‹ Napoléon en exil (volume 2)Chapitre 16 sur 19 · Napoléon était un peu plus gai que les jours précédées · texte numérisé non relu

Napoléon était un peu plus gai que les jours précédées

Il a eu avec moi quelques conversations sur la mort de !a princesse Chai lotte , et a dn que si elle eût été la femme d'un pauvre artisan , on l'aurait sauvée , et qu'une des femmes de la halle de Paris aurait été mieux soignée et eût été comblée de plus d'attention par ses parens et ses amis, que n'en avait reçu de sa famille l'héritière du plus grand uûne de l'Europe.

H a ensuite parlé des plans qu'il avait formés contre l'Angleterre.

« Si j'eusse réussi à opérer mon débarquement , a-t-il dii, je ne doute pas que le résultat n'en eût été satisfaisant. J'avais à ma disposition trois mille bateaux, qui pouvaient porter chacun , avec une artillerie proportionnée, viugt hommes et un cheval. Quand votre

(1) A mon départ de Sainte -Hélène , e« août 1 S 1 8, ni l'une ni l'autre n'avaient été envoyées à Napoléon.

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Boite garait, été attirée Sur dû autre point do la manière don', je vous l'ai expliqué, je serais reste maître du canal. Sans cela je n'aurais pas fait de tentative.

» Dans quatre jours, j'aurais été à Londres. Dans un pays comme l'Angleterre, abondant en plaines, il est très-difticile de se défendre. Je ne doule pas que vos troupes n'eussent fait leur devoir ; mais une seule victoire me rendait maître de la capitale; il vous aurait été difficile de réunir des forces suflisantes pour me combattre en bataille rangée. Vos idées de brûler et de détruire les villes et la capitale même, sont trèsspécieuses pour l'argument, mais sont inexécutables dans le fait. Vous auriez livré et perdu la bataille. Dans cette bypotlièse, vous auriez dit, nous avons été battus, mais nous n'avons pas pendu l'honneur; essayons maintenant de tirer le meilleur parti possible de notre désastre. Nous voulons faire des conditions. Je vous eusse donné une constitution de votre choix, et je vous eusse dit : Assemblez à Londres les députés du peuple, pour former une constitution. J'aurais appelé Burdet et d'autres chefs populaires, pour en organiser une selon les vœux de la nation; j'aurais déclaré la maison de Brunswick déchue du trône; j'aurais aboli la noblesse, proclamé la liberté, l'égalité et la destruction des privilèges. Pensez-vous que pour conserver la maison de Brunswick sur le trône, vos riches citoyens, marchands et autres habitans de Londres, eussent consenti à sacrifier leur fortune, leurs maisons, leurs familles et leurs plus chefs intérêts, surtout quand je leur aurais fait comprendre que je ne venais que pour leur donner un gouvernement républicain et les rendre à la liberté? Non, cela est contraire aux vérités historiques et à la nature humaine. Vous êtes trop

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riches pour opposer une longue résistance ; vos principaux habitans ont trop à perdre, et votre bas peuple a trop s canner à un changement.

» Si, en effet, on se fût persuadé que ma volonté était de faire de l'Angleterre une province de la France, alors l'esprit national aurait en fauté des merveilles. Mais j'aurais créé une république d'après vos propres vœux, j'aurais exigé une contribution modérée, suffisante seulement pour rembourser la France de ses frais, et peut-être moins encore. Le peuple eût été pour moi.// aurait su que Je suis l'homme du peuple, que je sors du peuple moi-même, et que toutes les fois que je rencoutrais un homme de mérite et de talent, je l'élevais sans lui demander combien il avait de degrès de noblesse : il aurait su qu'en prenant mon parti, il s'affranchissait du joug de l'aristocratie, sous lequel il gémit. 11 n'y a pas dans le monde de populace, pas même chez les Prussiens, qui soit plus maltraitée que celle de votre pays La basse classe des Allemands, sinon qu'elle est forcée de servir comme soldat , est dans une meilleure condition que la vôtre. Vous n'avez pas plus d'égards pour vos gens, que si c'étaient autant d'iloltes, et vous les traitez eu conséquence. Quant aux milords,auxmiladis à l'aristocratie et aux gentlemens, vous avez pour eux des égards et des attentions à n'en plus finir, llien ne saurait être trop bon pour eux; mais pour votre peuple ! bah ! ee sont autant de chiens, comme disaient vos fournisseurs chargés de donner les provisions aux prisonniers français : c'est trop bon pour ces chiens de Français. Vous avez vous-même un grand fonds de morgue aristocratique dans la iéte. Tout homme qui a le malheur d'appartenir à la populace, dont ou peut s'emparer, s'il ne peut prouver

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qu'il est gcutlvmen, on l'embarque à boni d'un de vos bâlimens, pour servir comme matelot, dans toutes les parties du globe; et cependant vous avez eu l'impudence de blâmer la conscription en France : elleblesse votre orgueil, parce qu'elle ne fait pas de distinction de rangs. Oh ! qu'il est affreux qu'un (ils de gentlemeîi soit obligé de défendre son pays, comme s'il faisait partie du peuple, et soit forcé d'exposer sa vie on de se meure au niveau d'un vil plébéien\ Cependant Dieu a fait tous les hommes égaux. Qui compose la nation? Cène sont point voslords, ni vos gros prélats (pansiali), ni vos hommes d'église, ni vos genlleiJiens, ni votre oligarchie. Oh ! un jour votre peuple se vengera et on verra de terribles scènes.

» Cette conscription, continua Napoléon , qui offensait tant o;o/re m<rgue aristocratique, était conforme aux principes de l'égalité des droits. Chaque homme né dans un même pavs est obligé de le défendre. La conscription n'écrase pas une classe particulière , comme votre pressgan g ( ordre pour enlever des matelots ) ; c'est le mode le plus juste pour lever des troupes, parce qu'il est le plus également réparti. C'est par -là que l'armée française était la mieux composée du monde. La conscription serait devenue une institution nationale, au lieu d'être considérée comme une punition ou une servitude. On se serait fait un poiut d honneur d'avoir servi son pavs , et le temps serait venu où. une fille n'eût pas voulu épouser un jeune homme qui n'aurait pas acquitté sa dette euveis sa patrie. L'amour de la gloire est l'héritage d'un Français.

