CHANT SIXIÈME. — PTOLÉMAÏS
De joie, à son aspect, Ptolëmals s'agite ; Il franchit les deux murs , monte à la tour maudite , Et, prophète inspiré d'un lendemain fatal , Parait comme un Typhon sur son noir piédestal.
ARGUMENT
Bataille du Mont-Thabor. — Kléber déliyré par Bonaparte. — Déroute complète des Musulmans. — - Retour de l'armée à Ptolémaîs. — Premiers symptômes de la peste. — Sortie de trois mille pestiférés conduits par El-Modhi. — La peste se propage dans Tarmée. — L^hospice dans une Mosquée. — Détails et scènes de la peste. — Dévouement de Desgenettes. — Bonaparte paraît dans la Mosquée ; il touche les pestiférés ; discours qu'il leur adresse.
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Voyez-vous au midi ces grèves désolées , Où le lac de Tibère étend ses eaux salées?
Voyez- vous le Carmel , dont le dernier vallon Porte un fleuve sans gloire aux plaines d'Esdrelon?
Nazareth et Cana , tout empreints du Messie ,
La cime de THermon , par les cèdres noircie , ,
I Lieux saints , d'où le chrétien croit distinguer encor
L^auréole céleste au sommet du Thabor?
! Sur ces monts , sur le flanc des collines boisées ,
^ Sur ces rives sans fleurs par le Jourdain creusées ,
Cent mille Musulmans , l'un à l'autre inconnus ,
\ Des confins de l'Asie au mont Thabor venus ,
De leur choc circulaire assiègent dès l'aurore
! Ce carré que surmonte un drapeau tricolore ;
Kléber est là... Kléber, sur ce point isolé, Comme un écueil lointain par l'Océan foulé , De ces peuples sans nom brisant les vagues noires , Retarde sa défait^ à force de victoires.
Debout pam^ les siens , il les domine tous ; Sa tète haute et fière appelle tous les coups ;
Rien ne peut ébranler sa stolque constance ;
Désigné pour mouÂr ou pour sauver la France ^
De son devoir sublime il accepte le poids.
A^isi tu dois briller une seconde fois ,
Ainsi , dans un désert en victoires fertile ,
Quand cent miUe Ottomans combattront tes dix mille ^
Contrainte d'enfanler un prodige pareil ,
Ta gloire éblouira la ville du soleil M . . .
Autour de ce carré , puissant par sa tactique , Tourbillonne à grands cris l'armée asiatique ; Nul n*osait assaillir d'un bond audacieuT^v Le chrétien colossal que mesurent les yeux; Un seul s'était promis cette héroïque tête i C'est l'Arabe cuivré, séide du Prophète ^
Qui , dans Alex:andrie impuissant assassin ,
D'un poignard émoussé toucha son noble sein ;
Aujourd'hui; l'œil fixé sur sa grande victime ,
Il donne à ses projets l'apparence du crime :
Tantôt y se présentant comme un transfuge ami ,
Il cherche pourissue un rang mal affermi ;
Tantôt , tirant le fer (te sa veste grossière ,
Le sombre Souliman y dans des flots de poussière ,
Rampe sous le chameau d'un Arabe de Tor :
Tel , d'un regard subtil , un noir alligator.
Épiant une proie au rivage attachée ,
Nage, en suivant sous l'onde une route cachée.
Vingt fois , pour consommer ses horribles exploits ,
Sur la première ligne il se glisse , et vingt fois
Nos soldats, déjouant une ruse subtile ,
De leurs pieds dédaigneux repoussent le reptile.
Héroïques soldats , qui , dans. vos murs de fer, Comme un palladium gardiez votre Kléber !
Bientôt , sous tant de chocs votre force brisée Va livrer au barbare une victoire aisée ; Les trésors des combats s'épuisent : dans les rangs Ëtincellent encor quelques feux expirans ; Debout , près de Taffùt ^ Tartilleur inutile À fouillé vainement son arsenal mobile , Et ce faible carré que la foudre soutint , Semble le noir foyer d'un volcan qui s'éteint.
Cependant le jour fuit : sa lumière inclinée- Allonge du Thabor l'ombre indéterminée ; L'espoir ne soutient plus le soldat affaibli : Tout-à-coup , des hauteurs qui couronnent Souli ^ ,
Résonne le canon dans les valions sonores ; Des bataillons semés de drapeaux tricolores y Le clairon, le tambour, les cris qui frappent Tair, Annoncent Bonaparte aux soldats de Kléber.
Ces drapeaux , ces clameurs , ces lointaines fanfares , Le grand nom de Kcbir, ont glacé les Barbares ; Déjà leurs escadrons , par la terreur conduits , De THermon sinueux regagnent les circuits , Et bientôt , affranchi de son immense chaîne , Le carré prisonnier s'élance dans la plaine. Ainsi, quand dans la nuit un immense glaçon Environne un vaisseau qui vogue vers THudson ^ Sur rimmobile pont une foule pensive Contemple de la mer la surface massive , Et, lasse de tenter un impuissant effort, Pépose Tespérance et n'attend que la mort ;
Mais qu'un yent désiré , tiédi sous l'autre pAle , D'un ciel lourd et brumeux déchire la coupole , Soudain la mer vaincue ouvre ses bras roidis ; Le vaisseau, quelque temps sur ses flancs engourdis S'agite , et , libre enfin de sa prison qui gronde y Sillonne en conquérant les limites du monde.
En vain , pressés de fiiir , les Barbares , tremblans , De leurs légers chevaux ensanglantent les flancs ; En vain , pour échapper au tranchant de l'épée , Ils s'ouvrent sur les monts une route escarpée : Partout nos bataillons les suivent dans leur vol ; Parmi les flots poudreux qui dérobent le sol , Des dragons de Murât nouveaux auxiliaires, Arrivent sur les Turcs quatre cents dromadaires ^ ,
Formidable escadron , dont le pas colossal Devance , sans effort y le galop d'un cheval. La mort sur tous les points accompagne la fuite ; Junot vers Nazareth s'élance à leur poursuite, Reynier garde FHermon de Tun à l'autre bout^ Klâ>er est au Thabor , Napoléon partout.
Comme un noble allié de la France guerrière , Le Jourdain lui prêta sa puissante barrière ; Vingt mille Musulmans, fiils de lointains climats,, Cherchant le pont sauveur qui conduit à Damas , Suivaient du fleuve saint la déserte vallée ;, Refuge désastreux ! Du lac de Galilée , Le sabre de Murât , qu'ils ont vainement fui , Jusqu'au pont de Jacob , les chasse devant lui ^ , Et dans les flots profonds leurs corps tombés en foule Opposent une digue à l'onde qui s'écoulje ;
Vous eussiez dit qu'alors y vers son berceau lointain y Comme aux jours d'Israël remontait le Jourdain. Quelques uns cependant , soustraits au fil du glaive , Regagnèrent les^bords où le soleil se lève ; Ces soldats y par l'Anglais en triomphe attendus, Efirayans messagers, aux peuples de Tlndus Annoncèrent la France , et les tyrans de Fonde Pâlirent un moment dans Surate et Golconde ^.
Ainsi nos bataillons mêlaient au même lieu Les merveilles de Fhomme aux merveilles de Dieu ; Heureux s*ils pouvaient voir, sous ce dernier trophée , Ptolémafe soumise et la guerre étouffée i
Mais le camp affaibli demande leur retour ,
Et l'indomptable Achmet a rebâti sa tour.
Ils quittent le Thabor ^ leur marche triomphale
S'arrête de nouveau vers la ville fatale ;
Là , d'un siég^e étemel subissant les ennuis ,
Ils consument encor et leurs jours et leurs nuits ;
Des deux partis rivaux la foule consternée ,
Chaque jour sous les murs expire moissonnée ;
Les cadavres mêlés s'élèvent en monceaux:
Ces remparts , en deux mois , ont vu soixante assauts ;
Et le gouffre entr'ouvert devant la tour maudite
Dévore des deux camps la glorieuse élite.
Cependant transpirait , dans l'enceinte des murs , Un air cadavéreux aux miasmes impurs ,
Redoutable fléau qu'une vapeur immonde Dans la fange tlu Nil alimente et féconde ^
te
Et que le yent du sud , rapide messager , Apporte sur son aile à ce peuple étranger.
