A II GU MENT
Bataille du iiKuil Tlialior. — Kleber délivré par Bonaparte. — Déroute coin plétc des musulmans. — Retour de l'armée à Ptoléniaïs. — Premiers symptômes de la peste. — Sortie de trois mille pestiférés conduits par El-Modlii. — La peste se pro|)age dans l'armée. — L'hospice dans une mosquée. — Détails et scènes de la peste. — Dévouement de Desgenettes. — Bonaparte |)arait dans la mosquée ; il touclie les pestiférés ; discours qu'il leur adresse.
LA PESTi:.
\oYi:z-vous au luitli ces grèves désolées, Où le lac de Tibère étend ses eaux salées? Voyez-vous le Carmel, dont le dernier vallon Porte un fleuve sans gloire aux plaines d'Esdrelon? Nazareth et Cana, tout empreints du Messie, La cime de l'Hermon, par les cèdres noircie. Lieux saints, d'où le chrétien doit distinjïuer eu«(»i' L'auréole céleste au sommet du Thabor?
l-iO cil A. NT SI<:i'TIKMi:.
Sur ces monts, sur le llaiie des collines boisées,
Sur ces rives sans fleurs par le Jourdain crensées.
Cent mille musulmans, lun à 1 autre inconnus,
Des confins de TAsie au mont Tliabor venus,
De leur choc circulaire assiègent dès Taurore
Ce carré que surmonte un drapeau tricolore.
Kléber est là... Kléber, sur ce point isolé.
Comme un écueil lointain par l'Océan foulé.
De ces peuples sans nom brisant les vagues noires,
Ketarde sa défaite à force de victoires.
Debout parmi les siens, il les domine tous;
Sa tête haute et fière appelle tous les coups;
Rien ne peut ébranler sa stoique constance;
Désigné pour mourir ou pour saiiver la France.
De son devoir sublime il accepte le poids.
Ainsi tu dois briller une seconde fois.
Ainsi, dans un désert en victoires fertile,
Ouand cent mille Ottomans combatti'ont les dix mille.
Contrainte d'enfanter un prodige pareil,
Ta p|oir(^ ('bloiiii'a la mIIc Au s(d('il '!...
LA l'KSTK. i:
Viiloiii- (le ce cHftV', piiissnnl par sa lar'liijiK', Tourbillonne à grands cris rarméo asialirpie; Nul n'osait assaillir d'un bond audacieux Le chrétien colossal que mesurent les vru\ ; Un seul s'était promis cette héroïque léte : C'est l'Arabe cuivré, séide du piophète, Qui, dans Alexandrie im])uissant assassin, D'un poignard émoussé toucha son noble sein ; Aujourd'hui, l'œil fixé sur sa grande viclime, Il donne à ses projets l'apparence du crime : Tanlôt, se présentant comme un transfuge ami. Il cherche pour issue un rang mal affermi; Tantôt, tirant le fer de sa veste grossière, Le sombie Souliman, dans des Ilots de poussière. Kampe sous le chameau d'un Arabe di^ l'or : Tel, d'un regard subtil, un noir alligator, l^piant une proie au livage attachée, Nage, en suivant sous l'onde une route cachée. Vingt fois, pour consommer ses horribles exploits. Sur la première ligue il se glisse, et vingt lois
Nos soldats, déjouant une ruse subtile,
De leurs pieds dédaigneux repoussent le reptile.
Héroïques soldats, qui, dans vos murs de ier, Comme un palladium >jardiez votre kléber! Bientôt, sous tant de cliocs votre force brisée Va livrer au barbare une victoire aisée -, Les trésors des combats s'épuisent : dans les ranj^s Étincellent encor quelques feux expirants;
LA PESTK. l-iô
Dcltniit, |)i'('s (le 1 .illVil. rjirlillciir iiiiililc
\ touille VitiiH'iiiciil >(»ii Jiisciiiil iiMthilc
Et ce faible rniic (pic In tVmrlrc» soulini.
Semble le noir l'ovei* d'un volcnn qui s'étein!.
Cependant le joui* fuit : sa lumièie inclinée
AUonjre du Tbabor l'ombre indéterminée ;
L'espoir ne soutient plus le soldat affaibli :
Tout a coup, des hauteurs qui couronnent Souli-,
lîésonne le canon dans les vallons sonores ;
Des bataillons semés de drapeaux tricolores.
Le clairon, le tambour, les cris qui frappent 1 air.
Annoncent Bonaparte aux soldats de kléber.
Ces drapeaux, ces clameurs, ces lointaines fanfares,
Le p^rand nom de Kébir, ont glacé les barbares ;
Déjà leurs escadrons, par la terreur conduits,
De rilermon sinueux regagnent les circuits,
Et bientôt, affranchi de son immense chaîne,
Le carré prisonnier s'élance dans la plaine.
Ainsi, quand dans la nuit un immense glac^on
Environne un vaisseau qui vogue vers Tiludson,
loi CHANT SEPTIEME.
