DE NAPOLÉON
I\MW\M\W\V\WW\M
v/n ne croyait pas que Napoléon eût échappé à ses geôliers pour venir chercher des fers mille fois plus pesans que ceux qu'il avait brisés. Sa navigation avait été heureuse , une frégate française qui rencontra le sloop qu'iL montait n'eut pas l'idée que ce frêle bâtiment portât .Napoléon, et ne chercha point à l'arrêter. Le commandant delà station anglaise s'était retiré la veille sur les côtes de la Corse d'où il pouvait observer tout ce qui se passait à Porto-Ferrayo. Etait-il d'accord avec son gouvernement , et ne laissait-il échapper son prisonnier que dans l'espérance que sa présence en France rallumerait la guerre dans notpe patrie , ou bien l'officier anglais était-il vendu à l'empereur . ou bien , comme je l'ai rapporté , l'amour l'avait-il fait abandonner son poste. Enfin, soit trahison ou politique, ou jeu de la fortune, il est certain que rien ne s'opposa à la traversée de Napoléon , ni à son débarquement. Je ne retracerai point ici sa marche triomphale et ses aigles volant de clochers en clochers. Les troupes envoyées pour le repousser vinrent se ranger autour de lui. Toute sa garde accourut à sa rencontre avec des transports de joie, et il entra dans Paris au milieu des acclamations j mais à quoi lui servit ce bonheur d'un instant.
La trahison l'environna de ses lacs. Ceux qui l'avaient
appelé ne voulaient se servir de lui que pour détrôner les
Bourbons. Peu leur importait des premiers succès qu'ils
étaient bien sûrs d'interrompre dès qu'ils le voudraient.
Il paraît certain , d'après ses proclamations, qu'il se
crovait assuré de l'alliance de l'Autriche, ouaumoin^desa neutralité, et du retour de sa femme tt de son fils. On dit même que cette princesse ayant su l'arrivée de l'empereur à Paris , partit ausiitôt avec son fils, mais que son père la fît arrêter à peu de distante de Vienne, et ramener dans son palais. Cependant un habile artiste fit par ordre de I\îaiie-Louise le portrait du jeune Prince, et l'envoya à son époux: ce lut la seule consolation qu'il reçut de colle qui lui était unie par les ncrudsles plus maints. Plusieurs membres de la famille impériale se rendirent à Paris , les princesses sœurs de Napoléon, là îvinede Hollande, le cardinal Feselr, mais le prince Eugène qui lui était si cher, ne nul obtenir de le joindre 5 on refusa la même grâce au prince de Wagram, et la fin tragique de cet habile général ne fut pas un des moindres chagrins de Napoléon dans les derniers jours de sa puissance. Mais ce qui lui fut certainement bien sensible, fut de voir que Ton n'avait pas en lui cette aveugle conGance dont autielois il avait, il faut l'avouer, usé avec trop d'étendue. On ne voulait plus être gouverné despotiquement , et il fallut qu'il se contentât d'être empereur constitutionnel. 11 parut le désirer luimême : mais il étaitaisé délire sur son visage , à la fameuse assemblée du Champ de Mai, qu'il se regardait comme perdu , si la victoire lui était infidèle. Il paraissait mélancolique , et les acclamations dont il était couvert , n'arrivaient pas jusqu'à son cœur en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on lui accorda des subsides et des troupes. Ceiles-ei se rangent avec zèle sous ses étendards. ElLs revoient leurs aigles avec une joie sensible. S'il n'y eût pas eu de traîtres dans l'année . il est certain que Napoléon se serait emparé de la Belgique, et qu'alors l'empereur d'Autriche aurait peut-être préféré l'intérêt de sa fille et de Sun petit-fils à l'aggrandissement des autrespuissances. Le 10 juin, les Français avaient eu un avantage marqué à Fleuras, et si l'empereur n'avait pas voulu suiv.e avec trop de vivacité ce premier succès, peut-être le sur- Icndemainuui ait-il gagné la bataille donlla perte fut cause de la sienne.
Ce fut a \\ aterloo que le génie des batailles avait borné la carrière du plus grand capitaine dont la France s'honore} les premières heures furent brillantes : Bruxelles se
(3) disposait à ouvrir ses portes, quand tout à coup une méprise ou une trahison j mit un tel désordre dans nos rangs, qu'il fut impossible à Tcmperenr de le réparer. Il j]|| inutilement des prodiges de Videur, rien, ne put ramener la victoire, elle avait abandonné nos drapeaux. L'empereur, malgré tout ce qu'ont pu dire ses ennemis, ne quit,ta le champ de bataille que lorsqu'il n 5 eut plus de ressources : trop heureux s'il avait pu être atteint d'un coup mortel , et ensevelir sa gloire avec sa puissance dans le même tombeau. Mais il était destine ù donner aux hommes l'exemple d'une grande calamité.
