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Lima , et que s'il venait à Longvvood ,, il élait trèsprobable qu'il demanderait à le voir. M. Mannine m'apprit qu'étant prisonnier en France , il avait été relâché par ordre de Napoléon , et qu'on lui avait donné un passeport aussitôt que l'empereur avait été informé qu'il voyageait pour recueillir des renseignemens qui pourraient être utiles à la société en général, s'ils étaient couronnés de succès; qu'en témoignage de sa reconnaissance pour cette faveur, il avait envoyé pour lui quelques petits présens au gouverneur, en priant celui-ci de les faire tenir à leur adresse , et que son intention était de demander un laisser-passer, afin de pouvoir être admis en présence de l'illustre prisonnier.
Le bruit a couru en ville qu'on avait apporté sur le Baring un buste en marbre du jeune Napoléon, et que sir Thomas Reade avait dit au capitaine de ce bâtiment de le jeter par-dessus le pont et de n'en pas parler. Ce fait a été affirmé devant Cipriani et devant moi par le capitaine **, qui a assuré que le capitaine du Baring avait avoué qu'on lui avait fait des propositions à ce sujet.
7. — M. Manning, accompagné du capitaineBalston , s'est présenté chez le comte Bertrand ; il m'a dit que le gouverneur lui avait recommandé ( il ne pouvait deviner pour quelle raison ) de ne pas dire au comte qu'il eût envoyé des présens pour Napoléon. Il y avait environ une heure que M. Manning était chez le comte Bertrand , lorsque Napoléon entra avec le comte Montholon. Il s'approcha d'abord du capitaine Balston, et lui dit : «Ah! je vous ai déjà vu ici. » 11 lit ensuite quelques questions à M. Manning. Celui-ci lui dit qu'il avait séjourné en
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France en i8o5, je crois, et qu'il était un de ceux qui furent arrêtés alors; qu'il avait écrit à Napoléon une lettre dans laquelle il exposait qu'il voyageait pour l'utilité du monde entier , ce qui lui avait valu sa liberté. « Quelle protection aviez- vous? lui demanda Napoléon; aviez-vous une lettre de sir Joseph Banks pour moi? » Manning répondit qu'il n'avait aucune protection quelconque ^ ni lettre de sir Juseph Banks , ni le moindre ami qui pût parler en sa faveur. Il s'était donc contenté de lui adnssej' une lettre dans laquelle il exposait sa situation. « Fut ce sur votre simple lettre que vous obtîntes votre liberté ? •• demanda Napoléon. « Ce fut sur ma simple lettre, répliqua Manning, que vous vous déterminâtes a me l'accorder 3 et je vous demande la permis^ou de vous en témoigner ma reconnaissance. •» Napoléon lui demanda où il était allé depuis, etc., et regarda sur la carte dans l'atlas de Las-Casas , faisant diverses questions sur la route qu'il avait suivie; s'il avait vu le grand Lama; les coutumes, usages, etc. , des pays qu'il avait traversés.
Manning répondit d'un manière précise et claire h chacune de ces questions; il dit qu'il avait vu le Lama , qu'il dépeignit comme un enfant de sept ans pourvu d'intelligence ; il ajouta qu'il avait accompli en sa présence les cérémonies (pie pratiquaient ceux qui étaient admis devant lui. Napoléon lui dit : « Comment avez-vous fait pour n'être pas pris pour espion? » — « J'espère , répliqba Manning, qu'il b'v a rien dans ma physionomie qui puisse ma faire passer pour un espion? Cette répartie fit rire Napoléon , qui continua : « Comment ! vous qui êtes un
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profane, d'après leurs idées, avez-vous pu être admis en présence du Lama? » M. Manning répondit qu'il honorait toutes les religions et leur rendait à toutes hommage et respect; que c'éîait pour cela qu'il avait été admis. Napoléon demanda s'il avait été reconnu pour Anglais, et observa que la forme'de son nez indiquait qu'il était européen. M. Manning répondit qu'il avait passé pour un naturel de Calcutta , mais qu'il croyait qu'on avait su qu'il était Anglais. Il ajouta qu'il y avait quelques races d'hommes dans ce pays qui avaient la même conformation de nez. Napoléon observa alors, en souriant, que messieurs les voyageurs faisaient souvent des contes, et que l'existence du grand Lama avait été niée par plusieurs. Manning répondit : « Je ne suis pas du nombre de ces voyageurs-là. » Ce qui fit rire Napoléon ; il lui adressa plusieurs questions. Manning raconta que la plus grande partie des revenus de ce souverain consiste dans les présens que lui font les princes et les autres personnes qui croient en lui; que cependant il est maintenant soumis à la Chine; qu'il ne se marie pas , non plus que ses prêtres ; que le corps dans lequel, selon leur croyance,, passe l'esprit 3 se découvre à des signes qui ne sont connus que de ces prêtres.
