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ter, etc. Il finit par me dire qu'il ne me permettrait , à l'avenir, d'autres conversations avec le général Bonaparte, que celles qui seraient sur des sujets relatifs à ma profession, et par m'ordonner de venir tous les lundis et jeudis chez lui , lui faire connaître l'état de la santé et les habitudes du général Bonaparte.
21. — J'ai eu avec sir Hudson Lowe une autre conversation, presque semblable à celle d'hier. Je soutins une longue et fatigante discussion, dont je ferai grâce au lecteur, et qui se termina par l'offre que je fis de me démettre de mon emploi.
it\. — Je suis allé à la ville pour me conformer aux ordres de sir Hudson Lowe. Son Excellence m'a fait subir , en présence de sir Thomas Reade et du major Gcrrequer, un interrogatoire, pendant lequel il montra de nouveau beaucoup d'aigreur de ce que mes sentimens n'étaient pas en harmonie avec les siens.
Trouvant que sir Hudson Lowe me rendait, en quelque façon, responsable de toutes les actions et de toutes les paroles de Napoléon , et que , dans l'impossibilité où il était de déverser sa mauvaise humeur sur son prisonnier, il saisissait toutes les occasions de la soulager sur moi ; et voyant que toute espérance d'accommodement était évanouie depuis le départ de l'amiral Malcolm, et que tous mes efforts pouraméliorer le sort de l'empereur étaient inutiles., je résolus de me borner, autant que possible, à mes devoirs de médecin , et d'éviter toute communication inutile avec un homme qui pouvait profiter de ce que sa place le dégageait de toute res-
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ponsabililé, et se servir de son pouvoir pour maltraiter un officier subalterne.
1 Aoiit, — Je me sais rendu, comme a l'ordinaire, pour faire mon rapport relativement à la santé de .Napoléon.
J'ai vu Napoléon à mon retour. Il m'a dit avoir lu dans les journaux quelques extraits d'un ouvrage écrit par le duc de Piovigo , renfermant des détails relatifs à Pichegru , à Wright, etc. ; il dépiora la, mort de Real (1) , et remarqua que Savary et Real, surtout le dernier, car alors le duc de Rovigo n'était pas dans une position à pouvoir connaître personnellement ce qui avait rapport à Pichegru et à Wright, étaient les deux hommes qui , par leurs fonctions, devaient savoir les noms des geôliers, porte-clefs, gendarmes et autres gens de la police , et pouvaient par conséquent dire : « Cet homme était présent}, qu'on l'examine. » Peut-être Savary est-il actuellement au service du roi de France. Dans le poste élevé que j'occupais , je ne pouvais entrer dans ces détails minutieux. « Savary, ajouta-t-il, rapporte une circonstance qui est très-vraie, et il paraît avoir conservé quelque ordre que j'écrivis dans cette occasion , et se ressouvenir de plusieurs de mes expressions. Je ne me souciais pas d'en faire mention publiquement, parce qu'une proche parente de mon fils se trouvait impliquée par-là d'une manière très-grave. Je ne voulais pas qu'on sut que quel-
(1) Real était conseiîlcr-d'état, et chargé par l'empereur de découvrir la uature du complot doul il était question alors ; et le bruit de sa mort , qui avait été inséré dans les journaux qui arrivèrent à Sainte-Hélène fut ensuite démenti.
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qu'un qui le touchait de si près fut capable de proposer un acte aussi atroce : c'était de renouveler les Vêpres Siciliennes , de massacrer toute l'armée anglaise et tous les Anglais en Sicile. Ce beau projet devait recevoir son exécution, pourvu que je prêtasse mon assistance lorsque le crime serait commis. Je fis jeter l'agent porteur de la proposition dans une prison , oit il resta jusqu'à ce que la révolution de 1 8 r 4 me relégua à l'île d'Elbe.
» On l'aura trouvé parmi les prisonniers d'état (1 \ Mon intention était . en cas d'une paix avec l'Angleterre , de l'envoyer à vos ministres pour le faire examiner. »
10. — J'ai eu une conversation avec Napoléon sur un bruit qui avait couru , et qui' était répété dans un des journaux , relativement à sa translation de l'île Sainte-Hélène à Malte ; û n'y ajouta point de foi , et fit l'observation qu'il occasionnerait moins d'inquiétude, étant en Angleterre qu'à Malte. Il remarqua également que la conduite du gouvernement était très-impolitique; car, par la manière dont on l'avait traité, on avait appelé sur lui l'intérêt de toute l'Europe. Cette conduite, conlinua-t-il , 'a excité la plus grande indignation. Rien n'était
(1) C'est une chose particulière, que le malheureux qui fut détenu pour avoir été le porteur dune lettre confidentielle et d'un message de-... , relativement à nue proposition de faire massacrer toute l'armée anglaise qui était en Sicile, ait été rendu h la liberté par les succès tic l'armée même dont il avait proposé et tramé la destruction. Ce complot n'a aucune relation avec une conspiration qui fut ourdie pendant le commandement de M, John Sluart en Sicile , dont il est question dons une autre partie de cet ouvrage.
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plus propre à faire perdre aux Anglais l'estime dont ils jouissaient auprès des autres nations , et ne servira mieux h accréditer l'opinion que ces nations avaient déjà conçue de votre gouvernement , par ^uite des bruits qu'avaient répandus les émigrés français à leur retour d'Angleterre. Ils sont rentrés avec la haine dans le cœur ; ils accusaient vos ministres d'avoir usé dé la plus honteuse parcimonie et de descendre dans les détails les plus minutieux et les plus vils, disant qu'à la vérité ils leur fournissaient de l'argent, mais seulement autant qu'il en fallait pour les empêcher de mourir de faim. Ils ajoutaient enfin , qu'ils eussent été plongés dans la dernière misère , s'ils n'eussent été secourus par quelques particuliers anglais , dont ils reconnaissaient la bienfaisance et la générosité.
» Les empereurs d'Autriche , de Russie et le roi de Prusse , ajouta Napoléon, m'ont dit tous trois que j'étais bien dans l'erreur, si je croyais qu'ils eussent obtenu de bien grands subsides de l'Angleterre. Ils m'ont assuré n'avoir jamais reçu, en effectif, plus de la moitié clés sommes qu'on prétendait leur avoir payées , et cela par suite des déductions qu'on avait laites pour noîis , assurances et autres frais sans nombre ; ajoutant que, souvent même, ils ont été payés en marchandises. Ces souverains se plaignaient beaucoup de vos ministres, et je suis porté à croire qu'ils avaient d'assez fortes raisons pour le faire. Dans la circonstance actuelle, par une parcimonie fausse et mal entendue , ils ont tourné le dos au but qu'Us se proposaient d'atteindre; car leur intention était que je fusse oublié . ou du moins qu'on parlât de moi le moins possible.