Bonaparte, accoutumé à vaincre , aurait pu dire comme Henri IV, qu'il ne se connaissait pas en retraite, et ce lut son malheur. Rien ne fut comparable au désordre qui suivit la bataille: généraux, officiers, soldats, administrateurs, tout fuyait : une terreur panique s'était emparée . des Français, et des traîtres augmentaient encore le désordre. On a vu des soldats français en uniforme anglais et; prussien , parcourir les villages en criant que l'armée était taillée en pièces, et que les Russes allaient entrer dans la Flandre. Les paysans effrayés sortaient de leurs villages, et fuyaient dans les bois avec leurs bestiaux, ce qui encombrait encore les routes, et ajoutait à la perte des équipages qui tombèrent au pouvoir des alliés. Pendant cette, nuit cruelle, l'empereur, devant un feu de bivouac, les mains derrière le dos, entouré de ses généraux, ne prononça pas une seule parole. Tout annonçait en lui une profonde affliction : on lui demandait ses ordres, il ne répondait pas, et à trois heures du matin il partit pour Paris, presque seul, laissant à ses généraux le soin de rallier les restes épars de cette armée, qui, quoique moins considérable que celle de 1812 et 1810, était encore formidable, ïl vint dans la capitale pour demander des hommes et de l'argent, que l'on lui refusa avec une hauteur à laquelle il n'était pas accoutumé : alors se voyant perdu, il ne chercha point à lutter contre sa destinée et il ne pensa plus qu'à assurer le trône à son fils, sous la régence de Marie-Louise , se persuadant que l'Autriche v ; rait dans cette position un avantage réel pour sa maisç : mais lié par le congrès, l'empereur d'Autriche ne voulut point profiter de cette circonstance et se laissa influencer par les hautes puissances. 1 *
En vain les amis de Napoléon , et particulièrement la reine de Hollande l'engageaient à mettre plus de confiance dans les restes de l'armée qui lui était encore toute dévouée : il ne voulait rien entendre et paraissait de la plus grande indifférence sur tout ce qui se passait autour de lui. Après quelques jours d'hésitation , il abdiqua de nouveau en faveur de son fils , et ne s'occupa plus que de se choisir une retraite où il pût finir tranquillement ses jours. Il était las des grandeurs, de la gloire, et il n'aspirait plus qu'au repos. Il avait dès cet instant le projet d'écrire ses mémuires. Il l'avait dit à sa première abdication, et cet ouvrage, il l'eût destiné à son fils. Il n'avait rien stipulé pour sa fortune. Sa bibliothèque avait été la seule chose qu'il eût demandée et elle l'accompagna dans son exil.
Ses ennemis impatiens d'être débarrassés de sa présence, qui pour la plupart était un reproche, lui faisaient entendre qu'il y avait tout à craindre pour la guerre civile s'il ne s'éloignait pas de Paris. Rien n'était plus fait pour hâter son départ, car cette France si ingrate envers lui était toujours l'objet de ses plus chères affections 5 et il était plus touché de la perte de la gloire de la nation française, que de la sienne pi'opre. Il se décida donc à se rendre à la Rochelle, où il comptait s'embarquer pour passer aux Etats- Unis , où son frère Joseph était déjà arrivé. Mais arrivé au port, quelle est sa surprise quand on lui refuse le passage ? Il fait inutilement le projet de prendre une barque de pêcheur, mais tout est surveillé et il ne peut échapper à ses persécuteurs. Des objets chers à son cœur l'accom-
Îiagnent : le maréchal Bertrand, sa femme et ses enfans j e comte, la comtesse de Montholon et leur fils sont décidés à le suivre dans quelque climat où ses malheurs le doivent conduire. Ni les dangers d'une nouvelle émigration, ni les larmes et les prières de leurs parens, de leurs amis , ne purent les détourner de leur projet. Généreux compagnons de celui qui les avait attaches à lui, bien plus par la connaissance de tout ce qu'il valait, que parles faveurs dont il les avait comblés ! ils ont acquis une place distinguée dans l'histoire de ces temps malheureux, 51 rares en nobles dévouemens.
Les Français impatiens de savoir quel serait le dénouement de ce grand drame 7 interrogeaient tous les jours les
feuilles périodiques, pour savoir si Napoléon avait enfin quitté la Rochelle; on apprit que ce héros, qui ne pouvait concevoir que l'on insultât au malheur et qu'on se lit un droit de l'abus de confiance, avait monté le Bellcrophon , vaisseau anglais <'t se rendait en Angleterre pour y passer le reste de ses jours. La traversée n'offrit rien de remarquable. Seulement il fut étonné que les Anglais lui refusassent le titre de Majesté , et ne Ini rendissent que les honneurs dus à un général. Ceci n'empêcha pas que ceux de sa suite ne changèrent en rien leur style , persuadés avec raison que le titre de roi et d'empereur sacré, est indéLébile.
Mais peu importait celui qu'on lui donnait , s'il avait été reçu par ceux à qui il se confiait, comme un hôte respectable, par les grandes choses qu'il avait faites, le haut point de gloire où il avoit été porté, et le terrible revers qui l'avait fait tomber du premier trône de la terre et le condamnait au triste sort de fugitif.
Arrivé à Plimouth , le capitaine du vaisseau envoie à terre pour rendre compte au gouvernement qu'il est maître de Napoléon. A cette nouvelle la ville se divise : les uns veulent qu'un exilbarbare et éternel ensevelisse un ennemi qui fut si redoutable et qui l'est encore , tout désarmé qu'il se présente. Les autres veulent que la nation anglaise signale sa loyauté en recevant l'illustre exilé } se trouvant assez forte pour ne pas craindre un homme. Mais ce noble orgueil n'appartient qu'aux grandes âmes, et elles ne sont pas commuues. Ainsi le nombre des premiers l'emporta j on ne délibéra plus que sur le moyen de rendre irrévocable cette affreuse mesure. C'est avec les hautes puissances que l'on régla les moyens de s'assurer d'un seul homme, que l'on n'osait faire mourir , mais dont on voulait la mort.
C'est le pi us élevé des rochers de l'Océan, à quatre cents lieues des côtes d'Afrique, près de la ligne, que sera dorénavant l'habitation de celui qui avait vu l'Europe à ses pieds. Rocher battu des vents et brûlé de soleil, c'est là que le sénat des rois l'exile pour jamais. Cependant il ignore encore son sort, et on le laisse en but à la curiosité des Anglais, qui chaque jour se portent sur de frêles barques pour le voir, et le forcent ou à rester enfermé dans sa chambre , petite ou malsaine , comme toutes les chambres des vaisseaux, ou à êUe exposé t s'il paraît sur
le pont, à l'insultante curiosité de la multitude. Toute sa suite partageait ce désagrément, plus sensible pour mesdames Bertrand et Montholon,que pour les autres. Quand enfin on leur apprend qu'ils vont changer de vaisseau et faire route vers Sainte-Hélène, que dut alors penser cet infortuné. Combien ne devait-il pas regretter l'île d'Elbe, dont le climat ayant beaucoup de rapport avec celui où il avait reçu le jour , lui était favorable. Ce fut vous , ses dignes amis, qui fûtes dépositaires de ses douloureuses pensées ; ce fut à vous qu'il dit sûrement , en serrant vos fils dans ses bras, ce Si j'avais avec moi mon cher Napoléon: si sa mère ne s'était pas éloignée de moi, mon horrible exil serait supportable; mais n'être plus époux ni père, voila ce que mon cceur ne peut supporter sans mourir : » et on peut dire dès cet instant que sa vie ne fut plus qu'une longue agonie.
