ARGUMENT
Suuvt'iiirs des croisades. — Itinéraire de l'année. — Arrivée devant Ploléniaïs. — Acliniet : son portrait, son caractère. — Travaux de siège; assaut.
— Tableau de la ville. — Une nuit d'orage. — Assaut de nuit. — Combat dans la ville. — Témérité de Murât. — Débarquement des Anglais. — Arrivée d'un messager au camp français. — Discours de Bonaparte à Kléber.
— Dé|)art de Kléber. — Apparition de l'ange El-Modhi.
PTOLEMAÏS .
Depuis que sans retour la secte de Médine Aux princes d'Occident ravit la Palestine, Et que le dernier Franc, à Solime échappé, S'embarqua fugitif au mule de Joppé,
Le silence planait sur les collines saintes Où Racliel exhala ses maternelles plaintes ; Hébron était muet, jamais un faible écho N'éveillait le Jourdain dormant sous Jéricho ; Partout le fier Croissant, conquérant d un autre âge, De Lusignan éteint dominait l'héritage, Et l'esclave abruti qui porte le turban Passait, insoucieux, dans les bois du Liban.
Voici que tout à coup le long cri d'une armée» Du Thabor à Gaza réveille lldumée ; Le cophte du Carniel, saisi d'un saint effroi, Reconnaît à leurs pas les fils de Godefroi, Qui vont reconquérir, dans Sion usurpée, Ses vieux éperons d'or et sa vaillante épée, Comme au siècle héroïque où tremblait le Jourdain Sous les pas de Tancrède et de Salah-Eddiu^ Mais les temps ne sont plus où l'Europe ébranlée Disputait aux soudans le divin mausolée.
PTOLEMAIS. I:>l
Moins pieuse aujoiirdliiii. de ses croisés nouveaux
L'austère république attend d'autres travaux.
Déjà, de leurs aïeux relrouvaut les vestiges,
Les Français ont foulé la terre des prodiges ;
Ils ont vu les cités dont le nom éternel
Résonne à chaque page au livre d'Israël ;
La déserte Gaza, la sainte Arimathie,
Joppé cent fois détruite et toujours rebâtie ;
Joppé, môle célèbre où les peuples dOphir
Portaient à Salomon la pourpre et le saphir :
Où les princes chrétiens, sur une mer docile.
Attendaient les convois des croisés de Sicile ;
C'est en vain quaujourdhui, dans ses murs menaces.
Les mameluks du Nil. de l'Egypte chassés,
Aux milices d'Achmet mêlant leur frénésie,
Ferment à nos soldats les portes de l'Asie ;
Bonaparte, élancé sur ses créneaux fumants.
Éteint dans un assaut les canons ottomans.
Et dans Ptolémais, qui tremble au sein des ondes,
Sabritent des vaincus les hordes vagabondes.
lij CHANT SIXIEME.
î/aiMiKH^ a poursuivi son vol précipité :
Elle quille Miski, livage inhabité,
l'^l la tour de Zéla, dont la hauteur massive
Domine des coteaux que parfume Tolive.
On signale Naplouse et son riche vallon.
Les rives du Bélus, les figuiers d'Esdrelon.
La chaîne du Carmel, dont la cime adorée
Sert de phare au chrétien voguant vers Césarée ;
Et limposante mer qui, sous un soleil pur.
Prête à ces grands tableaux sa bordure d'azur''.
La mer en ce moment, comme une immense glace ,
Déroulait au couchant sa déserte surface ;
Seulement du rivage où la vague s'endort,
Comme un double signal d'incendie et de mort,
On distinguait au loin le Tifjre et fe Thésée,
Qui berçaient lentement leur poupe pavoisée,
Et leurs flancs arrondis où, pour ses noirs complots
L'Angleterre a caché des soldats matelots.
Ainsi dans le courant d'un fleuve semé d'îles.
Blottis sous des roseaux, deux larges crocodiles,
PTOLEMAIS. I:>3
L'œil lixé sur le bord à riieuro où le jour fuil, Atteudeut les troupeaux que la soif y eoiiduil.
Enfin à Thorizon, sur son blanc promontoire.