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Mais leur conduite inhumaine el celle de leur incligne agent ici ont retenti dans toute l'Europe. Le gouvernement d'abord crut que rien de ce qui se passait ici ne serait su hors de l'île. Il aurait pu aussi facilement essayer d'empêcher, avec son chapeau , que le soleil éclairât l'univers. Il existe encore dans le monde des millions d'individus qui prennent un vif intérêt à mon sort. Si vos ministres, plus sages et mi- ".ix avisés, éi ssent donné carte blanche pour cette mission , c'aurait été tirer le meilleur parti possible d'une mauvaise affaire , étouffer toutes les plaintes , et arrêter tous les essais que l'on a faits pour soulager ma position. Et enfin , en se servant d'hommes tels que Cokburn et Malcolm , cela n'aurait pas coûté plus de ouinze à seize mille livres sterling par an. Mais ce ***, c'est un homme qui a les nuinicres ignobles, l esprit astucieujc et le cœur méchant. Cokburn au moins avait la marche droite et sincère, détait un homme, un anglais; mais, pour celui-ci , grand Dieu ! la nature? a créé pour être un bourreau. Le sous-secrétaire a sans doute dit à lord B*** : j'ai trouvé votre homme. Je ne doute pas que les intentions de*** ne fussent d'abord de forcer tous les Français à m'abandonner et à me laisser seul dans l'île, de manière à me contraindre à commettre un suicide, eu à n/avoir entièrement à sa disposition. La force de l'opinion publique a fait changer votre ministère un peu après.
« Si les empereurs d'Autriche et de Russie , continua Napoléon , m'offraient tout l'argent que je pourrais désirer, je le refuserais. J'ai eu la sottise de me mettre entre les mains de John Bull , et il faut que j avale les pilluies qu'il mè prépare. » Je lui fis
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l'observation que j'avais peine à croire que l'intention de ceux i-ui l'avaient envoyé à Sainte-Hélène fût telle qu'il la supposait; il me répondit : « Docteur, il faudrait qu'un homme fut plus que stupide, pour ne pas s'apercevoir qu'on m'a déporté ici, ou pour y périr par l'insalubrité du climat , ou pour me forcer à commettre un attentat sur moi-même. »
« Si j'étais en Angleterre, ajouta Napoléon, je ne recevrais que peu de visites et je ne parlerais jamais sur des sujets politiques. Si je le fais à Sainte- Hélène , c'est que j'y suis, et, de plus, fort maltraité. Vivre tranquille, jouir de la société de quelques savans, me promener de temps en temps 3 à cheval , lire et achever mon histoire, enfin élever mon fils, tout cela ferait mes occupations habituelles et journalières. Le défaut de livres retarde ici beaucoup mon travail , et m'empêche de terminer aussi promptement ce que j'ai entrepris. »
Il m'a informé que le gouvernement avait envoyé une répouse à la lettre qu'il avait écrite au, sujet des articles chinois et du canonnier ; mais qu'il avait donné ordre a Bertrand de ne pas apporter ses lettres avant qu'il ne les lui demandât.
J'ai lu sa réponse au discours de lord Bathurst; elle commence per ces mots : « Le bill du parlement anglais n'est ni une loi, ni un jugement; » il compare ce bill aux proscriptions « aussi justes , aussi nécessaires , mais moins barbares , que Sy lia et Marins traçaient avec la pointe encore sanglante de leur ëpèe ; avec cette différence, que le bill du parlement anglais avait été rendu en temps de paix Trois, partie. 9
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et avait été sanctionné par le sceptre d'une grande nation. »
11. — J'ai répété de nouveau à sir Hudson Ld^vc ce que je lui avais déjà dit, environ quinze jours auparavant, que Napoléon souhaitait jqu'on nettoyât son jardin d'une plante fétide et alcaline (la tithymale) , dont il était rempli, et qu'on le convertît en pelouse , ou qu'on y semât de l'avoine ou de l'orge , parce qu'on n'en tirait actuellement aucune utilité , et qu'il désirait jouir^ de sa fenêtre , de la vue de quelque verdure et de quelque chose en végétation; que si on ne s'y prenait pas dans la quinzaine , la saison allait se passer. Son Excellence répliqua qu'elle irait dans un jour ou deux à Longwood.
i/j. — Je suis allé hier à Plantation- House , en conséquence d'un ordre du gouverneur , qui m'enjoignait de m'y rendre le mardi et le samedi, au lieu du lundi et du jeudi. Le gouverneur , après quelques questions, ajouta : « Vous avez dit précédemment que le général Bonaparte vous avait fait part des observations qu'il a faites à lord Amherst sur mon compte , veuillez me les répéter.
Quoique je prévisse les conséquences de cette ouverture, je ne me crus pas sufiisamment autorisé à refuser, d'autant plus que j'avais la permission de lui faire cette communication. Ayant préalablement averti le gouverneur que ce qu'il exigeait allait produire chez lui un sujet de mécontentement, je répétai les propres phrases de Napoléon, ainsi conçues : « Ni votre prince , ni vos deux chambres du Parlement ne peuvent m'obli-
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ger à voir mon geôlier et mon bourreau. Ce n'est pas l'habit qui fait le geôlier, ce sont les manières et les mœurs.