La mer respecta ce vaisseau , c'était le temple du malheur et de la fidélité. Il aborda sans aucun acculent dans cette île qui peut être salutaire à ceux qui font des vo-> de l'Inde , parce que l'eau et l'air y sont excellens : à la longue , le climat devient mortel pour les Européanes.Ce ciel d'airain, cette chaleur constante, dessèche peu-à-peu le sang , et cause des maladies de foie, slh ! si je voyais un nuage, disait l'Empereur dans le plis fort de sa maladie , je serais guéri.
Rien n'était préparé pour recevoir le prisonnier , il habita la grange de Longwood , et Bertrand Hut'sgitc , qui signifie la porte de la Caban ne 5 il y resta jusqu'à ce qu'on lui eût bâti une maison près celle de l'Empereur. On ne parlait dans les journaux que de la magnificence de ce palais de Longwood , qui n'a été fini qu'à l'instant de sa mort. Il l'avait prédit , et disait à M. de Montliolon: cette maison me servira detombeau. C'est en effet des nierres que l'on a ôté de son palais , dont on a recouvert sa tombe. Si je voulais faire un roman, que de ressources ne trouverais-je pas dans les prétendues relations des journaux anglais , sur les beautés de l'île Sainte Hélène , sur tous les plaisirs qu'y goûtait, selon eux , l'illustre exilé. Ils le peignaient comme le plus heureux des hommes ; ils assuraient qu'on allait au-devant de tout ce dui pouvait lui plaire , tandis qu'il avait teUemeu,t à $ç
(7 ) plaindre du gouverneur, et qu'on lui a entendu dire, eu plaisantant : mon Dieu , si j'ai le mallieur d'être damné , ne me donnez pas pour diable Sir Hudson- Lowe. Ce seul mot peint assez quel était cet homme * que les Anglais avaient pris pour être le geôlier de l'Empereur, sous le litre de gouverneur de l'île ; parce que , disait un Anglais, il n'y avait que lui parmi les officiers de cette nation, qui eût voulu remplir cette odieuse commission. IL paraît , comme on ne l'a su que depuis sa mort, que Napoléon souffrit presqu'aussitôt son ariivée de l'effet du climat , et que le comte Bertrand voulut inutilement le faire savoir au ministère anglais : qu'une des grandes raisons, qui fit que les demandes de M. Bertrand pour un changement d'habitation de l'Empereur, ne furent point envoyées , c'était que le Maréchal donnait à Napoléon le titre de Majesté.
On ne sait pas comment il parvint à instruire la princesse Borghèse de l'état de son frère 5 mais il est certain qu'elle en écrivit à lord Liverpool , dans les termes les plus pressans. Il est à présumer que ce fut à cet instant que le Cardinal Fesch pbtiut la permission d'envoyer à son neveu un aumônier, un médecin , le docteur Antomarchi , et un cuisinier 3 si ces précautions ne prouvent pas les inquiétudes que sa famille avait que l'on attentât à ses jours , au moins font-elles croire qu'il était dès ce temps dans un état de santé alarmant, et on nous disait qu'il ne s'était jamais mieux porté : et dans le même temps la princesse Borghèse écrivait au ministère anglais : Faites-le transférer dans un autre séjour où la climat ne creuse pas sa tombe , ou laissez-moi aller recevoir ses derniers soupirs.
On était parvenu, à force d'or, à placer dans son appartement, un buste du jeune jNapoléon, de ce fils qui lui était si cher 5 il le regardait sans cesse avec une véritable tendresse. Ce fut sur ce buste que se portèrent ses derniers regards. Il n'y a point de doute qu'il écrivait ses Mémoires pour, son fils 3 mais que seront devenus ces précieux documens, les seuls où l'on aurait pu lire les pensées du héros , sur tant d'événemens dont nous ignorons la cause véritable ? Le grand-maréchal a-t-il été maître de les conserver? la politique du cabinet de Saint-James lui
aura-t-elle permis de les recueillir? lui ou M. de Montholon ont-ils rapporté en France cette précieuse collection?
On dit qu'il avait un fort beau jardin qu'il se plaisait à cultiver : cette occupation eût pu être utile à sa santé , ailleurs que dans un climat où l'excessive chaleur oblige à se tenir enfermé tout le jour, et où l'on est forcé d'employer les nègres pour la culture, comme dans presque tous les lieux de la terre qui sont sous les tropiques. J'ai donc peine à croire qu'il ait pu trouver quelque distraction dans ces soins 5 puis son excessif embonpoint me semble aussi avoir dû mettre un grand obstacle à ce goût qu'il aurait eu de cultiver lui-même des plantes rares. Je crains donc bien que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo, devenu jardinier j ne soit une fable , comme presque tout ce que nous avons su de ce prince, pendant tout le tems de son exil.
Ce qui me parait être vrai , c'est l'aversion qu'il avait, dit-on, pour recevoir les étrangers. Il devait avoir les hommes en haine: les uns comme ses persécuteurs, les autres comme des ingrats.
Ses pensées habituelles semblent avoir été mélancoliques, celle de sa mort paraissait l'occuper , mais sans trouble. Il avait choisi, à ce que rapportent les relations, le lieu de sa sépulture à l'île Sainte-Hélène , et avait désigné un site romantique : c'était auprès d'une fontaine dont l'eau est la meilleure de l'île 5 cette fontaine était près de la première maison que le général Bertrand habita à Sainte-Hé- Jèue. Bonaparte s'y était reposé plusieurs fois 5 il en buvait de l'eau avec plaisir; deux saules pleureurs ombrageaient cette fontaine 5 tout cela parlait à l'imagination, et rendrait probable que Napoléon y eût désigné le lieu de son tombeau ; mais je me permettrai de faire des observations qui pourront donner quelque doute de la vérité de cette assertion.