Napoléon fit ensuite diverses questions sur la langue chinoise, sur la dernière ambassade; il demanda si les Russes avaient pénétré dans ces contrées, et si M. Manning avait l'intention de publier un détail de ses voyages. Puis après avoir fait quelques questions à Balston sur son bâtiment., il leur souhaita le bon jour et sorti;.
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J'ai donné à Napoléon 3 en Français , une copie du pamphlet de Santini ; il répéla, en le parcourant , selon que les passages paraissaient le mériter : « Vrai; vrai en partie; faux; platitudes, etc. »
Il remarqua qu'on avait mis un u dans l'orthographe de son nom , Buonaparte , et me dit que lorsqu'il commandait, pour la première fois, l'armée d'Italie, il faisait usage de Vu pour plaire aux Italiens, mais qu'on pouvait l'employer ou l'omettre suis inconvénient; qu'en effet, les chefs de sa famille, qui étaient parvenus aux grades les plus élevés, avaient écrit leur nom par un u. Il ajouta qu'on avait fait une affaire d'état « de cette niaiserie; » et finit par remarquer que Santini eût bien mieux fait de se borner uniquement à la vérité 3 ce qui eût produit sur l'esprit public un effet plus grand que les exagérations qu'il avait publiées. 11 croit cet écrit d'un Anglais , parce que Santini n'a pas, dit-il , assez de talent pour écrire lui-même un libelle.
S» — M. Cole, de la maison Balcombe et Compagnie, est venu à Longwood par ordre du major Gorrequer, pour informer le comte Montholon que les livrées des domestiques seraient changées de vert en bleu, et que les galons d'or seraient d'une moindre largeur.
Depuis quelque temps le maître d'hôtel se plaignait de la mauvaise qualité du mouton et de la volaille, de la médiocrité des légumes et de leur trop faible quantité. M. Cole m'a dit que ce n'était pas la faute des pourvoyeurs., attendu qu'on avait été obligé de prendre le mouton dans le parc de la compagnie; qu'on avait reçu, ce jour rm me^ la permis ion d'en acheter des fermiers (sans cepen-
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dant pouvoir dépasser le prix) , et que les légumes qu'on fournissait provenaient du jardin du gouverneur.
g. — Plainte oihcielle adressée par le capitaine Poppleton au major Gorrequer sur la mauvaise qualité des denrées dont on vient de parler, comme aussi sur ce que M. Cole a dit que les légumes fournis provenaient du jardin de Plantation-House.
10. — Napoléon n'a pas quitté sa chambre à coucher. Je lui ai dit que j'avais reçu un journal de Portsmoulh, dans lequel se trouvaient quelques extraits d'un ouvrage publié sous son nom, à Londres. Il parcourut ces extraits, et m'assura n'en pas avoir écrit une ligne, quoiqu'on eût imité sa manière. Il ajouta que c'était d'un Ecossais dont il ne se rappelait pas le nom, qui avait écrit quelques articles d'un style tellement semblable au sien, qu'étant en France, il avait fait traduire quelquesuns de ses ouvrages.
Je lui ai dit que le colonel Macimne^ aide-de-camp de Murât, avait publié quelques anecdotes relatives à son ancien maître. « Que dit-il de moi?» interrompit Napoléon. Je répondis que je n'avais pas lu l'ouvrage; mais que sir Thomas Reade m'avait appris qu'il en parlait fort mal. « Ah ! dit-il en riant, ce n'est rien : je sui> bien accoutumé à cela. Mais que dit-il?» Je répondis qu'on assurait que Murât avait imputé la perte de la bataille deWaterloo à ce que l'on n'avait pas fait un usage convenable de la cavalerie, et qu'il avait ajouté que s'il l'eût commandée, les Français auraient remporté la vie-
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toire. a C'est très - probable , » répliqua Napoléon , « je ne pouvais pas être partout ; Murât était Je meilleur officier de cavalerie du monde.