Sir Hudson Lowe se promena pendant quelques instans , l'air très-irrité, et me demanda de lui expliquer quelles raisons pouvait avoir le général Bonaparte pour se servir de telles expressions. Je répondis qu'il n'était pas en mon pouvoir de les dire. Il commença alors , comme je l'avais prévu , à exhaler contre moi la mauvaise humeur que lui occasionnaient les épithètes de Napoléon ; il remit sur le tapis l'ancienne affaire du journal écossais , et finit par dire : « Vous n'êtes pas autorisé par moi , monsieur , à communiquer avec le général Bonaparte sur d'autres sujets que sur des sujets de médecine ; et si vous tenez d'autres discours avec lui, c'est à, vos propres risques, à moins que vous ne fassiez quelques communications qui vous exempteraient de toute responsabilité. Il ne vous appartient pas d'agir d'après votre propre jugement et à votre discrétion , vous devez demander quelles sont les choses que l'on peut vous permettre de faire. »
Napoléon a été débouta quatre heures, et a longtemps écrit sans appeler aucun de ses généraux pour l'aider. Il a fait une promenade de deux heures , et paraissait être de bonne humeur. Je l'ai vu dans la salle de billard à son retour. J'ai eu un entretien avec lui sur l'Egypte et sur quelques-uns des hommes qui l'accompagnaient dans cette expédition. Il parla d'un certain Poussielgue , qui avait servi sous ses ordres pendant la campagne d'Italie. « J'ai employé Poussielgue, dit-il, pour des services diplomatiques et autres , de Milan à Gênes ;
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pendant ce temps il mérita ma confiance. Il fut ensuite envoyé à Malte } pour sonder le terrain avant qu'on en fît l'attaque. Les rapports qu'il fit furent très- utiles et rendirent un service essentiel. Il m'accompagna en Egypte, où je lui donnai un poste élevé dansle commissaiiat^etlecomblai de faveurs. Quand je quittai l'Egypte , Poussielgue , qui était resté en arrière pour quelques raisons difiiciles à justifier , conçut une grande haine contre moi, et écrivit au Directoire des lettres pleines d'horreurs. J'étais alors premier Consul, ce <;u'ignorait Poussielgue, et ce fut moi qui décachetai ses lettres. Quoique surpris et indigné de cette conduite , je n'y fis pas attention. Lorsque je fus empereur , le frère de Poussielgue , chirurgien très-distingué , et que je connaissais beaucoup , vint me trouver , pour me prier de donner de l'emploi à son frère , en avouant toutefois que ce frère s'était conduit avec ingratitude. Quel estvot;e irèie , répliquai- je , <|in est-il? je ne le connais pas. Poussielgue a trahi le général Bonaparte, mais l'empereur ne se souvient pas de lui. Je ne lui accorderai pas défaveur personnellement; mais si le ministre consent à l'employer, je signerai sa nomination. Son frère alla trouver le ministre, lui rapporta ce que j'avais dit : on fit la dem.mde d'un emploi très lucratif, dont je signai le brevet, et dont il eut la jouissance pendant plusieurs années. »
Napoléon parla ensuite des Mameluks, et il dit que , dans les combats entre eux et la cavalerie française } toutes les fois que les partis excédaient cent hommes, !a sapérîof^c de la discipline procurait la victoire aux Français; mais qu'au-dessous
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de ce nombre , et individuellement , les Miimclm ks l'emportaient.
i5. — Anniversaire de la naissance de Napoléon. Il avait nn habit brun. Tous les généraux et toutes les dames dînèrent avec lui à 'deux heures , ainsi que tous les enfans , excepté les plus jeunes Bertrand et Montholon , que l'on apporta et que l'on présenta à la société pendant quelques instans. Il fit un présent à chacun des enfans^ et s'amusa pendant quelques instans à jouer avec eux.
in. — J'ai vu Napoléon à deux heures. Il était de très-bonne humeur et très-gai , faisait des plaisanteries sur toutes sortes de sujets et me raillait à propos d'une jeune dame de l'île.
Il m'a dit que quand il était à Boulogne, deux matelots anglais échappés de Verdun et ayant traversé la France sans être découverts , y arrivèrent. Ils y restèrent pendant quelque temps; mais n'ayant pas d'argent } ils ne savaient comment faire pour s'échapper. Il se faisait une garde si vigilante sur lesbateaux, qu'ils désespéraient de pouvoir s'en procurer un. Ils firent une espèce de batelet avec des petits morceaux de bois qu'ils coupèrent avec leurs couteaux. Ils couvrirent cette barque de leur façon avec du calicot, qu'ils étendirent sur le bois. Elle n'avait guère , quand elle fut finie, plus de trois pieds et demi de longueur, avec une largeur proportionnée , et était si légère , qu'un seul homme pouvait la porter sur ses épaules. Ils résolurent d'essayer de passer le détroit à l'aide de cette frêle machine. Voyant une frégate anglaise s'approcher de Ja rive, ils se lancèrent dans une barque et essayèrent de la joindre ; mais avant qu'ds eussent pu faire
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beaucoup de chemin , ils furent découverts par les douaniers; on les saisit et on les ramena d'où ils Tenaient. Cette histoire fut connue par suite de l'étonnement que l'on eut de voir deux hommes se hasarder sur mer dans une barque si fragile ; j'en entendis parler, et je les fis venir avec leur petit bâtiment. Je fus moi-même frappé de surprise à l'idée que ces hommes n'avaient pas hésité à confier leur vie à une nacelle aussi légère, et je leur demandai s'ils avaient eu réellement le projet de traverser la mer avec cela? Ils me répondirent que, pour m'en convaincre , ils allaient, si je le voulais, renouveler leur essai. Admirant la hardiesse et de l'entreprise et de la réponse , je les fis mettre en liberté; je leur donnai quelques napoléons., et les fis reconduire à l'escadre anglaise. Avant cet ordre , on allait les juger comme espions., parce qu'on les voyait depuis quelques jours rôder autour du camp. « Lorsque je fis mon entrée à Berlin, dit Napoléon, la mère du prince d'Orange 3 sœur du roi., avait été laissée malade en arrière, dans les appartenons supérieurs du palais. Sa position était fâcheuse : elle n'avait pas d'argent et personne n'allait la voir. Un jour ou deux après mon arrivée, quelques-uns de ses domestiques vinrent demander qu'on les assistât, attendu qu'ils n'avaient pas même de quoi se chauffer. En effet, le roi l'avait tout-à-fait oubliée. Aussitôt que j'en fus informé, je lui fis envoyerà l'instant même cent mille francs; jelui fis fournir tout ce qui était convenable à son rang, et nous eûmes ensemble de fréquentes entrevues. J'aimais sa conversation. Lorsque son fils, le prince d'Orange, était aide-de-camp de Wellington , il alla d'Espagne
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ou de Portugal à Londres, dans le temps où l'on s'attendait à un mariage entre la princesse Charlotte et lui. Il écrivit d'Angleterre plusieurs lettres à sa mère , donnant une description de tous les membres de la famille royale , à commencer par la reine , et les passait tous en revue ; cette lettre était remplie d'horreurs et de sottises 3 particulièrement sur****, contre qui il paraissait singulièrement irrité; il n'épargnait pas même ***, qu'il disait être ambitieux et avide de commandement. Ces lettres exprimaient beaucoup de sentimcns mâles et héroïques, qui, quoique en style romantique, faisaient honneur à l'écrivain; mais il déchirait tout **** en pièces. Il envoya ces lettres à Hambourg par un agent , avec l'intention de les faire tenir à sa mère. On arrêta cet agent , on saisit ses papiers et on les envoya à Paris, où ils furent examinés; après quoi on me les remit. Je les lus à la hâte, et je ris beaucoup du contenu de ces lettres; et pour me venger un peu de toutes les injures que Ton avait accumulées sur moi 3 je les envoyai au Moniteur pour les faire publier; mais dans l'intervalle, l'agent instruisit la princesse qu'il avait été arrêté , ses papiers saisis, et il lui faisait part de leur contenu, parce qu'il le connaissait en partie. Elle me conjura, dans une lettre qu'elle m'écrivit, de ne pas les rendre publics, m'exposant le tort que cela ferait à son fils et à sa famille , et elle rappela à mon souvenir le temps où j'étais à Berlin. Je fus touché de sa prière, et je contremandai la publication de ces lettres, qui auraient fait un grand bruit en Europe et eussent causé un grand désagrément aux personnes qui y étaient nommées.
