l'arène;
Il semble un de ces rocs que y de sa forte main ,
La nature a taillés en simulacre humain * !
L'Arabe en ce moment , le front dans la poussière ,
Saluait TOrient, berceau de la lumière;
Elle dorait déjà les vieux temples d'Isis,
Et les palmiers lointains des fraîches Oasis ;
Une blanche vapeur, lentement exhalée,
Traçait le cours du Nil dans sa longue vallée :
Le brouillard fuit; alors apparaissent aux yeux
Ces monts où Pharaon dort avec ses aïeux ;
Sur l'océan de sable, archipel funéraire,
Ils gardent dans leurs flancs un poudreux reliquaire ,
Et , cercueils immortels de ce peuple géant.
Élèvent jusqu'aux cieux la pompe du néant "^ !
Cependant le tambour, au roulement sonore , Annonce que Tarmée arrive avec l'aurore :
A Taspect imprévu des merveilleux débris, Un saint recueillement pénétra les esprits ; Et nos fiers bataillons , par des cris unanimes , Des tombeaux de Chéops saluèrent les cimes.
Inspiré par ces lieux , le chef parle , et ces mots Dans l'armée attentive ont trouvé mille échos : « Soldats y rheure est venue où votre forte épée « Doit briser de Mourad la puissance usurpée : « Des tyrans Mamelucks le dernier jour a lui ! « Dans le feu du combat songeons tous aujourd'hui « Que y sur ces monumens si vieux de renommée , « Trente siècles debout contemplent notre armée ! » 11 a dit ; aux longs cris qui résonnent dans l'air, Se mêle un bruit d'airain froissé contre le fer :
Et ce fracas guerrier, perçant la plaine immense , Révèle à Mourad-Bey les soldats de la France.
Le chef des Mamelucks, de lem* approche instruit. Sur les dunes de sable a campé cette nuit ; Embabeh voit briller sur la cime des tentes L'étendard du Prophète aux crinières flottantes ; Et ce camp populeux, sur les hauteurs tracé, Semble un vaste croissant de canons hérissé.
Là veillent les spahis , les fougueux janissaires , Des peuples d'Occident]]étemek adversaires; Dix mille Mamelucks, au vol précipité.
Du désert sablonneux couvrent la nudité ; D'autres du Nil voisin ont bordé le rivage ; Ils refoulent à gauche uœ horde sauvage
De Grecs y d'Arméniens, de Copbtes demi-nns,
D'Africains arrives de pays inconnus ,
De paisibles Fellahs, tourbç indisciplinée,
Par la peur du bâton au péril condamnée ;
D'Arabes vagabonds que l'espoir du butin
Autour des Mamelucks rallia ce matin :
Ces nomades soldats pressent leurs rangs timides
Des tentes de Moarad au pied des pyramides.
Bonaparte s'avance , et son regard , si prompt , De la ligne ennemie a mesuré le front ; Son génie a jugé le combat qui s'apprête, Un plan vainqueur jaillit tout armé de sa tète : D'agiles messagers , sous les canons tonnans , Portent l'ordre du chef à tous ses lieutenans ,
Et bient6t à leur voix Tobéissante armée ^ En six carrés égaux dans la plaine est formée ^.
D epouyantables cris ont troublé le désert :
De Tenceinte du camp , sous leurs pas entr'ouvert j Des hauteurs d'Embabeh, peuplé de janissaires, Accourent au galop Mourad et ses yingt frères ; Déjà le Bey superbe a parcouru trois fois Les rangs des Mamelucks alignés à sa voix :
Qu'il est brillant d'orgueil ! Jamais fils de Prophète N'avait paru plus beau sous son habit de fête ; Une aigrette mobile , aux rubis ondoyans, Orne son t'urban vert y respecté des croyans y Sur sa mâle poitrine, où le Croissant éclate. Pendent les boutons d'or de sa veste écarlate ;
Un large cachemire , en ceinture roulé ^ Supporte un. atagan au fourreau ciselé ; Sa n^ain brandit un sabre , et sur sa haute s^e D'un double pistolet la poignée étincelle ^.
Les chrfs suivent ses pas; l'éclatant cavalier ^ D'un geste impérieux à sa main familier, A fait taire la foule en long cercle épaissie ; Mourad s'est écrié : « Fils de la Circassie, « De la loi du Prophète invincibles soutiens , « Les voilà devant vous , ces odieux chréti^ts ; « Etrangers sans abris , comme une écume immonde « La mer les a jetés sur l'Egypte féconde ; « Rebut de leur pays, en ce climat lointain, « Ils viennent se gorger d'amour et de butin ; « Déjà maître du Nil, dans leurs folles pensées, « Ils pillent nos moissons sur la rive entassées ,
« Soumettent voe coursiers à leurs iiidig;nes mors ,
« De nos chastes sérails profanent les trésors ,
« Et y blasphémant de Dieu la puissance invoquée ,
« Frappent son peuple saint dans la grande mosquée.