» Il eût donné plus d impétuosité à la charge. Il ne s'en est pas fallu beaucoup, je vous assure, que ce jour-là je ne remportasse la victoire. Il fallait enfoncer deux ou trois bataillons, et , probablement Murât y serait parvenu. Il ny avait pas, je crois, deux officiers dans le monde pareils à lui pour la cavalerie, et à Drouot pour l'artillerie. Murât avait un caractère très- singulier. Il y a environ vingtquatre ans qu'il était capitaine, lorsque je le pris pour mon aide-de-carap; je l'ai fait tout ce qu'il a été depuis. Il m'aimait; je peux même dire qu'il m'adorait. Il était en ma présence comme frappe de respect et prêt à tomber à mes pieds. J'ai eu tort de l'éloigner de ma personne ; car sans moi il n'était rien, et à mes côtés il était mon bras droit. Si j'ordonnais à Murât d'attaquer ou de culbuter quatre ou cinq mille hommes dans une direction donnée, c'était l'affaire d'un moment; mais si je l'abandonnais à lui-même^ c'était un îinbéeillc sans jugement. Je ne puis concevoir comment u\\ homme si brave pouvait être si lâche. Il n'était brave que devant l'ennemi, et là c'était peut être l'homme le plus vaillant du monde. Son courage impétueux le portait au milieu du danger, couvert de plumes qui s'élevaient sur sa tête comme un clocher, et tout brillant d'or. C'était un miracle qu'il échappât, tant >it facile à reconnaître à son costume. Toujours en bu 'te au feu de tous les ennemis, les Cosaques mêmes l'admiraient à cause de son étonnante vuure. Chaque jour il était engagé dans un corn-
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bat particulier avec quelques-uns d'entre eux; et ne revenait jamais sans avoir teint son s^ibro de leur Sang. En campagne c'était un véritable paladin, enfin un don Ouichotte ; mais si on le prenait dans le cabinet, c'était un poltron, sans jugement ni décision. Murât et Ney étaient les deux hommes les plus braves que j'aie jamais connus. Le caractère de Murât était cependant plus noble,, car il était généreux et franc. Chose étrange! Murât, malgré l'anotifié qu'il me portait, m'a fait plus de mal que q il ce soit au monde. Quand je quittai l'île d'Elbe, je lui envoyai un courrier pour l'informer de mon départ ; il prétendit qu'il devait attaquer les Autrichiens. Le courrier se jeta à genoux pour l'en , empêcher ; mais ce lut inutile. Il me croyait déjà maître de la France, de la Belgique et de la Hollande, et il devait, disait-il, faire sa paix avec moi et ne pas adopter de demi-mesures- Il chargea les Autrichiens comme un fou avec sa canaille, et ruina mesaffaires, car, dans le même temps, je faisais avec l'Autriche une négociation, d'après laquelle je stipulais qu'elle resterait neutre; ce traité était sur le point d'être conclu , et alors j'aurais régné paisiblement. Mais aussitôt que Murât attaqua les Autrichiens, l'empereur Françoiscrut sur-le-champ qu'il n'agissait que d'après mes instructions ; et, en effet, il sera difficile de taire croire le contraire à la postérité. Metternich dit : Oh! l'empereur est toujours le même, c'est un homme de fer. Le séjour qu'il a tait à l'île d'Elbe ne l'a pas changé. Rien n'est capable de le guérir : Tout ou rien, voilà sa devise! L'Autriche se joignit à la coalition, et ma perte fut consommée.