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Napoléon parla ensuite de la feue reine de Prusse avec estime ; il dit qu'il avait eu une haute considération pour elle, et que si le roi l'eût amenée d'abord à 1 ilsitt , il aurait probablement obtenu de meilleures conditions. « I lie était élégante , spirituelle, et extraordinaii ornent instruite, continua Napoléon. Elle déplorait amèrement la guerre. Ah ! me disait-elle, la mémoire du grand Frédéric nous a perdus ; nous nous sommes crus pareils à lui , et nous ne le sommes pas. »
J'ai fait observer à l'empereur que ses ennemis l'avaient accusés d'avoir traité très-cruellement celte princesse. « Quoi! dit-il, est-ce qu'ils disent que je l'ai empoisonné aussi? » J'ai répondu que non ; mais qu'ils assuraient qu'il avait été la cause de sa mort par les chagrins que lui avait causés la ruine de son pays. « Hé! reprit Napoléon , il est très-probable que le chagrin qu'elle a conçu de la déplorable situation de son époux et de sa patrie, et des pertes qu'ils ont essuyées , ainsi que l'état humiliant auquel ils furent réduits, ont accéléré sa mort; maiis ce n'était pas ma faute. Pourquoi le roi de Prusse m'a-t-il déclaré la guerre? Malgré cela, au lieu de l'avoir traitée avec barbarie , personne ne lui a témoigné plus d'attention ou de respect, personne ne l'a plus estimée que moi, elle m'en a même fait des remercîœens. La princesse de Salm était extrêmement belle et spirituelle; mais quant à la vertu et aux autres bonnes qualités , elle était bien au-dessous de sa sœur. Elle aurait fait une charmante maîtresse, mais pas une reine. »
iSapoléon fit alors des observations sur Malte, résidence dont il se serait satisfait pendant quelques
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années; mais il rlit. en même temps qu'il n'ajoutait point de foi à ce bruit, et qu'il ne pouvait pas croire que telles fussent les intentions des ministres. Il ajouta que la meilleure opération que pût faire notre gouvernement , serait de conclure avec lui un espèce de traité , par lequel il s'engagerait à ne pas quitter Malte, pendant un certain nombre d'années, sans la permission du prince-régent, à condition qu'à l'expiration de ce temps on le recevrait en Angleterre. Il en résulterait une économie de six à huit millions de francs par an , au profit de la nation anglaise. « Il aurait, ajouta-t- il, été bien plus honorable pour l'Angleterre , et, par conséquent, pour les puissances coalisées, de me faire fusiller sur-le-champ, dans le premier moment de rage, lorsque je me rendis sur le Bellerophon, que de me condamner à l'exil sur un rocher, stérile tel que celui-ci. Cet acte de violence aurait pu s'excuser par ces mots : Il était nécessaire, pour la tranquillité de l'Europe, de se défaire de cet homme. Par là on se serait délivré de toute crainte, le trésor de l'état y aurait gagné des millions, et cette conduite eût été plus conforme à l'humanité.
» Quand la discussion relative au jugement de Louis XVI s'ouvrit , Condorcet déclara que sa conscience ne lui permettait pas de voter la mort; mais il donna sa voix pour que cet infortuné monarque fût condamné aux galères perpétuelles. Cette proposition fut généralement blâmée , même par les plus furieux jacobins, et elle attira sur son auteur une grande aniinadversion : on lui reprochait d'avoir voté une punition plus terrible encore que la mort, j h bien ! l'exil dans un lieu comme celui-ci,
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et avec un homme tel qu'ils l'ont choisi , estinfiniment plus cruel que la condamnation aux galères ; car , là , du moins , vous jouissez du soleil qui éclaire FEurope , et si vous en avez les moyens , vous pouvez encore vous procurer une existence tolérable , comparativement à celle que Ton a ici. Je me souviens avoir vu dans le bagne de Toulon ou ailleurs , je ne me rappelle pas précisément le lieu, un colonel condamné aux galères. A la vérité, il ne jouissait pas de sa liberté ; mais on ne l'obligeait jamais à travailler, et on lui procurait, h ses dépens , tout ce qui pouvait rendre sa situation supportable. Le gardien, qui n'était pas un homme de la trempe du gouverneur de cetle île , ne voulait pas dégrader davantage un homme qui avait occupé un rang élevé dans la société, en le forçant de se livrer à des tra~ vaux manuels et avilissans , sans compter que , pour de l'argent, on peut toujours trouver quelqu'un qui fasse voire ouvrage. Je soutiens donc qu'il eût été plus honorable, plus conforme à la politique, el sur tout à l'humanité , de m'avoir tranquillement fait casser la tête à bord du Bellerophon. Je l'aurais préféré moi-même. Je pense réellement que lord *** a imaginé que , par une série de mauvais trailemens et d'humiliations, on me forcerait à commettre un suicide, et qu'il a cherché et trouvé l'homme qu'il lui fallait pour me pousser à cet acte de d sespoir. Cette idée seule m'aurait arrêté , si jamais l'idée de me détruire élail entrée dans mon esprit. »
22. — J'ai vu Napoléon à midi. Il continue à se lever à quatre heures du matin et à employer son temps à lire et à écrire. Il m'a montré qu'il avait clé obligé de faire retourner son habit, parce qu'il
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rfy avait dans toute l'île d'autre drap vert que celui dont la couleur est connue en France sous la dénomination de merde cToie. Puis il a parlé de nouveau de sa détention dans un lieu si horrible et qui avait quelque chose de sauvage. « Le *** ne savait pas, dit-il , comment séparer l'homme de la place qu'il avait occupée dans le monde. Comme premier consul, comme empereur, en guerre avec l'Angleterre, je lui ai fait plus de mal que j'ai pu ; mais en qualité de Napoléon Bonaparte , quel droit ont ils de me retenir prisonnier ? Et c'est une grande nation qui fait la guerre à un seul homme !