Déjà les Mamelucks sauyés des Pyramides , Du pacha de Judée alliés homicides , Dans les yieux carrefours que souiUe leur abord , Répandent en passant le levain de la mort; Rientât Ptolémals, de cadavres semée , Semble une ville en deuil du sépulcre exlvomée ; Et des lambeaux humains la tiède exhalaison Pousse vers les chrétiens l'invisible poison. D'abord du camp français Theureuse insouciance Du fléau qu'il recèle ignorait la présence ; Comme un sicaire obscur qui frappe dans la nuit , On eût dit que le mal , sous la tente introduit.
Dérobait ayec soin ses funestes symptômes ; Le soldat aspirait d'homicides atomes , Et, sw* des bras amis vainement soutenu^ Parlait ayec effroi d'un tourment inconnu.
Alors , pour éclaircir sa vague inquiétude y Muette de stupeur , la sombre multitude , Révélant un soupçon par le geste exprimé , Portait aux pieds des chefs un corps inanimé. Hélas! depuis long-tems , habiles à se taire ^ Les chefs avaient connu l'effroyable mystère ; Mais au fond de leurs cœurs refoulant le chagrin ^ Us montraient à la foule un visage serein, Et , d'un prudent mensonge unanimes complices , De rhorrible secret étouffaient les indices.
Inutile détour ! Le camp épouvanté Va connaître aujourd'hui la triste vérité.
Aujourd'hui dans la yille un démon fanatique Seconde du pacha Taffireuse politique :
Sur ses chaînes de fer, à la chute du jour, Le large pont-levis s'abaisse, et de la tour Trois mille Musulmans descendent en silence ; Monté sur Al-Borak , El-Modhi les devance ; L'œil sombre et menaçant , l'Ange du désespoir Vers le convoi muet secoue un drapeau noir ; L'un à l'autre enlacés de leurs mains dégoûtantes , Nus y armés de la peste , ils marchent vers les tentes , Et y du geste invitant les chrétiens consternés, Leur promettent de loin leurs corps empoisonnés. Quelquefois , épuisé par le mal qui l'assiège , Un fantôme ambulant de ce morne cortège Tombe sous les palmiers qui bordent le chemin ; L'Ange exterminateur le touche de la main ,
D'une Toix âolennelle il parle; sa parole Donne un reste de yie au souffle qui s'envole y Et le corps du mourant , par la fièvre engourdi , Tout-à-coup se relève à la voix d'Ël-Modhi.
Ainsi, tout parsemés de nuances bleuâti^ , Les cadavres , gisans dans nos amphithéâtres y Se dressent sur leurs pieds ^ entr'ouvrant au hasard Une bouche sans voix et des yeux sans regard , Quand TefiRrayant Volta, magique Prométhée, Rend aux chairs du sépulcre une ame épouvantée.
Cependant vers l'armée, immobile d'effroi , S'avançait , à pas lents y le funèbre convoi ; Le farouche El-Modhi précède la colonne; Dans l'enceinte du camp sa forte voix résonne 2
« Chrétiens , qui résistez au fer des Musulmans, « £l-Modhi TOUS condamne à leurs embrassemens. » Puis , s'adressant au chef qu'il iiésigne du geste : «c Kébir ! en te quittant je te lègue la peste ; « Si de tpn camp maudit , vivant tu peux sortir , « Tremble de me revoir aux sables d'Aboukir 1 »
Il a dit; et , pareil aux lueurs du phosphore. Dans la brume du soir le démon s'évapore ,
Et Ton distingue encor son éclatante voix ,
Et son rire infernal qui s'éteint dans les bois.
Sous les feux prolongés , insensible à la crainte, La horde d'El-Modhi du camp franchit l'enceinte;
Leurs cadavres hideux , péle-méle entassés, Encombrent le glacis , inondent les fossés ; Ils présentent leurs bras au fer qui les mutile , Et, pareils aux tronçons d'un venimeux reptile, Par Tardente agonie un moment ranimés , Ils s'élancent tout nus sur nos soldats armés ; Sur ces corps enlacés par d'horribles étreintes , D'une bouche fétide ils laissent les empreintes^ Et leur sein , dilaté par un dernier effort , Dans le sein de leur proie ensemence la mort.
Le vieux Pacha triomphe ; et l'armée abattue Connaît enfin le nom du fléau qui la tue ; Ce n'est plus ce mal sourd , dans l'ombre recelé, Qui frappait sous la tente un soldat isolé ;
A toute heure y aujourd'hui^ dans ce camp qu'il décime, Assassin découvert , il marque une victime ; Et ce soi, abhorré même de^ ennemis, Semble un impur royaume à la peste soumis.
Non loin du camp s'élève une antique mosquée , Comme un vaste refuge aux mourans indiquée ; Le marbre de ses murs , dépouillé d'ornemenfs , Conserve encor des, mots écrits par les Imans ; Des touffes de palmiers ornent son vestibule, Et du frais Océan la brise qui circule , Glissant sur les rosiers d'un limpide bassin , * Porte dans la mosquée un air suave et sain.
C'est là que la pitié , loin des tentes bannie , Dans un lit moins brûlant accueille l'agonie ;
Sous le large portail des murs hospitaliers , Péle-méle introduits, fantassins , cavaliers , Dans le camp de la mort ont conquis une place ; La douleur qui se plaint , la rage qui menace , L'abattement muet , reffiréné désespoir , Peuplent le double rang du funèbre dortoir , Hospice désastreux ] enceinte dévastée I Où Tange de la mort, effroyable Protée , Couvrant de mille aspects son visage odieux , Toujours d'un nouveau masque épouvante les yeux. Auprès du vétéran , qui sans murmure expire , Son jeune compagnon , dans Taccès du délire , Se débat sur sa couche y et mêle avec effort Un rire convulsif au râle de la mort ; Et tandis que les uns j par un geste farouche , Rejettent le linceul de leur brûlante couche y
D'autres, de leurs manteaux étroitement drapés. Du suaire guerrier meurent en^oppés.
Sitôt que brille enfin sous la profonde arcade Cette faible lueur qu'attend l'œil du malade , Quand l'aube , se glissant à travers les barreaux , Dessine sur les murs les moresques vitraux , Et que f dans l'édifice dû ce jour luit à peine , Apparaît de la nuit la désastreuse scène ; Des esclaves bédouins , malheureux ennemis , Comme une vile proie à la peste promis, De l'un à l'autre lit parcourant l'intervalle , Passent en promenant la civière fatale; Us s'éloignent chargés de cadavres impurs ; Dans la fosse béante , ouverte autour des murs ,
Leurs mains Vont enfouir ces dépouilles immondes , Et des chiens afFamés les meutes vagabondes , Convives odieux , par la peste nourris , Exhument en hurlant ces horribles débris ^..
Mais la mort, poursuivant ses fureurs redoublées ^ Aura bientôt rempli ses places dépeuplées ; A l'œil du désespoir l'indomptable fléau Déroule chaque jour un plus sombre tableau :
Autour de son chevet , qu'aucune main n'effleure , L'homme demande en vain un homme qui le pleure ; Quelquefois vous voyez des spectres affaiblis , L'air morne et solemiel , se dresser sur leurs lits , Et| du geste indiquant les angles de la salle, Appeler leurs amis d'une voix sépulcrale ;
Mais de leur agonie insensible témoin, L'égolsme muet veille à son propre soin ; Par l'horreur qui la suit , l'infortune exilée Traîne au sein de la foule une mor4; isolée ; Vainement le malade invoque le secours De lart opérateur qui prolonge nos jours , Accoudé sans témoins sur la fatale claie , D'une main courageuse il visite sa plaie , Et, guidé par l'instinct à défaut de savoir, Arrache le duvet, humide d'un sang noir.
Un homme cependant , dans cette horrible enceinte , De la terreur publique ose braver l'atteinte :
Desgenette est son nom ; sur un marbre pieux ^ La Grèce Feût inscrit à côté de ses dieux.
Courbé près d'un mourant que la fièvre désole , 11 reproche k la foule une terreur frivole , Rassure le soldat qui tremble pour ses jours ; Puis y d'une horrible preuve appuyant ses discours^ Au fond d'une tumeur par le mal calcinée , Il puise sur Tacier la goutte empoisonnée , Et dans sa propre veine , ouverte de sa main , Infiltre sans pâlir le liquide venin.