« Eh I quels brasimpuissans pour d'aussi grands desseins!
« Voyez ces cavaliers , ces pâles fantassins,
« Qui y vaincus parla marche et déjà hors d'haleine,
« Fondent sous un soleil qui nous échauffe à peine ;
« Et ces chevaux chrétiens , fils de pères sans noms ,
« Tout palpitans de crainte au seul bruit du canoil !
« Que béni soit Allah! sa colère allumée
« Au sabre de ses fils condamne cette armée ;
n Sa main droite a jeté ces indignes rivaux
« Comme la paille sèche aux pieds de nos chevaux*
« Obéissons à Dieu ! Ce soir , ivre de fêtes ,
fi Le Caire illuminé contemplera leurs têtes ;
« Et Tinsolente Europe apprendra par nos coups
« Que TEgypte est esclave et n'obéit qu'à nous.
« Marchons, gloire aux croyans et mort aux infidèles ! »
Comme le yent de feu , dont les immenses ailes , Du mobile désert tourmentant les vallons , Précipitent Tarène en larges mamelons y Ainsi des Musulmans Timpétueuse masse Du Nil aux rangs chrétiens a dévoré l'espace. On dit qu'au premier choc de ces fiers circoncis , Les vieux républicains pâlirent , indécis ^ ! Jamais dans l'Italie , aux glorieuses rives , Ni les Germains couverts de cuirasses massives. Ni des léigers Hongrois les poudreux tourbillons , N'avaient d'un pareil choc heurté nos bataillons «
La profonde colonne , un instant ébranlée , Vit le fer de Mourad luire dans la mêlée ; Mais, à la voix des cbe&, déjà les vétérans Sur la ligne rompue ont rétabli les rangs.
Ainsi j dans ces marais où les hardis Bataves A rOcéan conquis imposent des entraves, Quand la vague , un moment , par de puissans efforts , De son premier domaine a ressaisi les bords , L'homme accourt , et bientôt une digue nouvelle ' Montre aux flots repoussés sa barrière éternelle. Dites quel fut le chef qui , sur ses régimens , Vit luire le premier les sabres ottomans?
Toi, vertueux Desaix ! au point d'être entamée , Déjà ton dévoûment nous sauvait une armée.
Dans les carrés voisins , le soldat raffermi , Du même front que toi regarde Tennemi ;
Il revient plus terrible , et^ dans la plaine immense , Sur six points isolés le combat recommence.
Déjà les Mamelucks, lancés de toutes parts, Assiègent des chrétiens les mobiles remparts ; Tantôt y pressant le yol du coursier qui le porte , Mourad devant les rangs passe avec son escorte , Et le geste insolent du hardi cavalier Provoque le plus brave en combat singulier * Tantôt sa. voix , pareille à Touragan qui tonne , De tous les Mamelucks formant une colonne , Sous la ligne de feu les pousse en bonds égaux , Et cet amas confus d'hommes et de chevaux Résonne sur le fer des carrés intrépides , Comme un bloc de granit tombé des pyramides ; Partout la baïonnette et les longs feux roulans , Des fougueux Mamelucks arrêtent les élans ;
Et f telle qu'un géant sous la cotte de maille ^ L*armée offre partout sa puissante muraille.
Gloire à Napoléon ! on dirait que son bras Par des chaînes de fer a lié ses soldats.
Et que son art ma^ue , en ces plaines mouvantes , A bâti sur le roc six redoutes vivantes.
Français et Mamelucks , tous ont les yeux sur lui ; Au centre du combat y qu'il est grand aujourd'hui ! Sur son cheval de guerre il conmiande , et sa l^éte. Sublime de repos, domixie la tempête :
Mourad Fa reconnu. « Bey des Francs , lui dit-il, « Sors de tes murs de fer, viens sur les bords du Nil ; « Et là , seuls , sans témoins , que notre cimeterre . « Dans un combat à mort dispute cette terre 1 » A ces cris de Mourad , vingt braves réunis Frémissent de laisser tant d'affronts impunis ;
À leur tête Junot p Lanne , Beithier, La Salle , Du centre aux ennemis vont franchir rintenralle ; En même tema, au flanc des bataillons froissés , Six mille Mamelucks tombent à flots pressés; C'est rheure décisive : un signal militaire Tonne , et y comme TEtna déchirant son cratère , L'angle s'ouvre , et soudain , sur les rangs opposés , Le canon a vomi ses arsenaux brisés ; Les gréions , échappés k leur bouche qui gronde , Volent avec le feu dans la masse profonde , Et sous les pieds sanglans des six mille chevaux , La mitraille a passé comme une immense faux.