» J'ai, continua-t-il, réfléchi sur ma conduite envers les Anglais , et je n'ai rien à me reprocher à cet égard , sinon de ne leur avoir pas assez fait de mal comme ennemi. J'aurais du mettre leurs prisonniers sur des pontons , non pour punir ce^ pauvres gens des crimes dont ils n'étaient pas coupables , mais pour forcer votre oligarchie de faire sortir tous les Français de ceux où elle les tenait renfermés. »
Il fit ensuite l'observation que les Anglais ouvriraient bientôt les veux sur leur conduite à son égard. « Us verront, dit-il , l'injustice et la folie de me retenir dans celte île d'un aspect si farouche et si triste , que je ne puis la comparer qu'à la figure du malheureux qu'ils ont envoyé pour la gouverner. Ces considérations , jointes aux énormes sacrifices qu'ils sont forcés de faire pour m'y retenir, les obligeront de m'en faire sortir un jour. »
Je fis observer à mon tour à Napoléon que l'état de trouble dans lequel se trouvait l'Angleterre serait un motif pour empêcher qu'on ne lui accordât
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la permission de choisir ce pays pour sa résidence. « Bah ! répliqua t- il , vos ministres ne sont pas assez sots pour s'imaginer que je voulusse compromettre la dignité de mon caractère en me mettant à la tête d'une populace factieuse , qui, très-probablement , refuserait de confier ses intérêts à un étranger : je n'ai pas voulu le faire en France même. Je dois compte de ma réputation à mes contemporains et à la postérité, et ne veux pas jouer le rôle d'un aventurier. Non, non. ils sont conduits par la haine et la crainte des renseignemens que je pourrais donner sur leur conduite. Ils redoutent que je ne leur dise : cela n'était pas vrai ( il was îlot true(i) , et que je ne démente plusieurs particularités qui se rattachent aux événemens politiques et qu'ils expliquent à leur manière.
» Que pensez-vous qui pût me causer le plus grand plaisir au monde , njouta-t-il ? » J'étais sur le point de répondre , de quitter Sainte-Hélène, quand il reprit : « Ce serait de pouvoir me promener incognito dans Londres et dans d'autres parties de l'Angleterre, d'aller avec un ami chez les restaurateur 3 de dîner en public à une demi-guinéeou une guinée par tête, et d'entendre la conversation des diverses sociétés; de me trouver partout, tantôt sous un costume, tantôt sous un autre, et de juger ainsi par moi-même les senlimens et les opinion* du peuple , aujourd'hui qu'il est sans contrainte et sans déliance; d'apprendre la véritable idée que les Anglais out de ma personne, et des événemens qui ont eu lieu pendant les vingt dernières années qui viennent de s'écouler. »
(1) Il dit ces mois en anglais.
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Je lui fis observer qu'il entendrait dire sans doute beaucoup de bien et beaucoup de mal de lui. « Ah ! quant au mal, reprit-il, je n'en tiens pas compte 3 j'y suis accoutumée dieu merci; d'ailleurs, je suis persuadé que l'opinion publique changera. La nation éprouvera autant de dégoût à la vue des libelles publiés contre moi, qu'elle aura été avide de les lire et d'y ajouter foi Ces distractions , jointes aux soins que je donnerais à l'éducation de mon fils, feraient le charme de mon existence. J'étais dans l'intention de mener ce genre de vie, si j'eusse pu me rendre en Amérique. Les plus beaux jours de ma vie ont été ceux qui se sont écoulés depuis seize ans jusqu'à vingt. Pendant la durée de mes semestres, j'avais l'habitude de parcourir successivement tous les restaurateurs , allant de l'un à l'autre , vivant avec une sorte de frugalité; mon logement me coûtait environ trois louis par mois. J'étais heureux alors. Peut-être ne l'ai-je point été quand je suis parvenu au faîte de la suprême puissance : la multiplicité de mes occupations était telle , quelle ne me laissait pas réellement le loisir de jouir de cet état paisible qui constitue le bonheur. Je ne me reproche pas d'avoir fait le mal pendant le temps que j'ai occupé le trône : j'ai fait, au contraire, rentrer cinquante mille familles dans leur patrie, et les améliorations successives qui se sont, opérées en France font elles-mêmes l'éloge de mon rè«ne. J'ai fait la guerre; mais d'impérieuses circonstances m'y ont forcé : je me proposais un but de la pus haute importance pour la gloire et la prospérité de la nation française. Si la mort eût mis fin à ma
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carrière à Moscou, continua-t-il, une réputation éclatante et colossale m'aurait survécu, comme conquérant et comme monarque; une balle aurait dû alors mettre un terme glorieux à mon existence. Au lieu que le nom d'un homme tel que moi , qui meurs dans l'abandon et sur une terre d'exil , n'arrive plus sans quelque altération aux générations futures. Je n'avais pas encore essuyé d'échec jusque-là. 11 est vrai que, plus tard, à Laulzen et à Bautzen , avec des troupes nouvellement levées et presque sans cavalerie, je rétablis ma réputation militaire : la campagne de 181 4> avec des forces inférieures., ne la pas diminuée. »
Je lui fis observer qu'on avait été étonné qu'il n'eût pas fait la paix à Chàtillon lorsque sa situation paraissait désespérée. Napoléon me répondit : « Je ne pouvais consentira resserrer l'empire dans moins d'étendue qu'il n'en avait lorsque je suis monté sur le trône : j'avais juré de le conserver dans son intégrité. D'ailleurs les puissances alliées me faisaient chaque jour des propositions plus inadmissibles les 1 nés que les autres. Peut-être allez-vous trouver étrange ce que je vais vous dire ; mais je vous assure qu'actuellement encore je ne consentirais pas à signer un tel traité. Si , après mon retour de l'île d'Elbe, j'eusse pu conserver le trône, j'aurais maintenu le royaume tel qu'il était à cette époque, parce que je l'avais trouvé resserré dans des limites beaucoup plus rapprochées; mais jamais je n'eusse consenti à l'y renfermer moi-même. Ma grande et principale faute a été de n'avoir *pas fait la paix îi Dresde. J'eus tort de consentir à l'armistice qui
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eut lieu ; car si j'eusse continué a marcher en avant, comme je le pouvais alors , l'empereur , mon beaupère, n'aurait pas pris parti contre moi. »