Sublime dévoùment! Maîs^ toujours incrédule , La foule , en l'admirant , d'épouvante recule ; Le mal contagieux , réfutant la raison ,
Du contact homicide atteste le poison.
Quand le yaste linceul de la nuit qui s'abaisse , Sur ce grand sarcophage étend son ombre épaisse , Tant de soupirs mêlés , tant de cris confondus , Comme une seule yoix sont encore entendus ; Une lampe de fer, suspendue aux ogives , Dessine en traits blafards des figures pensives; Tel le croissant des nuits i de ses reflets tremblans Effleure des tombeaux les simulacres blancs ; Alors si du Carmel , où veille la prière , Tinte à coups mesurés la cloche hospitalière ,
Si la brise , en passant sur le couvent latin ,
Porte au camp dévasté ce murmure lointain.
Le soldat expirant, que trouble un dernier songe , Recueille avec effroi le son qui se prolonge ; Il retrouve , à la voix qui descend du Carmel , Un confus souvenir du culte paternel ,
Et croit qu'auprès de lui, sous ces tristes murailles y Le lamentable airain sonne ses funérailles.
Non , généreux guerriers 1 dans cet asile impur Vous ne mourrez pas tous de ce trépas obscur , La rage du fléau bientôt sera trompée :
Les uns vers le Delta périront par Tépée ; D'autres , dans les hameaux de leur lointain pays , Parleront du Thabor et de Ptolémaïs; Souffrez encor un jour; à la prochaine aurore Un prodige sauveur à vos yeux doit éclore ; Elle brille : au dehors de ces' arceaux voûtés Quel son long-tems muet retentît? Ecoutez !!! La fanfare du camp , qui dans les airs expire y Chante l'hymne : Veillons au salât de l' Empire;
Distingue^TOUs la voix des soldats attendris ?
Le nom du général se mêle à tous ces cris ;
La foule yers ces lieux semble être convoquée ;
Lé long murmure approche ; on ouvre la mosquée :
Un peuple de soldats , arrêté sur le seuil ,
Mesure avec effroi ce long palais du deuil...
Tout-à-coup y s'arrachant à ces groupes timides ,
Plus calme qu'à Lodi ^ plus grand qu'aux Pyramides ,
Bonaparte est entré ; ses plus chers généraux ,
Kléber, Reynier, Murât , escortent le héros ;
Il marche, et de mourans la salle parsemée
Tressaille sur les pas du père de Tarmée ;
Dans les regards éteints un céleste pouvoir
Fait luire à son aspect le reflet de Tespoir ;
De ces rangs désolés compagnes assidues ,
La douleur et la mort sont comme suspendues ,
Et dans leurs lits de jonc des spectres cnchainës Se dressent un moment sur leurs bras décharnés : Tous invoquent des yeux Thomme que Dieu protège ; Et tandis que les chefs qui forment son cortège y Pâles imitateurs d'un magnanime effort , Pour la première fois tremblent devant la mort , Et y dans cet air chargé d'atomes homicides , Se penchent avec soin sur des parfums acides y Lui , le front découvert , prononce dans les rangs
Ces mots mystérieux qui charment les mourans ; Sur ces lits qu'il dénombre étendant sa main nue , Lentement il poursuit cette horrible revue :
On vit en ce moment le magique docteur
Porter dans chaque plaie un doigt consolateur ; Au soufHe du malade il mêlait son haleine , Découvrait les tumeurs qui se cachent sous l'aine ,
Et dans ce temple impur, Dieu de la guérison. Il promettait la ^ie en touchant le poison.
Alors sous les arceaux de la funèbre Toùte Retentit une voix que le silence écoute :
« Soldats 9 le monde entier contemple tos destins ; « La République a lu tos premiers bulletins : a Le Nil conquis par tous a roulé dans son onde Les premiers cavaliers de TEgypte et du monde ; a Combattus par la soif et les déserts mouvans , « Vos bataillons yainqueurs ont reparu vivans ; a Le Jourdain prisonnier tous doit sa délivrance y u Et la voix du Thabor parle de notre France ! n Ce lieu de tant d'exploits serait-il le cercueil? « Si f veuve de ses fils , la République en deuil
« Me demandait un jour : Qu'as-tu fait de l'armée ?
a Où sont ces vieux soldats si grands de renommée y
« Ces vainqueurs de Mourad y des Beys , des Osmanlis?
« Faudra-t-il lui répondre : Ils sont morts dans leurs lits ?
M Levez-vous ! Ranimez votre force abattue ;
« Bien plus que le fléau Teffroi du mal vous tue ;
« Sur un lit de douleur comme au sein des combats ,
« La mort est moins funeste à qui ne la craint pas.
« Vivez ! Nous quitterons y demain avant Faurore y
o Cette horrible cité que la peste dévore ;
« Ici votre ennemi se dérobe à vos coups ;
« Cherchons d'autres combats sous un soleil plus doux.
a L'Egypte nous attend ; implacable adversaire y
a Mourad a reparu dans les plaines du Caire ;
« Suivi de Mamelucks, bientôt il va s'unir
« Aux nouveaux Ottomans campés sous Aboukir.
« C'est en vain que du Nil le désert nous sépare ;
« Marchons ! Au moment même où ce peuple barbare
« Nous croit ensevelis au pied du mont Thabor,
tt A ses yeux étonnés reparaissons encor,
« Et , yengeant d' Aboukir le sanglant promontoire ,
« Couvrons un nom de deuil par un nom de victoire ! »
ARGUMENT
Les tentes du Bosphore. — Mustapha et Mourad'Bey. — L*année d'Onent réunie sur le promontoire d'Aboukir. — Nouveaux auxiliaires égyptiens conduits par £l-Modhi. — L'artillerie volante. — Mort d'El-ModJii. — Li sibyHe du Coran. — Charge de Murât. — Kléber. — L'armée ottomane anéantie. — Dernière nuit de Bonaparte en Egypte.?— Epilogue.
ABOURIR.
Un camp tumultueux , sorti du sein des mers, A peuplé d'Âboukir les rivages déserts ; L'Egypte a salué les tentes du Bosphore:
Leur parure se mêle aux couleurs de Taurore ; A ces rideaux zébrés d'argent et de satin.
Enflés comme une voile au^souffle du matin ,
A ces frais pavillons couronijés de bannières ,
D'armes , de croissans d'or, de flottantes crinières ,
On croirait voir de loin un tapis dlspahan
Déroulé sur le sable aux bords de TOcéan.
Du Sultan de Stamboul la puissance alarmée ,
Au noble Mustapha confia cette armée ;
L'imprudent y à son maître, en partant, a promis
De parer le Sérail de têtes d'ennemis !
Chaque jour , dans son camp pompeusement traînée ,
On voit la longue chaîne aux vaincus destinée ,
Et la cage de fer qui , du champ d'Aboukir
Au château des Sept-Tours , doit transporter Kébir ' .
A ces fiers Osmanlis , sur ce même rivage ,
Se joignent, en poussant une clameur sauvage,
ABODKIR. 197
Deux mille Mamelucks, escadron épuisé Que déroba la fuite aux yainqueurs de Ghizé ; Mourad-Bey les conduit; rusé dans sa défaite, De la chaîne lybique il a suivi la crête y Il a trompé Desaix ; et par un long circuit ; Aux périls du désert échappé cette nuit , Du Pacha de Stamboul ce noble auxiliaire , Dans un dernier effort veut ressaisir le Caire. Le fier Circassien , de tant de chocs froissé , Étale les lambeaux de son luxe passé , Et montre avec orgueil aux Ottomans novices Sa face de lion, belle de cicatrices '.
La France, défiée aux plaines d'Aboukir, A ce sanglant duel se hâte d'accourir ;
Du Caire , du Fayoum , de Vétroite frontière Où Suez à deux mers oppose sa barrière , Du Delta nourricier aux fertiles sillons , Arrivent à la fois nos joyeux bataillons.