Parait Ptolémais, puissante dans l'histoire ;
Formidable cité dont le vaste contour
A chaque angle saillant fait surgir une tour ;
Ses murs, dont les canons bordent la haute cime.
Ont pour base le roc, et pour fossé Tabime :
Ainsi par l'Océan protégée à demi
Elle n'offre qu'un point aux feux de l'ennemi.
C'est là que règne Achmet, tyran sexagénaire * ; L'âge n'a pas dompté son humeur sanguinaire : Son regard menaçant, où scintille le feu, Luit sous ses blancs sourcils que presse un turban bleu ; Sa barbe, qui sans art en pointe se dessine, Comme un réseau de nacre ombrage sa poitrine ; Deux pistolets massifs aux solides pommeaux. Le poignard que Damas a trempé dans ses eaux.
La dague dont la pointe infecte une blessure. D'un mobile arsenal hérissent sa ceinture ;
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Un sabre suspendu par un cordon grossier Résonne à chaque pas dans le fourreau d'acier, Et sur son large dos s'allonge en bandoulière La lourde carabine à sa main familière. Entre tous les pachas Sélim sut le choisir. Féroce par instinct et bourreau par plaisir.
PTOLEMAIS.
Itio
Souvent dans la cité, sous une nuit profonde.
Le juge exécuteur fait sa funeste ronde.
Et, quand brille le jour, un snup, noir et rvlaci'
Révèle les chemins où le maître a passé.
Des princes d'Orient le luxe héréditanc
Jamais n'étincela dans sa cour solitaire ;
Même dans le harem du farouche vizir.
Un parfum de cadavre irrite le plaisir.
Sanglantes voluptés ! malheur a la captive
Que choisit pour la nuit sa cruauté lascive !
Dans sa main, que dirige un féroce transport.
Le mouchoir du plaisir est un linceul de mort.
Pourtant, à tous les yeux le pacha de Syrie
Étale d'un iman la sainte rêverie ;
Tandis qu un cri plaintif, aux mourants arraché,
Perce de ses caveaux le soupirail caché,
Lui, sur un jonc grossier croisant ses jambes nues.
Récite du Coran les sentences connues.
Ou de ses doigts distraits il égrène, en priant.
Le rosaire sans fm des peuples d'Orient.
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(^HAINT SIXIEME.
Cependant Dufalga, sons la ville assiégée. Décrit antonr an camp sa ligne prolongée. Abrités par l'osier arrondi de lenrs mains. Les mnets artilleurs creusent d'étroits chemins
D autres, en serpentant sous ces obliques routes. Élèvent le gazon qui masque les redoutes, Et ce long mur de terre, exhaussé dans la nuit. De la tour menacée embrasse le circuit ; Le jour vient ; des canons les rapides volées Ébranlent les remparts aux cimes crénelées ;
PTOLEMAIS.
Sous rcffoii (lu l>oiilo( qui lounuculc Icni- ll;iu(>, De gi()antesqucs blocs, assis depuis mille ans, Tombent broyés en poudre, et la biin lie ciiianu'e A ses degrés mouvants semble iuNilcr rainice.
Mais déjà sur les tours, sur les murs envahis, Aebmel a réj^andu d'innombrables spahis:
L'indomi)table vieillard, (juitlaul sa e(Uii' déserl(\ Paraît sur les débris où la brèche esl ouverte;
C'est le point de lassant : sur les brûlants sentiers,
Bonaparte a lancé ses hardis grenadiers ;
Dans leurs rangs, que déyore une mitraille oblique,
On entend ce long cri : Vive la républirpie!
On entend le tambour aux sons vifs et pressés.
Et le sol qui frémit sous les pas cadencés.
r^es mameluks du Nil, les soldats de Syrie,
Au sang-froid des chrétiens opposant leur furie.
Sur les débris du mur, vainqueurs ou terrassés,
Provoquent Tennemi de leurs cris insensés ;
Dans leurs agiles mains, comme un cercle de llamnu'
On voit étinceler la hache à double lame.
Les dagues, les candjards, les damas recourbés,
Et la pesante masse aux quatre angles plombés.
Sur le bord du glacis que le boulet sillonne,
Les généraux français devancent leur colonne ;
On entrevoit encor, dans le gouffre de feu,
Leur panache éclatant, leur uniforme bleu.
