‹ Napoléon en Égypte,: poëme en huit chantsChapitre 4 sur 9 · CHANT QUATWÈME. — LE CAIRE · texte numérisé non relu

CHANT QUATWÈME. — LE CAIRE

Aux Bédouins étonnés , sous leurs tentes nomades , Bientôt apparsdtront ces nouvelles croisades ; Et le pécheur y debout sur les rochers de Tyr, Entendra vers Joppé le canon retentir.

ARGUMENT

Départ de rarmée de Syrie. — Le grand désert. — La soif. — La citerne. — Le mirage. — Abattement des soldats. — Paroles de Bonaparte. — Le Simoun. — Arrivée en Syrie. — Desaiz dans la Haute-Egypte. — Monumens conquis. — Le zodiaque de Denderah-Tentyris.

L'klitk de Tannée en cinq corps se partage; Tous ont brigué Tbonneur d'un périlleux voyage ; Hais le chef a choisi, pour les plus grands travaux. Ces vétérans de fer , ces hommes sans rivaux y Qui y joyeux et légers sous le poids de Tarmure , Souffrent avec courage, et tombent sans murmure.

108 CHàNT CINQUIÈME.

A leur tète ont paru Lannes, Bon et Reynier ;

Kléber, d'Alexandrie arrivé le dernier,

Oubliant par devoir sa blessure récente j

Ferme des fantassins la colonne puissante :

■• Puis s'avancent au pas Murât et ses dragons ^

Les bruyans artilleurs , aux sonores fourgons ;

Et des vivres du camp sobres dépositaires ^

Sur un sable connu marchent les dromadaires.

Quelque tems nos soldats adressent leurs regrets

Aux coupoles du Caire , aux lointains minarets ;

Mais bientôt à leur^ yeux, dans l'horizon immense ^

La ville disparaît, et' le désert commence.

Solitude infertile, où l'homme est seul debout!

Cercle démesuré , dont le centre est partout!

Là, point de frais vallons où Fonde des collines

D'un portique détruit catresse les ruines ;

Point de ces verts abris où, sous un ciel d'airain,

Au murmure des eaux, s'endort le pèlerin :

Du néant taciturne efiroyable domaine !

L'œil distingue parfois, isolé dans la plaine,

Un palmier dont le sable étreint les derniers nœuds ;

Des buissons de nopals , ausf rameaux épineux ,

Et les blocs qui , debout sur ces blanches savanes ,

Immobiles signaux, guident les caravanes.

Souvent on voit passer, sur l'horizon uni,

Une autruche pesante, au long cou dégarni ,

Qui, mêlée aux troupeaux des agiles gazelles ,

S'éloigne en fatiguant ses impuissantes ailes ;

On croirait voir de loin, sur le sol découvert ,

Un Arabe à cheval qui fuit dans le désert.

no CHANT CINQUIÈME.

Et les soldats , rêveurs dans ces lieux solitaires,

Oubliaient la galté des marches militaires.

Qu'est devenu ce tems où sur de frais sillons,

De TAdige au Tésin , leurs joyeux bataillons »

Mêlant Thymne de guerre aux airs de la folie.

Traversaient en chantant la riante Italie,

Beau jardin, tout paré d'éclatantes couleurs.

Où les champs de bataille étaient des champs de fleurs?

Ainsi pense la foule , et pourtant résignée ,

Elle suit du désert la route désignée,

Et les jeunes soldats cherchent aux premiers rangs

Leur jeune chef, à pied , parmi les vétérans ;

Il marche le premier : son plumet tricolore

Brille aux yeux des soldats comme ce météore

Qui, dans ces vieux déserts, sous un ciel ténébreux.

Vers les vallons promis entraînait les Hébreux.

Ainsi les bataillons, sur une plaine nue, Poursuivent lent^nent leur marche continue; Et déjà les soldats, sous un ciel ennemi. Dans leur lit sablonneux douze fois ont dormi. Mais bientôt la- disette , effroyable fantôme , Fléau des pèlerins qui troublent son royaume , Arrive en étalant , à leurs yeux consternés , ■ Et sa langue livide et ses bras décharnés.

Le 3pldat cherche en vain des ondes salutaires ; La fièvre de la soif embrase ses artères , Et le souffle rapide, exhalé de ses flancs , Aspire chaque fois le sable aux grains brûlans , Sur le flanc des chameaux les outreâ entassées, Par l'importune soif vainement sont pressées. Et les coursiers, cherchant l'humidité des eaux. Dans Tarène embrasée enfoncent leurs naseaux.