Quels sont ces combattans qu'on aperçoit à peine y
Marchant , le Ions; des flots , sur la poudreuse arène ? L'armée a reconnu leur éclatante voix :
Des gouffres du désert ressuscites deux fois ,
Et vainqueurs du fléau tyran de la Syrie , Ils viennent pour combattre aux champs d'Alexandrie ; On dirait qu'aujourd'hui, sous un climat plus doux, Un noble instinct les guide à ce grand rendez-vous. « Amis , leur dit le chef, je vous rends à vos frères ; « Dès ce jour, les destins ne nous sont plus contraires ;
« Dans ce dernier combat que je tous ai promis , a Ecrasez d'un seul coup ce peuple d'eunemis ; « Ils sont tous devant vous , soldats; le Directoire, « Par ma bouche y aujourd'hui , décrète la Tictoire. »
Il a dit y et déjà ses rapides regards
Ont du camp d'Aboukir mesuré les remparts ;
Devinant leur pensée aussitôt que conçue ,
Du combat qui s'apprête il a jugé l'issue :
Dans la plaine il étend ses immenses réseaux,
Et semble marquer l'heure où dans les vastes eaux
Tombera, sans retour, l'armée asiatique.
Tel , sur le haut sommet de sa tour prophétique ,
L'homme inspiré qui suit dans la voûte sans fin
Les astres échappés au doigt du séraphin ,
Annonce l'heure fixe où , sans heurter leS' mondes ^ Tombent sur notre ciel ces sphères vagabondes , Et la nuit où, bornant leurs cercles révolus. Elles percent Fabime où Tœil ne les suit plus* Un cri part d'Aboukir ; la redoute, qui tonne A troublé de la mer le repos monotone ; Aux deux angles du camp par Mourad défendus , Résonnent les canons que l'Anglais a vendus ; Et, debout sur le cap, la tour chère au Prophète D'un turban de fumée environne sa tète.
A ce signal, pareils en nombre à ces oiseaux Qui dans un jour d'orage obscurcissent les eaux,. Arrivent les tribus de la zone africaine ; Le hideux Ël-Modhi sur ses pas les entraine; Sa voix a réveillé ces enfans des déserts : L'olivâtre Bédouin sorti des lacs amers ^
Le Maure du Sennahr , rAbissin qui dévore La chair des noirs taureaux qui mugissent encore , L'Arabe qui suspend aux créneaux d We tour Sa hutte de roseaux , comme un nid de vautour , Tous les peuples , depuis les rives du Takase , Bords inhospitaliers que le Cancer embrase.
Jusqu'aux lieux où le Nil y pour la dernière fois , De la blanche cascade entend mugir la voix '. Devant nos bataillons ces hordes rapprochées S'arrêtent ; tout-à-coup leurs flèches décochées , Comme un nuage obscur levé sur l'horizon , Portent à l'ennemi ta mort et le poison.
Autour des rangs français le noir essaim bourdonne : Tout-à-coup y au signal que Bonaparte donne ,
Volent ces artilleurs qui , prompts comme l'éclair y Font rouler le canon sur ses ailes de fer ;
De sa bouche d'airain la mitrailte vomie Creuse de longs sillons dans la horde ennemie , A rinstant le canon » Tarsenal qui le suit , L'artilleur cavalier y tout s échappe , tout fuit; Sur la ligne où gronda la redoute enflanunée , L'ennemi n'atteint plus qu'une épaisse fumée , Et vers un but lointain reprenant son essor y Le canon voyageur tonne et s'envole encor.
El-Modhiy ranimant ses timides peuplades , S'écrie , en poursuivant les tonnerres nomades : « Glorieux instrumens des célestes desseins, «.Venez , fils du désert , Arabes , Abissins , « Voyez comme le plomb bondit sur ma poitrine ! « Mon souffle éteint le feu , mon regard extermine ;
« Répandu de mes mains, le sable que je tiens « Abattra dans leur vol les boulets des chrétiens. » Il dit; en même tems le centaure sauvage Lance vers Tennemi le sable du rivage , Et du divin Prophète invoquant le saint nom^ S'élance sur la ligne où gronde le canon ; Des tribus de Sennahr la stupide phalange Hurlait avec respect les paroles de l'Ange.
O terreur ! tout à coup le céleste envoyé Bondit dans un éclair et tombe foudroyé. . .
Un long cri d'épouvante éclate dans la nue ; Tout fîiit : en ce moment une femme inconnue ^ Sibylle du Coran ^ qui de son noir talon Excite les flancs nus d'un sauvage étalon , Vers le corps d'El-Modhi vole et se précipite ; D'un infernal amour son sein ridé palpite ;
Sa main sèche , exercée à fouiller les tombeaux , Lie aux crins du coursier le cadayre en lambeaux ; L'étalon, effrayé du fardeau qui le souille.
Porte au désert natal cette informe dépouille , Et Ton dit , de nos jours , que le corps du démon- Repose enseyeli sous les sables d'Ammon ^.
A travers la poussière et les flots de fumée, Les Osmanlis du camp ont vu fuir une armée ; Ils ne soupçonnent pas que leurs lâches amis Regagnent les déserts qui les avaient vomis.
A leurs yeux fascinés , les chrétiens sont en foite ; Le bouillant Mustapha s'élance à leur poursuite ; Mourad lui crie en vain : « Quelle erreur te séduit? « Kébir est devant nous ; c'est El-Modhi qui fuit, o
Guidés par leur Pacha que son orgueil entraine ^ Janissaires, Spahis, se jettent dans la plaine ; Tous , gorgés d'opium , enivrés de leurs cris , De leur camp protecteur ont quitté les abris ; Tous , altérés de sang et d'horribles conquêtes , Pour les tours du Sérail vont moissonner des têtes.
Bonaparte s'écrie ; « Ils tombent sous nos coups ! « Prends la charge, Murât, la bataille est à nous; « Va leur montrer ce bras que l'Egypte redoute , a Et jusque dans la mer écrase leur déroute. » « — Oui , répond le héros , sur la selle grandi , « Tu vas voir si déjà mon bras 3'est engourdi ; « Ce sabre et mes dragons t'assurent leur défaite ; « Jamais tu ne m'offris une si belle fête ^ ! »
Il dit y et vers les Turcs, à flots précipites, Il entraine avec lui ses dragons indomptés , Escadron de géans, dont l'adresse fatale Pousse comme un poignard Tépée horizontale.
Tandis qu'à leur aspect , les ennemis troublés Regagnent de leur camp les abris reculés, Kléber aux fantassins imprimant son audace , ^ De rétroit promontoire emprisonne Tespace : Tous s'ayancent, Tœil fixe, inclinés à demi.
Et sur le premier rang montrent à Tennemi Cette lance française au fer triangulaire, Du fusil tiède encor sanglante auxiliaire ; Resserrés tout-à-coup dans ce cercle de dards , Les Turcs épouTantés trouTent sur leurs remparts Murât et ses dragons , Kléber et son épée ; La route du désert aux yaincus est coupée ;
La mer leur reste , asile immense , mais trompeur , Où court le désespoir , où s'engloutit la peur ;
Quelque tems sur les flots ce grand débris surnage , Mais Tagile artilleur consomme le carnage , Et des enfans d'Allah refuge désastreux L'Océan calme et pur se referme sur eux.
Noble France , bondis d'orgueil 1 sonnez fanfares I Sur ce champ de combat dépeuplé de barbares , S'ayance , tel qu un dieu , l'impassible héros , Paré de ses soldats et de ses généraux ; Les drapeaux d'Aboukir, du Thabor et du Caire, Couronnent en flottant son chapeau militaire. Murât, de la bataille arrivé le dernier , A jeté sur ses pas Mustapha prisonnier;
e08 CHA^T HUITIEME.
Llfeéroique Kkâtar» perçant la foule immense, Veis s(Hi rirai de gloire a^ec amour s âance , Et sur son noUe eoeiir le presse, en s'éerianl :
• Aboukir a fixé le sort de TOrient;
« Qu^aujourdliui dcrant tous tout orgueil se confionde:
• Vous êtes a mes yeux aussi grand ipie le
Mais la nuit y contbiKlaat le rirage et les flots, AuA vainqueurs d^\boukir conseille le repos; Les soldats, possesseurs des tentes du Bosphore, SVtendent sur Farène, où le sang fàme encore. ItaEiain, sur ce» déserts quand le jour amrat bn. Peut-être ils pleurarom: leur gloire d'aïqoartfbm' Cette nuit un Taissaun sorti (f Akaandrie « A reçu le guerrier qu'implore sa patrie ;.