L/Empereur ne pouvait pas ignorer qu'il avait été expressément ordonné par le ministère anglais, qu'au moment de la mort de ce prisonnier, son corps serait transporté en Angleterre , pour qu'on n'eût aucun doute de V identité.
Cette mesure politique était sûrement convenue entre toutes les Hautes-Puissances : comment Bonaparte pouvaitil imaginer que , sur une simple prière de lui , après sa mort
(O on changerait de système, et que l'on ne verrait plus d'i térèl à Constater son trépas d'une manière irrécusable; d'ailleurs ne pouvait-il pas avoir le désir que ses dépouilles fassent remises à son (ils, et n'était-il pas plus facile qu'il les obtînt , revenues en Europe, que restées à Sainte-Hélène.
D'après les relations, il paraîtrait que l'on avait disposé d'avance son tombeau *, on lit clans une, qui parait authentique , que le corps de Napoléon a été déposé dans une chambre pratiquée dans un vaste caveau 5 une grande pierre couvre la chambre , et l'espace intermédiaire est rempli par une maçonnerie renforcée de fer. Toute cette bâtisse a-t-elle pu être faite du 6 au 9 , où il fut porté dans sa sépulture? Nous reviendrons sur toutes les précautions prises pour prévenir l'enlèvement du corps, suivons les détails qui précédèrent sa mort.
Lie 2 septembre 1820, le général Bertrand écrivit à lord Liverpool , pour lui rendre compte de l'état de la santé de l'Empereur, et il dit formellement, que celuici était attaqué d'une maladie hépatique , depuis le mois d'octobre 1817. C'était d'après la connaissance de cet état, que la famille de Bonaparte avait envoyé le docteur Antomarchi qui, dit le général Bertrand, trouva l'Empereur dans l'état le plus critique , et déclara qu'il ne pouvait y avoir d'espérance de guérison , qu'autant qu'il serait transféré en Europe , et à portée de prendre les eaux minérales 5 que tout le temps qu'il demeurera dans cet affreux climat , sa vie ne sera qu'une pénible agonie 5 ses forces étaient épuisées par cinq années de séjour dans cette île, privé de tout, en proie aux plus mauvais traitemens. Bertrand finit par demander, au nom de l'Empereur, que celui-ci fût transféré dans un climat européen.
Cette lettre est signée du comte Bertrand 5 la copie certifiée est dans les mains de lady Holland, comme celle des autres lettres dont nous allons parler.
Le gouvernement anglais refusa 5 tout espoir de ce côté ayant été détruit, M. de Monlholon écrivit à la princesse Borghèse , la plus chérie des sœurs de l'Empereur., et qui sollicitait inutilement, depuis cinq ans, la faveur de partager l'exil de son frère. Cettre lettre contient les mêmes faits que celle du général Bertrand, avec plus de
( io ) étails, et madame Borghèse écrivit aussitôt à lord Liverool, et après avoir parlé de l'état de son frère dans les termes les plus déchirans, elle lui disait : M. Bonavisto, parti de Sainte-Hélène le 17 mars 1821 et qui vient d'arriver à Rome , nous a apporté les nouvelles les plus alarmantes sur Fétat de sauté de l'Empereur. Je mets sous votre couvert, les copies de lettres, qui vous donneront tous les détails de ses souffrances physiques. La maladie dont il est attaqué est mortelle à Sainte-Hélène ; et c'est au nom de tous les membres de la famille de l'Empereur que je viens réclamer nu changement de climat. Si on refusait une si juste demande, ce serait son arrêt de mort qu'on prononcerait, et dans ce cas, je demande la permission de partir pour Ste. -Hélène, et d'aller rejoindre l'Empereur pour recevoir ses derniers soupirs.
Ce fut le i5 juillet que l'abbé Bonavisto arriva à Rome, étanl parti de Ste. -Hélène le 17 Mars. L'auguste proscrit n'existait plus, et sa sœur crovait encore pouvoir attendrir les tigres en sa faveur. Elle éciit à lord Livcrpool ce que nous venons de dire ; elle le supplie de signer l'ordre du transfert de l'Empereur dans une contrée européenne. On lui accorde d'aller le rejoindre pour recevoir sus derniers soupirs. C'est au moment de partir qu'elle apprend sa mort 5 et la faveur qu'elle avait si long-temps sollicitée ne lui est accordée que lorsqu'il n'est plus temps d'en profiler. Dans cette même lettre, elle demande au lord Livcrpool de vouloir bien communiquer sa lettre et les copies y jointes à lady Holland, qui a toujours donné des preuves du plus grand intérêt à l'Empereur, en lui donnant l'assurance de ses sentimens d'amitié, et de recevoir pour lui, celle de toute sa considération. Dans une lettre du docteur Antomarchi à M. Simon Colonna , en date du 17 mars 1831, après avoir rendu compl dans les termes de l'art de la maladie de Napoléon avec le plus grand détail , il ajoute :
<c Dans cet état de choses , pour l'acquit de ma resd) ponsabilité, je déclare ouvertement à la famille impé- ■» ria!e et à l'Çurope entière , que les progrès de la :» maladie1 qui affectent sa Majesté et les symptômes qui « l'accompagnent , sont très-graves et causés immédiuv, tement par le climat.
5) Mon cher ami , l'art ne peut rien contre l'action ro constante du climat, et si le gouvernement anglais ne :>■> se bâte pas de le retirer de cette atmosphère dcslrue- :» tive, bientôt l'Empereur , je le dis avec peine, aura 5) rendu ses dépouilles à la terre.