a Murât ignorait que ma conduite fut réglée d'à-
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près les circonstances et leur fût adaptée. Il était comme un ho m tue qui regarde le changement de décorations à l'Opéra, sans jamais penser à la machine qui les met en mouvement. Il n'a pas cru me faire un grand tort en se séparant de moi la première fois , car il ne se serait pas joint aux alliés. Il calcula que je serais obligé de céder l'Italie et quelques autres pays; mais il n'a jamais envisagé ma ruine entière. »
Sir Hudson Lowe est venu à Longwood : il est allé chez le comte Bertrand, avec qui il est resté quelque tems. Napoléon m'a fait appeler; il m'a dit que le gouverneur avait fait cette visite pour faire savoir à Bertrand que lady Holland avait envoyé quelques présens pour ses enfans, deux livres pour lui et quelques autres articles avec une lettre ; que, quoique cela fût contraire aux réglemens., qui prescrivaient que tout devait passer par le bureau du secrétaire-d'état, il prendrait néanmoins sur lui de les envoyer; que M. Manning avait aussi laissé quelques faibles présens pour Napoléon , et qu'il désirait savoir s'il les accepterait; qu'il existait encore une chose bien plus embarrassante ; savoir , qu'un sculpteur de Livourne avait fait un mauvais buste du jeune Napoléon 3 et l'avait envoyé à Sainte- Hélène par le Baring. avec une lettre clans laquelle il était dit que l'artiste avait déjà été payé; mais que si Napoléon désirait payer davantage , cent guinées lui semblaient un présent raisonnable , et même bien fort pour un buste mal exécuté, et qu'il désirait savoir si Napoléon tenait à l'avoir. Bertrand, continua Napoléon, a répondu que sans doute je désirerais avoir le buste de mon fils; que
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je regrettais qu'il n'eut pas été expédié plus tut ; qu'il valait mieux l'envoyer ce soir même que de le retenir jusqu'à demain, et que je recevrais avec plaisir les présens de M. Manning. Bertrand dit que sir Iludson avait l'air troublé et paraissait se faire un grand mérite d'avoir offert d'envoyer ces différens objets , sans qu'ils eussent passé par les mains du secrétaire-d'état, et. semblait surpris que Bertrand ne se confondît pas en remercîmens pour cet excès de bonté. Je ne sais pas ce qu'il entendait en disant que cent guinées étaient trop pour le buste : si par là il voulait faire une insulte, ou si c'était par réflexions sur notre situation. Certainement, un père ne peut trouver aucune somme trop forte pour une pareille acquisition faite en pareilles circonstances. Mais cet homme n'a pas d'âme.
Napoléon me demanda ensuite si je n'avais rien entendu dire relativement au buste? Je répondis que j'en avais entendu parler. « Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit? répliqua Napoléon, je le savais arrivé depuis quelques jours. J'avais résolu, si ces objets ne m'eussent pas été donnés, de dresser une plainte qui aurait fait dresser les cheveux à la tête de tout Anglais ( alzare i capelli). J'aurais dit des choses qui l'eussent fait exécrer, cet Hudson Lowe, par toutes les mères d'Angleterre , comme un monstre à face humaine. J1ai su qu'il avait délibéré sur ce sujet , et aussi que son premier ministre Reade avait ordonné que le buste fût brisé. Je suis sûr qu'il s'est consulté avec ce petit major, qui lui a fait entendre que ce serait couvrir pour toujours son nom d'ignominie, et que sa femme lui aura fut le soir une semonce sur l'atrocité d'un pareil pro-
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cédé. Il en a cependant assez fait pour déshonorer son nom , en gardant le buste si longtemps (1) et en faisant naître un doute sur son envoi. »
Napoléon m'a parlé ensuite de sa famille. « Mon excellente mère , dit-il, est une femme d'âme et de beaucoup de talent (2) ; elle a un caractère mâle, fier et plein d'honneur. Elle vendrait tout pour moi, jusqu'à sa chemise. Je lui ai as^i^né un million par an, outre un palais, et je lui faisais beaucoup de présens. Je dois ma fortune à la manière dont elle a élevé ma jeunesse. Je suis d'avis que la bonne ou la mauvaise conduite à venir d'un enfant dépend entièrement de sa mère. Elle est très- riche. Plusieurs personnes de ma famille ont réfléchi que je pouvais mourir; qu'il pouvait arriver des accidens, et en conséquence ont pris sr>in de se conserver quelque chose et ont gardé une part ie de leur fortune. Joséphine est morte. riche d'environ dix-huit millions de francs. Elle éuil la plus grande prolectrice des beaux-arls, qu'on ait jamais connue en France, depuis bien des années. i lie avait fréquemment de petites querelles avec Denon et avec moi, parce qu'elle voulait se procurer, aux dépens du Musée ,
(1) Le busic a été dans l'Ile pendant quatorze jours, et il est même resté quelque lerups à Planlation-Ilouse.
