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la poussière de mes pieds à mon lever. Il nous arrivait «ouvent aussi de faire des découverles précieuses et de recueillirdcs détailsimportans qui leuravaient été communiqués en confidence par les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et d'Angleterre, lorsque vous aviez un ambassadeur à Paris; car, comme ces grandes puissances envoyaient des courriers de leur nation , cela m'empêchait de connaître la nature de leurs dépêches; Ainsi, par la correspondance des agens des petites puissances, je parvenais à découvrir la façon de penser des plus grandes. L'adresse de ceux qui conduisaient ces manœuvres était étonnante. Il n'y avait pas de sorte d'écriture qu'ils ne pussent imiter parfaitement , et l'on gardait, dans les bureaux des postes, des sceaux semblables à ceux dont faisaient usage les ambassadeurs de tous les potentats de l'Europe, outre un nombre considérable appartenant aux premières familles de divers pays. Si l'on rencontrait un sceau dont on n'eût pas le fac simile , on se le procurait dans vingt-quatre heures, en le faisant faire. Ces choses n'étaient pas de mon invention. On avait commencé k en faire usage sous Louis XIV, et quelques-uns des pelits-fds des agens qu'il avait employés lui-même , remplissaient, de mon temps, les places qu'avaient occupées leurs grands-pères. Mais , ajouta-t-il , Casllereagh en fuit de même à Londres. Toutes les lettres que les diplomates écrivent et reçoivent, et qui passent par le bureau de poste, sont ouvertes, et on en communique le contenu à lui ou à quelques autres de vos ministres. Ils savent, en outre, qu'on suit le même usage en France. »
Je lui ai demandé si c'était une règle générale en France, d'ouvrir, à la poste, les lettres adressées aux
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personnes étrangères aux diflérentes légations. — Cela n'avait lieu que rarement, m'a-t-il dit, et seulement lorsqu'un homme était fortement soupçonné d'entretenir une correspondance nuisible aux intérêts du gouvernement. Dans ce cas> la première chose a faire est d'ouvrir tontes les lettres qu'on lui adresse; parce moyen, on connaît les personnes qui correspondent avec lui. On visite ensuite toutes les lettres que reçoivent ces mêmes personnes; mais c'est une mesure odieuse dont on ne fait guère usage envers des Français. Quant aux étrangers ennemis de la France, Napoléon ajouta qu'il était nécessaire et permis d'em* ployer tous les moyens de découvrir toutes leurs machinations secrètes. »
Napoléon m'a dit alors avoir pris la résolution de ne faire à l'asenir qu'un repas par jour, à deux ou trois heures environ. Depuis quelque temps il est devenu extrêmement sobre.
3. — Napoléon est presque dans le même état. Selon l'habitude qu'il a contractée , quand il lit les journaux et autres feuilles périodiques , il m'a demandé de temps en temps le sens des mots qu'il ne comprenait pas. Il a vivement blâmé la conduite que les puis^sances alliées ont tenue envers son frère Lucien , qu'elles ont persécuté malgré son litre d'homme de lettres, et l'éloigûement dans lequel il s'est constamment tenu des affaires politiques. « C'est , ajouta-t-il , par un sentiment de leur propre tyrannie, et parla terreur qu'elles éprouvent d'avoir violé les droits des nations et agi en sens inverse de l'esprit du siècle et contre le vœu des peuples.
» Ces puissances pourraient alléguer, pour justifier les persécutions dont je suis l'objet , que j'ai été revêtu
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de la puissance suprême ; que ma conduite a été celle d'un monarque absolu, et dire que la leur a pour but le repos du inonde. Mais rien ne peut motiver les actes d'oppression et de barbarie dirigés contre mon frère. En prenant pour prétexte le prétendu principe de l'utilité générale, Dieu sait jusqu'où on peut aller! Avec un semblable prétexte, les Français pourraient légitimer l'assassinat de YVellin'ito:) et de son armée entière. C'est un principe qui ébranle les trônes et qui peut perdre les rois. »
Il a ensuite été question de lord Cocbrane et de la tentative faite par sa seigneurie, pour prendre ou détruire les bâtimens français qui se trouvaient dans la Charente. J'ai dit à Napoléon qu'un officier distingué de la marine, que je nommai , avait assuré que si Cochrane eût été convenablement soutenu, il aurait détruit la totalité des bâtimens français.
« Non-seulement il l'aurait pu, m'a-t-il répondu; mais si votre amiral l'avait secondé comme il le devait, il lui eût été facile de s'emparer de tous les navires qui étaient en ce lieu, car l'Allemand ayant fait le signal de sauve qui peut ( si j'ai bien compris ), et dit aux bâtimens menacés de se tirer d'à (faire comme ils le pourraient, tous les capitaines furent frappés d'épouvante et coupèrent leurs câbles. La terreur qu'ils avaient des brûlots était si grande, qu'ils jetèrent précipitament leur poudre à l'eau, de sorte qu'ils n'auraient pu faire qu'une faible résistance.
» L'amiral français était un imbécile; mais le votre était un homme tout aussi médiocre. Ces bâtimens n'auraient pas dû redouter ainsi vos brûlots; mais la crainte les priva de tout juoemeut, et ils ne surent plus que faire pour se défendre. )>
Quatr. partie. 3
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Après avoir fait à l'empereur quelques questions relatives a sa santé , il m'a raconté l'anecdote suivante : « Il y a environ sept ans que l'ambassadeur <ie Perse, tomba malade à Paris, et envoya chercher un médecin . La personne chargée de celte commission ne l'avant pas bien compris, s'imagina, je ne sais sur quel fondement ,, qu'il voulait voir le minisue du trésor, et alla , en conséquence , prévenir ce dernier que l'ambassadeur de Perse demandait à lui parler. Le ministre, surpris de celle démarche, dit : \ uilà qui est singulier, mais il faut excuser cet homme à demi-civilisé; ces barbares ne connaissent pas notre étiquette : allons voir cet ambassadeur, qui a peut-être quelque importante communication à me faire. A son arrivée, l'ambassadeur lui présenta le hras pour qu'il lui làtàt le pouls, taudis qu'un grand drôle, coiifé d'un turban, lui apporta un pot-dechambre sous le nez, pour qu'il en fît l'inspection. Vous pouvez penser quel fut l'étonnement du ministre, et combien il fut mortifié de s'être exposé à une pareille réception. *>
5. — Napoléon est resté couché très-tard, parce qu'il n'avait pas reposé de la nuit. Je l'ai trouvé encore dans son lit à onze heures.