3) Ce n'est certainement pas l'insuffisance de l'art qu'il « faut en accuser, mais la malheureuse et désolante » situation dans laquelle Sa Majesté se trouve , rend 5> son destin inévitable. jj
J'ai insisté sur ces lettres , parce qu'elles ont été écrites par quatre personnes qui vivent encore, qui ne Jcs ont pas démenties 5 donc elles sont vraies. Il en résulte que Bonaparte a péri victime du climat 5 que ceux qui l'ont forcé d'y rester sont infiniment coupables. Car il ne lut jamais permis à aucune puissance sur la terre de changer les fers d'un prisonnier en poignards 5 que les Anglais demeureront éternellement chargés du crime qui a fait descendre au tombeau ce grand homme qui appartenait au monde entier, que son nom avait rempli*, qu'ils ont sciemment laissé périr celui qu'ils devaient sauver, celui qui s'était confié à leur loyauté, et qui ne demandait qu'à respirer encore l'air européen , que de revoir sa mère, ses sœurs, peut-être son fils. 11 ne pensait plus à régner. L'affaiblissement qu'il éprouvait était extrême 5 il ne pouvait marcher seul dans sa chambre sans être soutenu par un bras, et une promenade en calèche au pas était souvent au-dessus de ses forces. Voilà l'état où était réduit le vainqueur de presque tous les rois de l'Europe; celui dont l'activité parcourait dans un temps à peine croyable le chemin de Madrid à Moscou, porté, il est vrai, sur les ailes de la victoire. Maintenant anéanti sous le poids des douleurs, il réclame la pitié de ses farouches gardiens, moins pour prolonger une vie qui ne lui offre plus que des douleurs physiques et moi aies, que pour leur éviter un crime, car c'en est un de faire mourir un prisonnier qui s'est rendu. Tout esprit droit le sentira , quant aux autres, il est inutile de disputer avec eux: habitues, à nier l'évidence, il est impossible de les convaincre. Mais revenons aux suites de la maladie qui conduisit notre héros dans la tombe, et prouvons qu'il ne fut pas moins grand dans ses derniers m,om.ens qu'il l'avait été aux jours de sa gloire.
Le 17 mars dernier , au moment de son lever, Napoléon, poussa un cri aigu, s'assit, et parut prêt à s'évanouir. On courut avertir le comte Bertrand et le docteur Antomarchi qui lui fit respirer de l'élher. Il parut se ranimer, se leva, et s'appuyant sur le bras de Marchand, son valet de chambre, il s'approcha delà fenêtre et dit ce que nous avons déjà rapporté, pas un nuage , etc.
Son médecin l'engagea à se coucher et à prendre quelque potion rafraîchissante. 11 s'y prêta, mais sans espoir de guérison. 11 parut avoir de la fièvre : son teint était animé et son pouls élevé. Ce n'est pas faiblesse, disaitil à ceux qui l'entouraient , c'est la vie qui me tue. 11 paraît, quoique en aient pu dire les journaux anglais, qu'il soutint de grandes douleurs," mais aucune, depuis le premier cri que la surprise lui arracha, ne lui fit proférer une seule plainte. Seulement on l'entendit dire quelquefois : « mon mal me mord. >> Puis, dans un autre instant : « Ce mal ressemble à la blessure faite 3> avec un couteau , dont la lame s'est cassée dans la 3> plaie , qui s'est ensuite refermée. » Si ce n'est pas là donner la mesure de douleurs cruelles , je ne sais point de mots dans lesquels la langue pourrait les exprimer. Mais il y avait de fortea raisons pour faiie entendre que l'infortuné n'avait point souffert. On me dispensera de dire celle qui se présente d'elle-même à l'esprit. La seconde, c'est ce système de diffamation que la nation anglaise a toujours suivi contre Bonaparte. Un homme calme, au dernier jour de sa vie, qu'il perd dans les plus cruelles douleurs, a quelque chose de grand et de digne d'inspirer l'admiration, et c'est ce que les Anglais et surtout leur gouvernement n'ont jamais voulu qu'on éprouvât pour celui qui par sa constance à suivre le système continental , avait tellement ébranlé leur puissance colossale, qu'ils convenaient en i8id, que si le gouvernement impérial avait tenu six mois de plus , l'Angleterre était perdue.
Il n'est pas étonnant qu'après avoir voulu faire douter de sa bravoureau milieu descombats, ils lui aient voulu ôter le mérite de sa noble résignation à la mort, dont il ne douta pis un moment depuis la première crise dont nous avons parlé. Il y eut cependant quelques intervales de mieux,
mais qui donnaient pou d'espérance. Il ne quitta presque point son lit. Il se faisait lire par Madame Bertrand , dont 1 louait la manière parfaite avec laquelle elle rendait nos intrurs tragiques. Elle lui rappelait , disait-il, le plaisir juc lui avait fait Talma. Il dictait encore et écrivait luimême des réflexions sur des feuilles volantes. On dit en ivoir recueilli quelques-unes après sa mort; mais j'ai peine i le croire, ces dernières pensées d'un grand homme étaient trop chères à ceux qui l'entouraient pour les coniier à des étrangers.
Il s'occupa tout le temps de sa dernière maladie, de son Ils, et fit mettre au pied de son lit le buste dont nous ivons parlé. Il n'en détourna pas les yeux ; on eût dit qu'il dierchait dans les traits de cet enfant, quelle serait sa lestinée. Le voir un instant, un seul instant, le serrer lans ses bras, et la mort eût perdu pour lui toute son horreur. Il ne pouvait prendre que des gelées et du café, son nédecin voulait s'y opposer , l'empereur lui disait : qu'importe ce que je prendrai, je n'en reviendrai pas; par la neme raison , il se refusait aux remèdes amers qu'on vouait lui donner.
