‹ Napoléon en exil (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · OCT. ( 25. ) Ï · texte numérisé non relu

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faites sur ce que je suis aujourd'hui comme sur ce que j'étais auparavant, abstraciions de toutes considérations politiques.

17. — Napoléon était étendu sur un sopha : il m'a paru abattu et mélancolique. Marchand m'a dit qu'il avait été très-incommodé le matin , 3t qu'il avait fallu lui frotter les tempes et le front avec de l'eau de Cologne. Napoléon ne voulut pas répondre aux questions que je lui faisais sur les douleurs qu'il ressentait.

Le sloop le Griffon est arrivé aujourd'hui, et a apporté la nouvelle de la perte de la Julie , corvette armée en guerre, échouée sur les côies de l'île de Tristan d'Acunha , le 2 du mois : le navire a péri corps et biens ; le capitaine Jones et deux contre- maîtres seuls ont été assez heureux pour se sauver.

18. — Napoléon était dans son bain. Il a continué à refuser mes consultations au sujet de ses souffrances. 11 m'a dit qu'on avait remarqué que je vais régulièrement le mardi et le samedi à P Imitation- House, et que s'il n'avait pas beaucoup de confiance en moi, il aurait refusé mes services le premier jour où l'on s'en était aperçu ; attendu que, d'après la régularité des époques, il était clair que je suivais les ordres du gouverneur. Tout cela, continua-t-il, n'est qu'un artifice pour me priver des secours de la médeciue, et pour arriver pluspromptement à la fin (ed'arrivare plu presto alla fine. ) Cet homme n'a ni morale ni sentiment. II a toujours été accoutumé à conduire des désci leurs et des galériens; et la nature ne l'a pas formé pour un posie plus élevé.

35 Je ne veux pas réjouir son cœur par un tableau de ma maladie, et satisfaire son inimitié par le calcul qu'i ferait de toutes ks souffrances que j'ai encore à sup-

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porler avant d'arriver au terme de ma carrière. Vous pouvez lui dire que je sais que son intention est de me priver de tous les secours que je puis obtenir de l'art médical, et, par ce moyen, d'atteindre plus tôt le but qu'il se propose- que je n'estime pas assez la vie pour souffrir sciemment que l'on fasse un espion de mon, médecin. .Dites-lui que je pense que ses vues ont pour but de diminuer la confiance que jai en vous, et à vous faire jouer le rôle de son émissaire, du moins il a agi de manière à vous faire soupçonner de l'être. En effet, continua Napoléon, sans cette confiance que j'ai dû nécessairement placer en vous, d'après les recommandations du capitaine JVIaitland, et la bonne opinion que cet officier m'a donné de votre caractère, que,, d ailleurs, votre conduite à mon égard a parfaitement justifiée, les mesures que ce gouverneur a jugé à propos de prendre m'auraient forcé depuis long-temps à. vous prévenir que vos services avaient cessé de me convenir.

J'ai communiqué à sirHudson Lovve une partie de ce que Napoléon m'avait dit et des sentimens qu'il avait exprimés. Après quelques instans d'hésitation, il a fini par m'autorise? à lui dire, qu'à l'avenir il n'exigerait plus de bulletins, sans prévenir Napoléon qu'on les avait fait demander.

Nous avons eu ensuite un moment de conversation relativement à la permission autrefois accordée par sir Georges Coekburn, aux Français, d'envoyer des lettres cachetées aux personnes demeurant dans l'île. Son Excellence a soutenu que sir Georges Coekburn n'avait jamais pu autoriser cela ; qu'il l'avait toléré peut-être, ce qui est tout* à-fait différent- ajoutant que, sur plusieurs points essentiels, l'amiral avait excédé ses pouvoirs.