Jour de mort et de deuil, où TÉgypte étonnée Vit de ses Mamelucks Télite moissonnée l
A ses plus braves chefs Mourad a survécu :
Quel œil reconnaîtrait le superbe vaincu?
Sous la poudre et le sang qui sillonnent sa face , On voit briller encore une farouche audace ; Haletant de fatigue , il ne tient qu'à demi Le tronçon d'un damas brisé sur Fennemi, Et quitte en soupirant ces plaines funéraires y Qu*inonda sous ses yeux le sang de ses vingt frères.
De ces héros , tombés pour Thonneur du Croissant ^ , Un seul restait debout : guerrier adolescent , Jamais , jusqu'à ce jour, son audace contrainte , Du Caire paternel n'avait franchi l'enceinte ; Du fond de ses jardins , verdoyante prison , Il contemplait le Nil fuyant à l'horizon.
Ou , près d'une ottomane , appelant ses captives , Il enivrait ses yeux de leurs danses lascives. Allah lui réservait un plus noble destin !
Les femmes du sérail ont pleuré ce matin :
Elles ont vu Sélim , sur son cheval de guerre , Brandir , en souriant, un large cimeterre , Et voler pour rejoindre , aux heures du péril , Ses vingt frères ^ campés sur les rives du Nil ; Ses vingt frères. . . Hélas i la voix de leur Prophète Les avait conviés à leur dernière fête i En vain le peuple en deuil , à la chute du jour, Sous les portes du Caire , attendra leur retour;
Ils ont vécu! Sélim compte , d'un œil farouche, Leurs cadavres tombés sur la sanglante couche , Et qui , la veille encor de ce jour étemel, Déposaient sur son front un baiser fraternel.
«Dieu le rettt ! » â-t-il dit, et 60ti ame oppressée,
D'un désespoir sublime a conçu )a pendée :
Du milieu des fiiyài^d^ , il appelle à gf aitds cris
Quarante Mamelucks], formidable dâ>ris^
Qui sur les rangs français , dans les char^;e6 iktalea ,
Avaient poussé vingt fois iears agiles cavales.
« Amis ! dit-il, tirez vos sabres flamboyans ,
a Allons mourir ; que Dieu soit en aide aux croyans ! «»
A ces mots , entraînant cet escadron d'élite ,
Vers le front de Desaix Sélim le précipite ,
Et, le premier de tous^ sbr lu rempurt d'acier^
Fait voler par élans son rapide coursiei* :
Tel im obus , vomi par le bronze qui tonne ,
Laboure dans ses bonds Timmense polygone.
Tous arrivent de front; devant les fantasstt»
Ils fixent brmquement leurs comrsiers abissins ;
LES PYRAMTOES. 67
Le mors impérieux qui les pousse en arrière > Les force à se cabrer sur la triple barrière y Et y dans le bataillon ébranlé sous leur poids , Les quarante cbe^vaux retombent à la fois ; Impuissant désespoir I la ligne de Tannée, \ Comme un ressort pliant , sur eux s'est refermée, Et ce carré de fer, qu'ik viennent d'entrouvrir, Est Tarène fatale où tous doivent mourir.
On dit que , pour venger leur défaite impunie , Ces guerriers I signalant leur farouche agonie , Sanglans , percés de coups , sous les chevaux foulés, Ressuscitaient encor leurs tronçons mutilés ; Au festin de la mort , efiroyables convives , Ils mordaient nos canons de leurs dents convulsives , Et rampant sur le sable , un poignard à la main, Jusqu'aux pieds de Desaix se frayaient un chemin.
Enfin Fange de mort les touche de son aile ;
Leurs yeux, déjà pressés par la nuit éternelle ,
Cherchent en vain Sélim; ils rappellent : leurs voix
Murmurent au désert pour la dernière fois !
Et ces nobles amis , victimes volontaires ,
Meurent en embrassant leurs coursiers militaires.