112 CHANT aWQUIÈME.

Quelquefois cependant, Finstinct du dromadaire

Hume, en pressant le pas, le puits qui désaltère,

Saumâtre réservoir au Toyageur offert,

Comme une coupe étroite oubliée au déser,t ;

Pareils à ces troupeaux qui des plaines brûlées

Accourent en bramant aux sources des vallées,

Les légers cavaliers , mêlés aux fantassins ,

Précipitent leurs pas vers ces tièdes bassins,

S'y plongent tout vêtus, et d'une onde abondante ^

Éteignent le brasier de leur poitrine ardente.

Hélas ! leurs compagnons, qui par de lents efforts,

Mourans, se sont traînés vers ces humides bords,

Sollicitent en vain, pour leur bouche flétrie,

Une dernière goutte à la source tarie ;

Et tandis que leurs doigts, pressant le noir limon.

D'un reste de fraîcheur raniment leur poumon ,

D'autres, plus effrénés, dans un accès de rage, Egorgent les chameaux, compagnons du voyage, Et leurs avides mains , qu'instruit le désespoir , Des intestins sanglans fouillent le réservoir.

Soudain des cris de joie, éclatant dans la nue^ Raniment dans les cœurs Tespérance perdue :

Voilà que le désert , aux voyageurs surpris , Déroule à Torient de fortunés abris ; Une immense oasis, dans des vapeurs lointaines. Avec ses frais vallons, ses humides fontaines. Son lac étincelant, ses berceaux de jasmin, Surgit à riiorïzon du sablonneux chemin.

Salut ! belle oasis , lie de (leurs semée , Vase toujours chargé des parfums d'Idumée i

Cette nuit , Bonaparte et ses soldats errans Fouleront les sentiers de tes bois odorans.

Et sur les bords fleuris de tes fraîches cascades , Sous la nef des palmiers aux mouvantes arcades, Dans le joyeux biyac qui doit les réunir , Bes tourmens du désert perdront le souvenir.

Doux réyes de bonheur ! Toasis diaphane , Fantôme aérien, trompe la caravane; Les crédules soldats, qu'un prestige séduit, Vers le but qui s'éloigne errent jusqu'à la nuit. Alors , comme un jardin qu'une fée inconnue De sa baguette d'or dissipe dans la nue , L'Ile miraculeuse aux ombrages troiaqpeurs Se détache du sol en subtiles vapeurs , Disperse en variant leurs formes fantastiques, Ses contours onduleux, ses verdoyans portiques,

Et des yeux fascinés trompant le fol espoir , Mêle ses vains débris aux nuages du soir \

Ils sont tous retombés sur leur lit d'agonie; Tous reprochent au ciel sa poignante ironie , Et muets de stupeur , d'un œil désenchanté , Contemplent du désert la pâle nudité.

Quelle nuit ! Du milieu de ces plaines fatales , De lugubres échos sortent par intervalles ; C'étaient les derniers sons ^^-les soupirs déchirans , Qu'à leurs tristes amis adressaient les mourans*. Lamentables adieux qu'une bouche flétrie Mêlait avec effort au nom de la patrie»

Mais le chef de l'armée , escorté de flambeaux , Secourable génie au milieu des tombeaux,

Sur ces couches de deuil que la fièvre désole ,

Allait semant partout sa magique parole :

« Soldats , c'est un combat que nous livrons ici ;

a Le désert a lassé notre corps endurci ,

« Nous vaincrons le désert ; une telle victoire ,

« Vétérans de Lodi, manquait à votre histoire;

« L'excès du mal annonce un avenir plus doux ;

a Vos tourmens sont les miens, et j'ai soif comme vous. »

Et ces mots consolans , où son ame est empreinte ,

Rallumaient dans les cœurs une espérance éteinte.

Le soldat, sur le sol languissamment couché,

A ce lâche trépas s'est lui-même arraché ;

Il s'apprête à la marche, et sa vue attentive

Epie à l'orient une aurore tardive ;

Elle luit , mais ses feux , sur la plaine tombés ,

Dorent à l'horizon des nuages plombés ;

L'air est calme, et pourtant, comme par un prodige.

L'épine des Nopals frissonne sur leur tige :

Priyé de ses rayons, le soleil élargi

Semble un disque de fer dans la forge rougi ,

Et , lugubres signaq^x d'une crise prochaine ,

Des bruits mystérieux résonnent dans la plaine.