Il vogue sur les flots , et craint que le soleil De ses vieux compagnons ne hâte le réveil ; Tel un père entraîné dans un lointain voyage,
A rheure du départ qui glace le courage ,
De ses enfans chéris redoutant les adieux ,
Attend que le sommeil ait pesé sur leurs yeux.
Le père de Tannée, en quittant cette rive,
A surpris dans ses yeux une larme furtive ;
Mais il porte en son ame un regret moins amer;
Ses soldats sont heureux , il leur laisse Kléber.
Et Tannée orpheline , en sa morne attitude , Contemplait de la mer Timmense solitude!
Soldats! pourquoi ces pleurs /ce deuil silencieux?
Un jour TOUS oubltrez ces funestes adieux;
L'homme qui du désert osa frayer les routes ,
Yoas le retrouverez dans ces sanglantes joutes
Oùy de l'Europe entière acceptant les défis ,
« La France belliqueu&e appellera ses fils.
Chargé d'autres lauriers , sur la terre natale
Il chérira toujours sa gloire orientale ;
Et tandis que ses Tœux pressent votre retour^
Les pompes de TJ^ypte elinbellissent sa cour ;
Et dans le Carrousel les M amelucks du Caire
Ornent de leurs turbans sa garde consulaire.
Et vous qui , plus heureux , vainqueurs d'un long exil y
Aujourd'hui pour la France abandonnez le Nil,
Lieutenaiis du héros dès ses jeunes années , A son noble avenir liez tos destinées ; Un jour, sous son manteau semé d'abeilles d'or, Géans républicains , tous grandirez encor ; Sa main , en tous jetant des fiefs héréditaires , Chargera de fleurons vos casques militaires.
Eckmuhl, Montebello^ Berg, Frioul, Neuchàtel, Vous donnerez au camp un blason immortel !
Le glaive impérial qui détruit et qui fonde , Pour vous , en écussons, découpera le monde ; Et devant Tennemi , sous le feu des canons , D'un baptême de sang anoblira vos noms !
Dans ce drame éclatant de quatorze ans de gloire , Commencé sur le Nil , achevé sur la Loire , •
Vous rcTerrez un jour vos généraux vieillis , Soldats du mont Thabor et d'HéliopoIis !
Vos drapeaux , qu agita Taquilon dldumée , Marcheront les premiers devant la Grande- Armée, Vos pas ébranleront tout le Nord chancelant Aux plaines d'Austerlitz , d'Iéna, de Fridland; Jours de fête où , perçant un rideau de nuages , Le soleil dardera ses lumineux présages.
Bientôt , des bords du Rhin vers TAsie élancés ^ Émules rajeunis de vos travaux passés , Épouvantant des Czars la sainte métropole , Vous irez dans Moskou chercher les clefs du pôle ; Et quand, pour échapper à vos puissantes mains , Le pôle, sous vos pieds , glacera ses chemins ; Quand les rois , secouant leur stupeur léthargique , Convoqueront l'Europe aux champs de la Belgique^
Une densière fois parés des trois couleurs , Soldats y TOUS combattrez dans ce Talion de pleurs Où la France , portant son dernier coup d'épée , Tombera digne d'elle au yisage frappée ! ! I
Alors de ce grand siècle , étonné de finir, Plus rien ne restera, qu'un morne souvenir.
Sur une lie de rocs y dans TOcéan jetée , La gloire et le génie auront leur Prométhée, Et les rois , Tenchalnant à cet écueil lointain , Au Tautour britannique offriront un festin. Des nations en deuil sublimes mandataires , Trois hommes le suivront sur les mers solitaires ; Ils formeront la cour de son étroit palais , Et sur un sol impur, sous un soleil anglais ,
Volontaires captifs dans Tlle sépulcrale Serviront sans témoins son ombre impériale \ Ainsi, quand sous la voûte aux funèbres parois ^ Memphis vit enfermer le plus grand de ses rois^ Consacrant à la mc^ un culte légitime , D'étranges courtisans suivirent la victime ; Et d'une gloire éteinte escortant les débris , y i vans , dans son tombeau , gardèrent Sésostris !! !
DU
^^VVW^V%'%^V^V^^^^^^'%^^^^^^^^^^^'W^^^^^^^''%''^^k^^^b'«'^%'^^^^^^ki^^^^^V^'^%^^%'^/%^^^h^^%^^h^^%'%^'%^^'
* Vous, dont le jeune Arabe , avide de menreilles. Mêle souyent l'histoire aux lîibles de ses veilles.
Il n'est pas ëtoonant que les traditions de notre campagne d'Orient varient à l'infini chez nn peuple doue d'une imagination vive et mobile. La plus curieuse est celle qui a été recueillie dans une tribu d'Arabes sur les bords du golfe de Suez. Elle nous a été communiquée par M. Rej- Du8seuil| qui fk étudié l'Égjpte en historien et en poète.
Abou'l Féroué i proprement • homme à fourrure > . On l'appelle aussi Bounaberdi.
n vint) il y a environ trente ans^ en Egypte , avec une armée plus nombreuse que les fourmis , et plus terrible que la sauterelle: on évalue les forces qu'il y avait amenées
avec lui à mille et une myriades , et Ton dit qu'il possédait le pouvoir de commander aux djinn ou génies. Ce qu'il y a de certain^ c'est qu'il avait trouvé l'anneau de Salomon j au moyen duquel il comprenait le langage des oiseaux, et pouvait se transporter en un clin d'œil à des distances plus grandes que celle de la terre aux Pléiades. Tout le monde sait qu'on l'a vu le même jour au Caire et sous les murs de Jaffa.
On varie beaucoup sur les motifs de son expédition eu Egypte. S'il faut en croire le bruit le plus accrédité et qui est le plus vraisemblable , il entreprit cette guerre dans le but d'enlever la maîtresse d'nn Bey des Mamelucks. C'était, à ce qu'on dit, une femme circassienne d'une beauté admirable ; sa figure ressemblait à une pleine lune , et sa taille à une branche de ban ; elle avait un nez comme la lettre \ (^éUf)^ des sourcils comme deux /Jv ^JN noums renversés , et une bouche plus petite que la lettre^ mim; en un mot elle pouvait saisir le héros le plus redoutable avec le lacet fait de l'un des cheveux de sa tressç , et le rendre son esclave à jamais.
Abou'l Féroué devint éperdument amoureux d^ cette beauté accomplie sur le rapport qu'un Cophte lui avait fait
de ses charmes, et résolut de Tobtenir à tout prix. Il avait offert pour elle à son maître dix provinces et cent villes opulentes et peuplées ; mais le Mameluck la lui refusa positivement, en disant qu'il ne donnerait jamais une musulmane à un homme qui croit en Dieu autrement que les disciples de Mahomet Elledhi Jedj'alou Li'liaki Schëiîkan . Ce fut alors que Bounaberdi rassembla une grande armée avec laquelle il vint en Egypte pour conquérir la belle Circassienne. On sait qu'il y vainquit les Mamelucks et poussa ses conquêtes jusqu'à l'équateur et aux pays de Habesh.et de Soudan ; mais , lorsqu'il fut en possession de celle qu'il adorait, cette femme sut lui faire comprendre qu'il vivait dans l'erreur, et Abou'l Feroué se fit aussitôt musulman avec toute sou armée.
* Contez-nous ces exploits que TOtre forte épée Gravait sur la colonne où repose Pompée.
Non loin d'Alexandrie, sur le bord de la mer, s'élève une colonne isolée, d'ordre corinthien, nommée la Ca-
lonne de Pompée, C'est le premier monument qu'on aperçoit de la pleine mer, quand on vogue rers l'Egypte.
^ Et le brillant mirage
Qui montre à Thorizon un fantastique ombrage.
Le mirage est un effet d'optique fort commun dans les
déserts de l'Egypte et de la Syrie ; le voyageur croit apercevoir à Tborizon , tantôt des ombrages y tantôt un lac ^ tantôt l'immensité de la mer ; mais à mesure qu'il s'avance vers ces buts tant désires , tout s'eVapore y et l'illusion du voyageur s'évanouit. Nous avons remarqué le même phénomène dans les plaines de la Crauy près d'Arles.