Je l'ai vu pour la seconde fois dans le couraut de la journée, et j'ai eu un entretien avec lui au sujet de son frère Lucien. 11 a de nouveau répété qu il y avait de la cruauté et de l'injustice à persécuter uu homme qui cultivait les lettres, sans s'occnper de politique, et qui même s'était trouvé en opposition directe avec lui, et dont ou n'avait rien à redouter deux ans après l'exil de son frère à Sainte-Hélène. Eu paraissant redouter ainsi un simple particulier,
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les puissances prouvent combien elles sont convaincues qu'elles agissent contre le vœu général. Il fit en cet endroit une citation de Pluton , qui craignait que la terre ne s'entrouvrît et n'exposât aux regards toutes lès horreurs des régions infernales (1). « Quelle dégradation, ajouta- t-il, de voir l'ambassadeur d'une des plus grandes puissances de l'Europe persécuter iid particulier qui n'a jamais été, ni voulu être souverain ! Quando io saro morto eforse il giorno non e lonlano , John Bull mi vendicherà. Quand je serai mort, et peut-être le jour n'en est-il pas bien éloigné, John Bull nie vengera. »
Napoléon m'a ensuite raconté quelques anecdotes relatives à Lucien.
Il m'a dit aussi qu'un certain Ignace Lorri (si je me rappelle bien le nom), Corse de nation, et son frère de lait, s'était de bonne heure enrôlé dans la marine anglaise. Quoique excellent marin et très-honuêle homme , bravissimo uomo , il était fort ignorant. Il commandait un bâtiment pourvoyeur anglais, et débarqua auprès de *** (2), où il se rendit , déguisé eu paysan , pour voir le Consul français. Arrivé en sa présence, il ôta sa capote, montra l'uniforme anglais, et se fit connaître pour ce qu'il était. Le Consul ue îe crut pas, et écrivit à Paris qu'un imposteur s'était pi ésenté à lui et se disait fière de l'empereur. Il fut ir<\surpvis de voir que je reconnaissais la vérité de GCMC assertion. « Il est fort étonnant que, pendant que j'é-
(i) Ce sont , sans cloute , ces vers de Boileau :
L'Enfer s'émeut au bruit tle Neptune en furie.... , etc.
( Note de l'Editeur. ) (2) Le nom du lieu est illisilye sur moi: journal.
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tnis au faîte de la puissance, cet homme ne m'ait jamais demandé aucune faveur, quoique, dans son enfance , il m'eût aimé, et qu'il sût que, depuis mon élévation , j'avais comblé sa mère de bienfaits. »
6. — J'ai trouvé Napoléon un peu plus gai qu'à l'ordinaire, mais à-peu-près dans le même état, quant au physique. Il m'a parlé d'un article de journal qui disait que T'aima avait payé pour lui dans une auberge t où, à défaut d'argent, il voulait laisser son épée en cage. Jl a déclaré que ce fait est faux , et qu'il ne croit pas que Talma ail jamais pu dire cela. « Je n'ai connu Talma personnellement, conlinua-t-il, qu'à l'époque où je devins premier consul. Dans ce temps-là, je le favorisais et le traitais avec une sorte de distinction , comme un homme d'un talent supérieur et le premier de sa profession. Je l'envoyais quelquefois chercher le matin ppur causer avec lui pendant mon déjeûner. Les faiseurs de libelles ont prétendu que c'était Talma qui m'avait appris à joner le t ôle de roi. Quand je fus de retour de l'Ile d'Elbe, je dis à Talma , un matin qu'il assistait à mon déjeuner avec plusieurs savans t Eh bien ! Talma, on dit que c'est nous qui m'avez appris à me tenir sur mon trône j c'est une preuve que je m'y tiens bien. )>
Le comte Balmaine et le baron Sturmcr ont eu une longue enirevue hier avec le général Montholon. Ils sont venus à cheval jusqu'à la porte iotérienre, où ils se sont arrêtés peudant quelque temps. On fait des signaux à Plantation- House, toutes les fois qu'ils approchent de Longwood, et on envoie ordinairement, sur leurs traces, un espion chargé de les suivre. Mais on ne fait point de tentatives pour les empêcher de correspondre avec leshabitans de Lon^wood.
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8. — Napoléon a remarqué que je boîlais, et m'a demandé si j'avais la goulle. Je lui ai dit que non , et que cela provenait de ce que j'avais mis la veille une boite trop étroite; que je n'étais point attaqué de la goutte, et que je n'avais de ma vie été réduit à garder Je lit pour cause de maladie. Il m'a ensuite demandé si mon père avait été atteint de la goutte , et me dit qu'il serait mon médecin pour la maladie actuelle , et qu'il me prescrirait de boire de l'eau d'orge, d'observer la diète y et de tenir , pendant le jour, ma jambe sur mi sopba. Ensuite il a fait quelques remarques relatives à son fils, et il a dit qu'il n'éprouvait que peu ou même point d'inquiétude , de ce qu'on l'avait privé de sou droit à la succession du duché de Parme. « Je préférerais le voir simple gentleman, avec les moyens.de tenir dans le monde un rang honorable, plutôt que souverain d'une de ces petites principautés d'Italie. Peut-être l'impératrice a-t-elle du chagrin de ce qu'il ne peut pas lui succéder ; mais cela ne m*en cause aucun. »
L'empereur François , qui attache le plus haut prix à l'ancienneté de la naissance, désirait vivement pouvoir prouver que je descendais en ligne directe de l'un des anciens tyrans de Trévise ; et, après mon mariage avec Marie-Louise, il employa diverses personnes pour compulser de vieux titres de noblesse , dans lesquels il pensait trouver la preuve de ce qu'il désirait avec tant d'ardeur. Il crut avoir réussi , et il m'écrivit pour me demander si je voulais laisser publier le résultat de ses importantes recherches, revêtu de toutes les formes officielles; je refusai. 11 avait tellement celle affaire à cœur , qu'il m'écrivit de nouveau y ç\ me dit 1 laissez-moi faire > en ajoutant que je
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n'avais nul besoin de paraître prendre part à la chose,
« Je re'poudis qu'il était impossible de faire croire qu'un document qui avait pour objet de prouver l'ancienneté de ma famille et une descendance masculine d'une souche souveraine, pût être recueilli et public sans ma participation ; que j'aimais mieux passer pour Je fils d'un honnête homme, que pour l'arrière-pe'utneveu d'un obscur tyran de l'antique Italie 5 que j'élais le Rodolphe de ma famille.