Soudain le chamelier, enfant de ce désert ,

A montré le midi de tourbillons couyert ;

« Voyez-vous , a-t-il dit, cette arène mouvante !

« Le Simoun! le Simoun ! » Ce long cri d'épouvante

Glace les bataillons dans la plaine arrêtés ,

Et l'Arabe s'enfuit à pas précipités ;

11 n'est plus teins ; déjà le vent de flamme arrive ;

Il pousse en mugissant son haleine massive ,

Etend sur les soldats son immense rideau ,

Et creuse sous leurs pieds un mobile tombeau ;

La trombe gigantesque, en traversant l'espace, Du sol inbabitjé laboure là surface ,

Et son aile puissante au toI inattendu

Promène dans le ciel le désert suspendu.

Ainsi planait la mort dans la nue enflammée , Ainsi le yent do feu grondait sur une armée , Quand les Perses vainqueurs , de dépouilles cotrverts, Du saint temple d'Ammon profanaient les déserts; Sacrilèges foreurs ! Sous la dune brûlante ,

\jR kamsim étouffa cette armée insolente,

Et j yingt siècles après , les peuples musulmans

< Des soldats de Cambyse ont vu les ossemens "*.

Mais de Napoléon Tétoile lumineuse

Suivait dans le désert la France aventureuse 5

LE DESERT. lift

En vain le vent de flamme , élancé vers le nord, Sur Tannée a vomi ses élémens de mort ; Expirante de soif , par Fouragan brisée , Enfin elle s'arrache à la zàne embrasée ; Elle marche y et déjà , sons un ciel plus serein , L'horizon se dévoile au soldat pèlerin.

Sous le repli lointain de la plaine blanchâtre , Une riche contrée, immense amphithéâtre, Déroule à Tori^fit ses ombrages confias , Ses bois d'acacias , ses hauts palmiers touffus, Et la brise du soir , de parfums enivrée , Annonce aux voyageurs la mer de Césarée , Leurs yeux de la Syne embrassent le contour; Aspect délicieux! on eût dit qu'en ce jour, Un peuple hospitalier , habitant de ces rives , Sous de verts pavillons attendait des convives.

Et pourtant , sur ces bords fixant des yeux rêveurs ^

Ils n'osent saluer ces bocag^es sauveurs ; .

Ik redoutent encor qu'un perfide mirage

Ne livre au vent du soir ee fortuné rivage.

Mais bientôt les soldats arrivés les premiers

De leurs bras amoureux étreignent les palmiers ;

Ils baisent mille fois la terre nourricière,

Et y du brûlant Simoun secouant la poussière ,

Plantent un étendard sur les blocs de granit

Qui marquent la frontière où le désert finit ^.

Voilà par quels travaux , sous la zone d'Afrique , Les hommes d'autrefois servaient la République !

Le tems effacera , dans son rapide vol ,

La trace de leurs pieds imprimés sm* le sol ;

Et peut-être qu'un jour , frappés de tant de gloire j

Nos incrédules fils accuseraient Thistoire ;

Mais les marbres du Nil , conquis par ces exploits ,

Authentiques témoins , élèveraient la yoix ;

Desaixy en ce moment, loin du ciel dldumée ^,

Recommande au burin les fast^ de Tarmée ,

Et de la même nain qui bat les Musulmans ,

Dans ses trêves d'un jour , cueille des monumens.

Quels merveilleux travaux signalent son voyagé !

Déjà du Nil soumis remontant le rivage ,

11 a laissé Mceris , immense réservoir ,

Où bouillonnait le fleuve étonné de s'y voir y

Où son onde baignait les murs du labyrinthe ;

11 a vu la colonne aux feuilles de Corinthe ;

Qui montre avec orteil son fût aérien y .

Sur le sol où passa la ville d'Adrien ; Il foule ces déserts, tombeaux des villes mortes, Abydus , Selimon, Luxor , Thèbe aux cent portes ; Le vieux temple d'Hermès, dont le long corridor Brille d'un vif azur semé d'étoiles d'or ; Tentyris, qui gardait sous sa voûte profonde Le zodiaque noir, contemporain du monde; En vain dans ses caveaux les prêtres l'ont caché ; Comme un tableau mouvant Desaix l'a détaché , Et l'œuvre constellé d'un magique astronome Est promis par l'Egypte à la nouvelle Rome.