Ah 1 si les Mamelucks , tant de fois repoussés ,
Ramenant au combat leurs restes dispersés ,
Du généreux Sélim avaient suivi la trace ^
La victoire aurait pu couronner tant d'audace ,
Et, sous le joug de fer de ses Beys absolus,
Le Caire aurait langui, peut-être, un jour de plus !
Tout a fui : des vaincus Tondoyante mêlée Couvre du vieux Memphis la plaine désolée : >^
Et la pâle Epouyante, au conseil incertain , Leur indique y en tout sens, un réfiige lointain ; Des timides Fellahs les bandes vagabondes Gagnent du Mokatan les carrières profondes; D'autres y du large fleuye entr'ouTrant les roseaux, Abandonnent leur yie au courant de ses eaux; Infortunés! en vain, refoulés sur ses rivés, Ils embrassent du Nil les ondes fugitives : , Du rivage envahi, de longs feux soutenus Atteignent, sous les flots, les nageurs demi«nus. Quand la nuit s'efiaça, la diligente aurore Yit du sang des vaincus le fleuve rouge encore ; Sur le Nil limoneux on vit flotter long«tems Les turbans déroulés, les splendides caftans. Les pelisses dont Tor dessine les couture»; Les housses des chevaux, les soyeuses ceintures,
Et ces flottans débris , que la yagoe apporta , Contèrent la bl^taille aux peuples du Delta.
Ainsi le fier Mourad^ dans sa fuite hâtée.
Abandonne aux dirétiena la plaûie epsanglantoe , Il s'arrête parfois : 9es reg;ard8 incertains Cherchent à rhorixon sies paTUlons lointviia, Et le mont sablonneux où, debout dès Taurore , Sa tente était si belle , au pied du sicomore : Peut-Atre, en oe moment, dans le séraîl d'Hdtté , Le secret de sa cendie est d^ révélé.
Et y dans son propce Ut , ses femmes d^saî^nues Subissent sans efiroi des lèvres inconnues 1 1 1 Déchirant so wenir I Tandis que , sur ses pas , Hurlent les Mimelucdts é^appés au trépas ,
us PYRAMIDES. 71
Lui, souinis saB» mimiiiire aux dëcvete du Prophète , Marche comme courhé dn pqids de aa Et bientôt le désert oflre à ees graada débris SoD oeéan de afible et ses vi|9tea abrk.
Pour harceler Mourad, qoA sauve la fûvliine, Junot va a'Aanoey sw la brûlante dïme; Mais la voix du tambour prodauie le fapos :
Alors un grenadier, vimlU sous les drapeai», Saisit im élisndan qu'a dcehiré la haUe, Et gravit de Chéops la tomba eolo^sale; Par les gradins détruits et de sable couverts, Par les angles brisés, il monte dans les airs; Et d'un sublime effort, tout palpitant encore, Plante sur le sommet le drapeau tricolore.
Soudain du camp français un long frémissement \ Salua , par trois fois, l'antique monument.
Vous eussiez dit qu'alors tous les rois Ptolémée Sortaient de leurs cercueils pour voir la grande armée f Que les morts, dépouillant un suaire en lambeaux, Quittaient Nécropolis, la ville des tombeaux^, £t , gravement posés sur des assises noires /^ Dans la langue dlsis célébraient nos victoires : Tout de la vieille Egypte annonçait le réveil ; Le ciel était d'azur, l'air calme, et le soleil Semblait , en s'abimant dans les gouffi*es humides. Sourire à l'étendard qui flotte aux Pyramides.
ARGUMENT
Une nuit au désert. — Bivac de Tarmée. — Scènes mililaîres. — Rondes. — ^Description de monumens égyptiens. — Allocutioit du général à Parmée. — Entrée au Caire. — Dénombrement des différeus corps. — L'Institut français. — Fête républicaine. — Cantique oriental. — Repas turc. — Fête du Nil. — L'année se dispe^ à quitter le Caire. — Expédition de Syrie.
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Mais le rideau des. nuits , lentement déroulé , Confond avec le sol l'horizon reculé; < Le bruit de la bataille expire , et dans la plaine Le silence pensif a repris son domaine.