» Si vous étiez une nation de demi-sauvages, de bergers féroces ou d'agrestes montagnards, vous eus- §iez pu., en effet ? détruire votre capitale et désoler vos

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contrées, pour arrêter les progrès d'une armée ennemie ; ou même si vous étiez aussi ignoraus, aussi superstitieux , aussi peu civilisés que les Espagnols , peut-être auriez-vous pu incendier quelques-unes de vos villes et de vos habitations; mais vous êtes et trop riches et trop égoïstes. Où trouver parmi vous quelqu'un qui eût dit : Je veux détruire ma maison, abandonner mes propriétés au pillage, livrer ma femme et m<"s filles au viol, et mes lils à la mort! Et pourquoi? pour maintenir lord Bathuist et l'harcbevêque de Cantorberi dans leurs emplois de vingt mille livres sterling par an? Je veux consommer tous ces sacrifices pour résister à un homme qui vient nous donner une conslitution conforme aux vœux de la nation? Non, non; ce serait plus qu'on ne peut en attendre de la nature humaine. Pitt lui- mente le savait bien ; et un des moyens qu il prit pour former la coalition contre moi, fut d'assurer qu'une descente en Angleterre était possible; que, si elle avait lieu, le royaume serait conquis avant un an , et qu'alors le continent serait à ma merci; que l'Angleterre une fois tombée , tout était perdu. C est ce que m'a répété depuis le roi de Prusse. »

JNapoléon m'a répété ce qu'il avait déjà dit relativement au\ habitans de Moscou; qu'ils n'avaient pas eux-mêmes mis le feu à leur ville; mais qu'au contraire ils avaient fait tout leur possible pour l'éteindre, et il continua en ces termes :

« Les Anglais, après une bataille, voyant que nous ne veuions ni pour piller ni pour les anéantir; que nous ne faisions ni injure ni dommage aux habitans; que l'on ne vioîait ni leurs femmes ni leurs filles ( car |e n'auraispas permis qu'il fût faitle moindre outrage, une mort certaine eût été la peine de tout homme qui

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eût ose entreprendre rien de semblable), auraient été convaincus que le pillage et la ruine de leur pays ne nous avaient point amenés; mais que nous avions pour Lui de ...... Si, en eflet, la guerre eût été faite comme

autrefois; si on avait massacré les prisonniers mâles , ou si on en eut fait des esclaves , et si les femmes fussent devenues la proie des vainqueurs, alors la conquête de la nation eût été impossible. Mais non : vous nous eussiez vu triompher de vos troupes et moins molester la population que vos propres soldats n'ont coutume de le faire. Nous eussions tout fait pour concilier tous les intérêts et pour vivre eu bonne harmonie avec vous. »

J'ai alors fait quelques observations à Napoléon sur le gouvernement qu'il avait établi en France. « Le système du gouvernement , a-t-il dit, doit être adapté au "énie de la nation et aux circonstances du raoment. La France avait becoin d'un gouvernement vigoureux. Tant que je suis resté à la tête des affaires , la France a été dans le même état que Rome lorsqu'on déclarait qu'il fallait un dictateur pour sauver la république. Toutes les nations puissantes de l'Europe ont été par l'appât de votre or, excitées à former des coalitions successives contre ma puissance. Il était nécessaire que le chef d'un étal ainsi menacé disposât de toute la force et de toutes les ressources du pays, pour résister avec quelque succès. Je n'ai jamais fait de conquêtes que pour ma propre défense. L'Europe n'a jamais cessé de combattre la France et ses principes. // nous jallut abatire sous peine d' être abattus . Pendant long-temps je me suis trouvé placé entre les partis qui agitaient ma patrie , comme un cavalier sur un cheval

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foigueux qui veut toujours se cabrer etse se jeter d'un côlë ou de l'autre, et que, pour faire marcher droit, il est oblige de tenir en bride. II faut de toute nécessité qu'un gouvernement qui succède à des révolutions, qui est menacé par les ennemis du dehors, et troublé intérieurement par des intrigues , soit un peu dur. Dans des temps plus calmes, j'aurais cessé d'être dictateur , et mon règne constitutionnel eût commencé. Mon gouvernement, tel qu'il était, avec une coalition qui me menaçait sans cesse , soit d'une manière ostensible , soit à l'ombre du mystère , était encore le plus libéral qu'il y eût en Europe.

« Un des objets principaux que j'avais en vue , était que l'instruction étendit ses progrès parmi toutes les classes de la population. Je lis ensorte que tous les élablissemens publics fussent formés de manière à donner une éducation gratuite au peuple , ou à ce que du moins les frais d'une instruction ordinaire fussent si modérés , que le simple cultivateur pût les faire. Les musées étaient ouverts à tout le monde. Le bas peuple, français aurait été le plus instruit de l'univers. Tous mes efforts tendaient plutôt à éclairer la masse de la nation qu'à l'abrutir par l'ignorance et la superstition. »

J'ai raconté à Napoléon le traitement que j'avais éprouvé bier à Plantation- Jloitse. « Je ne ci ois pas , a-l-il dit , qu'on puisse trouver , dans toutes les armées de l'Europe , un homme d'un caractère aussi ignoble. C'est !e cumble de la bassesse , dans un supérieur , que d'insulter un officiel subalterne. Le tempérament Je sir Hndson Lowe le rend semblable à uu homme aiiiigé d'une galle invétérée; il a toujours besoin de se frotter contre quelque chose. Mais in-