Louvre, palais du monde, étemel Panthéon, Meublé par la Victoire et par Napoléon !

Un jour sur le pavé de tes pompeuses salles, Les sphinx allongeront leurs griffes colossales ;

Le zodiaque noir ^ gigantesque débris , De son disque étoile chargera tes lambris ; Nos fils sauront alors quelle puissante fée Aux murs de Tentyris a ravi ce trophée , Bulletin de granit où leurs braves aïeux Ont mêlé leur histoire à l'histoire des cieux ^ ! ! !

PTOLÉMAIS.

ARGUMENT

Souvenirs des Croisades. — Itinéraire de Tarmée. — Arrivée devant Ptolémals. — Ackmet; son porb*ait, son caractère • — Travaux de siège ; assaut. — Tableau de la ville. — Une nuit d*orage. — Assaut de nuit. — Combat dans jLa ville. — Témérité de Murât. — Débarquement des Anglais. — Arrivée d'un messager au camp français. — Discours de Bonaparte à Kièber. — Départ de Rléber. — Apparition de l'ange El-Modhi.

PTOLEMAIS '.

Depois que sans retour la secte de Médine Aux princes d'Occident ravit la Palestine , Et que le dernier Franc , à Solime échappé ^ S'embarqua fugitif au môle de Joppé ,

Le silence planait sur les collines saintes Où Rachel exhala ses maternelles plaintes; Hébron était muet ; jamais un faible écho N'éveillait le Jourdain dormant sous Jéricho ; Partout le fier Croissant, conquérant d'un autre âge. De Lusignan éteint dominait l'héritage, £t l'esclave abruti qui porte le turban Passait, insoucieux^ dans les bois du Liban.

Voici que tout-à-coup le long cri d'une armée Du Thabor à Gaza réveille l'Idumée ; Le cophte du Carmel, saisi d'un saint effroi, Reconnaît à leurs pas les fils de Godefroi, Qui vont reconquérir, dans Sion usurpée , Ses vieux éperons d or et sa vaillante épée,

PTOLEMAIS. 131

Comme au siècle héroïque ou tremblait le Jourdain Sous les pas de Tancrëde çt de Salah-Eddin '. Mais les tems ne sont pigs où TEurope ébranlée Disputait aux soudans le divin mausolée.

Moins pieuse aujourd'hui, de ses croisés nouveaux L'austère République attend d'autres travaux. Déjà , de leurs aïeux retrouvant les vestiges , Les Français ont foulé la terre des prodiges ; ils ont vu les cités dont le nom étemel Résonne à chaque page au livre dlsraél ; La déserte Gaza , la sainte Arimathie , Joppé cent fois détruite et toujours rebâtie, Joppéy mâle célèbre où les peuples d'Ophir Portaient à Salomon la pourpre et le saphir ; Où les princes chrétiens, sur une mer docile, Attendaient les convois des croisés de Sicile ;

C'est' en yain qu'aujourd'hui , dans ses murs menacé» , Les Mamelucks du Nif , de T^ypte chassés , Aux milices d'Achmet mêlant leyr frénésie , Ferment à nos soldats les portes de l'Asie ; Bonaparte , élancé sur ses créneaux fumans , Éteint dans un assaut les canons ottomans , Et dans Ptolémaïs, qui tremble au sein des ondes ^ S'abritent des vaincus les hordes vagabondes.

L'armée a poursuivi son vol précipité :

Elle quitte Miski , rivage inhabité , Et la tour de Zêta , dont la hauteur massive Domine des coteaux que parfume l'olive.

On signale Naplouse et son riche vallon , Les rives du Bélus , les figuiers d'Esdrclon ,

PTOLÉMAIS. 133

La ehaine du Carmel, dont la cime adorée Sert de phare au chrétien voguant? vers Césarée , Et rimposante mer qui , sous un soleil pur, ï'réte à ces grands tableaux sa bordure d'azur ^.

La mer en ce moment , comme une immense glace y Déroulait au couchant sa déserte surface ; Seulement du rivage où la vague s'endort , Comme un double signal d'incendie et de mort ,

On distinguait au loin le Tigre et le Thésée ,

Qui berçaient lemement leur poupe pavoisée ,

Et leurs flancs arrondis où , pour ses noirs complots ,

L'Angleterre a caché des soldats matelots.