» Il y avait jadis, a ajouté Napoléon , un Bonaventure Bonaparte, qui vécut et mourut dans un cloître. Le pauvre homme reposait tranquillement dans sa tombe, et on n y eongeait plus, lorsque je montai sur le trône de France. Alors, on s'avisa de se rappeler qu'il possédait , de son vivant , des vertus et des qualités auxquelles jamais personne n'avait pensé auparavant , et on me proposa de le faire canoniser. Pour l'amour de Dieu , répondis je , épargnez-moi ce ridicule. Comme le souverain pontife était en mon pouvoir, ou n'aurait pas manqué dédire que je l'avais forcé à faire un saint d'un des membres de ma famille. »
26. — Un signal a été fait pour que je me rendisse à Plantalion-Ilouse , où je trouvai sir Hudson Lowe, qui m'interrogea sur diverses choses qui s'étaient passées à Long-\vood , et sur les conversations que j'avais encs avec Napoléon. J'ai répondu que j'avais pris la résolution de ne pas me mêler davantage de ce qui ne me regardait pas, et que je ne m'occupais que de ma profession de médecin. 11 m'a dit que je devais avoir eu quelque entretien avec lui sur d'autres sujets que la médeciue , et il me demanda quel avait été celui de notre conversation. Je lui répondis que premièrement
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ces conversations n'avaient rien d'important; qu'ensuite je ne me croyais pas obligé de les lui rapporter , à moins que Napoléon ne m'en donnât la permission lui-même, promettant, toutefois, de déclarer les cliO" ses venues à nia connaissance, qui pourraient com promettre les intérêts de mon gouvernement ou alarmer ma conscience, d'après le serment que j'ai prêté. Sir Hudson m'a répondu : « Vous n'êtes pas juge, Monsieur , de l'importance des conversations que vous pouvez avoir avec le général Bonaparte. Nous ne sommes pas placés pourvoir de la même manière. Ce qui peut vous paraître fort ordinaire peut être pour moi du plus haut intérêt. » Je lui ai fait observer que si je n'ai pas la liberté de faire usage de mon jugement , et que si je dois répéter tout ce que j'entends , je tiendrai une conduite aussi humiliante que désagréable. 1-e gouverneur m'a répondu qu'il était de mon devoir de l'instruire de tout ce qui vient à ma connaissance et fait la matière de mes entretiens avec le général Bonaparte; que si je ne le fais pas, il lui sera facile de me défendre d'avoir avec lui aucun autre rapport que celui qu'exige ma profession , et même de ne me présenter seulement quand on m'appellera pour exercer mes fonctions; que ce qu'il exige de moi, je le dois an gouvernement anglais. Je lui ai répondu que ce serait jouer le rôle d'un espion, d'un rapporteur et d'un mouton.
J'avais toujours pensé, lui dis-je , qu'en me plaçant auprès de la personne de Napoléon, le gouvernement n'avait eu ég.trd qu'à ma qualité de médecin, et que certainement il n'avait pas eu l'intention de me faire jouer un rôle odieux ; que mou devoir ne pouvait pas consister à commettre des actions déshonorâmes , et
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que je n'en ferais jamais pour qui que ce fût. Sir Hudson m'a considéré pendant quelque temps en silence , en jetant sur moi des r*»g-irds courroucés; puis il m'a demandé ce que signifiait le terme de mouton dont je m'étais servi. Je lui ai répondu que l'on désigne ainsi une personne qui tâche de gagner la confiance d'une autre, pour la trahir ensuite. Il entra alors dans un accès de fureur ; il me dit que je lui avais fait là l'insulte la plus grave qu'il soit possible de faire à un homme de son rang, et dans les fonctions de sa charge ; et il finit par m'ordouner de quitter la chambre, en disant qu'il ne souffrirait pas en sa présence celui qui venait de tenir un pareil langage. Je loi ai dit que je n'étais jamais venu de mon plein gré dans sa maison, et que je n'y entrais jamais que de force. Il se promenait en fureur, et répétait d'un ton bruyant : sortez de la chambre , sortez de la chambre , ce qu'il criait encore quelques instans après que j'en étais sorti.
L'anecdote suivante pourra servir à donner une idée de la manière dont le lieutenant - général sir Hudson lxnve , K. C. B. , etc. , etc., futprispour dupe quand il avait !e commandement d'une forteresse importante. Ces détails me furent communiqués à Longwood par ]r maître d'hôtel , Cipriani, dont le nom était Franceschi , nom qu'il ne prit jamais à Sainte-Hélène , pour des raisons que nous verrons bientôt après.
En 1806 , sir Hudson , alors le lieutenant - colonel Lowe, recul le commandement de 1 île de Capri, située dans la baie de Noples, et fut chargé dn service secret, ou , pour parler plus clairement, de l'espionage du continent, au moins pour ce qui regardait la Méditerranée. Il recevait habituellement ses renseiguemens de la ville de Naples qui n'en est éloignée que de
quelques milles. On les lui apportait ordinairement an moyen d'un bateau pêcheur, qui sortait de nuit sous prétexte de pêcher , et que commandait un nommé Antonio. Sir Hudson employait comme espion un Corse nommé Antoine Suzzarelli , homme d'esprit , et qui avait exercé la fonction d'avoué , profession que, dans sa jeunesse, il avait étudiée avec Pozzo di Borgo , et Salicetti, alors ministre de la police du royaume de Naples. Suzzarelli avait été précédemment officier au service d^Angleterre. Maiesca etCriscuolo, tous deux Napolitains, étaient aussi employés de la même manière, et Casseti , lieutenant-colonel de dragons napolitains, était l'espion de Caroline, reine de Sicile. Suzzarelli resta fidèle à sir Hudson Lowe pendant environ vingt jours, savoir, depuis le 19 ou 20 janvier , jusqu'au 10 de février, époque où l'on saisit quelquesunes de ses dépêches, dans un bateau qui allait à Caprh
Suzzarelli rencontra dans une auberge Cipriani Franceschi , connu sous le seul nom de Francesehi , qui était alors au service confidentiel de Salicetti, dont on supposait qu'il était le fils naturel. En qualité de compatriote et de connaissance, Suzzarelli confia à? Franceschi la nature de son emploi, et lui avoua aussi qu'il mettait en réserve une petite somme par mois t
sur celle qu'il recevait du gouvernement anglais
Cipriani lui proposa de continuer en apparence «à fournir des informations au gouverneur de Capn , de recevoir son salaire, mais en même temps de tout corn-muniquer à Salicetli et de suivre ses instructions > ajoutant que, dans ce cas, il obtiendrait un salaire double de celui qu'il recevait des Anglais ;. et il lui fit eptendre que s'il refusait d'acquiescer à ces proposi-
Hrir. ( 42 ) i&i?.
lions, très-proDàhletuent il serait découvert et fusillé dans Jeux on trois semaines. Suzzarelli, qui n'était pas novice, profita aussitôt de 1 avis , agréa la proposition et fut amené devant Saliceiti. Les affaires furent réglées de manière que toutes les fois que Suzzarelli recevait mie dépêche de sir Hudson Lowe , elle était immédiatement portée à Saliceiti dans l'état où elle se trouvait, et celui-ci, après l'avoir lue , dictait les réponses qu'il jugeait convenables d'y faire.