Alors , les sons confus d'un étrange concert S'élèTent lentement ; l'immobile désert Ecoute, comme un homme en sa vague insomnie^ Des cascades du Nil la lointaine harmonie ; Dans ses cris étemels, le nocturne grillon Demande au sol brûlant un humide sillon; Et, transfuge des eaux, sur le sable infertile Se traîne, en mugissant, l'immense crocodile. A ces bruits solennels , pour la première fois Des hommes inconnus mêlent leur^grande voix ; Siur la ligne du camp le cri d'éveil résonne , Et va s'éteindre au loin , comme un bruit monotone Que , sous un long portique , au milieu de la nuit , L'écho redit plus faible à* l'écho qui le suit. Aux rougeâtres lueurs dont la plaine est semée , Comme une masse informe on distingue l'année,
Et les soldau ercàm dans le» groupes oonto t Assis sur les umbours , eouchëft sur les ilttas , Les vétérans co&uun ^ aclsoutuniéd bus teîUei , De leurs {Nreiiiti»« travaux l^diseiit les merveilles , Alors qu'au Hont-GéniS) d'un jg;esl» de aa main) Le jeune Bonaparte imposait un chemin , Et que, du haut des monts , Tarmée enorgueillie Contemplait sous ses pieds réclatante Italie ; Ils passent tour à tour, dans leur rapide élan , De Crémone à Lodi , de Mantoue à Milan , Et répètentaans fin cette ma(;ique histure Où chaque nom de ville est un nom de victoire. . • Cependant » autour d'eux kurs compagnons assis , Des Homères du oantip écoutent les récits ; Et l'étrange bivac que la nuit ^iveloppe , Dans un cadfe d'Asie offlre on tableau d'Europe ;
Les pieds heurtent souvent les sabres aficicains Les turbans dont les plis recèlent des sequins ; Des étalons sans maître , errant à TaYenture , Passent en hennissant parmi la foule obscure ; Vers le fond delà scène, acteurs silencieux, Des Mamelucks captifs on voit luire les yeux, Et sur les rangs presses des groupes circulaires , S'allonge pesamment le cou des dromadaires.
Tandis que nos guerriers , par de grands souvenirs , D'une nuit de triomphe occupent les loisirs , D'autres par pelotons, dans leur ronde assidue , Explorent du désert la muette étendue , Et visitent , sans bruit , les postes reculés , Sous de vieux monumen» dans la plaine isolés.
Le qui-vive perçant des rauques sentinelles Résonne dans le creux des tombes étemelles ; Près du mont de Chéops , un garde aventureux Surgit , comme un point noir, de ces rocs ténébreux , Où le désert lui montre à sa blanche surface Du sphinx monumental la gigantesque face ; Et d*autres , pour veiller aux dangers de la nuit , Errent sous les arceaux d W vieux temple détruit ; De loin on croirait voir des ombres fantastiques Célébrer, sans témoins , ces mystères antiqu«^« Où les prêtres dlsis, éteignant les flambeaux , Initiaient le peuple aux secrets des tombeaux. Hélas ! des étrangers , dans ces murs soUtaires , Ont assis sans respect leurs postes militaires . Le vénérable écho du fond des souterrains , Répète avec effroi de profanes refrains ,
Comme aux jours solennds où l'Egypte soumise Ouvrit ses monumens aux soldats de Cambyse.
Déjà les grenadiers , dans Imir marche indécis y Fouillent les corridors par les torches noircis ; Ils admirent long*tems , sur les frises tombées , Le vif azur qui teint l'aile des scarabées , Les feuilles de lotus , les faroudbes Typhons, Les granits constellés qui parent les plafonds ; Les murs où yainement de muets caractères D'un magique alphabet conservent les imystères ; Les tètes d'Anubis aux longs bandeaux plissés ; Les pilânes massife , en talus abaissés , Qui f depuis trois mille ans , sur leurs faces jumelles , Gardent les dieux sans nom aux pendantes mamelles ;
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Le piédestal sonore où mugissait Apis; Et les sphinx mer?eilieux, gravement accroupis , Qui semblent, sur le seuil de la longue avenue , Proposer an passant une énigme inconnue *.
Cependant l'ombre fuit : le clairon matinal Sous les palmiers d'Héllé donne un premier signal , Et des Français joyeux la grande caravane S'éveille dans la plaine aux sons de la diane. Bonaparte à cheval , de des chefe escorté , Des jardins de Mourad vers le camp s'est porté ; Il parle , et les soldats , qu'enivre sa présence , Pour entendre sa voix se pressent en silence.: « Compagnons, hier encore un superbe ennemi « Campait sur le sol même où vous avez dormi.
« Le Nil respire enfin libre de ses despotes ;
« Vainqueurs des Mamelucks, à nos compatriotes
a Nous montrerons un jour, d'un bras cicatrisé ,
« Les étendards conquis aux plaines de Ghizé.
a Je suis content de vous ; ma voix reconnaissante
a Vous félicite au nom de la patrie absente !