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19. — J'ai communiqué à Napoléon cette réponse du gouverneur. Lorsque je luiai euassuréque je n'enverrais désormais aucun bulletin sans les lui avoir montrés, il consentit âme donner, comme à l'ordinaire, des détails sur sa maladie. Il n'avait jamais été entièrement délivré d'une douleur sourde ou d'une sensation de malaise au côté droit; son appétit était diminué, sesjanibes étaient un peu enflées, et cette enflure augmentait toujours vers le soir; il avait aussi des envies passagères de vomir, une grande insomnie, etc. On apercevait dans sa physionomie un certain caractère d'inquiétude et d'anxiété, et son regard était celui d'un homme abattu ou découragé. J'attribuai cet état à la nouvelle contenue dans le dernier journal que lui avait envoyé sir Hudson Lowe : que les puissances alliées étaient convenues entre elles que son fils ne succéderait pas aux duchés de Parme , etc.

22. — Napoléon a été très- indisposé la nuit dernière, et il a eu des attaques nerveuses. Il m'a demandé si l'entretien que j'étais obligé d'avoir , deux fois par semaine, avec le gouverneur, se passait devant témoin? Je lui répondis que oui. a Hé bien, docteur, il vous fait parler à sa fantaisie. Je parierais presque qu'il fait dresser un procès-verbal toutes les fois que vous allez chez lui , et que les conversations qui conviennent le mieux à ses vues sont rapportées et signées par le témoin, afin de servir ensuite d'arme contre vous; et je ne serais pas du tout étonné que les matériaux de cette conversation ne fussent préparés avant votre arrivée ; ce qui vous place dans une très-fausse position, »

28. — J'ai été à Plantation- Houst. Là, sir Hudson Lowe , après avoir fait quelques questions sur la santé de Napoléon , m'a demandé si j'avais eu quelques çoo*

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versations remarquables avec lui ; combien de temps ces conversations avaient duré , et sur quels objets elles avaient roulé. Cela nous conduisit tout naturellement à une nouvelle discussion aussi vive que les précédentes , et dans laquelle son Excellence ne montra aucune espèce de modération ; il a été au contraire plus violent que jamais. Il a fait usage de termes aussi bizarres que mal choisis ; entre autres , il m'a dit que je courais de tous côtés , comme un singe , pour attraper des nouvelles , afin d'en régaler ensuite le général Bonaparte.

Cette expression était humiliante ; elle me choqua. Je lui répondis que je ne voulais servir ni de singe , ni d'espion pour lui , pas plus que pour qui que ce fût. « Qu'entendez-vous , Monsieur , dit-il , par un espion ? » J'entends , ai-je ajouté , que si je suivais vos instructions qui m'enjoignent de vous faire connaître les sujets qui se traitent dans les conversations que j'ai avec Napoléon , je me croirais l'un et l'autre. Dans une sorte de paroxysme de fureur , il me dit que je devais me souvenir qu'il m'était défendu d'avoir d'autres communications avec Napoléon Bonaparte , que celles qui ont pour objet l'exercice de ma profession ; que je ne dois avoir aucun rapport avec lui sur aucun autre sujet. Je lui ai demandé de me donner cet ordre par écrit , ce qu'il a refusé ; et après d'autres divagations entremêlées d'injures , il m'a dit d'attendre pendant quelque temps hors de la chambre où nous étions pour lors. Après un quart d'heure , il m'a fait rentrer , et m'a dit que je dois me conduire comme par le passé , en me faisant observer toutefois que , quant à lui , il ne m'autorisait en aucune manière à parler avec le général Bonaparte sur d'autres sujets que

ceux qui concernaient sa santé , et que si je le faisais , la responsabilité en pèserait personnellement sur moi (i)j que je ne devais point refuser de répondre à toutes les questions que le prisonnier pourrait m'a-^ dresser sur d'autres matières , mais que je ne devais lui adresser la parole qu'en ma qualité de médecin , et pour ce qui aurait rapport à ma profession.