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dépendarnment de son malaise naturel, ses internions sont de vous provoquer par de mauvais iraitcmens et des paroles outrageantes , à lui manquer de respect en sa qualité de gouverneur , et de lui fournir l'occasion de procéder contre vous avec l'autorité dont il est investi , comme si vous vous fussiez rendu coupable d'un attentat. Vous vous trouvez dans une situation périlleuse. Il a un témoin qui est sa créature, qui signera tout ce qu'il voudra, et n'aura d'autre conscience ni d'autre volonté que la sienne. Yous n'aurez que vous pour vous défendre; et la conduite de cet homme, ses efforts à faire de vous un espion, par les mauvais trailemens et les injures , sout si extraordinaires, que les personnes qui ne le connaîtront pas , amont de la peine à y croire. Je ne vois pour vous d'autre parti à prendre que de garder un silence absolu , d'écouler ce qu'il a à dire et ne pas répondre, à moins qu'il ne vous fasse des questions qui auront votre profession pour objet. I! a le droit d'exiger uue réponse à des questions de cette nature ; mais à toute autre , ne répondez que ces mois : Je ne sais pas, ou ce n'est pas mon affaire. »

2. — J'ai subi quelques interrogations de la part de sir Hudson , et j'ai eu le bonheur de quitter la maison sans avoir essuyé de propos outrageans.

2.1). — Cipriani s'est plaint aujourd'hui d'une inflammation d'entrailles qui, dès le moment où. il m'en donna connaissance , présenta des svmplômes de la nature la plus effrayante.

On le saigna copieusement , on le mit dans un bain d'eau chaude, et enfin l'on eut recours aux remèdes qu'on administre ordinairement dans de pareils cas. On n'a cependant pu obtenir qu'un soulagement pas-

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sager , et les symptômes fâcheux son t revenus avec plus de violence qu'auparavant. On vit bientôt que sa vie était en danger, et l'on eut recours à une assemblée de médecins; néanmoins tout fut inutile , et la maladie lsealraîna bientôt à la dernière extrémité. Cipriani , quoique connaissant par lui-même le danger où il se trouvait, conserva le calme le plus profond et le plus grand sang-froid. Napoléon , qui Tannait comme son compatriote et comme un homme qui était entièrement dévoué à son service, était extrêmement inquiet et demandait souvent de ses nouvelles.

a5. — Cipriani s'est trouve* dans l'état où l'on voit quelquefois les personnes attaquées Je sa maladie. Il avait éprouvé, quelque soulagement, mai» il éiait douteux que ce mieux fût l'effet de la cessation du mal , ou fût celte espèce d'anéantissement des forces physiques, qu'on peut considérer comme les précurseurs d'une dissolution prochaine. J'étais d'avis qu'il se trouvait dans le dernier cas , Muais cependant sans en être certain. I! était dans un état d'extrême faiblesse ; on lui administra de la nourriture à des intervalles rapprochés , et son estomac conserva les alimens. Tandis que j'étais dans cet état d'incertitude , Napoléon , auprès duquel j'étais allé différentes fois dans le cours de la journée, pour lui rendre compte de Pétat du malade, ni'enxova cherchera minuit. Je lui dis que le malade était dans une sorte d'anéantissement. « le pense, a-t-il dit , que si je me montrais au pauvre Cipriani , ma présence pourrait servir de stimulant à la nature qui dort chez lui , et lui donnerait des forces pour lutter contre le mal, et peut-être même le surmou ter. » Il s'est efforcé de rendre cet exemple plus frappant , eu décrivant les effets électriques que sa

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présence, sur le champ do bataille , avait produits dans plusieurs circonstances critiques ; j'ai répondu que Cipriaui avait encore sa connaissance , et que j'étais persuadé que l'attachement et le respect qu'il portait à sou maître étaient tels , qu'en le voyant , il ferait un effort pour se lever sur son séant , et que dans l'étal de faiblesse où il se trouvait, cette émotion occasionnerait une crise, pendant laquelle son âme, qui était déjà tra sic no , pourrait bien passer dans la céleste demeure (1). Après plusieurs explications données sur le même sujet , Napoléon se rangea de mon avis, et résolut de ne point faire d'épreuve , remarquant que, dans de tels cas, les hommes de l'art sont toujours les meilleurs juges.

A dix heures, des symptômes décidément mortels se déclarèrent, et le pauvre Cipriaui était, à quatre heures , au nombre des morts.

Cipriaui était un homme qui ayait de l'esprit, quelque talent, mais point d'éducation. Quoique artificieux, il était en apparence ouvert et franc, et possédait de bonnes qualités. Comme la plupart de ses compatriotes , il était généreux et charitable, mais ennemi implacable autant qu'ami dévoué. Républicain par priucipe , il manifesta plus d'attachement pour Napoléon dans ses revers , qu'il ne lui en avait témoigné pendant son élévation. Son maître avait une extrême confiance en lui. S'il eût reçu une bonne éducation, il aurait probablement joué un rôle dans la révolution. Il fut indisposé plusieurs jours avant de se plaindre , et

(1) Les personnes qui exercent la médecine savent bien que, dans une grande faiblesse, en soulevant, le moins du monde, la tète d'un malade de dessus son oreiller 5 on lui a souvent doniié la mort.

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il est probable que, pendant cet intervalle, une inflammation cachée fit des progrès.

Les comtes Bertrand , Montholon et moi, ainsi que toute la maison , accompagnèrent son corps jusqu'au lieu où il fut enterré. Il jouissait d'une telle estime à Sainte-Hélène , que la plus grande partie des habitans rccommandables de celte île et quelques officiers du 66e régiment accompagnèrent volontairement son enterrement. S'il eût été enterré dans les limites, Napoléon lui aurait rendu lui même les derniers honneurs.