Ainsi dans le courant d'un fleuve semé d'iles ,

Blottis sous des roseaux , deux larges crocodiles ,

L œil fixé sur le bord à l'heure où le jour fuit , |

j Attendent les troupeaux que la soif y conduit.

Enfin à l'horizon , sur son blanc promontoire , \

Parait Ptolémaïs , puissante dans l'histoire , !

Formidable cité dont le vaste contour . 1

A chaque angle saillant fait surgir une tour ; ;

Ses murs , dont les canons bordent la haute cime,

Ont pour base le roc y et pour fossé Tabime : ^

Ainsi par l'Océan protégée à demi,

Elle n'offre qu'un point aux feux de Tennemi.

C'est là que règne Achmet , tyran sexagénaire ^ ; L'âge n'a pas dompté son humeur sanguinaire :

PTOLEMAIS. 135

Son regard menaçant , où scintille le Teu^

Luit sous ses blancs sourcils que presse un turban bleu ;

Sa barbe 9 qui sans art en pointe se dessine ,

Comme un réseau de nacre ombrage sa poitrine ;

Deux pistolets massife aux solides pommeaux ,

Le poignard que Damas a trempé dans ses eaux ,

La dague dont la pointe infecte une blessure ,

D'un mobile arsenal hérissent sa ceinture;

Un sabre suspendu par un cordon grossier

Résonne à chaque pas dans le fourreau d'acier,

Et sur son large dos s'allonge en bandoulière

La lourde carabine à sa main familière.

Entre tous les pachas Sélim sut le choisir.

Féroce par instinct et bourreau par plaisir,

Souvent dans la cité, soos une nuit profonde ,

Le juge exécuteur fait sa funeste ronde ,

Et f quand brille le jour, un sang noir et glacé Révèle les chemins où le maître a passé.

Des princes d'Orient le luxe héréditaire Jamais n'étincela dans sa cour solitaire ; Même dans le harem du farouche yisir Un parfum de cadavre irrite le plaisir.

Sanglantes voluptés 1 malheur à la captive Que choisit pour la nuit sa cruauté lascive ! Dans sa main , que dirige un féroce transport ^ Le mouchoir du plaisir est un linceul de mort. Pourtant , à tous les yeux le pacha de Syrie Étale d'un iman la sainte rêverie ; Tandis qu*un cri plaintif , aux mourans arraché^ Perce de ses caveaux le soupirail caché ,, Lui , sur un jonc grossier croisant ses jambes nues , Récite du Coran les sentences connues ^

PTOLEMAIS. 137

Ou de ses doigts distraits il égraine , en priant y Le rosaire sans fin des peuples d'Orient.

Cependant Dufalga , sous la yille assiégée , Décrit autour du camp sa ligne prolongée ; Abrités par Tosier arrondi de leurs mains , Les muets artilleurs creusent d étroits chemins ; D'autres y en serpentant sous ces obliques routes, Élèvent le gazon qui masque les redoutes , Et ce long ^lur de terre , exhaussé dans la nuit , De la tour menacée embrasse le circuit; Le jour vient ; dès canons les rapides volées Ebranlent les remparts aux cimes crénelées;

Sous TefTort du boulet qui tourmente leurs flancs , De gigantesques blocs , assis depuis miUe ans, Tombent broyés en poudre, et la brèche entamée A ses degrés mouyans semble inviter l'armée.

Mais déjà sur les tours, sur les murs envahis, Achmet a répandu d'innombrables Spahis ; L'indomptable vieillard , quittant sa cour déserte, Parait sur les débris où la brèche est ouverte ; C'est le point de l'assaut : sur les brûlans sentiers , Bonaparte a lancé ses hardis grenadiers ; Dans leurs rangs, que dévore une mitraille obliqua, On entend ce long cri : f^ive la République ! On entend le tambour aux sons vifs et pressés , Et le sol qui frémit sous les pas cadencés.

PTOLEMAIS. 139

Les MamelucJ^s du Nil, les soldats de Syrie y Au sang-froid des chrétiens opposant leur furie, Sur les débris du mur, vainqueurs ou terrassés, Provoquent Tennemi de leurs cris insensés ; Dans leurs agiles mains , comme un cercle de flamme. On voit étinceler la hache à double lame.

Les dagues, les candjards , les damas recourbés. Et la pesante masse aux quatre angles plombés. Sur les bords du glacis que le boulet sillonne , Les généraux français devancent leur colonne ; On entrevoit encor, dans le gouffre de feu , Leur panache éclatant, leur uniforme bleu.