« On voyait, à certaine distance devant soi y comme une immense plage d'eau, sous la forme d'un lac oii semblaient se réfléchir les nuages y les monticules de sables et les inégalités du terrain qui l'environnaient. Trompés par cette vision, les soldats haletans pressaient leur marche; mais, par un effet qui augmentait encore l'amertume de leur situation, le lac bienfaisant, où ils croyaient étancher leur soif, semblait fuir devant eux, et se montrait toujours à la même dislance. L'armée éprouva ainsi , pendant quelque temps, le supplice de Tantale, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu. Ce phénomène, assez ordinaire
dans les plaines sablonneuses et alkalines du sol brûlant d'Afrique, est connu en physique sous le nom de mirage.*
(^F^ictoires et Conquêtes, tom. ix.)
4 Et le pilote même , au gouvernail assis , Promène à Thorizon des regards indécis.
C'est ]a vérité historique ; Tarmée ignorait non seulement quels ennemis elle allait combattre , mais encore le lieu qui devait être le théâtre de ses futurs exploits. La confiance envers le jeune général' était si grande , que chaque soldat se livrait, sans nul souci de l'avenir, à cette gaieté bruyante qu'inspire un premier voyage sur mer.
^ Les héroïques chants expiraient sans échos.
Le soir, quand le temps était beau et la mer calme, la musique des régimens exécutait les airs guerriers de l'époque , auxquels se joignaient les chants de l'armée républicaine.
^ Et l'étrange cité qui meurt dans le repos , Entre un double océan de sables et de flots.
Aucune ville n'offre un aspect plus désolé qu'Alexandrie
vue de la pleine mer. La mort semble régner sur cette plage , nue , basse , sablonneuse , où toute végétation expire entre les vagues et le désert.
7 Retrouvons les chenÙDA
Où passaient avant nous les bataillons romains.
Toutes ces paroles sont historiques; ce discours renf^prme le sujet du poème.
^ Il se tait à ces mots ; mais ses lèvres pressées Semblent garder encor de plus hautes pensées.
Nous n'avons voulu envisager l'expédition que sous son rapport le plus poétique y la destruction des Mamelucks et raffrancbissement de TËgypte ; il est impossible de douter aujourd'hui que Bonaparte n'ait attaché une bien plus haute importance à cette expédition. Voici comment s'exprime à ce sujet M. Thicrs, dans son admirable Histoire de la Résolution française :
« Les grands génies qui ont regardé la carte du monde ^ ont tous pensé à l'Egypte. On en peut citer trois : Albuquerque, Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque avait senti que les Portugais ^ qui venaient d'ouvrir la route de llnde
par le cap de Bonne-Esperance | pourraient être dépouilles de ce grand commerce y si on se servait du Nil et de la Mer-Rouge. Aussi avait-il eu l'idée gigantesque de détourner le cours du Nil , et de le jeter dans la Mer Rouge , pour rendre à jamais la voie impraticable , et assurer éternellement aux Portugais le commerce de Tlnde. Vaines pré-
voyances du génie , qui veut éterniser toutes choses dans un monde mobile et changeatit! Si le projet d'Albuquerque eût réussi, c'est pour les Hollandais, et plus tard pour les Anglais , qu'il eût travaillé. Sous Louis XIV , le grand Leibnitz^dont l'esprit embrassait toutes choses, adressa au monarque français un mémoire qui est un des plus beaux mODumens de raison et d'éloquence politiques. Louis XIV voulait pour quelques médailles envahir la HoUande : « Sire , loi dit Leibnitz , ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces républicains ; vous ne franchirez pas leurs digues , et vous rangerez toute l'Europe de leur cdté. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. Là , vous trouverez la véritable route du commerce de l'Inde ; vous
Ce sont ces vastes pensées , négligées par Louis XIV , qui remplissaient la tête du général républicain. *>
9 Le sage Dufaiga.
Dans ce dénombrement , calque sur l'histoire ^ quelques noms I très honorables sans doute , ont été oubliés ; mais il n'entrait pas dans notre plan de les mentionner ici.
lO
Les aveugles Musseins.
En Turquie et dans les pays soumis à la domination ottomane, on appelle Muezzins ou Musseins, ceux qui, du haut des minarets , annoncent au peuple les heures de la prière} on choisit, pour ces emplois, des aveugles, de crainte qu'ils ne puissent voir les femmes sur les terrasses des maisons. Ces Musseins sont obligés de monter cinq fois par jour dans les galeries aériennes des mosquées , savoir : au lever de l'aurore, a midi, à trois heures, au coucher du soleil , et environ deux heures après. Voici les /> mots qu'ils font entendre par intervalles :
Allah' u ekber I Esch' hed u enné la ilah' il Allah ! esch' hed' u enné Mohammed ressouli' Allah ! Hajyé al' es selath ! Hajyé- el' el selath. Ve Allah' u ekber ! la ilah'; il Allah! C'est-à-dire : Dieu très haut! j'atteste qu'il n'y a point de Dieu , sinon Dieu ; j'atteste que Mo-
Du CHANT PREMIER. 035
baimned est le prophète de Dieu! Venez à la prière, venez au temple du salut ! Grand Dieu ! il n'y a point de Dieu f sinon Dieu !
* ' Par un meurtre éclaUmt veut conquérir le ciel.
Le brave Kléber fut blessé à l'assaut d'Alexandrie ; à l'aide d'une iiction , qui n'a rien de contraire à l'esprit de l'histoire y nous lui avons donné pour adversaire opiniâtre , ce farouche Souliman qui, plus tard, devait être son as-» sassin.
*' Rougira le vieux phare elle double obélisque.
Le phare d'Alexandrie est aujourd'hui en ruines ; mais ses débris conservent encore un caractère de grandeur qui étonne. Non loin du phare s'élevaient les deux obélisques nommées Aiguilles de Cléopâtre ; une d'elles est aujourd'hui couchée sur le sable.
'3 OuTrir leur bouche ardente à l'air frais des rizières.
On appelle ainsi ces vastes champs de riz qu'on rencontre sur le Delta ^ en remontant le Nil , et dans le voisinage du Caire.
DU
* Vert les lacs de Natroun et le FLeaye-sans-Eatt.
El-Modhi sort d'Alexandrie par la porte du Giire ^ et suit la route du d<$sert qui conduit aux lacs de Natroun , dans le voisinage de cette dernière ville. Tout auprès est le lit dess^ch^ d'un fleuve , qu'on appelle le Flewve-S€uis^ Eau.
Ce personnage d'El-Modhi est historique ; c'est lui qui jette dans le poëme un nouveau genre de merveilleux qui. n'a rien d'invraisemblable | et qui ressort de la nature même du sujet. Voici ce que l'histoire raconte de ce fanatique musulman :
L'ennemi que le général Lanusse allait combattre dans l'intérieur du Delta , était un fanatique qui se disait l'ange
£l-Modki y dont la venue sur la terre est promise aux hommes dans le livre de la loi musulmane. Il prétendait être descendu du ciel sur un cheval qu'il appelait Al-Borak. Ce Messie du Coran ^ dont on n'a jamais bren connu l'origine ^ ayant débarque tout-à-coup à Deme^ s'était avancé^ à travers le désert , jusque sur les terres d'Egypte, et avait annoncé avec assurance qu'il venait pour remplir sa mission. A sa voix, la plus grande partie des tribus arabes du désert de Barca s'étaient rassemblées autour de lui i et, se croyant invincibles sous un tel chef, avaient marché à sa suite pour coopérer à l'anéantissement des Français.
Il était nécessaire que des miracles appuyassent la prétendue mission de l'ange prétendu , et celui-ci n'ignorait pas l'efficacité d'un pareil moyen pour prolonger l'élan fanatique de ses sectateurs ; il essaya d'abord de leur faire croire que son corps était imn^àtérîel, malgré sa forme apparente. Pour toute nourriture , il se bornait à tremper ses doigts dans un vase rempli de lait, et se frottait légèrement les lèvres avec cette liqueur. Pépouillé de toute espèce de vêtement , il assurait que les balles des Français f loin de l'atteindre , retourneraient sur les infidèles , et qu'en jetant quelques grains de poussière devant les ca-
nons f il paralyserait Tefifet de leur formidable artillerie. Il avait commence par faire d'abondantes largesses à ceux qui I les premiers , s'étaient réunis à lui» en leur disant que c'était Tor du ciel qu'il leur distribuait.