Immédiatement après sa mort, j'en fis mon rapport à Napoléon , qui me dit : « Où est son âme? Peut-être est-elle allée voir sa femme et ses enfans à Rome , avant que d'entreprendre le grand voyage. ï>

Quelques jours avant sa mort, Cipriani m'avait dit que, lorsque le gouverneur eut commencé à mettre à exécution les mesuras de rigueur dont il fit usage envers les habitans de Longwood, Santini, qui était naturellement gai, changea lout-à-coup et paru* triste et rêveur. Il vint un jour dans la chambre de Cipriani, et il lui découvrit qu'il était dans l'intention de brûler la cervelle à sir Hud^on Lov>'e, la première fois qu'il "viendrait à Longwood. Cipriani lui demanda s'il était fou, et s'efforça, en employant tous les argumeus en son pouvoir, de le dissuader d'une pareille tentative. Quoique Cipriani eût beaucoup d'influence sur Santini, ce dernier demeura cependant inébranlable, et accompagna sa déclaration de plusieurs sermens en usage chez les Italiens de la classe inférieure. 11 avait un fusil à deux coups, chargé à balles, avec lequel il était résolu de mettre son dessein à exécution et de se tuer ensuite. Cipriani voyant tous ses raisonnemens iuutiles, alla trouver Napoléon, à qui il fit part de ce qui se

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passait. L'empereur envoya sur-le-champ chercher Saotiùij le quejtionna^ et lui fit avouer ses intentions. Napoléon lui commanda alors, en qualité de son empereur, de renoncer à toute idée de ressentiment et de vengeance, et il réussit, non sans quelque résistance de la part de Samini, à lui faire abandonner le projet qu'il avait conçu.

Santini était d'un caractère très-entreprenant et d'une bravoure à toute épreuve. 11 maniait fort bien Tépée ou le sabre, et manquait rarement son homme au pistolet} et on doit croire que) sans la défense qui lui en fut faite, il aurait exécuté son dessein.

6 Mars. — La maladie de Napoléon fait peu-à-peu des progrès, quoique très-lents. Je l'ai trouvé occupé à lire Corneille. Il en fit l'éloge. Il remarqua que la France lui était redevable, par les sentimens qu'il lui avait inspirés, de quelques-unes de ses belles actions; et il ajouta que, si Corneille eût vécu de son temps, il l'aurait élevé à la dignité de prince.

Il m'a ensuite entretenu de lui-même. Il m'a dit qu'il croyait que la nature l'avait créé pour les grands revers; qu'il avait une âme que rien ne pouvait ébranler. Après cela, il fit quelques comparaisons de sa conduite personnelle avec celle qu'avaient tenue ses ennemis envers lui,

« Mailîand, a dit Napoléon, ne fut pas complice du piège que me tendaient vos ministres, quand ils lui donnèrent l'ordre de me recevoir sur son bâtiment. C'est un brave homme, et il est incapable d'avoir participé à la transaction infâme qui eut lieu. Il fut abusé ainsi que moi ; et probablement qu'en me conduisant en Angleterre 3 il crut qu'on me permettrait

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d'y passer ma vie, avec les restrictions qu'on avait imposées à mon frère Lucien. «

Avarit de m'embarquer sur le Bellérophon , continua-t-il , quelques débats eurent lieu sur les résultats que pouvait avoir cette démarche. Quelques officiers de la marine française, auxquels on en parla, dirent fortement que je devais bien me garder de me livrer ainsi. Ils dirent , en parlant des Anglais : l'intérêt est leur dieu, et ils calculeront les suites que pourront avoir les bons ou les mauvais traitemens envers vous. S'ils pensent y gagner quelque chose, ils vous feront partir et vous enseveliront dans une de leurs colonies, où, vous éprouverez tous les mauvais traitemens que puisse suggérer la haine. Ils avaient raison. Quelques-uns d'eux avaient été sur les pontons, et ils vous connaissaient mieux que moi. Je ne croyais pas qu'il fût possible qu'une grande nation persécutât un homme qui , après avoir été son ennemi pendant vingt cinq ans, se jetait entre ses bras. »

Il a ensuite donné les explications suivantes relativement aux causes qui ont amené sa chute. Sans la la fatale suspension d'armes de 1 81 3, à laquelle je fus forcé par l'Autriche ^ mes succès eussent été assurés. Les victoires de Lulzen et de YV urtzen avaient rendu la confiance aux armées françaises. Ou ramena le roi de Saxe eu triomphe dans sa capitale; un des corps de l'armée française était aux portes de Berlin, et l'ennemi avait élé chassé de Hambourg. Les armées russes et prussiennes se préparaient à passer la Vis nie , quand lecabiuet d'Autriche, agi>saui avecceite adresse nui le caractérise, fut d'avis qu'on su -pendît les hostilités, dans un moment où il avait déjà fait des arrange mens avec la Russie et la Prusse. L'armistice n'était o

lSf- (n3) Mar,

qu'une ruse pour gagner le temps nécessaire et faire * des préparatifs; car cette puksauce avait résolu de se déclarer contre la France dans le mois de mai. Mes succès la forcèrent d'agir avec plus de circonspection. Il était nécessaire de gagner du temps, et des négociations s'entamèrent à Prague. Meiternich insista pour que l'Autriche eût la moitié de l'Italie , et proposa d'autres conditions onéreuses, dans la certitude qu'il serait refusé. Dès que l'Autriche eut réuni son armée, elle déclara la guerre à la France. Après la victoire de Dresde, je me trouvais supérieur à mes ennemis, et j'avais formé le projet de les tromper en marchant du coté de Magdebourg, de passer l'Elbe à Wirtemberg, et de m'avancer sur Berlin. Plusieurs divisions de mon armée élaient employées à exécuter cette manœuvre, quand on m'apporta, de la part du roi de Wurtemberg, une lettre dans laquelle il m'annonçait que l'armée bavaroise s'était jointe aux Autrichiens, et que, forte de quatre-vingt mille hommes, elle s'avançait vers le Rhin, sous les ordres de Wred Je j que lui-même, forcé par la présence de cette armée, il y avait réuni son contingent, et que Mayence se trouverait bientôt investie par une armée de cent mille hommes.