Après cela, il me demanda quels étaient les discours que je me croyais permis de faire connaître. Je fis la réponse que j'avais déjà faite quand on m'avait adressé les mêmes interpellations. Il m'a également demandé si je ne me croyais pas dans l'obligation de lui rendre compte de toutes les paroles offensantes dont pouvait se servir le général Bonaparte envers lui. Assurément non , à moins que je n'en reçoive l'ordre positif de Napoléon lui-même. « Et pourquoi cela , monsieur ? « Parce que je ne veux pas être un boutefeu. « Mais je ne vous ai jamais prié de me rendre mot à mot toutes les conversations qui pouvaient avoir lieu entre le général Bonaparte et vous ». Veuillez rappeler à votre souvenir , s'il vous plaît, que vous avez voulu m'en charger à Longwood et ailleurs , en me disant qu'il est nécessaire que vous soyez instruit de tout ce qui se dit, pour que vous puissiez en déduire les conséquences et connaître par là d'où pouvait provenir telle ou telle opposition a l'exécution de vos ordres. .

J'ai demandé ensuite à sir Hudsou Lo we la permission de prendre par écrit les dernières instructions

(1) Il sera peut-être nécessaire de faire observer au lecteur que le gouverneur, dans une de ses proclamations , qu'on trouvera dans V Appendice , avait déclaré que l'on ne pouvait avoir aucune communication avec le général Bonaparte , sans autorisation spéciale, sous peine de se rendre coupable de félonie.

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qu'il m'avait données. Il s'y refusa, et me prévint qu'à l'avenir il me dispensait de venir le voir deux fois par semaine, mais qu'il comptait que je m'entendrais avec M. Baxter sur Tétai de la santé de Napoléon Bonaparte. J'y consentis, parce que je savais que l'empereur ne faisait aucune objection contre les communications de vive voix; il est, je crois, inutile d'ajouter que j'étais très-content d'être dispensé de me présenter à Plantation-Huiise.

2. novembre. J'ai trouvé Napoléon couché sur sou. sopha , et tenant sa tabatière à la main (1) ; quelques journaux étaient épais auprès de lui, et il paraissait très-mélancolique et très-abattu.

Après les questions ordinaires concernant sa santé, je lui donnai mon avis, en insistant avec force, comme de coutume, pour qu'il prît enfin la détermination de se promener à cheval. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas avoir confiauce en sir Hudson Lovve , qui, assurait-il, trouverait quelque prétexte de l'insulter ou de faire quelques insinuations, et qui, s'il pouvait se résoudre à agréer la proposition qu'on lui faisait, n'attendrait pas pour cela sa troisième ou quatrième sortie. « Cette leitre, a-t-il continué, que vous avez vue l'autre jour chez Bertrand , venait de lui ; elle conte-

(1) On a prétendu que Napoléon prenait une si grande quantité de tabac, qu'il avait coutume d'en emplir entièrement la poche de sa veste , attendu qu'auc-ne boîte ne pouvait contenir ce dont il avait journellement besoin pour son usage. Le lecteur peut se faire une idée de la fausseté de celte assertion , quand il apprendra que douze livres de tabac, de la qualité dont il taisait ordinairement usage , lurent apportées de Paris, par Marchand, eu juillet 18' 5, et qu'il en était resté plus de la moitié quand je quittai Sainte -Hélène, en juillet 18(8.

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riait un journal, dans lequel on rapporte que mon fils est déclaré déchu de ses droits à la succession des duchés de Parme , etc. Si cette nouvelle m'était parvenue par une autre voie, j'y aurais attaché moins d'importance. Mais comme il cache avec soin toutes celles qui pourraient m'èlre agréables, il se fait un malin plaisir , au contraire , de faire parvenir à ma connaissance celles qui peuvent blesser mon amour propre, ou attaquer ma sensibilité. Il est aisé de reconnaître quels sont les motifs qui l'ont fait agir dans cette occasion.

» Vous voyez, ajouta-t-il d'un ton plus élevé, qu'il n'a pas perdu de temps pour m'envoyer cette nouvelle. Au surplus, je me suis depuis long-temps préparé à toute nouvelle fâcheuse, et celle-là ne m'étonne pas; rien ne peut me surprendre de la part des hommes injustes et partiaux qui composent le congrès. Ils redoutent un prince qui a gouverné un grand peuple. Quant à moi , on peut me regarder comme mort et déjà descendu dans la tombe. Je suis certain que sous peu ce corps n'existera plus. Sento che la macchina lotta , ma che non pruô durare. Je sens que la machine lutte, mais qu'elle ne peut durer long-temps.