(2) Madame mère , quand j'eus l'honneur delà voir à Rome en >8 i'o-j Conservait encore les restes de toute la beauté d'une femme, bes Manières étaient nobles et imposantes, et sa conduite telle qu'on pouvait l'attendre d'une reine ou de la mère de Napoléon. Ei!e ne voyait que peu de société, ei je crois que le duc Hamilion et moi sommes les seuls Anglais qui avons dîné à sa table. £>a maison était très-hpleudiue , quoiqu'elle vécut presque en famille el sans faste.
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de belles statues et des tableaux pour sa galerie. J'ai toujours cherché à plaire au peuple ; et toutes le9 fois que j'ai pu me procurer une belle statue et un tableau de prix, je l'ai envoyé au Musée, pour l'avantage de la nation. Joséphine était la grâce persouniliée (/a grazia in persona ) -, tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec une grâce et une délicatesse particulières. Sa toilette était un arsenal complet, et elle se défendait avec beaucoup d'art contre les assauts du temps. Quand le pape était en France , ajouta Napoléon, je lui assignai un trèsmagnifique palais, élégamment meublé, à Fontainebleau , et cent mille couronnes par mois pour sa dépense. On lui tenait prêtes quinze voitures pour lui et les cardinaux, quoiqu'il ne sortît jamais. C'était un bon et digne homme , mais un peu exalté. Il était grandement fatigué des libelles dans lesquels on prétendait que je l'avais maltraité; il les contredit publiquement , déclarant qu'excepté en matière politique on l'avait très-bien traité. Dans un temps, continua Napoléon, j'avais envie de lui ôter tout son pouvoir temporel, de le nommer mon aumônier, et de faire de Paris la capitale du monde chrétien. » 11. — Enfin on a envoyé aujourd'hui un superbe buste en marbre blanc , représentant le jeune Napoléon , presque de grandeur naturelle, et trèsbien exécuté, avec cette inscription : Napolc'011 François Charles- Joseph s etc. , et décoré de la grande croix de la Légion-d'iJonneur. Les présens de lady ïloUand etdeM. Planning accompagnaient cet envoi. Ce buste fit une telle impression sur Napoléon, qu'il n'a rieiriiiaugé jusqu'à huit heures du soir.
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Peu d'insîans après l'arrivée du buste , Napoléon me til appeler. Il l'avait placé sur la cheminée, dans le salon. Regardez cela, dit Napoléon , voj'ez cette ligure. L'homme qui voudrait briser une telle image . ne serait» il pas un barbare, un monstre ? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui donne du poison à un autre ; car il est probable que celui-ci est toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne serait pousbc que par la plus noire atrocité (ïativcita la piu nera) , et qu'il serait capable de commettre tous les crimes. Cette physionomie toucherait le cœur de la bête sauvage ta plus féroce. L'homme qui u donné des ordres pour briser cette image , plongerait un' eouleau dans le cœur de l'original , s'il était en bob pouvoir (i\ Il fixa le buste pendant quelques minutes avec la plus grande satisfaction et l'émotion la plus \ive. Sa physionomie était riante, exprimait dans toute son énergie la lendresse la plus vive et l'orgueil qu il éprouvait d'être le père d'un si aimable enfant. J'épiai avec attention tous les mouvemens Ai son visage, et j'eus tout le loisir de le faire pendant qu'il examinait ces traits si beaux , quoiqu'inanimés , reproduits avec tant d'art par le marbre. Personne , après avoir été témoin de cette scène, n'aurait pu nier que Napoléon ue fût un excellent père.
Il exhala ensuite toutes les sensations que lui inspirait l'ordre donné pour la destruction du buste. Je m'efforçai de raisonner sur l'incertitude du fait ,
(1 J'ai communique celle conversation à des personnages officiels , peu de temps après qu'elle eut eu lieu.
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et je dis que certainement cet ordre n'avait pas été donné par le gouverneur. Il m'interrompit eu disant : « Qu'il était inutile de nier un fait connu. Ce buste, continua - 1 - il , vaut, pour moi, un million ; quoique ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup que de donner cent louis à l'artiste. »
M. Balcombe est allé chez le comte Bertrand pour régler quelques affaires d'argent. Il a ensuite eu une entrevue avec Napoléon 3 qui s'est promené avec le comte Bettrand et lui jusqu'à l'extrémité du bois.