Le grand homme avait atteint le terme de sa carrière , :t nous le croyions plein de vie et de santé, quand nous "urnes frappés comme par un coup de foudre , en lisant lans les journaux du 5 juillet ces mots, ce Bonaparte n'est dus , il est mort le 5 mai à six heures moins dix minutes lu soir, api'ès une maladie de langueur qui le retenait au it depuis 4° jours. Il a conservé sa connaissance jusqu'au lernier moment , et il est mort sans douleur. »
Je m'abstiens de toutes réflexions sur cet article, traduit ittéralement du journal anglais le Courier, et je vais diercher à recueillir les circonstances de la fin de ce héros, rui nous furent communiquées, tant par les actes offi- :iels, que par des lettres particulières de Sainte -Hélène , :t apportées par le vaisseau que le gouverneur envoyait à a cour , pour lui notifier la mort de Bonaparte , ce qu'il it en ces termes :
Milord,
Il est de mon devoir d'annoncer à V. S. que Napoléon 3onaparte est mort , à environ six; heures moins dix mi-
j-ntes du soir , le 5 mai courant «821 , après une maladie qui Payait retenu chez lui depuis le 17 mars dernier.
Il a été soigné dans le commencement , c'est-à-dire depuis le 17 jusqu'au !> 1 mars , par son propre médecin , le docteur Antomarehi seul : pendant les derniers- temps , c'est-à-dire depuis le içr. avril jusqu'au 5 nxaij il recevait les visites journalières du docteur Arnolt, du 20e. aent de S. M. , conjointement avec le professeur Automarclii.
Le (iorl ;ur Slïortt, médecin en chef et le docteur Mitcliel , pi ernier médecin des forces navales de station , dont on avait offert les services . ainsi que ceux des autres médecinside l'ile, onl lés en consultation par le pi-o-
fesscur Antomarchi, le 3 mai 5 mais on ne les invita pas à voir le malade.
Le docteur Arnolt était près de lui au moment de sa mort , et lui vit rendre lé dernier soupir; le capitaine Grokôt , officier de service, et les docteurs Snorlt et Mite!; 1 le virent immédiatement après. Le docteur Arm.il • 1 près du corps pendant la nuit.
Ce e nonne heure , à environ sept heures , je
merci». lis à L'appartement où était le corps , accompagné du contre-amiral Lambert, commandant en chef de la station, le mr.rquis de AFontclicnu, commissaire de S. M. le Jîoi de France , et chargé des mêmes fonctions de la part de S. M. Fe m per-.: ur d'Autriche: le brigadier-général Coîiin , comn andant en second des troupes 5 .Thomas Brooka et Thoma Greentrei . ccuyers , membres du co.ns il du gonvërnemént de l'ile, et les capitaines Brdwmt-, Hodry et Marvai , de la marine royale.
Après :v ■ oir vu la personne de Napoléon Bonaparte, qui avait la ligure découverte , nous nous retirâmes.
On permit ensuite , avec le consentement des personnes qui avaient composé la maison de Bonaparte, aux officiers de terre et de mer qui le désirèrent, aux officiers et employés civils de l 'honorable compagnie des Indes- Orientales, et à plusieurs autres habitans résidans dans l'île, d'entrer dans la chambre où était le corps, et de le voir.
Aujourd'hui , à drux heures, il a été ouvert en prés-once des médecins, dont les noms suivent :
T.e docteur Shorlt , le docteur Arnot , Le docteur Burton, du 66e. régiment de S. M. , et Matthew-Livingstone1» médecin au service de la compagnie tics Indes.
Le professeur Antomarchi assistait à la dissection. Le général Bertrand et le comte Montholon étaient présens.
Après avoir examine avec soin les parties intérieures du corps, tous les médecins présens tombèrent d'accord sur leur nature , dans un rapport ci-joint.
J'ai l'ho h neur d'être } etcô
Signéf H. Lowe , lieutenant-général.
Longwoocl, le 6 mai 1821.
Rapport des Médecins , après la dissection du corps de Napolcon.
A la première apparence, le corps paraissait très-gras, ce qui fut confirmé par la première incision vers le basvenirc,où la graisse avait plus d'un pouce et demi d'épaisseur sur l'abdomen.
En pénétrant au travers des cartilages, dos côtes , et en examinant la cavité du thorax , on vit une légère adhésion de la plèvre gauche, à la plèvre des côtes. Environ trois onces d'un fluide rougeâtre> étaient contenues dans la cavité gauche, et près de huit onces dans la cavité droite : les poumons étaient très-sains, la péricarde était dans son état naturel, et contenait environ une once de fluide: le cœur était de la grandeur naturelle, mais revêtu d'une forte couche de graisse 5 les oreillettes et les ventricules n'avaient rien d'extraordinaire , si ce n'est que les parties musculaires paraissaient plus pâles qu'elles ne devaient l'être.
En ouvrant l'abdomen, on vit que la coëffe qui couvre les boyaux ( l'ômentum ) , était extraordinairement crasse 5 et en examinant l'estomac , on s'aperçut que ce viscère était le siège d'une grande maladie : de fortes adhésions liaient toute la surface supérieure, surtout vers l'extrémité du pylore, jusqu'à la surface concave du loba gauche du foie 5 en séparant , on découvrit qu'uni ulcère pénétrait les enveloppes de l'estomac, à un pouce
( i6) du pylore , et qu'il était assez grand pour y passer le petit doigt.
La surface intérieure de l'estomac, c'est-à-dire , presque toute son étendue , représentait une masse d'affection cuncereuse ou des parties squireuses, se changeant en cancer; c'est ce que l'on remarqua surtout près du pylore : l'extrémité cardiaque, moins une petite étendue vers le bout de l'œsophage, était la seule partie qui paraissait saine: l'estomac était presque plein d'une grande quantité de fluide ressemblant à du marc de café.
La surface convexe du coté gauche adhérait au diaphragme, à l'exception des adhésions occasionnées par la maladie de l'estomac ; le foie ne représentait rien de malsain.
Le reste des viscères abdominaux était en bon état.