» Cette défection inattendue renversa entièrement mon plan de campagne, et tous les préparatifs que j'avais faits pour fixer le théâtre de la guerre entre l'Elbe et l'Oder devinrent inutiles

« Plus tard , à Leipsik , je remportai la victoire dans la journée du 16, et j'aurais également réussi le 18, si toute l'armée saxonne qui occupait une des plus importantes positions , n'eût passé à l'ennemi avec un train de soixante pièces de canon , qui furent à l'instant tournées contre moi. Malgré celj , le champ

Mars. ( *l4 ) 1818.

de bataille resta en mon pouvoir , et les alliés firent , le même jour , un mouvement rétrograde. Je donnai, pendant la nuit , l'ordre à mon armée de se reployer sur nos corps de réserve derrière l'Ister. La défection de quelques autres corps allemands , et l'accident arrivé au pont de Leipsik , qu'on fit sauter trop tôt , eurent les suites les plus funestes. Quand l'armée eut passé la Saale , elle devait faire halte pour se remettre de ses fatigues et tirer d'Erfurt des munitions de suerre et de bouche. Mais on vint m'apprendre que l'armée austro-bavaroise , commandée par Wredde , était arrivée à marches forcées sur le Mein , et qu'il fallait se diriger de ce côté. Wredde fut , à Hanau , chassé de sa position , complètement battu et blessé luimême. On eut ensuite des conférences à Francfort , et on y mit pour condition de paix que je renoncerais au protectorat de la confédération du Rhin , à la Pologne et aux départenieus de fElbe , et que la France aurait pour limites le Rhin et les Alpes. Ces conditions furent acceptées comme bases. Mais ce congrès fut aussi illusoire que les autres , car dans le moment même où se faisaient ces propositions pacifiques , les alliés violaient la neutralité de la Suisse , où, ils entrèrent avec de grandes forces. Ils présentèrent ensuite à Châtilion leur ultimatum, dans lequel ils demandèrent que la Fiance fût renfermée daus les limites qu'elle avait eu 1792 ? ce que je rejetai. Sacs les trahisons consécutives de T*** , de M*** et d'A***, les alliés auraient succombé. »

28. — Sir Hudson Lowe a envoyé à Longwood , le 12 de ce mois, vingt-sept volumes , et aujourd'hui sept , avec quelques numéros des Lettres Normandes et Champenoises. C'était là toute la fourniture de livres

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et de pamphlets envoyés par les ministres (îj de sa Majesté ou par leurs ordres , depuis l'arrivée du Phaélon en 1816. a C'est une petitesse dont fè ne croyais pas même que lord Bathurst fût capable » , a observé Napoléou.

Pendant quelque temps il a été de iègle que tous les capitaines de bâiimens marchands qui arrivent soient obligés de présenter uue liste de leurs livres , de leurs journaux , etc., à sir Hndson Lowe, qui demande surtout ceux qui traitent de politique, sous le prétexte qu'il désire les envoyer à Longwood , tandis que pourtant on ne reçoit dans cet endroit ni livres ni journaux , à l'exception d'un très-petit nombre de ces derniers. Son Excellence et son état-major sont particulièrement curieux de l'Edimburpu-Review.

4 Avril. — Il y a quelques jours qu'il arriva une circonstance qui fit connaître les motifs qu'avait le gouverneur, pour m'obliger à venir deux fois par'semaine à Plantation*House. Un des étrangers qui habitait passagèrement dans l'île, a faii savoir au comte Montholon que les commissaires avaient lu, dans le bulletin de ce jour, un rapport sur l'état de la santé

(1) M. Gonlburn avait promis au comte Las Cases , lorsque ce dernier retint en Europe , que chaque livre intéressant et chaque publication curieuse serait envoyé à Longwood avec une livraison copieuse et régulière de journaux anglais et françiis de divers genres. Je ne saurais dire si le digne secrétaire a rempli sa promesse ou non. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à l'exception de quelques numéros incomplets du Times , du Courrier et êaîV Observer ) etc. , quelques journaux français sans ordre, très-vieux , rien n'est parvenu à Longwood pendant que j'y séjournais. Par exemple , en mars 18 17, je crois que le gouverneur m'accorda la permission de prendre le Morning-Chronide de quelques semaines, faveur insigne qui ne fut plus réitères.

Avril ( n 6 ) i8i8.J

de Napoléon. Le comte Montholou, sachant que ces bulletins n'étaient pas exacts, demanda des explications qu'on lui donna, et qui démontrèrent qu'une personne, qui ne voyait jamais Napoléon, s'avisait de faire ces rapports factices, qui étaient envoyés aux commissaires et transmis par eux à leurs cours respectives. Je crois que tout lecteur consciencieux sera d'avis que ces bulletins auraient dû m'ètre montrés, puisque j'étais le seul médecin qui vît le malade, et conséquemmentla seule personne capable de juger de leur exactitude ( 1 ).

10. — Sir Hudson Lowe n'ayant pas réussi dans la démarche qu'il avait faite à Londres pour m'éloigner de nie Sainte-Hélène, eut recours à un expédient qui assura son succès. Il me fit écrire ce jour-là, par sir Thomas Reade, une lettre dans laquelle il me faisait savoir que je ne devais pas sortir de Longwood, sans me donner aucune raison d'une mesure par laquelle il paraissait que le gouverneur m'avait imposé des restrictions plus arbitraires et plus vexantes que celles qu'il avait imposées aux Français. Car, en me confinant :i Longwood, dans l'enceinte duquel il ne permettait à personne de pénétrer sans un laissez-passer, il nie piivait de la société anglaise; tandis que, dans le même temps, il me défendait d'avoir avec les Français aucune autre société, excepté celle relative à ma profession ( 2, ). Aussitôt que j'eus reçu cette lettre,

(1) Sir Hu'ls in Lowe ne pouvant s'empêcher de donner quelque déraï! s«;r certe affaire, s'efforça de lui donner une autre couleur, en disant au c>mte Bertrand que ces bu'l-tins faux n'étaient ou'une repétiion He mes conversations avec M. Baxter : si cela était ainsi, pou quoi se ebacher de moi?