Sur riiimioltilc puni une foule pensive Contemple de la mer la surface massive, Et, lasse tle tenter un impuissant effort, Dépose l'espérance et n'attend que la mort. Mais qu un vent désiré, tiédi sous l'autre pôle, D'un ciel lourd et brumeux déchire la coupole, Soudain la mer vaincue ouvre ses bras roidis: Le vaisseau, quelque temps sur ses lianes engouidis S'agite, et, libre enfin de sa prison qui gronde, Sillonne en conquérant les limites du monde.
Kn vain, pressés de fuir, les barbares, tremblants, De leurs légers chevaux ensanglantent les flancs ; En vain, pour échapper au tranchant de l'épée. Ils s'ouvrent sur les monts une route escarpée : Partout nos bataillons les suivent dans leur vol ; Parmi les Ilots poudreux qui dérobent le sol. Des dragons de Murât nouveaux auxiliaires, Arrivent sur les Turcs quatre cents dromadaires ",
LA l'KSTK.
l"'(»i*nii(l;»ltl(' csc.kIi'oh, doiil le \m\> colosr DpvjuK'c s;)IIS cIToft le }',nl(t|) d un rlicvjil
La inoi'l sur tous les points aceompa^ïnc la fuite» Jiinot vers Nazareth s'élance à leur poursuite, Reynier {i;arde l'Hermon de l'un a Taulre» houl. Kléher est an Tlialv^r, Napoléon p.nloul. Comme un noble ni lié de» la lM*ance j^ueiiiere, Le Jourdain lui prèjn sa puissante harrièr(* :
loi;
CHANT SK1»TIEME.
\ iiiMl mille musiiliuaus, lils de loiiilaiiis eliiiiats. Cherchant le pont sauveui' qui coiuliiit a Damas, Suivaient du fleuve saint la déserte vallée: Keluge désastreux! Du lac de Galilée, Le sabre de Murât, qu'ils ont yainement lui, Jusqu au pont de Jacob les chasse devant lui \
l'^t dans les Ilots profonds leurs corps tombés en iouh^ Opposent une dip,ue à l'onde qui s'écoule :
LA l»KSTK. i;;:
Vous eiissicz dii (pinlors, vers son bercofiii loiiiLnii. (lomme aux jours d'Israël, rcmoiitnii le .l(iiir<l;)iii. Quelques-uns «•cjxMKhnil. sousli-aits an lil du ;;lai\('. Iiegaj>;nei'eut les bords ou \r soleil se levé ; (^es soldats, par lAuj^lais en Iriouiplie aiiciidiis. {•^tïrayants messagers, aux peuples de llndus Annoii('(M<Mil la iMaiiec, el les iNrans de l'onde Pàlin'iii lin iiioiiiiMil dans Sui'ale cl dolconilc "'.
Ainsi nos balailhuis mêlaient au même lieu
Les merveilles de l'homme aux merveilles de Dieu ;
Heureux s ils pouvaient voii', sous ee dernier tro|)liee
Ptolémais soumise et la guerre étouffée!
Mais le camp affaibli demande Iciii' retour.
Kt I indomptable Achmet a l'cbàti sa toui'.
Ils (fiiittent le Tbabor: leui' niaicbe triom|dialc
S'arrête de nouveau V(>rs la ville fatale.
La. d lin sicjvc ctei'ucd subissant les ennui>.
Ils consnineni ciicoi-c ci leurs jours cl leurs nuits :
i;iS CHANT SEPTIEME.
l)(s (l(Mi\ pnriis rivaux la lonic» coiisliMiicc, dliaqiK' joiir sous los murs cxpiie nioissounci» ; Les cadavi'is m(''lés s'élèvcul (mi in(Ui(('au\ : ('.('S i'em])ai'(s, en deux mois, out vu soixante assauts E\ le jîoulïre entrouveit (le\aut la touf maudite Dévore des deux eamps la «glorieuse élite.
(le])endant Iraaspirait, dans leuceinle d('^ murs, [Ju air cadavéreux aux miasmes impurs, Redoutable fléau qu'une vapeur immonde Dans la fange du Nil alimente et féconde, Ei que le vent du sud, rapide messager. Apporte sur son aile a ce peuple étranger. Déjà les mameluks sauvés des Pyramides, Du pacha de Judée alliés homicides, Dans les vieux carrefours que souille leur ahoi'd, Uépandent en passant le levain de la moil. Bientôt Ftolémais, de cadavres semée. Semble une ville en d<Miil du sépulcre (»xhumée ;
LA l'KSTi:. I.V.)
E\ (les 4aiiibe;iu\ humains la liede exhalaison Tousse vers les chrétiens l'invisible poison. D'abord du camp français l'heureuse insouciance, Du lléau qu'il recèle ignorait la présence : Comme un sicaire obscur qui frappe dans la nuit. On eût dit que le mal, sous la tente introduit. Dérobait avec soin ses funestes symptômes. Le soldat aspirait d'homicides atomes, Et, sur des l)ras amis vainement soutenu, Parlait avec effroi dun tourment inconnu. Alors, pour éclaircir sa vague inquiétude. Muette de stupeur, la sombre multitude.