On permettait quelquefois à Suzzarelli de dire la vérité. Par exemple, lorsqu'il y avait beaucoup de troupes françaises à Nsrples , on lui donnait l'injonction de faire connaître à sir Hudson quel en était le nombre. Toutes les fois qu il était question d'une affaire à laquelle SaHcètti ne voulait pas qu'il répondît, il faisait arrêter le bateau, mettre les hommes en prison pendant quelques jours; et , après leur avoir fait subir une espèce d'interrogatoire, ou les relâchait. Cela donnait aussi à Suzzarelli un moyen d'exécuter ses talens et d'obtenir de sir Hudson beaucoup plus d'argent, parce que celui-ci croyait bonnement tout ce que son agent lui racontait des peines qu'il avait eues, des cadeaux et des démarches qu'il avait été obligé de faire pour sauver la vie de ces pauvres diables de pêcheurs, qui, sans cela, auraient été fusillés. De cette manière , tous les rensciiuiemens qu'on fournissait au gouvernement anglais n'étaient que pour mieux atteindre le but de Saliceiti et de INapoléon , excepté les nouvelles insignifiantes que sir Hudson Lowe pouvait tirer du maitre de la barque et de ses fils, qui lui étaient fidèles, mais qui ignoraient tout ce qu'il y avait d'un peu important. Sir Hudson Lowe chargeait souvent Suzzarelli d'exécuter des commissions de la nature la plus diift-
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cile , et Salicelli ordonnait qu'il s'en acquittât avec la plus grande exactitude et célérité. Parmi les commiseions dont Suzzàrelli fut chargé, il s'agit un jour de se procurer quelques montres françaises, d'un prix élevé, pour la reine Caroline, des livres rares, pour sir Hudson , et tous les ouvrages nouveaux, particulièrement une copie de l'atlas de L;is Cases (alors appelé de Le Sape), qu'il désirait beaucoup avoir.
Cela fournissait àPhonnotc Suzzàrelli un autre moyen de gagner l'argent de sir Hudson ; car, quoiqu'il reçût de Saiicetti l'ordre de fournir les articles de premier prix avec des frais raisonnables, atln d éloigner tout soupçon, il ne manquait jamais de prendre cinquante et même cent pour cent de plus, sous divers prétextes. Il faisait enfin la contrebande tiès en grand ; car sir Hudson payait souvent les articles qu'il recevait , en marchandises anglaises ou en denrées coloniales , que Suzzàrelli avait ensuite coutume de vendre à Naples aved un grand bénéiiee.
Sir Hudson , dans sa finesse , avait recours à une manière singulière d'envoyer à Suzzàrelli , à Criscuolo et à Maresca , les appointemens qu'il leur payait. Il avait coutume de nommer ce dernier dans la franchise de son cœur (suo campione ). Il faisait cuire , dan9 sa propre maison , de gros pains , dans lesquels il mettait lui-même l'argent , de peur que ses agens secrets ne fussent découverts par les espions de la police» napolitaine. Ces pains paraissaient destinés à l'usage des bateliers , quand ils péchaient la nuit. Aussitôt qu'on les avait débarqués , Suzzàrelli les apportait à Saiicetti, parce que ce dernier avait ordonné que toute espèce de correspondance lui fût d'abord communiquée, Au moyen de Suzzàrelli, le gouvernement
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français apprit la destination réelle de l'armée commandée parle général Mc. Kensie Fraser, et de la flotie de sir J. Duckworth.
Suzzarelli s'offrit même à procurer à sir Hudson quelques soldats pour recruter le régiment corse qui était à Capri , et on lui en expédia réellement plusieurs, chargés de corrompre les étrangers sous ses ordres. Tandis qu'on méditait l'attaque de Capri , Suzzarelli eut l'art de persuader à sir Hudson Lowe que le but de l'expédition était la petite île de Ponza, pour la défense de laquelle on envoya la frégate anglaise /' Embuscade , et la plus grande partie des chaloupes canonnières. xViusi , le passage qui mène à Capri n'était défendu que par une force peu considérable. Pour donner à cette idée plus de probabilité , on mit un embargo sur tous les batimens qui étaient à Naples $ mais quelques barques de pécheurs, montées par des hommes an serxice de Salicclti, fuient envoyées pendant la nuit, afin de rencontrer quelques-uns dfs bateaux de sir Hudson , et leur apprendre que l'expédition devait avoir lieu sur Ponza. Afin de brouiller le gouvernement anglais et sir Hudson avec la reine Caroline , un napolitain nommé don Antonio , était chargé de fabriquer des lettres , comme si elles venaient d'elle à Casciti ,• tandis que d'autres lettres supposées de sir Hudson , forgées par un maître d'école anglais , qui demeurait alors à Naples, rapportaient confidentiellement que le but des Anglais était de faire sortir la famille royale de Sicile , et de l'envoyer, avec une pension , eu Angleterre , alin de demeurer entièrement en possession de cette île ; les premières contenaient des plaintes portées par la reine contre sir Hudson et des invectives contre lui et les Anglais»
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Ces inlrlgans , pour amuser Salie et li et se créer un passe-temps à eux-mêmes, avaient coutume de laite naître des différends entre sir Iludson et le prince de Canosa , qui 'commandait à Ponza , au moyen de lettres supposées, dans lesquelles ils étaient maltraités tous les deux , et qu'ils taisaient tomber dans les mains l'un de l'autre. Ils s'assemblaient ordinairement la nuit pour se réjouir , boire et se moquer de leur dupe, sir Hudson , dont ils portaient la santé par dérision , tandis qu'au milieu de leur débauche ils inventaient de nouveaux moyens de le tromper. Souvent Salicetli lui-même allait enteudre leurs plans et en rire.