Napoléon ajouta ensuite , que malgré l'occupation de Paris par les alliés , il aurait pu réussir encore à les chasser du territoire français; mais que la trahison de M*** dérangea toutes ses combinaisons. Son plan était d'entrer de nuit dans Paris, a la faveur de l'obscurité ; la basse classe du peuple devait attaquer les alliés dans les maisons; et ceuxci ayant à combattre contre des troupes qui connaissaient les localités, auraient été taillés en pièces et obligés d'abandonner la ville avec une perte immense. Cette partie de la population était toute prête. Il ajouta qu'il aurait enlevé aux alliés leur grand parc d'artillerie ; les étrangers une fois hors de la capitale, la masse de la nation se seraitsoulevée contre eux. « J'ai fait part de ce pian , a-t-il ajouté , au baron Koller , qui reconnut que son exécution aurait pu mettre les puissances coalisées dans une position fâcheuse. M*** sera un objet d'horreur pour la postérité, aussi longtemps que la France existera, et il ne pourra être nommé sans une sorte de frémissement ; il le sait, et peut-être est-il à présent l'homme le plus misérable du monde. Il ne saurait se pardonner à lui-môme, et il mourra comme Judas. « J'ai pris la liberté de lui demander quel temps il considérait comme le plus heureux de sa vie depuis son élévation au trône, « La marche de Cannes à Paris , me répondit-il. »
» Lorsque Casllereagli se trouvait à Châtillon avec les ambassadeurs des puissances alliées, continua Napoléon , cette ville était en quelque sorte inves-
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tie, par suite de quelques succès que j'avais obtenus. Ce ministre était fort alarmé. Il craignait d'autant plus de tomber entre mes mains, qu'il n'était ni accrédité comme ambassadeur , ni revêtu d'un caractère diplomatique en France, de sorte que j'aurais pu le traiter en ennemi. Il alla trouver Caulincourt , auquel il fit part de ses appréhensions, et lui dit que si j'usais de quelque violence envers lui , il reconnaissait que j'en avais le droit. Il était impossible qu'il tentât de s'échapper sans tomber entre les mains de mes soldats. Caulincourt lui répondit qu'il ne croyait pas que je m'occupasse de lui 3 mais que cependant il ne pouvait pas Savoir quel était le parti que je prendrais à son égard,
Aussitôt après , Caulincourt m'écrivit ce que Castlereagh lui avait dit et ce qu'il avait répondu. Je lui donnai l'ordre de dire à ce lord de ne pas s'inquiéter et de rester où il était , et de lui donner l'assurance que je le considérais comme ambassadeur. A Châtillon , Castlereagh parlant de la liberté dont jouissait l'Angleterre, fit observer, avec un air méprisant , que cette liberté n'était pas ce qu'il fallait estimer le plus dans votre pays ; qu'on était obligé de la tolérer; mais qu'elle dégénérait en abus , et que telle qu'elle était , elle ne conviendrait pas à d'autres nations.
Je me hasardai d'exprimer à Napoléon mon élonnement de ce que Marie-Louise paraissait n'avoir fuit aucune démarche en sa faveur. « Je crois , me répondit Napoléon, que Marie-Louise est tellement circonvenue à mon égard , qu'elle pourrait être , sous ce rapport, peu maîtresse de sa volonté. J'ai tou ours eu lieu de me ioucr de la conduite de ma
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bonne Louise , et je suis certain qu'il est entièrerement hors de son pouvoir de rien (aire pour me secourir. D'uilleurs elle est jeu:ie et craintive. C'est peut-être un malheur que je n'aie pas épousé une saur de l'empereur Alexandre, comme il me le proposa lui-même a Erfurt. Mais il y avait , pour conclure cette alliance, des difficultés à surmonter : elles provenaient de la différence des religions. J'éprouvais de l'éloignement à permeltre qu'un prêtre russe devînt le confesseur de ma femme , comme cela aurait-eu lieu immanquablement, et il me semblait que ce serait établir moi-même, d^'is le château des Tuileries , un espion dévoué à Alexandre. On a dit que mon union avec Marie- Louise avait été le sujet d'un article secret du traité de paix avec l'Autriche , cela n'est pas vrai. J'aurais rejeté cette idée. Ce mariage fut proposé par l'empereur François lui-même et par Metteriiieh à Narbonne.
» De tous les ambassadeurs que j'aie jamais employés, Narbonne était celui qui avait le plus de mérite à mes jeux. Il joignait à beaucoup d'esprit naturel , de la droiture et de l'équité dans le caractère. Pendant tout le temps qu'il fut à Vienne , la France ne fut jamais dupe de Metterm'ch, comme elle l'avait été par le passé : il pénétrait dans l'espace de quelques jours les projets du ministre. Si un tel homme eût été envoyé, en 1812, à l'empereur de Russie , il est probable que l'on eût obtenu la paix. Alexaudre demandait Dantzick et une indemnité pour le duc d'Oldembourg. Romanzolf persuada à ce prince qu'aucun sacrifice ne me coûterait pour obtenir la paix, et que le moment favorable de faire Trois, partie. 10
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des demandes était arrivé. Après le premier succès obtenu par mes armées 3 Alexandre m'expédia un parlementaire, pour me dire que si je voulais évacuer ses provinces et me retirer sur le Niémen, il traiterait avec moi. Je ne le crus pas de bonne foi , et je pensai au contraire qu'il voulait me jouer par cette proposition. Si elle eût été renouvelée , et que nous eussions pu traiter personnellement à Wilna , tout se fût probablement arrangé. »
23. — Hier M. Smilhers , garde-marine du Conquérant, est venu à Longwood avec un laissezpasser de sir Hudson Lowe, pour se rendre chez le comte Bertrand. Après avoir passé le corps-degarde qui était à l'entrée , il fut rappelé par l'officier, et on lui dit qu'on avait trouvé que son laissez-passcr était pour le 2 1 , et que, par conséquent, on ne pouvait lui permettre d'entrer, attendu que sa permission était expirée la veille (1). Pas plus tard que mardi dernier, sir Hudson Lowe témoigna beaucoup d'humeur contre moi, parce que j'avais eu la hardiesse de soutenir qu'il avait quelquefois donné des laissez- passer dans lesquels le jour était spécifié , et de lui en avoir cité un exemple dans celui délivré à M. Urmston Son Excellence a formellement nié ce fait en présence du comte Bertrand.