D un siège désastreux effroyable prélude !
F^'ennemi hs dcN iiie a hnir noble attitude ;
PT ou: M AI s.
Et (lovant Iciii's soldats (lôpoiiNaiilc glacés, Ces héroïques chefs roulent dans les fossés. Bon, frapi^é le pi'cmiei'. devant la hivche toinlu'i Ranihaud dans les fossés trouve sa digne tonihe ; Bientôt auprès de lui, Poulei-, Croisier, Vénaux, Rougissent de leur sang les dél)ris des créneaux ; Le calme Dufalga, <jui, loin de la mêlée, Traçait dun mur nouveau Tenceinte reculée. Expire aux yeux du ('licf. eu iiionlranl de la main
La plac(^ où doit s'ouvi'ir lassaul du Jcndrmnin '..
Héroïques guerriers! sur la rive étrangère Qu'à vos froids ossements la terre soit légère ! Demain l'armée en deuil suivra votre convoi, Sous les vieux oliviers plantés par Godefroi. Dormez d'un doux sommeil! Tandis que Tldumée Gardera, sans témoins, votre cendre inhumée, Vos noms des cœurs français ne seront point bannis Ils vivront dans nos vers, par les ans rajeunis. Tant que le Panthéon, moderne capitole, Protégera Paris de sa blanche coupole, Tant qu'au sein de ses murs, un aigle souverain Pressera sous ses pieds la colonne d'airain.
Mais du héros français la sagesse assidue,
De ce combat terrible embrassait l'étendue ;
Au désolant aspect de nos sanglants revers.
Il livre sa pensée à des regrets amers.
Tout à coup, sous les murs, un roulement sonore
Hnppelle les soldats que le combat dévore.
1» roLKvi aïs.
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Et ces fiers bataillons, mornes, silencieux, La rage dans le sein, s'éloignent de ces lieux
La tristesse est au camp ; mais de longs cris de fête Font tressaillir d'orgueil la ville du piophète ; La noire populace, à flots impétueux, Parcourt de la cité les quartiers tortueux. Pareils à des chacals, dont les dents affamées Fouillent les grands cercueils où tombent les aimées. De hideux Africains, sous les sombi'es lemparts, Mutilent des chrétiens les cadavres épars. Et par leurs longs cheveux des têtes suspendues , Sur la place publique au pacha sont vendues.
CHANT SlXIEMi:.
Demain, à riieiire fiaîclie on la biise des mers Glisse avec ses parfums dans les vallons déserts, Quand, sur l azur du ciel, Faube a peine étoilée Dessine en blancs festons les monts de Galilée, Les soldats, de leur tente arrachés demi-nus. Verront sur les créneaux des visages connus;
Pour un horrible emploi ces tètes sont placées : Dans le prochain assaut vers ses tours menacées, Lennemi des chrétiens, de ses canons fumants. Rejettera contre eux ces boulets d'ossements. Pendant que les soldats, rassemblés sous la tente Accusaient de ce jour la fortune inconstante,
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l'ÏOLKMAIS. 15:
Oiic djiutrcs, Iciiasscs par un S(»imii('il |)iiis>aiil. Oiihliaiciil les lioriLMirs (hi caiiiajjje l'éoonl. Bonaparte et ses chefs qu'éveille la pensées Vers la ville assoupie en sa joie insensée, Disposent avec art un assaut clandestin. Que ne doit point trahir la lueur du matin. Le moment est propice : une nuit plus confuse Semble favoriser le courage et la ruse ; Des nuages massifs, sortis des sombres eaux. Étendent dans le ciel leurs immenses arceaux. Aux limites du camp la vedette perdue Interroge du sol la muette étendue ; Partout dun rideau noir Ihorizon est voilé : Seulement vers le sud, comme un astre isolé. Sur le cap orageux que la mer avoisine. On ^oit étinceler la torche de résine, Phare consolateur qu'aux lampes de Tautel Allume dans la nuit le moine du Carmel. Sous le morne chaos des ombres sépulcrales. Des antres du Thabor, élancé par rafales,
1,-ri CHANT SIXIEME.