Quelques jours ayaientsuCE à l'ange Ël-Modhi pour former une espèce d'armée y à laquelle vinrent se joindre les Mamelucks d'Osman-bey-el-Bardisi, et les Arabes des tribus Djeouabis^ Ouadalis^ Anadis et Foadis. Cette bande de fanatiques se porta dans le Delta , et j exerça d'horribles ravages $ Tange^ poursuivi par les généraux Marmont et Lefebvre^ fut atteint au village de Sanfaour^ à quelque distance de Damanbour. La troupe des fanatiques s'élevait à près de quatre mille cbevaux et à douze à quinze mille Fellahs ou Arabes à pied. L'action fut terrible et dura près de sept heures ; les Arabes étaient si persuadés de l'infaillibilité des promesses de leur chef^ qu'ils ne firent aucune attention aux morts et aux blessés qui succombaient dans leurs rangs. L'ange n'avait pas oublié de les prévenir que tous ceux qu'ils verraient atteints ainsi par le fer et le feu des infidèles^ étaient des hommes d'une foi peu robuste, et qui avaient besoin de cette épreuve expiatoire pour mériter la palme du martjrre ; aussi, tous ces hommes^
m NOTES
crédules se battaient-ils avec la foreur la plus aveugle et le
inépris le plus absolu de la mort Le général Dugua eut
besoin de rassembler toutes ses forces pour délivrer le Delta des brigandages du prophète. L'infatigable Lanusse s'attacha à la poursuite de Tange, et l'atteignit sur les confins de la province de Baheireh : là , les rebelles furent encore vaincus; l'auteur de tant de désastres^ l'homme qui se disait l'envoyé du Tout-Puissant sur la terre , et dont le corps était invulnérable^ percé d'une balle ^ resta mort sur le champ de bataille ; et cependant, la bande de ce fanatique resta persuadée qu'il n'était point anéanti , mais qu'il était remonté au ciel> d'où il allait diriger avec plus de certitude les coups des vrais croyans.
(Extrait des Victoires et Conquêtes , tome X.)"
^ De l'oasis d*Hellé que dévorent ses yeux.
La maison de campagne dé Mourad-Bey était située près de Boulak , non loin des ruines qui ont conservé le nom d'Hellé (sans doute l'ancienne Héliopolis). Voici comment le voyageur Savary décrit l'oasis d'Hellé.
« Ses environs offrent de spacieux enclos | où les oran-
* gersy les citronniers y ]cs jasmins^ plantes sans ordre , « croissent fort hauts et fort ton (Tus. Leurs 'branches enire- « lacées forment de rians berceaux , au-dessus desquels le» « sycomores et les palmiers élèvent leur feuillage d'un vert « foncé : des ruisseaux y coulent parmi des buissons de « basilics et de rosiers. On ne peut exprimer combien il « est doux y lorsque le ciel est embrasé des fetix de la caa nicule, de respirer un air frais sous ces ombrages en- « chantés; c'est une volupté qui se sent mieux qu'on ne « peut la décrire. L'odeur de la fleur d'orange^ mêlée aux « suaves émanations ,des plantes balsamiques ^ réveille les « sens engourdis par la chaleur , et fait couler dans l'ame
• les plus agréables sensations. »
^ La feuille opiacée ,
Que, pour son doux seigneur, cueille Laodicce.
C'est le tabac de Latakié , l'ancienne Laodicée.
4 Deux eunuques blancs
Jusqu'aux pieds de Mourad guident ses pas tremblans*
Tous ces détails d'intérieur sont de la plus scrupuleuse exactitude ; ils nous ont été communiqué»^ a Marseille ^
234 NOTES DU CHiNT SECOND.
par un Turc qui avait vécu dans les palais de Mourad et d'Ibrahim-Bey.
^ Le glaive Zuphalgar.
C'est le nom que les Mahomeltans donnent au sabre efElé et flamboyant de leur ange Gabriel.
^ £1*^168 peuples de Ter, à ma'^Toix réveillés.
Chassèrent les chrétiens des bords qu'ils ont souillés.
Nous voulons indiquer par là tous les Arabes qui forment la fédération de Tor^ sur la presqu'île de Sinaï. Tor est un port de la Mer-Rouge.
7 Le canon d'Aboukir.
La bataille navale d'Aboukir est si malheureusement célèbre f qu'il est inutile d'en reproduire ici les horribles détails. Tous nos lecteurs savent avec quel héroïsme nos marins disputèrent la victoire y dans la position où les avait engagés leur brave , mais iphabile amiral.
DU
^ » « */»/ ^ % <^»^»^V*>»'V^ »»^^*» % < »^ ^% '»^ ^^^ < »r% i y i »%rw»>^^f»r»r» « -»«^fV>f ■WVl r -V>^%'^'%'%^'n^^^ ~ ■^■* ^ ~ ^ •
' La nature a taillés en simulacre humain.
La statue colossale de Memnon ^ si célèbre dans la fable et rbistoire y n'est | selon les uns , (pi'un monument élevé à la gloire d'Osimandias ^ roi de Thèbes. C'est sur le pied de ce colosse qu'est gravée la double inscription dont nous avons parlé dans notre Préface , et qui a été recueillie , au mois de juillet dernier y par l'infatigable M. Tajlor. La statue de Memnon fut renversée^ et mutilée par les soU data de Cambjse^ ce grand dévastateur des monumens égyptiens.
* Eléreat jusqu'aux cieux la pompe du néant.
Tout a été dit sur les Pyramides ; en parier encore, serait inutile ici. M. de Chateaubriand est de tous les écrivains
238 NOTKS
celui qui a dit les plus grandes^choses sur ces roonumens. Aussi f c'est toujours avec un vif sentiment de plaisir que les yojageurs français lisent son nom gravé sur la plus haute assise de la pyramide de Cheops.
^ L'obéissante armée,
En six c»rrcs égaux dans la plaine est. formée.
Bonaparte forma son armée en six carrés à la bataille des Pyramides , et contre eux vinrent se briser toutes les charges des Mamelucks : pendant l'action y il était visible à tous les jeux^ au contre du carré de Dugua.
4 D'un double pistolet la poignée étincelle.
Mourad-Bej , chef célèbre de Mamelucks , né en Circassie vers 1759. Il suffirait à la gloire ^de ce musulman , et ce serait une'garantie sufHsante de durée pour son nom j d'avoir eu à combattre les deux premiers ^hommes de guerre des temps modernes. Napoléon et Kléber; mais indépendamment de cet accident heureux de sa destinée^ ce barbare y supérieur aux siens en grandeur d'ame et en lumières , aurait pu s'illustrer par des faits tout personnels.
Mourad était un jeune Mameluck de la maison d'Aly-Bey, le premier qui , voulant se rendre absolument indépendant delà Porte- Ottomane^ s'était efforce d'établir Tautoritc d'un seul despote sur les tyrannies concurrentes des vingtquatre beys du pacha et des corps ottomans qui se disputaient l'administration de la malheureuse Egypte. Aly-Bey, parvenu à se débarrasser de tous ses rivaux , avait trouve un compétiteur inattendu dans la personne d'Abou-Dahab j son lieutenant^ qui l'avait trahi; une seconde trahison assura la victoire à celui-ci , et cette trahison , ouvrage de Mourad-Bey, qui est le sujet de cette notice , fut la première cause de l'eleVation de ce dernier. Voici comment on raconte cette première partie de son histoire : Mourad , qui avait appartenu dans son enfance au bey Abou>Dahab; ^tait devenu ^perdument amoureux de la Géorgienne Sitty Néficâls^ épouse d'Aly-Bey^ son nouveau maître.. Subjugué par cette passion fatale ; il ne voit que dans la destruction d'Aly l'espoir de la satisfaire; et abandonnant^ à la faveur des ténèbres^ le camp de celui-ci, il court ofiBrir ses services à l'autre bey Abou-Dahab. a Ton ennemi , lui « dit-il y doit passer avec son année par un défilé où sa « perte est inévitable si l'on peut l'y arrêter à temps .Je
« m'offire à toi : si je réassis, je oe te demande qtiuDe
• grâce j donne -moi là belle Sittj Néiieals. » Abou-Dakab
accepta avec joie ce secours inespéré, et Mourad alla
s'embusquer avec six mille Mamelucks dans les palmiers
de Salljels. Alj-6ej hésita long-temps avant de s'engager
dans cet étroit passage ; ses éclaîreurs l'avaient averti du ,
péril. Mourad I impatient de le joindre, se disposait à l'ai*
1er chercher, lorsque l'imprudent bej vint enfin tomber f
dans le piège qu'on lui avait tendu. Les soldats d'Alj,
étonnés de l'attaque , lâchèrent pied ; cependant leur chef
les rallia deux fois , et il était sur le point de se saisir de la
victoire , lorsque Mourad fondit sur lui , et , d'un coup de
sabre lui partageant le visage, l'abattit de son cheval. A la
vue de son bienfaiteur étendu sur le sable, le Mameluck
sentit la pointe du remords , et ne put retenir ses larmes.