12. — J'ai vu Napoléon dans son bain; il y est resté quatre heures et demie. Je lui ai donné à lire l'ouvrage intitulé : Circonstances les plus intéressantes de la vie de Joachim Murât, par M. Macirone. Avec très peu d'aide de ma part il a parcouru ce petit livre, en faisant de temps en temps des observations. «On ne le plaindra pas, dit-il, c'était un traître. Il ne m'a jamais dit qu'il fût déterminé à défendre son trône , et jamais je ne lui ai manifesté l'intention de réunir les royaumes d'Italie et de Naples, de lui ôter sa couronne et de le faire, connétable de l'empire : certainement je me suis servi de lui , comme d'un instrument , pour exécuter de grands projets sur l'Italie, et mon intention était , comme je vous l'ai déjà dit, de déposséder Murât du trône de Naples; mais le temps n'était pas venu, et d'ailleurs je lui aurais donné une indemnité convenable. Sa lettre à Macirone est d'un ridicule achevé , et son entreprise est celle d'un fou. Quel motif avait-il de se plaindre de l'empereur d'Autriche, qui s'était conduit généreusement, et qui lui avait offert un asile partout où il lui plairait dans
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ses états, et qui ne lui imposait d'autre condition que celle de ne pas les quitter sans sa permission ; ce qui était très-essentiel? Dans Fêtât où en étaient les choses, que pouvait-il exiger de plus? Moimême je n'aurais jamais demandé davantage a l'Angleterre. C'était un acte de générosité de la part de l'empereur d'Autriche : il lui rendait le bien pour le mal; car Murât avait fait tous ses efforts pour lui enlever l'Italie. Il avait publié des proclamations dans lesquelles il appelait les peuples à la révolte, et il a attaqué les troupes de l'empereur sans raison , Sans réflexion, saus jugement , comme sans plan de bataille; enlin dans une situation telle, qu'il n 'aurait jamais pu parvenir à réunir même sa propre garde. Il n'a jamais parlé de moi dans ces proclamations, quoiqu'il n'ignorât pas que j'étais chéri d s Italiens.
» Ma bisogna dire la verita , continua-t il M urat , dans sa correspondance avec moi , n'a pas agi avec la duplicité dont on l'accuse; les papiers qu'on a produits pour le prouver étaient Taux : dans ce temps-là- il n'était point d'intelligence avec moi. Lord Exmonth paraît avoir agi franchement et loyalement à son égard., en lui faisant réponse qu'il ne le recevrait qu'à condition qu'il se rendrait comme prisonnier de guerre. Je ne crois pas qu'il ait offert mille louis pour qu'on Tnrrctât. ***, qu'on dit si Tr, ne et si plein d'honneur , n'a ni franchise, ni loyauté : sans doute il m'est très-atiaché; mais c'est un homme de la police. Voussavez, ajouta-t-il en riant , quelle espèce d'honneur ont ces gens -la! Belle armée, vraiment , dit-il . en répétant avec mépris l'expression de Murât. Vous savez ce que sont les Napoli-
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tains, Mural a entrepris une expédition ilacoglione alfomlo , en cherchant à envahir Naples avec deux cents Corses , au moment oïi ce royaume était occupé par vingt mille Autrichiens, et il a terminé sa vie comme un fou. Personne ne le plaindra, quoique cependant il soit loin de s'être rendu coupable de la double trahison qu'on lui a imputée. » Il énonça alors, pour la seconde fois, l'opinion qu'il aurait gagné la bataille de Waterloo, si Murât eût commandé la cavalerie; en ajoutant, toutefois, que l'armée le regardait alors comme un traître.