D'un siège désastreux effroyable prélude !

L'ennemi les devine à leur noble attitude ; Et devan} leurs soldats d'épouvante glacés , Ces héroïques chefs roulent dans les fossés.

Bon tombe le premier ; la foudre inaperçue^ Atteint le fier Rambaud au milieu de Fissue ; Bientôt à ses côtés Fouler, Croisîer, Vénaux, Rougissent de leur sang les débris des créneaux ; Le calme Dufalga, qui, loin de la mêlée, Traçait d'un mur nouveau l'enceinte reculée , Expire aux yeux du chef, en montrant de la main La place où doit s'ouyrir l'assaut du lendemain^...

Héroïques guerriers 1 sur la rive étrangère Qu'à vos froids ossemens la terre soit légère I Demain l'armée en deuil suivra votre convoi , , Sous les vieux oliviers plantés par Godefroî.

PTOLEMAIS. 141

Dormez d'un doux sommeil ! Tandis que Tldumée Gardera , sans témoins y yotre cendre inhmnée , Vos noms des cœurs français ne seront point bannis; Ils yivront dans nos vers , par les ans rajeunis y Tant que fe^Panthëon, moderne Capitole, Protégera Paris de sa blanche coupole , Tant qu'au sein de ses murs , un aigle souverain Pressera sous ses pieds la colonne d'airain.

Mais du héros français la sagesse assidue, De ce combat terrible embrassait l'étendue ; Au désolant aspect de nos sanglans reyers, Il livre sa pensée à^ des regrets amers ; Tout-à-coup, sous les murs, un roulement sonore Rappelle les soldats que le combat dévore ,

Et ces fiers bataillons , mornes , silencieux , La rage dans le sein , s'éloignent de ces lieux.

La tristesse est au camp ; mais de longs cris de fête Font tressaillir d'orgueil la ville du Prophète : La noire populace, à flots impétueux, Parcourt de la cité les quartiers tortueux; Pareils à des jakals, dont les dents affamées Fouillent les grands cercueils où tombent les armées , De hideux Africains, sous les sombres remparts, Mutilent des chrétiens les cadavres épars , Et parleurs longs cheveux des têtes suspendues. Sur la place publique au Pacha sont vendues.

Demain , à Theure fraîche où la brise des mers Gliss8 avec ses parfums dans les vallons déserts ,

PTOLEMAIS. 143

Quand , sur l'azur du ciel , l'aube à peine étoilée Dessine en blancs festons les monts de Galilée , Les soldats , de leur tente arrachés demi-nus , Verront sur les créneaux des Tisages connus ; Pour un horrible emploi ces têtes sont placées : Dans le prochain assaut vers ses tours menacées, L'ennemi des chrétiens, de ses canons fumans, Rejetera contre eux ces boulets d'ossemens.

Pendant que les soldats , rassemblés squs la tente, Accusaient de ce jour la fortune inconstante , Que d'autres , terrassés par un sommeil puissant, Oubliaient les horreurs du Carnage récent , Bonaparte et ses chefs qu'éveille la pensée , Vers la ville assoupie en sa joie insensée ,

Disposent avec art un assaut clandestin , Que ne doit point trahir la lueur du matin.

Le moment est propice : une nuit plus confuse Semble favoriser le courage et la ruse; Des nuages massifs , sortis des sombres eaux , Etendent dans le ciel leurs immenses arceaux ; Aux limites du camp la vedette perdue Interroge du sol la muette étendue ; Partout d'un rideau noir Thorizon est voilé : Seulement vers le sud, comme un astre isolé , Sur le cap orageux que la mer avoisine , On voit étinceler la torche de résine , Phare consolateur qu'aux lampes de Tautel Allume dans la nuit le moine du Carmel ^.

Sous le morne chaos des ombres sépulcrales , Des antres du Thabor élancé par rafales ,

PTOLEMAIS. 145

Le vent fait retentir ses discordantes voix :

Tel qu'un vaste troupeau qui beugle au fond des bois ,

11 gronde sur la mer, et le flot qu'il excite ,

Comme un rauque bélier sape la tour maudite ;

A ce murmure sourd y mêle son cri de deuil

Le lamentable loumb , triste oiseau de Técueil ^.