Révélant un soupçon par le geste exprimé, Portait aux pieds des chefs un corps inanimé. Hélas! depuis longtemps, habiles à se taire, Les chefs avaient connu l'effroyable mystère ; Mais au fond de leurs cœurs refoulant le chagiin. Ils montraient à la foule un visage serein, Et, d'un prudent mensonge unanimes complices. De 1 horrible secret étouffaient les indices.
l(;o CHANT Si:i»TI Iv^li:.
Inutile détoiii! Le cainp épouvanté Va connaître aujourd'liui la triste vérité. Aujourcriuii clans la ville un denion ranati<jue Seconde du i)aclia l'alfreuse politique : Sur ses chaînes de fer, à la chute du joui-. Le large pont-levis s'abaisse, et de la tour Trois mille musulmans descendent en silence. Monté sur Al-liorak, El-Modhi les devance : L'œil sombre et menaçant, l'ange du désespoii- Vers le convoi muet secoue un drapeau noir ; L'un a l'autre enlaces de leurs mains dégoûtantes, Nus, armés de la peste, ils marchent vers les tentes. Et, du geste invitant les chrétiens consternés, Leur promettent de loin leurs corps empoisonnés. Quelquefois, épuisé par le mal qui l'assiège, Un fantôme ambulant de ce morne cortège Tombe sous les palmiers qui bordent le chemin; L'ange exterminateur le touche de la main ; D'une voix solennelle il parle : sa parole Donne un reste de vie au souffle qui s'envole,
LA PKSTi:
|]| le corps (lu HKMii'iiiil, |);ir l;i lii'Mc ('n;;(»iii(li Tnill ;i ('(iill» se l'ch'VC! a l.l \ni\ (I l'^l-Mddhi.
Mh .
Ainsi, tout parsemés de luiaiiccs lilciiàircs, l^es cadavres, prisants dans nos ainpliitliéàlres. Se dressent sni' leurs pieds, entr'onvr.nit .111 liasaid Une bouche sans yoix et des yeux sans renaid. Quand l'effrayant Volta, niaf^ique Pronielliee, liend aux chairs du sépulcre une Ame (>pniiv;nitée.
I(;l> CllArVT SEI»TIEl\IK.
C(']>eiKlant vers l'arméo, immobile tl'efïroi, S'avançait, à pas lents, le funèbre convoi. Le farouche El-Modhi précède la colonne ; Dans l'enceinte du camp sa forte voix résonne : » Chrétiens, qui résistez au fer des musulmans, u El-Modhi vous condamne à leurs embrassements. » lUiis^ s'adressani au chef qu'il désij^ne du (jesle : (( Kébii' ! en te (juittant je te lègue la peste; u Si de ton camp maudit, vivant In ])eux soriir, « Tremble de me revoir aux sables d'Aboukir! •-
Il a dit; et, pareil aux lueurs du phosphoïc. Dans la brume du soir le démon s'évapore, Et l'on distingue encor son éclatante voix, l^t son rire infernal qui s'éteint dans les bois.
Sous les feux prolongés, insensible à la crainte, La horde d'El-Modhi du camp franchit l'enceinle: Leurs cadavres hideux, péle-méle entassés, l'jicombrent le glacis, inondent les fossés ;
LA pi: S TE.
Ils présentent leurs bras au fer qui les mutile. Et pareils aux tronçons dun venimeux re|)lil('. Par l'ardente agonie un moment ranimés, [Is s'élancenl tout nus sur nos soldats armés :
Ki."
Sur ces roips enlacés par d horribles étreintes, D'une bouche félide ils laissenl les empreinles. Et lenr sein, dilajé pai- un dernii^r efforf. Dans l(>seiii «le leur pi'oie (Misemence la morl.
Ki'i
i.c >ic'ii\ parlia liioiiiplR' ; et l'année abatlue
Coiiiiait eiitiii le iioiii du lléau qui la tue :
(le n'est ])lus ce mal sourd, dans Tombre recelé,
Oui frappait sous la tente un soldat isolé;
A toute heure, aujourd'hui, dans ce camp qu il décinje
Assassin découvert, il marque une yictime ;
VA ce sol, abhorré même des ennemis,
Semble un impur royaume à la peste soumis.
Non loin du camp s'élève une antique mosquée. Comme un vaste refu^je aux mourants indiquée ; Le marbre de ses murs, dépouillé d'ornements. Conserve encor des mots écrits par les inians ; Des touffes de palmiers ornent son vestibule, El (lu frais Océan la brise qui circule, Glissant sur les rosiers d'un limpide bassin. Porte dans la mosquée uu air suave et sain. C'est là que hi pitié, hun des tentes bannie. Dans un lit moins brûlant accueille l'agonie ;