» Je pourrais, ajouia-t-il , sans changer de visage , apprendre la mort de ma femme, de mon fils et de toute ma famille; on n'apercevrait sur ma figure ni émotion ni altération, tout y paraîtrait calme et indiffèrent : mais c'est quand je suis seul dans ma chambre et livré à moi-même, que je souffre et que mes sensations redeviennent celles d'un homme qui succombe sous le poids de ses maux. Que dit Monlholon de voir ma santé se délabrer ainsi ? Par quel canal fait-il passer ses lettres en France ?» — Il les envoyé rW le gouverneur et par lord Bathurst. « Dans ce cas, il peut

compter qu'avant de parvenir à leur destination , elles sont ouvertes et lues par vos minisires à Londres. » — J'ignore s'ils ont recours à de pareilles manœuvres. « Vous l'ignorez, parce que vous n'avez jamais élé dans une position à le savoir. Croyez-le, les dépêches de tous les ambassadeurs et autres agens diplomatiques qui passent par la voie de la poste, sont ouvertes. Otto m'a dit que pendant son séjour à Londres, il avait acquis la certitude de ce fait. » - On m'a assuré, il est vrai, que dans tous les états du continent on ouvrait les lettres officielles. « Certainement on les ouvre, mais on n'a pas l'impudence de le nier, comme le font vos ministres, quoique cela se pratique plus généralement chez vous qu'en tout autre pays. En France, ou avait pris des mesures pour que toutes les lettres et dépêches des ambassadeurs ou autres diplomates, celles des personnes attachées aux différentes légations et les lettres des simples domestiques, fussent envoyées, dans quelque partie de la France qu'on les mît, à un département secret de la poste, à Pans. Toutes les lettres et dépêches, également, pour les * cours ou ministres étrangers , étaient adressées au même bureau, où on les ouvrait et déchiffrait. Ceux qui étaient chargés de cette correspondance faisaient quelquefois usage de différeus chiffres dans la même dépêche, ne se servant pas du même pendant plus de dix lignes de suite; mais cela ne suffisait pas encore, parce que , pour déchiffrer ce qu'il y avait de plus difficile et de plus ingéuieusement inventé, il suffisait d'avoir cinquante pages du même chiffre, ce que l on pouvait aisément se procurer depuis le commencement de la correspondance. Les agens étaient si adroits ^ et ÏU venaient si promptement à bout de deviner, qu'on

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ne payait pas plus de cinquante louis pour de'couvrir le sens d'un nouveau chiffre. La police du bureau de poste connaissait les correspondans avec lesquels on s'en servait, et on procédait de même pour le reste de la correspondance.

» Les ambassadeurs soupçonnaient bien qu'il y avait quelque supercherie en usage pour découvrir les secrets de leurs dépêches, et, pour l'empêcher, ils changeaient de chiffres tous les trois mois; mais cela ne servait qu'à donner un peu ptus de peine. Ils croyaient agir de finesse , en envoyant leur paquet à un bureau de poste d'une ville éloignée de quelques milles de leur résidence , parce qu'ils ignoraient l'arrangement dont je vous ai parlé. Les ambassadeurs des puissances du second ordre, telles que leDannemarck, la Suède et même la Prusse, par avarice, et pour épargner la dépense des courriers, avaient coutume d'envoyer leurs dépêches en chiffres par la poste j on les ouvrait et déchiffrait dans ces bureaux; on en copiait la partie la plus importante pour me la communiquer directement; mais jamais on n'en donnait connaissaucc aux ministres. Par ce moyen, je connaissais la correspondance de Beivstorff et d'autres, avant qu'elle ue fût arrivée à sa destination ; car on recachetait toujours ses lettres, et on les expédiait dès que cette affaire était terminée.

» Plusieurs de ces dépêches, surtout celles de Bernstorff, étaient pleines d'observations injurieuses sur mon compte , de censures amères de ma conduite, et de prétendues conversations avec moi, de pure invention. Combien de fois n'ai-je pas ri en moi-même après avoir lu, le matin, les sottises qu'ils avaient écrites sur mon compte à leur souverain , de les voir lécher

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