« Un repos mérité vous attend aujourd'hui ;
a Le Caire sans défense y invoquant votre appui y
« Vous ouvre avec transport son enceinte sacrée :
« Respectez une ville à votre foi livrée ;
« Que TEgypte soumise, au milieu de vos rangs , a Trouve des protecteurs et non des conquérans ;
« Songez que d'autres lois gouvernent ces rivages.
a Gardez-vous de troubler leurs mœurs et leurs usages ;
« Détournez vos regards de leurs sérails jaloux ;
« Accoutumez le peuple à prier devant vous ;
LE CAIKE. 85
« El puisque lltalie , à nos armes soumise , « Nous a vus respecter Jésus-Christ et Moïse, « Honorons Mahomet dans ces lointains climats ; « Saluez leurs Iman?, leurs Cheiks, leurs Ulémas. « Songez que les Romains y guerriers et politiques , « Laissaient aux nations leurs coutumes antiques , « Et y tolérant partout des préjugés pieux, tt Aux dieux du Capitole associaient leurs dieux. » Il a dit, et sa main a désigné le Caire :
Les chefe vont répétant le signal militaire.
Soudain , connue un serpent dans la nuit engourdi Glisse sur ses anneaux aux rayons du midi , Tout le camp , rassemblé de colonne en colonne , Sur la route du Caire en ordre s'échelonne.
Ainsi marche Tarmée , et ses premiers drapeaux De la porte du Nil effleurent les arceaux ;
Tout le peuple du Caire a devancé Taurore ; Il n'a pas attendu que , sur la tour sonore, Les aveugles Musseins aient annoncé le jour ; Sur le dôme d'Hassan à l'immense contour , Sur les hauts minarets élancés^'dans l'espace, Sur les toits des maisons aplanis en terrasse , Sur les frêles balcons , d'où s'échappent des fleurs , Trois cent mille turbans aux brillantes couleurs ^ Sous Tazur d'un beau ciel mosaïque animée.
De leur aspect magique éblouissent l'armée ; Elle entre : des tambours les roulement lointains, Les pavillons de l'Inde aux grelots argentins,. La trombone , le cor , l'éclatante cymbale , Règlent des bataillons la marche triomphale.
Les Musulmans ravis contemplent sans effroi Ces soldats d'Occident, enfans d'une autre loi ;
•Mi««rt«â
Ik passent tour à tour, et la foule atteûtÎTe Compte leurs rangs pressés sous la porte massive: Ombragés des crins noirs qui parent leurs cimiers , Les dragons imposans se iliontrent les premiers; Plus loin y on voit passer, en épaisse eolonne, Les rapides chasseurs dont le sabre résonae , Les hussards diaprés de brandd>ourgs d'argent , Et ces fiers artilleurs qui , d'un vol diligent , La veille encor, fixant le sort de la bataille , Sur les rangs msanelucks promenaient la mitraille. Les poudreux faataûssins suivent les cavaliers : Ils marchent l'arme au br«s, à pas plus réguliers ; De sa triple coideur, le ssdnt drapeau d'Jrcole Arrondit sur leurs fronts l'éclatante auréde , Et les républicains montrent, enorgueillis, Leurs uniformes bleus que la guerre a vieillis.
Mais rinnombrable foule, aux portes rassemblée,
Frappe les airs émus de sa voix redoublée :
«.Le voilà! le voilà! c'est l'envoyé de Dieu !
« C'est le sultan fcébir ! c'est le maître du feu ! »
Bonaparte parait ; levant leur noble tête ,
Ses chefs auteur de lui contemplent leur conquête ;
Étonnés de leur gloire , ils admirent long-tems
La ville orientale aux dômes éclatans ,
Et lui seul, entre tous , regarde sans surprise
Le spectacle prévu d'une ville conquise :
Parfois prêtant Toreille au groupe qui le suit ,
D'un savant entretien il recueille le fruit.
L'œil reconnaît -^âlabord à leur grave attitude
Les Sîages de Tarmée inclinés par l'étude ,
Soldats inoffensifs qu'un instinct courageux
A poussés de la France au désert orageux,
LE CiURE. 89
Et qui, tels qu'Archimède , au sein de la mêlée,
Gardent leur esprit calme et leur ame isolée.
L'histoire à nos neveux redira votre nom ,
Monge, Fourier, Dupuis, Geoffroy, Conté, Denon*,
De llnstitut français touchante colonie !
Vous qui du jeuiie chef secondiez le génie ,
Et, liant les beaux-arts en lumineux fkisceau.
Rameniez la science à son premier berceau ;
D'un chef aventureux cortège pacifique !