Dans le courant de 1807 ou 1808, Suzzarelli devait aller à Vienne pour "une mission dont l'avait charoé Salicetli, et il résolut de faire payer à sir Hudson Lovre les frais de son voyage. Le principal objet de cette mission était de sonder l'ambassadeur anglais et Pozzo di Burgo , qui étaient alors à Vienne. Suzzarelli alla trouver sir Hudson Lo-yve, à qui il persuada qu'il pourrait se procurer à Vienne des renseignemens de la plus grande importance. Il eu obtint six mille francs pour ses frais de roule et des lettres de recommandation très- pressa mes. Il se rendit ensuite à Vienne chez l'ambassadeur anglais , duquel il tira des renseignernens très-importans. Il reçut aussi de lui des ordres qui turent donnés à d'autres agens et à d'awtres officiers qui demeuraient sur le continent. II ne réussit pas auprès de Pozzo di Borgo. Le rusé Corse ne put croire qui lui fût possible de tromper Salicetti comme il prétendait le faire. Suzzarelli , afin de gagner la confiance de Pozzo di Borgo , se vantait de sou influence sur Salicetli, en disant : Iofacio inlenchrt
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a Salicetti tutto cio che vogolio (i), je fais croire à Salicetti tout ce que je veux. — A me tu coiiti questo ? (Est-ce bien à moi que tu contes cela?) répliqua Pozzo di Borgo. Toute la ruse de Suzzareîîi ne put tirer de lui un seul secret, quoique la lettre de recommandation que loi avait donnée sir Hudson Lowe le représentât comme un homme eu qui on pouvait placer son entière confiance, et qne, dans le passeport qu'il reçut ensuite de l'ambassadeur anglais, on le nommât monsieur le baron Suzzarelli. A son retour à Na pics, Salicetti lui demanda , Ebbsne cosa liai tirato du Pozzo di Bovgo\ — Ah! répliqua Suzzarelli en levant les épaules: Due birbi insieme non si guadagna niente ) deux rusés ensemble ne peuvent rien l'un contre l'autre.) Il dit ensuite à Salicetti que Pozzo di Borgo lui faisait ses conjplimcns. Salicetti répondit : Suzzarelli, je sais que tu m'as déjà fait bien des mensonges j mais voila. le plus grand rpù soit jamais sorti de la bouche accoutumée à mentir. Je connais bien Pozzo di Borgo; c'est moi qui l'ai fait chasser et proscrire de sou pays ; en sorte que, si on l'eût pris en France, comme c'était mon intention , on l'aurait fusillé. Penses- tu donc qu'un homme aussi fier que Pozzo di Borgo, et un Corse par-dessus le marché , voulut faire faire des ccmplimens à celui qui a envers lui des torts aussi grands? Personne, à moins d'être le plus bas et le plus vil des hommes, ne serait capable d'un tel procédé, et je connais trop bien Pozzo di Borgo, qui est le plus fier des hommes. Dans le fait, Suzzarelli
(i) L'italien, dans cette histoire, est donné dans le style de Cipriani , qui généralement ne parlait pas la langue la plus pure et la plus correcte.
avoua ensuite que cette politesse était dans son iuveniion (1).
Suzzarelli avait un jour persuadé à sir Hudson Lovve de venir à Naples, et lui avait dit qu'il le trouverait dans une petite maison appartenant à Maresca et située sur la Laie. Salicetti devait s'y rendre déguisé; mais il était résolu de ne pas le faire arrêter, parce qu'il pensait qu'il lui serait difficile! de trouver un autre gouverneur aussi aisé à tromper que celui-ci, et que d'ailleurs ceci L'aurait empêché de tirer de nouveaux services de Suzzarelli. Vorrei vedere questo colonello tuo , dit Salicetti fammelo vedtre. Un nomo pub lasciarsi in gannare. per qualche mesi9 ma dl lasciarsi coglionare a questo se:rno per tantl anni bisogna essere ben bestia. ( Je voudrais bien voir ton colonnel; fais-le moi voir. Un homme peut bien se laisser tromper quelques mois ; mais il faut être d'une grande stupidité, pour Fêtre ainsi pendant tant d'années.) — Oh! répliqua Suzzarelli avec un air de gravité: Non e tanto bestia , è talento mio. (Il n'est pas si sot; c'est mon habileté qui fait cela. ) Cependant Lowe changea d'intention.
Murât désirait s'emparer de toutes les marchandises anglaises , qui étaieut en assez grande quantité a Naples,
(1) Après la mort de Salicetti, Suzzarelli avoua qu'il notait parvenu à le tromper qu'nne seule fois , et cela , pas même entièrement , car Salicetti , en lui donnant de l'argent pour les frais de son voyage de Vienne , lui dit qu'il ne le donnait pas pour les services qu'il avait rendus au public , parce qu'il croyait que la plus grande partie des choses qu'il lui avait dites étaient matériellement fausses , mais par la raison qu'il savait qu'il fallait Lien qu'il employât quelque moyen pour gagner de l'argent , afin <i<e faire exister sa famille.
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où elles passaient pour venir de l'Amérique ; mais ne voulant pas, en même temps , se brouiller avec les Américains , il se servit de Suzzarelii pour trouver un moyen de distinguer les marchandises vraiment américaines de celles qui ne l'étaient pas. Suzzarelii ;illa trouver sir Hudson Lowe , à qui il persuada qu'il serait dans le cas de rendre des services essentiels au gouvernement anglais , s'il possédait le moyen de distinguer des passeports américains les faux passeports anglais. Sir Ilu-lson lui en donna deux, l'un vraiment américain et l'autre anglais et contrefait. Il lui fil voir que la différence existait (huis le timbre. Dans le passeport américain , les lettres initiales, quoique les mêmes, étaient placées un pou au-dessous. Muni de ces renseignemens, Suzzarelii revint à Naples, et dans le commencement de 1 810 on fit une saisie générale des butinions par ordre de Murât ; tons ceux que l'on trouva m, mis dos passeports anglais dont nous venons de parler, furent confisqués. Tant que S.diceili vécut, on en confisqua peu , parce que celui-ci voulait maintenir Suzzarelii dans la faveur de Lowe. Ce i'ul au moyen de l'argent que produisirent ces confiscations de marchandise;, et de navires , que le roi Joachim équipa et paya l'expédition dirigée en 1811 contre la Siciie. Saliceiti, au moyen de la Duchesse de C*** , avec laquelle il avait des relations , était instruit de presque tout ce qui se passait à la cour de Palerme. La duchesse était fille de la princesse C*¥* , épouse de l'ambassadeur de Sicile à *** , et placée près de la reine Caroline, dont elle avait la confiance.. Son mari lui écrivait tout ce qui se passait à la cour de***. Elle haïssait les Français , et Salicetti prétendait être républicain et détester le parti français. Elle établit une
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correspondance avec sa mère , qui l'instruisait de tout ce qui se passait , et elle recevait de Salicetti mille écus par mois pour les communications qu'elle lui faisait.