Avant qu'en accordât à M. Smilhers la permission de monter, on lui lit subir un loug interrogatoire sur la nature de son affaire ; comment con-
(1) L'ofBcier d'ordonnance, auquel ou en fil le rajport, prit sur lui d'ordonner à l'officier de garde de permettre à ^milliers d'enlrer.
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naissait-il le comte Bertrand et sa famille? avait-il des lettres pour eux du capitaine Hamillon , de la marine ? On lui fit plusieurs autres questions qui tendaient à faire connaître qu'on se méfiait de cet oflicier , quoique le haut rang qu'il occupait semblât devoir le mettre à l'abri de tout soupçon.
Le général Gourgaud m'a rapporté aujourd'hui qu'à la fin de la bataille de Waterloo, et après la charge faite inutilement parles Français, la cavalerie anglaise, qui chargea à son tour, s'approcha à cent ou cent cinquante toises de l'endroit où se trouvait Napoléon } n'ayant auprès de lui que les généraux Soult , Drouot, Bertrand et Gourgaud luimême. A peu de distance d'eux, était un pelit bataillon français formé en carré. Napoléon ordonna au général Gourgaud qu'on fît jouer deux ou trois pièces de campagne qui appartenaient à ce bataillon, afin d'arrêter la cavalerie qui approchait de trop près. Cet ordre fut exécuté , et un des boulets de la décharge emporta la jambe du marquis d'Anglesea. Napoléon se mit alors à la tête de la colonne , en s'écriant : « IIJaut mourir ici! il faut mourir sur le champ de bataille ! »
Dans le moment où Napoléon voulait effectuer une charge avec le peu de monde qu'il avait autour de lui, les tirailleurs anglais gagnaient toujours du terrain. Labédoyère galoppait autour d'eux le sabre au poing , et semblait désirer une mort glorieuse sur le champ d'honneur. On empêcha Napoléon de se jeter au milieu de l'ennemi, et Soult saisit son cheval parla bride , en lui disant qu'on ne le tuerait pas? mais qu'il serait fait prisonnier; et avec l'aide
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de quelques autres personnes dont il était entouré , ce général parvint à faire abandonner le ch;imp de bataille à l'empereur. Il n'y avait plus alors dans ce lieu que la faible colonne dont on vient de parler, qui pût s'opposer aux progrès des Prussiens. Napoléon était si fatigué , que sur la route de Jemmapes et de Philippeville , il serait tombé de cheval , s'il n'eût été soutenu par Gourgaud et par deux autres personnes qui raccompagnèrent pendant une partie du chemin. Ils gardaient tous un profond silence. Arrivé sur la route de Paris, il fut décidé que Napoléon se rendrait directement au sénat , où il entrerait avec ses boites et ses éperons; ce qui aurait sans doute produit un grand effet ; mais on n'exécuta pas cette résolution.
24. — J'allai à Plantaticn-IIuuse, où, comme de coutume, on me fit subir un long interrogatoire, et où j'eus beaucoup de mauvaise humeur à supporter. Entre autres choses , Son Excellence, après m'avoir demandé comment j'avais su que Cipriani avait eu une conversation avec lui , relativement aux objets dont on manquait à Longwood, dit que je ne devais point avoir d'entretiens avec le maître- d'hôtel relativement aux provisions allouées; que dans tout ce qui n'était point relatif à mes fonctions médicales , je devais lui demander ce qu'il m'était permis de faire, et ne point agir d'après moi-même , lorsque je pouvais avoir avec 4e général Bonaparte des conversations d'une autre nature que celles qui auraient pour objet l'état de sa santé, ni répondre à ses questions , à moins que les communications ne lui fussent soumises; at-
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tendu qu'en sa qualité de gouverneur, il était \e seul juge compétent de ce qu'on pouvait dire ou devait taire.
Je répliquai que, s'il s'attendait à ce que je lui répétasse toutes les conversations que j'aurais avec Napoléon , il était dans l'erreur; que par le passé je lui avais rapporté une partie de ses entretiens, mais que désonnais je garderais le silence.
Je lui demandai depuis quand mon devoir était de lui communiquer tout ce qui se passait; que, selon lui et sa propre expression, il m'était défendu de faire usage de ma volonté et de mon jugement ; que, par une eonséquence naturelle de son discoure je me trouvais donc dans la nécessité de lui tout dire, puisque, retenir une partie de la conversation,, ce serait faire usage de mon jugement.
Il refusa de répondre à et s questions, et ramena ['entretien sur le vieux sujet du journal écossais.
J'ai eu avec Napoléon un entretien qui a roulé sur lord Castlereago. «jamais, dit-il, aucun diplomate n'a déployé et mis en œuvre un système plus faux, plus décevant, que ne l'a fait ce ministre.
^5. — Napoléon était très-gai. Je l'ai vu dans le salon. Il portait un habit gris, croisé. Les remarques qu'il a faites sur les gouverneurs de Benauilla et des îles du Cap-Vert, étaient justes, malignes et surtout plaisantes.