On eût cru voir ençor sur cette terre antique
Ces doctes voyageurs , modestes conquérans ,
Qu'Alexandre attachait à ses destins errans ,
Quand ce jeune héros, sur des sables stériles ,
Semait des monumens et bâtissait des villes.
Cependant les soldats , avides de repos ,
P'un pas précipité défilent, et leurs flots
Des quartiers popideux perçant le labyrinthe ,
Inondent d'Ëlbékié la circulaire enceinte.
Le soir y quand les Hussekis, dans leurs versets bruyans,
A la prière sainte appelaient les croyàns ,
Les drapeaux francs, mêlés aux drapèatixdu Propbète,
De la haute moâquée ombragèrent le faite ^
Et de la liberté le glorieux ru))an ,
Des esclaves du Nil ennoblit le turban.
Douze fois le solei} avait lui sor le Caire , Depuis que dans ses murs la France tutélaire , De Tantique Divan rétâblissÀnt les droits ^.
Associait rÉgypve au bieïi&it de nos lois^ C'est le jour de Tannée où , de ses eaux (iftptiVe»^ Le Nil impatient presse 1^ hautes riteà ,
LE CAIRE. ^ 9i
Et, de la forte écluse ébranlant les ressorts ^
Promet aux champs brûlé» ses limoneux trésors ;
Uarmée , au même jour , sur la rive africaine ,
S'apprête à célébrer Tère républicaine ;
Elle yeut resserrer dans un jour solennel
Des deux peuples unis le pacte fraternel ;
Le jour luit : du canon le signal militaire
Annonce aux Musulmans le double anniversaire }
Aux yeux de tout un peuple à longs flots accouru ,
Sorti de son palais , le héros a paru :
Les Agas , les Chérifs au yisage sévère ,
Les vieillards du Divan que le peuple révère ,
Le Cadi pacifique et les graves Imans ^
Le Muphti revêtu de pieux omemens y
Les Cheiks et les Emirs aux têtes indtnées, Escortent lentement Fhomme des destinées ,
Est , des chefs de Tarmée avec pofhpe suivi , De la grande mosquée inondent le parvis ; Ils sont entrés : alors sous la coupole antique , Le Muphti vénérable entonne ce cantique :
Gloire à Kébir , sultan du feu !
Que Mourad pleure sa défaite !
Réunis dans le même lieu , Célébrons tous la même fête ; Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu , Et Mahomet estfji^on prophète !
Allah ne garde point un éternel courroux :
Sur Fesclave et le pauvre il jette un œil plus doux ,
Quand sa puis^nce est invoquée ; Son souffle a dissipé nos ennemis puissans ; Que béni soit son nom ! Qu'un nuage d'encens
Parfume la grande mosquée !
Le Mameluck a dit : Ce palais est à moi ; Protégé par mon sabre , appuyé sur ma loi ,
J'insulte aux nations rivales ; Dieu lui-même a créé ces lieux pour mon pouvoir ; L'Egypte est mon jardin, le Nil est Tabreuvoir
Qui désaltère mes cavales. i- '«
Il triomphait encore au matin;' et le soir.
Sous ses pavillons d'or , Kébir , tu viens t'asseoir,
Aussi grand que les Pyramides ; Ton archange saisit le glaive aux deux tranchans,
Et dans le grand désert il chassa les méchans Comme des gazelles timides.
Gloire à Kébir, sultan du feu!
Que Moùrad pleure sa défaite !
Réunis dans le même lieu, Célébrons tous la même fête ; Il n*est pas d'autre Dieu que Dieu , Et Mahomet est son prophète.
Ainsi chantait la voix ; ThjPI^ mahométan Volait du saint panris au pied dft Mokatan ;
LE CAIRE. d5
Mais le héi^ français , conquérant politique , Contemple froidement la foule fanatique, Qui, mêlée aux soldats sous les portiques saints, Sert d'instrument avenue à de vastes desseins. Il sort de la mosquée, et le dév^t cortège Le suit à son palais que tout un peuple assiège.
Là, les chefs du Divan, les Agas, les Cadis, Autour des cheb français en long cercle arrondis , Admirent d'un festin la pompe orientale ; Devant chaque convive avec otàre on étale Les salubres boissons que permet le Coran; Puis, Tonctueux pflau coloré de safran ,
Le cédrat savoureux , la grappe parfumée «
Que jaunit le soleil siâ*>les ceps dldumée ,
Le doux firuit du palmier tiède du sol natal ^
Et le moelleux sorbet qui ternit le cristal.