En 10*07 ou 1808, un capitaine napolitain , nomme Mosca , fut envoyé de Capri par ***, pour assassiner Joseph , frère de Napoléon , alors roi de JNaples. Afin de l'exciter à cet acte, *** lui donna une boucle de ses cheveux et une lettre écrite de sa main , par laquelle on lui proniellait de le faire colonel aussitôt qu'il aurait mis son projeta exécution. Outre cela, il reçut de la princesse V** T*** une lettre dans laquelle on lui spécifiait tout ce qu'il avait à faire pour débarrasser le pays de l'usurpateur , et on lui donnait l'assurance qu'on remplirait scrupuleusement to*us les engagemens qui avaient été pris avec lui (1). Muni de tous les passeports nécessaires , il quitta donc Capri dans une felouque. L'un de ces passeports ? qui était signé par un ollicier anglais , contenait des instructions, par lesquelles on requérait toutes les autorités de cette nation de donner secours et assistance au porteur qui allait en mission secrète.
Il débarqua à Molino , près d'une maison de campagne de Joseph , et son intention était de l'assassiner pendant qu'il serait à se promener dans le jardin. Tandis qu'il était à épier le moment favorable de frapper , il rencontra une jeune fille dont la vue lui causa une vive impression , et à laquelle il offrit quelques pièces d'or pour qu'elle consentît à l'écouter. Comme il vit qu'il ne pouvait pas réussir par cette voie-là, il chercha à la séduire par des moyens plus éle\és, et commit l'imprudence de lui dire qu'il était
( 1 ) J'ai vu ces deux lettres et les passeports en originaux , depuis mon retour de Sainte-Hélène.
Quatr. partie, ^
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charge d'un grand projet, et que , si elle voulait consentir à ce qu'il désirait , il en ferait une dame du plus haut parage. La jeune fille fut alarmée; ni la vue de l'or , ni les promesses qu'on lui faisait , ne purent la rassurer et la déterminer à rien accorder de ce qu'on lui demandait.
On donna des avis à la police , plusieurs agens se rendirent aussitôt sur les lieux. Deux des associés de Mosca furent tués , et lui-même fut arrêté , après avoir fait une résistance désespérée. On produisit devant la commission militaire les lettres , la boucle de cheveux et les armes qu'on avait trouvées sur lui j la jeune fille vint aussi en témoignage. Mosca dit, pour sa défense, qu'il n'était venu que dans l'intention de se jeter aux pieds du roi Joseph , de solliciter son pardon et la permission de rentrer à Naples. Cependant, après sa condamnation, il avoua ses véritables projets: il mourut avec beaucoup de fermeté , et refusa de découvrir les noms de ses complices. Quelque temps après, on envoya un apothicaire napolitain , nommé Gherardi , ou Visconli , et ses deux fils , pour assassiner Salicciti. Cet homme vint d'abord à Pouza , d'où il se rendit à Capri , et de Capri à Naples, où il débarqua pendant la nuit, portant avec lui une espèce de catamaran , ( un pétard) de la forme d'une bouée. Il fit si bien qu'on lui permit rentrée de la maison de Salicelli , et même qu'on lui loua, sous les escaliers , une chambre , dont il fit une petite boutique d'apothicaire , dans laquelle il plaça une machine infernale. Salicetti , qui était allé à une partie de plaisir chez la princesse ***, ne revint dans son palais qu'à minuit ou une heure du matin. Il descendit lestement de voiture 3 et, selon sa coutume, il monta les
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escaliers avec une grande vitesse : cela lui sauva la vie; car la machine de l'incendiaire , à laquelle le feu avait été mis quelques secondes trop tard , n'éclata que lorsqu'il eut traversé quatre pièces de son appartement : Cipriani était avec lui au moment de l'exploiesion. Environ trente chambresVécroulèrent entièrement, ou furent très - endommagées , eî le palais n'offrait presque plus qu'un monceau de décombres, Une des hlles de Salicetti, la duchesse actuelle de *** (i), fut ensevelie sous les ruines de l'édifice , où elle demeura pendant quelques heures;: ce fut Cipriani qui , par les gémissemens qu'il entendit , découvrit qu'elle n'était pas morte. Tandis qu'il suivait la direction de la voix , le plancher s'enfonça sous ses pieds , et il tomba dans la chambre au-dessous, mais heureusement sans éprouver aucun mal, et par-là il se trouva près de la personne souffrante. On appela x et après bien des peines , on parvint à tirer de dessous les ruines cette jeune dame , à demi-morte: quelques-un? des soliveaux s'étaient formés en croix au-dessus da sa tête , ce qui fut cause qu'elle conserva la vie. Cberardi et ses fils furent arrêtés et jugés : les fils furent fusillés ; mais le père , à cause de son grand âge , fu$ condamné à un emprisonnement perpétuel.
Immédiatement après cet événement , sir Hudsoi» Lowe écrivit une lettre à Salicetti , pour l'assure* qu'il était tout-à-fait étranger à cet attentat , et qu'il le détestait sincèrement , quel qu'en fût l'auteur.
Salicetti soupçonnait le tambour-major du régiment de Vajro , alors à Naples , d'être un agent de la
(i) C.tte dame est encore vivante et demeure à Napks Je l'ai vue en 1819 , et j'ai conversé avec «a sœur à Rome.
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reine Caroline, et il employa Suzzarelli, pour s'en assurer. En conséquence , Suzzarclli, qui connaissait très-bien le tambour-major , saisit une occasion de lui parler, un jour qu'il se promenait et paraissait très - mécontent. Il commença par se déchaîner contre la tyrannie sous laquelle gémissaient les Napolitains, et à dire que ce serait un grand bonheur pour lui de pouvoir sortir d'un lieu où personuc n'était sur de sa vie, et lui lit entendre que son intention était de s'échapper aussitôt qu'il pourrait le faire sans courir le risque d'être arrêté par la police, qui pourrait fort bien le faire lusillier , chose qu'il re Joutait infiniment. Le pauvre tambour-major lit bientôt chorus avec lui, professa son dégoût pour le gouvernement actuel , son attachement à celui de Caroline, et Huit par déclaicr qu'il voulait aussi s'en aller le plus promptement possible. Sur cela , Suzzarelli lui proposa d'engag 1 vingt ou trenie soldats de son régiment à entrer, s(-it au service de Caroline , soit à celui île la Grande-Bretagne, et lui dit de leur faire signer une déclaration formelle de leur iutenlion; ensuite il lui fit un don de deux cents écus pour réussir dans son plan, lui promettant que, dès qu'il aurait pu réunir ce nombre d'hommes, il leur procurerait à tous un moyen de transport pour l'île de Capri. Le tambour major sonda ses amis du régiment , et employa tous ses efforts pour les engager à entrer dans son projet ; mais il ne put en déterminer que dix ou douze, encore étaient-ils si iguorans, qu'ils ne savaient ni lire, ni écrire , et qu'il fut obligé d'écrire leurs noms luimême avec ceux de ses deux fils. Il alla ensuite trouver Suzzarelli comme ils en étaient convenus, lui apprit quelle avait été sa réussite, et lui ût voir la lisui
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des noms. Suzzarelli en fit part à Salicetti, et le pria d'attendre qu'il eût réuni un plus grand nombre de victimes. Salicetti s'y refusa, en disant que la police devait employer toutes sortes de moyens pour découvrir les traîtres, mais non pas encourager ni déterminer personne à le devenir; que son devoir, au contraire, était d'étouffer dans son origine toute tentative semblable. Le tambour-major et ses associés furent arrêtés sur-le-champ. On trouva sur lui le fatal papier , et peu de temps après il fut pendu avec ses deux: fils et quelques autres.