SigJiés , Thomas Sliortt, premier médecin; Arcli. Ancot , médecin du 20e. régiment; Francis tëurlon , médecin du 66e. régiment; Chas. Mitchel, médecin de Yigo ; Matthen Livingstone , médecin de la compagnie des Indes.
Les lettres particulières , dont nous venons de parler, diffèrent avec ces pièces officielles; plusieurs assuraient que tous les médecins n'avaient pas été du même avis ; qu'un , entre autres , disait , qu'il n'y avait que le changement de climat qui pût guérir le malade. Une chose aussi fort remarquable, c'est qu',au moment de la consultation des cinq médecins, que Ton adjoignit au docteur Automarchi, le seul docteur Arnott avait vu le malade ; le rapport snr la maladie fut lait par le médecin de l'empereur, contre l'usage. Celui-ci ne fut exposé à visage découvert, qu'après l'ouverture du corps, que Ton revêtit de son uniforme de dragons à paremens rouges qu'il portait habituellement. Il était couché sur le lit de camp, qui l'avait toujours suivi dans ses campagnes, couvert de son manteau bleu brodé d'argent, qu'il avait à la bataille de Marengo, et était décoré de ses différons ordres. On avait placé un crucifix d'argent sur sa poitrine: son aumônier, en habit ecclésiastique, récitait des prières en versant des larmes ; il avait eu, dit-on , peu de jours avant sa mort une conversation particulière avec lui.
L'état de suffocation qu'il éprouva les derniers jours de sa vie, ne permit pas, selon toute apparence, de lui don • ner le viatique. Le général Bertrand et M. le comte de Moutholon, étaient à la tête du lit et répandaient des larmes. On entendait les gémissemens de madame Bertrand et de ses enfans , qui étaient dans une chambre voisine J toute sa maison était plongée dans la douleur, quoique par son testament il ait magnifiquement récompensé ses domestiques, surtout le cocher, qui, par sa présence d'esprit, lui fit éviter d'être tué par la machine infernale dirigée contre lui , que ses ennemis eurent la lâcheté de vouloir faire croire inventée par Bonaparte, pour se donner le droit d'avoir des gardes , et dont ils se vantèrent quelques années après.
Un Anglais qui vit Napoléonsur son lit de parade, dît que sa physionomie avait coaservé, même après sa moi t, un caractère noble et touchant 5 qu'il ne pouvait en ôter ses regards, que sa main était très-belle. Ceux qui assistèrent à l'ouverture du corps, dirent qu'il était le plus beau que l'on pût imaginer-, il avait cependant la tête un peu forte pour sa taille. Peu de jours avant sa mort, il grava avec son canif un N. sur une fort belle boîte qu'il donna au docteur Arnolt. Il a laissé , dit-ou , une fortune considéj able. Il a légué à lady Holland une tabatière en camée antique, qu'il tenait du Pape, avec ce billet de sa main :
« Téuioignage de souvenir et de gratitude à lady Holland. »
On rapporte que lorsque le capitaine Poppleton prit congé de l'Empereur, peu de joursavantsa mort, Napoléon lui présenta une tabatière enrichie de diamans, et lui dit : Adieu, mon ami, recevez cette bagatelle, la seule qui me reste , pour que vous puissiez faire voir le don de ma reconnais;ance , après ma mort.
Il a eu du délire ou plutôt de l'exaltation ving'-quatre heures avant sa mort. C'est à ce temps qu'il faut rapporter ce qu'd dit en parlant du jeune Napoléon : Pour mon Jils^ mon nom, rien que mon nom; il ajouta téta armée, sans que l'on puisse savoir quel rapport ces mots avaient avec le commencement de la phrase. Ses dernières paroles furent : Mon Dieu Nation française Il éleva lesbra:, joignit les maius; et elles retombèrent à côté de lui; il cessa
( i8) de parler. Il paraît qu'eu effet ses deruîers momens furent sans douleur; on ue peut attribuer cette cessation de souffrance qu'à l'effet de la gangrène, qui sûrement avait succédé à l'inflammation ; mais toi s les rapports attestent qu'il n'eut pas d'agonie : privilège que quelques docteurs indiens disent appartenir aux génies de premier ordre qui brisent, sans efforts, leur prison, pour se réunir au Grand Etre.
Son corps ne fut point embaumé : on mit son cœur dans une coupe d'argent remplie d'esprit de vin. Le général Bertraud le demanda avec instance, pour le rapporter en Europe 5 il lui fut refusé. Antommarchi désirait avoir l'estomac qui était percé en plusieurs endroits et que l'on avait aussi renfermé dans une coupe d'argent pleine d'esprit de vin. Ou ne lui a pas non plus accordé sa demande, et Tune et l'autre coupe ont été mises dans le tombeau. On fut obligé de sehâter de placer le corps dans le cercueil de plomb, car il était déjà en proie à la décomposition, beaucoup plus prompte dans les climats chauds que dans le nôtre. Deux autres cercueils, un de bois de chêne et un de bois d'acajou , ayant des bandes de bois d'ébène attachées par dis a!s d'argent, étaient placés sur le premier. L'officier qui rend compte de ces détails, qui paraissent certains, ajoute, comme tout intéresse dans un homme aussi extraordinaire) « j'ai désiré savoir quelle était sa manière d'être dans son intérieur, et avant trouvé le moyen de me faire bien venir de M. Marchand, son valet de chambre, à qui par parenthèse il a laissé 400,000 francs, il me fit entrer dans 1rs cabinets de son maître pour me faire voir sa garderobe. Je n'en ai jamais vu de plus mal composée. Des vieux habits, des chapeaux, des pantalons qu'un garde marine ne daignerait pas porter. Mais Marchand m'a dit qu'il était extrêmement difficile de lui faire mettre quelque chose de neuf; et qu'après l'avoir porté une heure, il le rejetait et reprenait ses vieux habits. 3>
On remarqua, lors de l'inspection du corps, qu'il avait reçu tiois blc-sures, dont il portait les cicatrices. Une à la tête, qu'un sergent anglais lui lit au siège de Toulon 5 une autre au genou, d'une balle morte qu'il reçut près de Ratisbonuej et une à la cheville du pied. C'est la se-
( *S>5 coiuîc qui a donné lieu à un fort-beau tableau où l'empereur est représenté montant à ebeval , ayant le pied gauche dans l'élrier, pendant qu'un chirurgien achève de bander la jambe droite ([ni est blessée : pensée ingénieuse , si elle n'est historique . qui donne une juste idée du caractère de l'homme que rien ne pouvait ariéter quand il poursuivait l'ennemi ou cherchait à le surprendre.