Alors la voix du chef, que le geste répète , Agite dans le camp une foule muette ; Les soldats , sur leur couche éveillés en sursaut , S'alignent par instinct pour le nocturne assaut ; Au bruit qui se répand , leur courage bouillonne : On a dit que, guidant la première colonne , Cette nuit Bonaparte, escorté de Kléber, Va surprendre la tour du côté de la mer ;

D^jà les bataillons , dans Tombre du mystère , Abandonnent du camp Tenceinte solitaire ; Ils longent Taqueduc que Djezzar a construit , Et , par d'obscurs chemins où leur chef les conduit , Jusqu'aux bords de la mer se glissant en silence , Des fossés aux remparts franchissent la distance. Soudain un large éclair qui jaillit de la tour, Sur le sombre glacis tombe comme le jour ; Les lourds canons, qu'effleure une ardente fiisée, Rougissent des créneaux lembrasure évasée , Et ce feu , qui s'échappe en lumineux sillons , Trahit au pied du mur nos muets bataillons ; A rhorrible lueur dans les airs répandue , t>es hardis assiégeans la marche est suspendue. Déjà les derniers rangs fuyaient vers le glacis ; Mais d'une voix qui parle au courage indécis ,

■ys-

PTOLEMAIS. 147

Seul , debout sur Un bloc que le canon domine ,

Qu'effleure le boulet, que Téclair illumine,

Bonaparte retient leurs pas précipites :

« Compagnons , voyez-vous ces brillantes clartés?

« L'ennemi , secondé par l'ouragan qui gronde ,

« Veut ravir vos exploits à cette nuit profonde ;

« Rendez grâce aucanon qui rallume le jour,

* Marchez ; le sort du monde est là, dans cette tour ^ ! »

Quant l'Etna , secouant son casque de (iimée , Menace de ses blocs la Sicile alarmée, Tourmenté dans son lit , le flot palermitain Se replie en fuyant jusqu'à Fécueil lointain ; La plage montre à nu sa grève solitaire :

Tout-à-coup , rappelée au centre du cratère.

La vaste mer , qu'annonce un mugissement sourd , Bouleverse en passant le fond qu'elle parcourt , Et , loin des bords prescrits, la vague diligente Se montre inattendue aux peuples d'Àgrigente.

Ainsi vers le fossé les soldats chancelans Remontent sur la brèche à flots étincelans :* A leur tête est Murât ; sous la tente tranquille , Il languissait au camp , dans le repos d'Achille ; Mais y cédant au démon qui dévoce son sein , Le brillant cavalier s'est créé fantassin^; Junot vole après lui ; Verdier , Durbc , Lasalle, Kléber , comme une tour sur la tour colossale , Refoulent devant eux les Turcs amomcelës ; Parmi vingt autres chefs que la nuit a voilés ,

PTOLEMAIS. H9

Lannes d'un bras puissant plante sur la muraille Un reste de drapeau criblé par la mitraille , Et y perçant dans ses bonds un rempart de spahis, Le premier de Tarmée entre à Ptolémals.

Partout de nos soldats les masses accourues , De rétroite cité percent les sombres rues ; Mais bientôt l'ennemi , repoussé de la tour , Dans ses murs envahis les assiège à son tour : Les Turcs, les Mamelucks, la noire populace, Des quartiers de la yille ont encombré l'espace ; D'autres , du haut des toits en créneaux transformés , Font pleuvoir sur le sol des débris enflammés ; Les femmes , les enfans , que l'exemple aiguillonne , Versent l'huile fumeuse et la poix qui bouillonne|; Dans les rangs ténébreux les chefs sont confondus ; Comme un tigre qui court parP)onds inattendus ,

L'infatigable Aehmet , au sçii^ de la mêlée , Brandit sur les chrétiens sa masse ciselée ; Tu tombas le premier sous sa terrible main , Lannes , qui de la ville a conquis le chemin ! . . . Déjà les Musulmans , qu'exalte leur défaite, Ont levé le damas sur cette noble tête, Quand, rapide vengeur, vers son ami blessé.

Suivi de ses dragops , Murât s'est élancé :

Son bras se multiplie , et son damas qui vole Trace autour de sa tête une ardente auréole ; Une terreur subite a glacé les croyans :

A ces flottans cheveux, à ces yeux flamboyans, A ce dolman d'azur que la tempête agite , Dans les murs désolés de leur ville maudite, Ik ont cru qu'animé d'un céleste transport , Tombe , un glaive à la main , l'archange de la mort.

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