Suzzarelli se tint caché pendant quelques jours, puis il alla voir la veuve du malheureux tambourmajor, à qui il dit que son mari avait été près d'occasionner sa ruine; qu'il était venu auprès de lui pour aviser au moyen de sortir de Naples, et qu'il lui avait promis, par pure amitié, de lui procurer les moyens de passer à Capri; mais que tout avait été découvert; qu'on l'avait pris, jeté dans un cachot, et qu'il aurait été pendu comme les autres , si, heureusement pour lui, il ne s'était trouvé dans les bureaux de Salicetti un de ses compatriotes qui s'était intéressé en sa faveur et avait travaillé à lui sauver la vie. Il dit cela avec tant d'apparence de vérité, que la pauvre femme le crut bonnement, le regarda comme un bienfaiteur, et par la suite, quand elle se trouvait dans la peine, elle avait coutume de s'adresser à lui et de lui demander de temps en temps quelques écus. Deux ou trois jours après cette abominabe scène, Cipriani dit à Suzzarelli : « Quel scélérat (mécréant) es-tu , Suzzarelli! Commen>peux-lu appaiser les crisde ta conscience qui te reproche la mort de ces malheureux pendus par suite de ton astuce? » — u Bah, répliqua Suzzarelli.,
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sorn no porci napolitannacci (ce sont de vilains pourceaux napolitains). »
En 1809, Salicetti, désirait savoir quand arriverait en Sicile le paquepot anglais, employa Suzzarelli. En conséquence, Suzzarelli écrivit au colonel Lowe, et lui dit que, comme les dernières nouvelles qu'on avait reçues d'Angleterre étaient très-fâcheuses et avaient jeté le découragement parmi les partisans des Anglais, qui y ajoutaient foi; que même ceux qui n'y croyaient pas entièrement , craignaient qu'il ne fût arrivé quelque événement sinistre ; il l'engageait à lui communiquer sur-le-champ ce qu'il pourrait avoir appris de nouveau , afin de relever le courage ahatlu de leur parti. Sir Hudson Lo-vve répondit qu'il était très-porté à employer tous les moyens possibles pour soutenir les sentimeus lovaux des fidèles sujets du roi Ferdinand, mais que dans ce moment il n'avait pas de nouvelles authentiques; que cependant il était ceriain que, sous peu de jours, il arriverait un paquebot d'Angleterre , et qu'alors il aurait soin de lui faire parvenir tout ce qui pourrait être favorable. Aussitôt que Suzzarelli eut reçu ces renseignemens et les eut transmis à Salicetti^ on expédia le corsaire YAçdito, avec la commission de croiser sur les côtes de la Sardaigne. Après quelques jours d'attente , il attaqua et prit le paquepot anglais, qui se nommait, à ce que je crois, le Succès. La malle fut jetée par-dessus le bord du navire j mais, dans la précipitation, elle resta suspendue à une amarre , et les hommes du corsaire français firent un tel feu de mousqueterie, que l'équipage du paquepot n'osa pas en aprocher pour la couper, et de cette manière elle tomba dans leurs mains. On trouva parmi les dépêches des ordres relatifs à une attaque projetée con-
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ire Corfou , avec quelques lettres de l'amirauté, relatives au blocus de cette île. Cipriani dit que ce paquebot était commandé par un jeune homme d'environ vingt ans, e\> monté par à -peu-près quatorze hommes.
Suzzarelli extorquait de grosses sommes d'argent du colonel Lowe, sous divers prétextes, tels que pour indemniser ses agens de leur emprisonnement, pour des présens qu'il prétendait avoir faits à la police pour empêcher qu'il ne fût lui-même arrêté. C'était un homme immoral et vicieux, mais rempli de talens, et imposant par ses dehors et par ses manières. Quelquefois il essayait de tromper Salicetti par des contes merveilleux et par des projets de nouvelle invention , dont le but était de se faire donner de l'argent. Salicetti avait coutume de dire dans ces sortes d'occasions : Va afar credere guesto al colonelle* tuo, che è un coglione, a me non puoi, che ti connosco Ci). Ne peux-tu pas dire tout de suite que tu as besoin d'argent?
Suzzarelli, dans le but de brouiller le gouvernement anglais avec le gouvernement sicilien , fabriqua une lettre dans laquelle il imita l'écriture de Hu Json Lowc. Dans le cours d'une conversation avec Casetii, Suzzarelli lui dit que la reine Caroline faisait le diable en Sicile, et qu'elle cherchait à détruire tous les Anglais. Cela excita la curiosité de Casetli, qui fit plusieurs questions à Suzzarelli. Celui-ci, après bien des difficultés, répliqua qu'il avait une lettre du colonel , qui contenait ces détails. Casetti demanda, avec beaucoup d'empressement, à la voir. Suzzarelli se fit encore long- temps prier, et lui permit enfin d'en prendre,
(1) Vas faire croire cela à ton imbécile de colonel $ cela, flâ passera pas arec moi, qui le connais,
Not. ( 56 ) 1817.
lecture. Dans cette lettre, on traitait les Napolitains de misérables, sans foi et sans honneur; on conseillait à Suzzarelli de s'en méfier; on assurait que la reine Caroline avait formé un complot d'assassiner tous les Anglais en Sicile ; que les barons étaient tout prêts à courir, les armes à la main, et à les massacrer ou à les chasser de l'île. Il termina par déclarer qu'en conséquence de cette découverte, Je gouvernement anglais avait résolu de s'emparer de la personne de la reine , et de placer la Sicile sous sa protection. Casetti demanda instamment la permission de garder la lettre, ce que Suzzarelli refusa; mais il lui en donna copie, en promettant qu'il réfléchirait s'il u'v avait pas d'inconvénient à lui laisser l'original. Il alla ensuite trouver Salicctli , auquel il rapporta que Casetti avait mordu à l'hameçon. Afin de ne négliger aucune précaution, Salicetli pria Suzzarelli d'envoyer chercher le maître d'école anglais à leur service, qui contrefaisait parfaitement les écritures, afin d'examiner si celle du colonel avait «né bien imitée par Suzzarelli. Après l'avoir examinée, celui-ci déclara qu'il croyait qu'on décou- \ rirait la fraude. On lui ordonna donc de copier la lettre, et SI imita si parfaitement l'écriture de sir Hudson Lowe, que ce dernier y fut par la suite trompé luir même.