Une chose dont la postérité sera frappée, c'est de voir que celui que ses ennemis avaient calomnié pendant sa vie , dont ils avaient calculé la lin avec une barbarie sansexemple , les a cependant forcés, par je ne sais quelle puissance, de lui rendre les plus grands honneurs mili-: taires possibles, dans une île, où on ne peut avoir aucune communication prompte avec le continent.
C'est ce même Hudson Lowe, son cruel persécuteur , qui, sans attendre les ordres de sa cour, pi*end sur lui de le faire enterrer dans cette île d'où , comme nous l'avons dit, il devait être conduit après sa mort en Angleterre, et qui fait donner à cette lugubre cérémonie toute la pompe dont elle était susceptible. Comment a-t-il pris sur lui ces dispositions opposées à celles de sa cour 5 il m© paraîtrait d'après cela, que l'instant de la mort de Napoléon avait été calculé , d'une manièiv bien précise , par le ministère anglais , et qu'il avait donné des ordres secrets, pour la manière dont il devait être inhumé , au gouverneur , qui sûrement n'aurait pas pris sur lui , un changement aussi opposé aux décisions -des puissances alliées , s'il n'y avait pas été autorisé par le ministère.
Voici ce que les journaux anglais nous ont appris. Napoléon Bonaparte a été enterré le 9 mai 1821. On lui a rendu tous les honneurs dus au grade militaire le plus élevé, ou, en d'autres termes, les plus grands honueurs que l'on pouvait lui rendre.
Voici l'ordre de la marche : Napoléon Bertrand, (ils du maréchal 5 le prêtre revêtu de ses habits ecclésiastiques ; le docteur Arnott du 20° régiment} le médecin de Bonaparte 5 le corps dans une voiture attelée de quatre chevaux 5 douze grenadiers de chaque côté pour descendre le corps au bas d'une colline où la voiture ne pouvait aller; le cheval de Bonaparte conduit par deux domestiques j le comte Montholon et le maréchal Bertrand portaient les
coins du drap: Madame Bertrand et sa fille suivaient dans une voiture découverte; venaient ensuite des domestiques des deux côtés et derrière 5 les officiers de la marine et de l'état-major; les membres du conseil} le général Goffin;le marquis de Montchenu 5 l'amiral et le gouverneur: lady Lowe et sa fille, en grand deuil , dans une voiture découverte; des domestiques à droite, à gauche et derrière; les dragons, les voîontaires de Ste. -Hélène, le régiment de Ste. -Hélène, le 66e régiment, les soldats de marine, le 20e régiment, l'artillerie royale.
Il a été reçu à la sortie de Longwood par 3, 000 hommes de troupes, y compris l'artillerie et une partie des soldats de marine , avec quatre détachemens de musiciens rangés le long de la route. Après le passage du corps, les troupes le suivirent et s'arrêtèrent au-dessus de l'endroit où il devait être déposé, occupant la route qui longe la vallée, tandis que le cortège suivait par une route pratiquée exprès. Le corps fut alors enlevé par vingt-quatre grena* cliers des différens corps présons, et porté au tombeau, où il reçut la bénédiction du prêtre. Il a été déposé dans une chambre pratiquée dans un vaste caveau en pierre.
J'ai déjà dit combien il est singulier que ce caveau se soit trouvé là au lieu que Bonaparte avait choisi pour sa sépulture : que l'on y ait pratiqué une chambre particulière : pourquoi ne pas lui laisser tout le caveau , c'eût été moins large qu'une pyramide d'Egypte. On n'avait pas l'intention de faire usage du reste du caveau , car on a fermé l'ouverture avec tant de précaution, que personne n'y pénétrera ; et non coulent de ces premières précautions , on établit une garde pour empêcher que l'on enlève son corps. Ainsi en agirent ces princes des prêtres pour empêcher que l'on dise que le juste était ressuscité. Mais ici la précaution a été portée plus loin : c'étaient des soldats qui gardaient Je Christ: à Sainte-Hélène ce sont des officiers à qui l'on a confié Napoléon. Mais -quelle a été la raison du gouverneur s'il n'avait pas des ordres de sa cour pour en agir ainsi; et si c'est d'après la volonté du cabinet de St. -James, quel intérêt y avait-il? Nous avons vu, il est vrai, les dépouilles de Duguesclfn prendre une ville, mais je ne crois pas que le corps de Bonaparte eût le même effet, non qu'il ne fût de son vivant un aussi grand
capitaine, mais parce que les circonstances ne sont pas les mêmes. Ainsi que pouvaient craindre leurs seigneuries, des restes de celui qu'ils enchaînèrent pendant six ans? Est-ce à la tendresse (iliale qu'ils dérobent sa dépouille ? Ah î quelle leçon plus terrible pour le fils de ce grand homme, que devoir couché dans la tombe, celui qui vainquit l'Europe entière. Enfin il est impossible de se rendre un compte exact des raisons qui lui assignèrent sa prison pour tombeau. Comme j'y réfléchissais, je portai sans dessein les yeux sur un recueil de poésies ouvert à l'endroit de stances que je lus ; elles ne furent point faites pour le tomheau de Bonaparte, il me serait possible de le prouver, mais elles s'y rapportent si bien, qu'en changeant deux mots, elles paraissent avoir été composées sur ce triste sujet ; et, après avoir répété que ces beaux vers ne sont pas de moi, je les placerai ici pour terminer cette notice.