(2) 11 est pre>qu'inutile pour moi d'expliquer au lecteur qu je ne pouvais, ni n'étais porté à obeir à ce mandat arbitraire.

1818 ( 117 ) Mai.

je nie rendis aux Briars, avec l'intention de soumettre l'affaire devant l'amiral Plampin, qui m'envoya dire par son secrétaire qu'il ne voulait pas me voir. J'écrivis ensuite à sir Hudson Lo we une lettre, lui donnant ma démission, et une au comte Bertrand, dans laquelle j'expliquais la démarche que j'avais été obligé de faire, et les motifs qui m'y avaient déler-, miné.

i4. — Napoléon m'envoya chercher pour me donner, avant mon départ., une audience , durant laquelle il refusa de recevoir de moi aucun avis médical, et il m'adressa la parole en ces termes : « Eh bien, docteur, vous allez nous quitter? Le monde concevra-t-il qu'on a eu la lâcheté d'attenter à mon médecin ? Puisque vous éles un simple lieutenant , soumis à tout l'arbitraire et à la discipline militaire , vous n'avez plus l'indépendance nécessaire pour que vos secours me soient miles ; je vous remercie de vos soins. Quittez, le plus tôt possible , ce séjour de ténèbres et de crimes. Je mourrai sur ce grabat, rongé de maladie et sans secours 5 mais votre nation en sera deshonorée à jamais. » Puis il me dit adieu (t).

9 Mai. — Sir Hudson Lowe voyant qu'il ne polluait réussir dans le plan qu'il avait formé de faire recevoir un autre chirurgien et de le placer près de Napoléon , et ayant été informé par les commis,*

(1) Il ne sera pas inutile d'apprendre au lecteur que, quoiqre Napoléon Mariât presque toujours italien avec moi, vu que je parlais cette langue très-couramment, étant resté plusieurs années dans cette terre classique , toutes les fois qu'il parlait avec sentiment, il retournait à la langue française , et c'était la même chose toutes les fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver un mot italien.

Mai ( 118 ) 1818.

saire (1) , que si Napoléon venait à mourir pendant qu'il me tenait aux arrêts (sans me faire juger ni même sans porter aucune accusation contre moi), ou si Napoléon mourait dans les mains d'un officier de santé qu'il l'eût forcé de recevoir, ou dont il lui eût imposé l'obligation de se servir , on ferait, en Angleterre et en Europe, d'étranges conjectures sur la mort de ce dernier, dont ils seraient eux-mêmes hors d'état de donner des explications satisfaisantes., il résolut de me mettre en Imeité, après m'avoir tenu aux arrêts vingtsept jjurs, pendant lequel temps je fus successivement assailli d'uue correspondance que son état-major entretenait avec moi, et dans le cours de laquelle, afin de me faire tomber dans des pièges, je recevais fréquemment l'injonction de reuvoyer par un dragon, porteur de la lettre , une réponse à des épîtres composées après plusieurs jours de réflexions, et qui n'étaient rien moins que le résidu de la sagesse réunie de Hudson Lovve et de son étal-major.

Dans la lettre contenant l'ordre de ma mise en liberté, Son Excellence se vit elle-même forcée de reconnaître ma qualité d'officier de santé particulier

(t) J'ai appris qu'il y eut , à ce sujet, à Planta ion-Hoiise , des discussions très-vives, dans l'une desquelles le gouverneur, dans ses débats avec le baron Sturmer , tomba dins un de ces paroxysmes de colère, qui lui prenaient si souvent quand il avait avec moi l^s conversations que j'ai rapportéts dans le cours da cet ouvrage. Le baron fit placer son Excellence vis à-vis une glace, dans la chambre où il» étaient, et le pria, avec grand sangfroid , de vouloir bien contempler ses traits, ajoutant qu'il ne pourrait donner à sa cour un tab'eau plus frappant de ce qui se passait à Sainte-Hélène, qu'en lui faisant voir la physionomie qui était actuellement réfléchie par cette glace.

j8i8. ( T19 ) Mai.

de Napoléon , ce qui était un point qu'il avait conteste auparavant.

L'étal de la sanlé de Napoléon s'était empiré depuis le mois dernier , la douleur était plus continue , pi tUS grande.

On ressentit une grande indignation, dans l'île,' de la conduite qu'on avait tenue envers Napoléon.

16. — Proclamation faite par sir Hudsou et placardée dans les lieux les plus apparens, interdisant à tous officiers, habitans et autres personnes quelconques, d'entretenir aucune correspondance ou d'avoir aucune communication avec les étrangers détenus.

18. — Le capitaine Blackcney assembla tous les domestiques anglais de Longwood , lut la proclamation du 16. Ce fut fait sans que leurs maîtres en fussent instruits. Napoléon , quand il en fut informé, donna ordre qu'on renvoyât les domestiques anglais employés à Longwood à la place de Santiui et des autres que sir Hudson Lowe avait fait partir.

20. —J'eus une conversation avec Napoléon, nu sujet de l'ouvrage publié par M. Ellis, sur l'ambassade en Cliine , et sur la conversation à Longwood , que ce gentleman avait publiée. Napoléon a fait la remarque, qu'ayant appris que M. Ellis avait été secrétaire d'une mission en Perse, peu de temps après que le général Gardanne eut quille Ispalian , il l'avait questionné relativement aux progrès que la Russie avait faits du côté de la Perse.