« Pardonne-moi, lui dit-il, oh! pardonne-moi, mon maî-
« tre î je ne t'avais pas reconnu. » Alj fut transporté au
Caire. Sa blessure n'était pas mortelle, mais Abou-Dahab
en fit empoisonner l'appareil. Mourad hérita de son harem
et de ses biens. Tels furent, selon Tauteiu* d'un excellent
précis de l'histoire d'Egypte, dont nous avons emprunté le
récit (M. Rej Dusseuil), les commeucemens peu honora-
blés de Mourad. La mort de son patron^ et celle d'Abou* Dahab | qui eut lieu peu de temps après , laissèrent Mourad l'homme le plus puissant de TEgjpte. Le seul «nyal qu'il pût avoir à redouter était Ibrahim-Bej ; mais, grâce à la nécessite de maintenir leur commune usurpation contre la politique de la Porte , la bonne intelligence subsistait » encore entre eux lorsque les Français arrivèrent en Egjpte. A la première nouvelle de cette invasion , Mourad-Bey n'avait envojë à la rencontre des Français qu'une partie de la milice dont il ëtait le chef suprême. Il quitta bientôt après le village de Ghizë, où il faisait sa résidence habituelle y pour se rendre au Caire , dans l'intention de se venger ^ sur les nëgocians français qui se trouvaient dans cette ville I de l'agression des soldats de leur nation; mais détourné de cette résolution barbare par le conseil d'un Vénitien nommé Rosetti , qu'il avait auprès de lui , il se con^tenta d'imposer à ces négocians une contribution de quelques milliers de piastres. Ce fut à Chebreis que les Mamelncks forent pour la première fois rencontrés et battus par les Français. A la nouvelle de cet échec, Mourad , rempli de foreur, ne négligea pourtant aucun des mojens que lui fournissaient son ascendant personnel et ses talens
pour Je réparer. Il chercha à relever le courage des Mainelucks ; et , leur rappelant tant de victoires par eux remportées Sur les Turcs et les Arabes , il leur dit de se souvenir également qu'ils étaient regardés comme la première cavalerie de l'univers. Il leur représenta l'armée française harassée de fatigues , mourant de faim y et facile à exterminer en réunissant toutes leurs forces contre elle. Les dispositions prises par Mourad , à la bataille des Pyramides ^ étaient formidables , de l'aveu même de son adversaire , ( voyez les Mémoires de Napoléon , tome i ) ; ses forces montaient à soixante mille hommes y y compris l'infanterie et les hommes de pied qui servaient chaque cavalier. <« Nous connaissions et redoutions beaucoup , dit Napo- « léon , rhabilcté et Timpétueusc bravoure des Mamelucks. » Ils furent cependant battus une troisième fois. « Mourada Bcy, dit l'historien conquérant en faisant le récit de cette
• brillante et mémorable journée, n'avait aucune habitude « de la guerre; mais la nature l'avait doué d'un grand caa ractère , d'un courage à toute épreuve et d'un coup-d'œil
• pénétrant. Les trois affaires que nous avions eues avec
• les Mamelucks lui servaient déjà d'expérience, et dans
• celle journée il se conduisit avec une habileté qu'on
« pourrait à peine attendre du gênerai européen le plus « consommé. » Quoi qu'il en soit, de cette armée de soixante mille hommes y il n'échappa que deux mille cinq cents cavaliers ayec Mourad-Bey. Plusieurs milliers de ses soldats, en essayant de traverser le Nil, y furent engloutis. Retranchemens , artillerie , pontons , bagages , tout tomba au pouvoir des Français, et les nombreux cadavres qu'emporta le cours du fleuve portèrent en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, et le long du rivage, la nouvelle de notr» victoire. Ce ne fut que long-temps après safîiite, que Mourad-Bey s'aperçut qu'il n'était suivi que par une partie de son monde , et qu'il reconnut la faute qu'avait faite sa cavalerie de rester dans le camp retranché. Il essaya plusieurs charges pour lui rouvrir un passage, mais il était trop tard; les Mamelucks eux-mêmes avaient la terreur dans l'ame , et agirent mollement. • Les destins , dit Na- « poléon , avaient prononcé la destruction de cette brave • et intrépide milice, sans contredit l'élite de la cavalerie « de l'Orient. •♦
Nous avons extrait ce fragment de l'exceUente notice sur Mourad-Bey, publiée par M. Alphonse Rabbe. Les étroites proportions de ces notes ne nous permettent pas
^h NOTES
de citer eu entier ce morceau^ où brille le talent d'un écrivain place à juste titre parmi nos premiers historiens.
^ Les vieux républicains pâlirent, indécis.
Le premier choc des Mamclucks contre les carrés fut si terrible , que le courage des Français en fut ébranlé un instant ; c'est ce qui nous a été raconté par plusieurs acteurs de ce magnifique drame.
^ De ces héros tombés pour l'honneur du Croissant , Un seul restait debout.
■ Un bej se dévoua , avec quarante de ses Mamelucks , de la manière la plus héroïque , pour ouvrir un passage à Mourad. Us acculèrent leurs chevaux contre les baïonnettes des grenadiers et les renversèrent sur eux. Par là , ils parvinrent à Faire une brèche dans le carré ; mais elle se referma aussitôt ; ils périrent tous ; il en vint mourir une trentaine aux pieds de Desaix. »
(Thibaudeau, Histoire de Napoléon,^
Ce dévouement héroïque des quarante Mamelucks nous
a été raconté par M. le général Gourgaud, qui possède, dans ses moindres détails , l'histoire de cette merveilleuse campagne.
7 Quittaient Nécropolis, la ville des tombeaux.
C'est le texte avec la traduction -y c'est une redondance poétique. Nous l'avons empnmtée à M. de Chateaubriand :
« Nécropolis, cité des morts, aussi grande que
a celle des vivans. »
(Les Martyrs,)
Toutes les villes de TEgjpte ont aussi leur nécropolis ; c'est le cimetière.
DU
* Proposer au passant une énigme inconnue.
En faisant la description d'un temple égyptien^ nous avons essajë de donner une idée générale des autres monumens ; ils sont tous empreints du même caractère ^ et les mêmes emblèmes mystérieux se retrouvent , dans des proportions plus ou moins grandes^ depuis Héliopolis jusqu'à nie de Philœ.
9 L'histoire à nos neveux redira votre nom,
Monge» Fourrier, Dupuis, Geoffroy, Conté, Denon.
Les savans qui accompagnaient l'expédition militaire | ont tous un droit égal à nos hommages ; leur gloire paci-
fique est intimement liée à cell^ des soldats d'Orient y comme l'attestent les archives granitiques de Philœ.
Un homme dont le nom rappelle tant de glorieux services rendus aux beaux-urts, M. le baron Taylor, a eu l'extrême bienveillance de nous communiquer les inscriptions suivantes qu'il a recueillies à Philœ , le 23 juillet 1828. En les lisant , on est saisi d'un juste orgueil j c'est un certificat de gloire grave' sur le granit , dans le dernier temple de l'EgjptCy aux limites de l'empire romain.
l'an 6 DE LA RÉPUBLIQUE
LE l3 MESSIDOR^