1 3. — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard ; il était de très-bonne humeur. Il a parlé de la possibilité qui existait encore pour lui, de rester en France, malgré tous les efforts des puissances alliées après la bataille de Waterloo. « J'ai pensé, dit-il , que je ne pouvais exécuter un pareil projet sans verser le sang de milliers d'individus surl'échafaud. Il m'aurait fallu plonger mes b;as dans le sang jusqu'au coude , dit-il , en étendant un bras et appliquant de l'autre son doigt sur la saignée. Si le corpslégislatif eût déployé de l'énergie , j'aurais réussi ; mais ils étaient effrayés et divisés d'opinion. La Fayette a été une des principales causes du succès des ennemis de la France. Pour m'assurer quelque succès, il m'aurait fallu recourir aux mesures les plus sanguinaires. La conduite des alliés, en déclarant qu'ils ne faisaient la guerre qu'à moi seul, eut le plus grand effet. S'il eût été possible de rendre ma cause inséparable de celle de la nation, tous les efforts des puissances coalisées auraient été stériles; mais en m'isolant comme ils l'ont fait , et en déclarant que si j'étais une fois mis à l'écart, tous les Trois, partie, 7
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obstacles seraient levés et la paix rétablie , ils divisèrent l'opinion , et je résolus n'abdiquer et d'applanir toutes les difficultés autant qu'il était en moi. Si la nation française eût deviné les intentions des étrangers et la conduite qu'ils ont lenue depuis, elle se serait ralliée autour do moi. Mais les Français ont été surpris comme les agneaux de la fable, à qui les loups a v dient déclaré qu'ils ne faisaient la guerre qu'aux chiens ; dès qu'on eut éloigné ceux-ci , ils tombèrent sur les agneaux et 1rs dévorèrent.
x> Il exisle une grande diversité d'opinions, continua Napoléon , sur ce que j'aurais dû faire. Plusieurs ont été d'avis qu'il était de mon devoir de combattre jusqu'à ce qu'il ne me restât plus un seul homme. D'autres ont dit que la fortune m'ayant abandonné à Waterloo , c'était là que devait se fermer pour jamais la carrière de mes armes. Je pense que j'aurais dû mourir à Waterloo , peutêtre même plus tût. Si j'étais mort à Moscou , Taurais probablement conservé la réputation du plus grand conquérant qu'on eût jamais connu. Mais la fortune m'avait retiré ses faveurs , je n'ai plus trouvé ensuite que dos revers; jusque-là j'avais été invincible. J'aurais dû mourir à Waterloo ; mais le malheur veut que lorsqu'on cherche la mort, on ne peut la trouver. Il y a eu des hommes de tués à côté de moij devant, derrière, de tous côtés, mais pas un boulet pour moi. »
Le comte Bertrand a adressé à sir Iiudson Lowe une lettre dans laquelle il lui dit qu'il n'a pas encore vu le capitaine du bâtiment qui a apporté le buste ; il exprime le désir qu'il soit permis à ce capitaine de venir à Longwood.
1817 C 99 ) JfîHT.
Napoléon s'est promené le soir pendant quelque temps avec le comte Monlholon.
i8. — Le gouverneur a répondu au comte Bertrand que le buste n'avait pas été apporté par le capitaine du Bqring. Le comte a cependant persisté dans sa demande , et le jour même le capitaine Lamb, lieutenant de marine à demi-solde , est venu voir le comte Bertrand. A son retour, je le priai de me donner quelques renseignemens relatifs aubuste. J'ai su de lui qu'il avait été visité à la douane , envoyé à bord et confié à la garde d'un canonnier italien , qui avait servi pendant plusieurs années dans notre marine ; que le lendemain de son arrivée à Sainte-Hélène, il avait parlé de cette circonstance , à quelqu'un de l'île , en priant qu'on lui indiquât le meilleur moyen de le faire passer à Bonaparte ; qu'on lui avait dit de s'adressera sir Thomas Reade, qui lui avait fait à ce sujet quantité de questions et pris toutes sortes d'informations. Celui-ci lui a demandé s'il en avait parlé à quelqu'un de l'île : sur sa réponse qu'il s'en était entretenu en dînant avec plusieurs personnes , sir Thomas Reade lui fit observer qu'il n'aurait pas dû se charger de cet objet, et qu'il avait agi contre ses instructions. Enfin, il lui recommanda de se taire , et d'engager ceux qui en avaient connaissance à garder également le silence. Je lui fis observer qu'il devait être instruit que le bruit avait couru dans l'île qu'il avait reçu l'ordre de jeter le buste à la mer ou de le briser, et je le priai de m'expliquer lui-même cette contradiction. Le capitaine Lamb répondit qu'il avait connaissance de ce bruit , mais qu'il n'était pas fondé, et déclara qu'il ignorait d'où il pouvajl.uj;t±venir.