« Je lui ai dit , ajouta Napoléon , que si la Russie réussissait à s'attacher la brave nation polonaise, elle n'aurait dès ce moment plus de rivale, parce qu'elle arrêterait l'Angleterre en menaçant ses possessions dans l'Inde, et l'Autriche par la grande supériorité

Mai. ( 120 ) 1818

morale de ses troupes, et l'assistance des partisans de l'église grecque, en si grand nombre en Hongrie et en Gallicie; et que, selon toute apparence, un patriatchc grec officierait un jour à Sainte-Sophie. Je lui ai aussi fait l'observation que, si l'Angletlre cherchait à établir sa puissance sur ses forces de terre et à maintenir des aimées sur le continent, ces armées masqueraient ses forces réelles , et qu'elle commetterait la même faute dont François Itr se rendit coupable à la bataille de Pavie, en se plaçant en personne, à la tête de l'élite de sa cavalerie , devant une batterie formidable, qui lui eût assuré la victoire, s'il n'eût pas, en la masquant, empêché ceMe batterie de faire feu. Je lui ai dit que vosqucrcllesen Angleterre ne signifiaient rien, et qu'il suffisait de vos consiables pour retablirl'ordre, si, dans le même temps, vos ministres dirigeaient toute leur attention ei tous leurs soins vers l'amélioration de l'administration publique et vers la prospérité de vos manufactures et de votre commerce ; que } surtout , vous ne devez pas être humiliés de votre qualité de marchands, puisque c'est du négoce que provient votre puissance j mais que si la misère était réelle, comme l'assurait lord Wellesley, elle était causée par les trop grands efforts de l'Angleterre pendant vingt ans, et les mesures trop violentes employées pour y remédier; que ces efforts et ces mesures pesaient sur la masse du peuple, et faisaient l'effet d'un topique appliqué mal à propos à un malade, et qui le conduisait à la frénésie. J'ai dit aussi que vous aviez parmi vous des hommes trop sages, pour ne pas faire usage , afin de faire disparaître la misère sans compromettre la sûreté de l'état, de moyens plus en bar-» morne, avec la situation actuelle de la nation.

1818 ( 121 ) Juin.

» Pendant l'entretien que j'eus avec M. Ellis, qui ne dura qu'environ une demi-heure, on ne dit pas un mot de Sainte-Hélène. Le comte Montholon n'a pas eu d'entretien à ce sujet avec lui, ni avec aucune autre personne de la légation. M. Ellis n'a fait aucuue recherche sur la nature du terrain ; il n'a pas non plus parcouru et examiné l'intérieur de l'établissement; il n'a rien su , rien vu , rien entendu , au moins de la part des Français ; et pourtant , dans son ouvrage , il a eu l'impudence de jouer le rôle d'un juge qui aurait entendu sur le lieu même les plaintes de ceux qui se croient en droit d'en faire. Mais ce passage n'a pas été écrit de sa main : il est de l'invention de quelque commis de lord Bathurst, qui l'a inséré dans l'ouvrage et l'a attribué à M. Ellis. Une telle prostitution de son nom fait peu d'honneur à ce diplomate (1). »

Il a fait quelques observations sur la contradiction qui existe entre la proclamation du gouverneur, sa conduite et les dépêches envoyées par lord Baihurst. Il a ajouté que la dépêche était purement destinée à paraître vouloir améliorer sa situation ; tandis que, dans le fait , elle ne sert a rien.

Dans le cours de la conversation, Napoléon a observé qu'on ne doit pas s'en rapporter aux écrits d'un homme, pour se former une idée juste de son caractère et de sa conduite privée ; et il m'en donna la preuve , en me disant que Bernardin de Saint-Pierre , dont les écrits sout si beaux, si pleins de sentimens, et respirent à chaque page les principes d'humanité et de bon-

(1) M. Ellis , a été ensuite nommé à une place lucrative au cap de Bonne Espérance , place qui, à ce que je crois, est un don du lord Bathurst.

Juin; ( 132 ) 1-818.

heur social, était un homme d'uu très-mauvais caractère.

7 Juin. — Le Mangle , bâtiment approvisionneur, est arrivé.

il. — A l'exception de l'affection inflammatoire des joues, dont le retour fréquent avait été arrêté par l'extraction de deux dents , l'état de la santé de Napoléon a beaucoup empiré. Il a consenti , en conséquence , aujourd'hui, à adopter la pratique que je lui avais recommandée, et qui a été commencée ce jour même. Il y avait presque six semaines qu'il ne quittait plus ses appartemens.

27. — Napoléon est très fatigué d'une affection catharrale , d'une nature fâcheuse , et causée par l'extrême humidité de ses appartemens. J'ai cessé de lui administrer quelques-uns des remèdes qu'il prenait habituellement , et j'ai fait au gouverneur le rapport de l'état de sa santé.

i5 Juillet. — Plusieurs caisses de vin , envoyées par la princesse Borghèse et par lady Holland , sont arrivées le mois dernier. Quelques-unes ont été envoyées à Longwood, et le reste est déposé, par ordre de sir Hudsou Lowe, dans les magasins du gouvernement. Napoléon a exprimé , dans celte occasion , comme dans plusieurs autres , des senlimens d'une grande affection envers la princesse Pauline, et a déclaré qu'il était convaincu qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui rendre service, , et qu'elle chercherait à obtenir la permission de venir à Sainte-Hélène ( 1 ). Il parla aussi de la princesse

(1) Plus tard, la princesse demanda la permission de se rendre au lieu d'exil dj son frùre , comme on le verra dans l'Appendice.

i8i?>. ( 123 ) Juil.

Hortcnse avec beaucoup d'éloges , ei il «.lit que c est une daine qui possède de très-grands lalens. Il en dit amant de la princesse Elisa , et il exprima , en employant des tournures de phrases très - spirituelles , combien le flattaient , dans uo moment où il est abandonné par tant de personnes , de qui il était en droit; d'attendre delà reconnaissance, l'attention et la boute de lady Holland. Il ajouta que les membres de la famille de l'immortel Fox abondaient en senùmens libéraux et généreux.

uo. — Je suis allé en ville , et j'ai essayé de me procurer une copie des observations sur le discours de lord Bathurst, dont il était arrivé , m'avait-on dit, quelques exemplaires dans l'île.. Le capitaine Bunn, du vaisseau le JlJangle , que je priai de m 'aider dans mes recherches , me témoigna combien il était surpris de ma demande , ajoutant qu'aussitôt après son arrivée , sir Hudson Lowe et *ir Thomas Rheade avaient piis cinq copies de ce pamphlet , pour en en-" vover , disaient-ils , deux ou trois à Longwood , et qu'il les leur avait remises lui même. 11 dit que ces Messieurs avaient demandé avec beaucoup d'empires* sèment uu détail exact des livres qu'il avait apportés, ei s'étaient emparés de tous les ouvrages modernes qui traitaient de politique , et de tous les exemplaires de la Revue cT Edinburg.