Le lendemain , Suzzarelli la donna à Casetti, en l'exliorlfint de ne la montrer ni la perdre, et en assurant que sa vie en dépendait. Casetti s'empressa aussitôt de i rendre à Palerme, et la présenta à la reine. Cette princesse, furieuse, envoya chercher John Smart, qui était alors à Palerme, lui présenta la lettre contrefaite, et insista pour que l'on infligeât une punition exemplaire au colonel Loyyc, qui avait osé coropro»
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meure son nom île celte manière. Sir John Smart envoya sur-le-chanip, pour éclaire*! r celle affaire, chercher le colonel Lowe. Lorsqu'on lui fit voir la lettre, il fut obligé de reconnaître que c'était son écriture , tant elle était bien imitée ; mais il déclara qui! ne croyait pas avoir jamais écrit rien de semblable, et qu'il ne pouvait pas non plus trouver aucune irace de celle leltre dans son registre de correspondance. Dans le temps que Suzzarelli forgeait celte lettre , la police envoya à dessein quelques bateaux qui s'emparèrent de celui du colonel , venant de Capri. Le lendemain , Suzzarelli écrivit au colonel, pour lui apprendre que son bateau avait été saisi, et qu'il ignorait quelles dépêches il lui avait envoyées, puisqu'elles étaient toutes tombées dans les mains de la police.
On employait ordinairement Maresca pour se rendre auprès du colonel dans le bateau d'Antonio. Sir Hudt-on appelait ordinairement Suzzarelli et Maresca sili camp io ni (ses champions). Maresca avaiî. deux (ils, qui, avec Antonio, le batelier et ses fils , étaient fidèles à sir Hudson Lowe. Vers le milieu de i8oq , sir Hudson Lowe commença à soupçonner Suzzarelli: celui-ci se rendit effrontément à Capri , où il employa son éloquence avec lant d'efficacité, qu'il convainquit sir Hudson de sa droiture, le persuada qu'il était l'homme auquel il devait avoir le plus de confiance, et qu'il était entièrement dévoué à son service. A son retour, Suzzarelli alla trouvei Salicetti , et lui rapporta toute la conversation qui avait eu lieu entre eux, en l'assaisonnant de plusieurs traits satiriques diriges contra le pauvre colonel. Quand Salicetti voulait se soulager du tracas des affaires et s'amuser un moment, il iivait coutume de faire venir Suzzarelli 5 celui-ci , qui
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avait beaucoup d'esprit , l'égayait aux dépens de la bonhomie du colonel, qui se laissait tromper aussi gro?sièrenient.
On forma divers plans, pour décider le prince de Canosa à débarquer sur la côte de Naples; mais heureusement pour lui , il ne voulut acquiescer à aucun ; car, s'il l'eût fait, les mesures étaient si bien prises , qu'il eût été arrêté et fusillé dans les vingt quatre heures. Tandis que Suzzarelii continuait ainsi ses opéralions, il arriva de la police de Paris une lettre qui contenait, en substance, qu'on avait appris qu'un certain Suzzarelii, émigré corse, aux gages de l'Angleterre, était employé à Naples comme espion pour les Anglais ; et l'on priait Saiicetti de le faire arrêter et juger par une commission militaire, et faire exécuter la sentence dans les vingt-quatre heures. Salicetti envoya chercher Suzzarelii, lui remit la h-ttre en main propre, en l'engageant à la lire. Puis il écrivit à la police de Paris, pour lui faire connaître la nature des relations de Suzzarelii avec sir Hndson Lowe , affirmant qu'un tel homme était un trésor pour lui. Suzzarelii était trop adroit pour ne pas profiter de l'avantage que lui donnait cet incident. 11 s'en servit pour soutirer de nouvelles sommes de sir Hudson Lowe, sous le prétexte qu'il avait été forcé de faire de grands cadeaux à quelques membres de la police ; et , ajoutant que si ce n'eût été à cause de Franceschi (1) , son ami et son compatriote , au service de Salicetti, qui avait beaucoup d'influence, il aurait été infailliblement arrêté et fusillé.
(1) Ce fut la raison pour laquelle Cipriani n'avait jamais pris le nom de Franceschi à Sainte-Hélène.
1817. ( h ) Nov;
On fit prévenir Saliceiti que Cuseiil avait l'inlention de le poignarder. Quoique Salicetli n'ajouta pas foi à cet assertion, il résolut cependant de prendre quelques précautions. En conséquence, un soir que Casetti se présenta , on se saisit de lui et on le fouilla soigneusement. Cependant on ne put rien trouver qui put justifier une telle mesure. Après l'avoir soumis à cette épreuve, on lui donna la permission d'entrer, et alors il se plaignit hautement de l'indigne traitement qu'on lui avait fait. Salicetli fit. semblant d'être dans une entière ignorance de ce fait, et affecta le plus grand étonnement. Il fit venir l'officier de la gendarmerie, et d'un air facile il lui demanda commentil avait osé se conduire ainsi envers un homme d'honneur comme Casetti (1).
I/officicr , qui savait à quoi s'en tenir, prétendit qu'il y avait une méprise , et par ordre de Salicetli , il fit beaucoup d'excuses à l'homme d'honneur. « Je vis, dit Casetti , qui , toui roué qu'il était , fut cependant pris pour dupe , » le feu sortir des yeux de Saliceiti , tant il était indigné de l'indigne traitement auquel j'avais été exposé.
Suzzarelli, pendant qu'il était en Sicile, eut un entretien avec un des Ronco, capitaine debrigands,sous les ordres d'un certain Piccioli , natif de Cheti, et qui était an service de ***. Ces partisans avaient l'habitude de débarquer dans la Calabre et d'y commettre des déprédations. Piccioli, ennuyé d'être au service de ***, et désirant faire quelque chose d'assez important pour lui mériter son pardon et obtenir du service de Murât,
(1) Casetti avait le rang de lieutenant-colonel dans l'année de Joachim j comme dans celle de la reine Caroline.