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De retour à la ville , ce gentlemen descendit chez sir Thomas Read , et après y être resté quelques minutes, il se rendit à Plantation- House sur un cheval du gouverneur.
icj. — Le Podargus a apporté la nouvelle que le Conquérant était arrivé au Cap avec le nouvel amiral Piampin. On a reçu des lettres pour le comte Bertrand , le général Gourgaud et. Marchand.
L'amiral et lady Malcolm, accompagués du major Boys, du régiment de la marine 3 et du capitaine Jones, de la marine royale, ont fait une visite à Napoléon. Le colonel Fagan, ci-devant juge et avocat dans l'Inde, a eu aussi une entrevue avec lui. Le colonel , à qui la langue française est aussi familière que s'il eût été élevé à Paris , a rapporté que Napoléon l'avait quelquefois embarrassé par ses questions, et que ses remarques sont en général très-judicieuses et très-profondes.
Napoléon , que j'ai eu l'honneur de voir dans la soirée , m'a appris qu'il avait reçu sir Pultney , ladjr Malcolm et le colonel Fagan. « L'amiral, a t-il ajouté, s'est efforcé de justifier le gouverneur; il m'a dit que je pouvais être assuré qu'il avait envoyé en Angleterre mes observations sur la contrainte que l'on m'impose ici. Enfin , il a si bien défendu sa cause, que je lui dis qu'il était > comme les autres Anglais , trop égoïste ; que n'étant pas né moi-même en Angleterre, leurs lois ne me protègent pas, et que je n'ai aucune justice à espérer d'eux. E troppolnglese. (Il est trop Anglais). Je ne lui ai point laissé ignorer que je trouve , dans le discours de lord ****, trois calomnies et dix mensonges , et que je suis résolu de lui répondre. Il essasa de l'excuser, comi 1e il
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l'avait fait pour le gouverneur, ci) disant que les journaux n'avaient peut-être pas rendu ee discours textuellement et avec exactitude, et qu'il ne Tant pas s'y fier entièrement. 11 se trompe toutefois. En France , même pendant le temps des fureurs révolutionnaires , les discours étaient rapportés dans les gazettes avec une fidélité scrupuleuse. J'ai fait présent h myladi d'une de mes belles tasses en porcelaine, ornée d'une tête de Cléopàlre , comme une preuve de l'estime que j'ai pour sa personne et de ma reconnaissance pour ses attentions. Je ne puis concevoir, ajouta-t-il encore, comment l'amiral peut entreprendre d'excuser un homme qui possède un caractère si différent du sien , et dont au fond de son cœur il ne peut que désapprouver la conduite à mon égard. »
Napoléon m'a dit encore qu'il avait fait au colonel Fagan plusieurs questions, relatives au Code pénal militaire. « Je suis, ajouta-t-il, maître sur ce sujet ; j'ai créé moi-même plusieurs lois. Tandis qu'on travaillait au Code Napoléon, j'ai eu plusieurs discussions avec les jurisconsultes chargés de sa rédaction. Ces hommes étaient étonnés des connaissances que je possédais sur celte matière. J'ai été le créateur des meilleures lois qu'il renferme. »
20. Ordre reçu par le capitaine Poppleton, de la part de sir Hudson Lowe , de répondre par oui ou par non à la question, si lady Malcolm , le major Boys et le capitaine Jones sont allés chez le général Bonaparte en même temps que l'amiral.
J'ai appris que le gouverneur avait paru très-mé- • content que Napoléon eût fait quelques observations sur le discours de lord Bathurst. Elles avaient
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été répétées par uu capitaine de la marine à la boutique de Salomon , et rapportées immédiatement «près à sir Hudson Lowe par sir Thomas Reade.
Un nouveau rapport officiel a été adressé à Son Excellence par l'officier d'ordonnance , relativement au pain que l'on a fourni à Longwood ; la qualité en est si mauvaise , que pendant un temps considérable Napoléon a été forcé de faire usage de biscuit.
24- — Napoléon a eu les joues enflées et enflammées , principalement par suite de la carie d'une dent.
On a témoigné quelque mécontentement, à Plantation- House , de Ja déclaration faite par deux capitaines de la marine , qui accusent sir Thomas Rea<!e de les avoir, en quelque sorte, espionnés; mesure injurieuse, à laquelle leur conduite ni leur position ne pouvaient en aucune manière donner lieu.