2.5. — Après avoir fait une visite à Napoléon > dont l'état n'a 'éprouvé aucune amélioration , en entrantdans ma chambre, vers les quatre heures et demie, le capitaine Blackeney me remit la lettre suivante :

Plantation-House , 2.5 juillet 1818.

«Monsieur, le lieutenant • général sir Hudson

Juil. ( ii4 ) ]8i8.

Lowe m'a chargé de vous informer qae , d'après une instruction reçue du comte Bathurst , en date du 14 mai 1818 , on lui enjoint de vous ôter la plaee que "vous occupez auprès du général Bonaparte, et de vous interdire toutes entrevues ultérieures avec les habitans de Longwood.

y> Le contre-amiral PJanipin a reçu des instructions des lords commissaires de l'amirauté , quant à votre destination , lorsque vous partirez de cette île.

» Vous voudrez bien , en conséquence , immédiatement après la réception de celte lettre, quitter Long- "wood , sans avoir aucune antre communication avec les personnes qui restent ici.

» J'ai l'honneur , etc.

Edouard YVYNYARD ,

Lieutenant-colonel , secrétaire.

L'humanité, les devoirs de ma profession et l'état actuel de la sauté de Napoléon me défendaient d'obéir à cet ordre barbare , d'autant plus que ma place n'était pas dans les attributions militaires , comme celles des oflieiers de la marine. Je pris dans le même moment la résolution de m'y refuser, quelles pussent être les suites de ma désobéissance. La santé de Napoléon exigeait que je lui prescrivisse un régime, et que je lui préparasse les médicamens qu'il devait prendre pendant mon absence, attendu que j'étais parfaitement sûr qu'il ne prendrait aucun médecin qui fût recommandé par sir Hudson Lowe. Je me rendis donc à l'instant à l'appartement de Napoléon. Ayant éié introduit, je lui communiquai l'ordre que j'avais reçu. « J'ai vécu.

1818. ( i*5 ) Juill.

trop long-temps pour lui, me dit-il. Votre ministère est bien hardi! quand le pape était en France, je me serais plutôt coupé le bras que de signer un ordre pour faire éloigner son chirurgien. »

Après que la conversation eut duréeucore quelque temps, et que j'eus donné u Napoléon des instructions relatives à sa santé pour le moment actuel, il me dit: « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vousmême trouver mon frère Joseph , et vous lui ferez savoir que je désire qu^il vous donne le paquet contenant les lettres privées et con(identielles(i) des empereurs et des autres souverains de l'Europe qui m'ont écrit, et que je lui ai remises à Rochefort. Vous les publierez Je vous prie de prendre cette mesure j

(i) A mon retour en Europe, j'employai tous mes soins à obte-j nir les lettres importantes dont il s'agit. Malheureusement pour la postérité, mes efforts ne furent pas couronnés de succès. Avant que le comte de Survilliers eût quitté Rochefort pour se rendre en Amérique, craignant d'être arrêté par les puissances alliées, il crut prudent de déposer le précieux dépôt qu'il avait, entre les mains d'une personne sur l'intégrité de laquelle il croyait compter, mais par qui il fut trahi, à ce qu'il paraît, puisqu'il y a quelques mois une autre personne apporta ces lettres à Londres pour les vendre, et en demanda trente mille livres. Cela fut aussitôt communiqué à quelques ministres de Sa Majesté et aux ambassadeurs étrangers, et j'ai appris de quelqu'un digne de foi, que l'ambassadeur russe avait payé dix mille livres sterlings celles appartenant à son maître. Entre autres passages curieux qui me furent rapportés par ceux à qui l'on a communiqué leur contenu , en voici un qui mérite d'être rapporté; il est relatif au Hanovre : il porte en substance que le roi de Prusse '(déclarait qu'il avait toujours un intérêt paternel pour ce pays; et il paraissait que les souverains, en général, avaient fait à Napoléon des demandes pour obtenir des aggrandissemens de territoire.

Juill. ( 126 ) 1818.

et si vous entendez publier des calomnies sur ce qui a eu lieu pendant le temps que vous avez été avec moi, et que vous puissiez dire : J'ai vu de mes propres yeux, cela n'est pas vrai ; contredites-les.

Il dicta ensuite au comte Bertrand la lettre dont nous avons donné l'extrait dans une autre partie de cet ouvrage. Il la signa, ajoutant un post-scriptum de sa propre écriture , et en m'assurant que ce peu de mots en disait plus pour moi à l'Impératrice, que des pages in-quarto entières ; il me présenta ensuite une superbe tabatière et une statue qui le représentait. Il me pria de faire j à mon arrivée en Europe, des recherches sur sa famille, et de communiquera ses membres qu'il ne désirait pas qu'aucun d'eux vînt a Sainte-Hélène être témoin de la misère et des humiliations qu'il souffrait. «Vous leur exprimerez les sentimens que je conserve pour eux, ajouta-t-il. "\ ous assurerez de mon affection ma bonne Louise , mon excellente mère, et Pauline. Si vous voyez mon fils, embrassez-le pour moi ; qu'il n'oublie jamais qu'il est né Français ! Témoignez à lady Holland le sentiment que je conserve de sa bonté , et l'estime que j'ai pour elle.» Il me prit ensuite la main, la serra, et m'embrassa en me disant: m Adieu, O'Méara. « nous ne nous reverrons plus ; soyez heureux ! »

FIN DE LA IVe ET DERNIÈRE PARTIE.

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