Et pendant que les Turcs , suivant Tantique usage ^
Inondent de parfums leur barbe et leur visage ,
Que le café brûlant par Tesclave apporté
Sur le front du convive épanche la gaité ,
Les Aimé, de TEgypte agiles bayadères '**,
Aux longs cheveux flottans , aux tuniques légères ,
Secouant les grelots des mauresques tambours ,
De leurs corps gracieux destinent les contours.
Leur amoureuse voix , fécondé en poésie ,
Chante la volupté sous le soleil d' Asje ;
Leur souffle plus hâté , leurs membres frémissans ,
Expriment sans pudeur le délire des sens ,
Jusqu'au moment suprême où leur molle attitude
Amionce du plaisir la douce lassitude ;
Le schall obéissant , dans leurs bras soutenu ,
Serre leur taille souple ou presse leur sein nu ;
La flamme est sur leur teint, leur regard étincelle ,
Une tiède sueur sur la gaze ruisselle,
Et de leur corps lascif, par la danse excité,
S'exhalent des parfums empreints de Tolupté.
Au milieu des festins ainsi l'heure s'écoule. Cependant au dehors une innombrable foule Demandait à grands cris le moment fortuné Où doit fuir de son lit le Nil emprisonné; Bonaparte préside à la fête nouvelle :
Il parait au Khalig où le peuple l'appelle ' %
Sur la rive où , roulant ses mugissantes eaux^
Le grand fleuve ébranlait la digue des canaux^
Jamais le Nil , depuis le vieil âge du monde ,
N'avait paru plus beau sur ces bords qu'il inonde ;
Et le peuple disait : « Gloire au fils d'Occident/
« Qui donne à notre Egypte un Nil plus abondant ! »
Il disait ; le héros , debout sur la colonne
Qui marque la chaussée où la vague bouillonne ,
Faisant tomber Técluse au signal de sa main ,
A Tonde limoneuse ouvre un large chemin ;
Tout-à-coup débordé sur la brûlante arène ^ '
Le fleuve impatient envahit son domaine.
De la terre altérée il pénètre le sein ,
Pousse un vaste océan dans Timmense bassin , Et, du vieil aqueduc franchissant les arcades , pes monumens lointains baigne les colonnades ; •
On dirait que le Nil Ta porter son limon
Du tombeau de Chéops jusqu'aux sables d'Ammon. . . .
A rinstant , une barque au drapeau tricolore Fend l'océan nouveau que l'homme a fait éclore ; Et le sage Oualy, les bras levés aux cieux '% SUlonne le premier ces f(ots victorieux.
Tout un peuple , porté sur de longues nacelles , Salue avec respect les ondes paternelles ; Tous , fiers de parcourir ces fertiles chemins , Lavent des saintes eaux leur visage et leurs mains ; Les femmes, dans Tespoir de devenir fécondes. De leurs pieux tributs enrichissent les ondes ; Et les tissus de lin , les tresses de cheveux , Sur l'écume du Nil volent avec leurs vœux.
Mais l'ombre , qui du jour éteint le crépuscule , A. noirci du désert le dernier monticule ; Le Caire ya dormir sous ses Toiles obscurs ; La foule a repeuplé Tenceinte de ses murs , Et, livrant son destin aux soldats de la France , D'une étemelle paix entretient l'espérance.
Hélas! cette nuit même, aux heures du sommeil , Les généraux français réunis en'conseil.
Au bruit d'une nouyelle en secret annoncée , D'un plan mystérieux ont conçu la pensée.
On a dit que Mourad, chaque jour raffermi , A caché son désastre au sein d'un peuple ami , Et que , pour réparer sa défaite éclatante , Ralliant les tribus qui vivent sous la tente , Il vient reconquérir, aidé de ces soutiens y Son palais de Boulak où campent des chrétiens'^;
On a dit que Nelson va prêter son armée Au féroce Pacha qui règne en Idumée ; Que du sultan Sélim les farouches spahis Sont entrés dans Alep et dans PtolémaXs , Et que la triple armée avance y à pas rapides y Pour venger en un jour Taffront des Pyramides. Le tems presse y et demain le vigilant tambour Réveillera l'armée aux premiers feux du jour ; Les uns s'avanceront vers cet isthme sauvage Qui voit luire deux mers sur son double rivage ; Desaixy sur Mourad-Rey dirigeant son essor, Remontera le Nil jusqu'aux champs de Luxor ; D'autres y loin de Memphis , leur nouvelle patrie , Vont porter leurs drapeaux à travers la Syrie ; Ronaparte , pour eux , dans le désert mouvant , Rouvrira des chemins effacés par le vent.