J'ai eu un autre entretien avec lui, relativement a l'Espagne. Je lui ai demandé s'il était vrai que la; reine eût dit eu sa présence, à Ferdinand, qu'il n'était pas le fils du roi, proclamant ainsi ellemême son infamie. Napoléon m'a assuré qu'elle ne s'était jamais servie de semblables expressions en sa>
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présence; qu'elle lui avait dit seulement, dans un moment de colère, qu'il n'était pas digne d'être le fils du roi. Je lui demandai aussi s'il avait voulu donner à Ferdinand une de ses parentes en mariage et le placer sur le trône de Naples, en marier une autre à don Carlos, et lui accorder une souveraineté? Napoléon m'a répondu que toutes ces assertions étaient autant de faussetés. « Ferdinand lui-même, m'a-t-il dit, m'a prié à plusieurs reprises de lui donner en mariage une princesse de ma famille; mais je ne lui en ai jamais parlé. » Je lui ai dit que dans un écrit qu'on trouvait partout^ on avait assuré qu'il n'avait laissé a Ferdinand d'autre choix que l'abdication ou la mort, et que ce fut en conséquence des menaces qu'il fit à ce prince, et de celles du roi Charles, qu'il prit enfin le parti d'abdiquer. « Ceci est encore faux, répliqua Napoléon; on n'employa contre lui ni menaces ni promesses. Si Ferdinand eût été traité comme je le suis ici, s'il eût été privé de nourriture, on pourrait dire alors que son abdication était forcée. Votre *** m'aurait volontiers fait périr; mais voyant que la nation ne l'approuvait pas, on m'a envoyé ici, afin que j'y succombe d'une mort assez lente pour qu'elle paraisse naturelle, ou dans l'espérance que j'attenterais à mes jours. Le fait est que, sans les querelles survenues entre le père et le fils, je n'aurais jamais pensé à les détrôner. » J'ajoutai qu'on assurait que c'était lui qui avait eu l'art de faire naître ces dissensions dans la famille royale d'Espagne, pour en profiter. « Un homme tel que moi, répliqua Napoléon, est un dio (,;vet'0 un diavolo (un dieu ou un diable). Cela est yussi vrai qu'il l'est que j'ai fait venir Pichegru et
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Georges à Paris, dans le dessein de ruiner Moreau. Quand j'ai vu ces deux hommes animés l'un contre l'autre, chercher réciproquement à se détrôner, j'ai pensé que je pouvais bien tirer avantage de leurs démêlés et déposséder une famille ennemie ; mais jamais je n'ai pris part à leurs disputes. Si j'avais pu prévoir que cette affaire dût me causer autant de tracasseries et de chagrins, je ne m'y serais point engagé ; mais les premières démarches une fois faites , il m'a été impossible de revenir en arrière.
Il a parlé sur la bataille d'Eysling ( ou d'Eylau ), et il a observé qu'il y avait beaucoup S dire des deux côtés. Il avait conservé le champ de bataille ; mais il s'était retiré pendant la nuit, et on pouvait penser que cette retraite annonçait un revers. La victoire a été très-décidément gagnée à Lulzen (1) et à Bautzen. « Je n'avais guère que dix-sept ans, me dit Napoléon, lorsque je composai une petite histoire de la Corse : je la soumis à l'abbé Raynal, qui me donna des éloges et parut désirer que je la publiasse. Cet ouvrage devait, selon lui, servir la cause de la liberté , dont on commençait à parler fortement alors , et ine faire une sorte de réputation. Je suis bien aise de n'avoir pas suivi ses conseils. 11 était écrit selon l'opinion du jour, qui tendait vers le républicanisme , et ce livre contenait les plus forts argumens contre les gouvernemens monarchiques. Il respirait la liberté d'un bout à l'autre, et était rempli de maximes et de sentences républicaines. Je l'ai perdu depuis. Etant à Lyon en 1786,
(1) Le général Gourgaud m'a dit qu'à Lulzen Napoléon a'avait que deux régimens de cavalerie.
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je 1 emportai, au collège, le prix d'une médaille en or, sur le thème suivant 1 Quels sont les senttmens que Von doit le plus recommander, afin de rendre l'homme heureux? Quand je montai sur le trône, bien des années après . je parlai de cela par hasard à Talleyrand. Il envoya un courrier à Lyon pour chercher ce morceau; il parvint facilement à le retrouver.
» Un jour, comme nous étions seuls, il tira le manuscrit de sa poche, et croyant me faire la cour , me le remit entre les mains, en me demandant si je le connaissais. Je reconnusaussitôt mon écriture, et je le jetai au feu, où il fut consommé en dépit de Talleyrand , qui ne put le sauver. Comme il ne l'avait pas fait copier auparavant , il parut très- mortifié de cette perte.
J'en fus, au contraire, fort satisfait, parce qu'il abondait en sentimens républicains , et contenait quelques principes libéraux que je n'aurais pas été tlalté qu'on put in'accuser d'avoir eus dans ma jeunesse. »
Je lui ai demandé son opinion sur Robespierre. « Robespierre, me répondit Napoléon , n'était certainement pas le plus méchant homme de la révolution. Il ne voulait pas que la reine fût mise en jugement. Bien loin d'être alliée comme ou l'a dit , il soutint publiquement , contre lavis de plusieurs de ses collègues, Cexistencs d un Etre- Suprême. Il ne croyait pas non plus qu'il fut nécessaire d'exterminer tous les prêtres et les nobles pour consolider la liberté en France, comme le prétendaient tant de révolutionnaires; Marat, par exemple, qui ne demandait pas moins de six cent mille tètes. Robes-
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pierre voulait qu'on mit le roi hors la loi, et non qu'on procédât à la ridicule moquerie de le juger. C'était un fanatique, un monstre; mais il était incorruptible et incapable de voter ou de causer la mort de qui que ce fût, par inimitié personnelle ou par le désir de s enrichir. 11 était enthousiaste ( ou c'était un enthousiaste ) , mais croyait agir selon la justice, et il ne laissa pas un sou après sa mort. Sous quelques rapports, on peut dire que Robespierre a été un honnête homme. On lui imputa tous les crimes commis par Hébert , Chaumette , Collotd'Herbois et d'autres. Marat , Billaud de Varennes , Fou clié, Hébert et plusieurs autres, étaient infiniment plus féroces que lui. C'était vraiment une chose surprenante , ajouta Napoléon , que de voir ces fanatiques qui trempaient leurs bras dans le sang jusqu'au coude, et qui n'eussent pas pris une pièce d argent ou une montre aux malheureux qu'ils traînaient à l'échafaud. Ils apportaient religieusement au comité de Salut public l'or ou l'argent dont ils avaient dépouillé leurs victimes. Chacun de leurs pas était marqué par le sang,, et ils se seraient fait un scrupule de commettre la moindre action contraire à la probité.
» Le pouvoir de ce fanatisme était tel , que ces hommes prétendaient, en se baignant dans le sang de leurs compatriotes , marcher dans le sentier de l'honneur et de la vertu. Lorsque Marat et Robespierre promenaient la hache révolutionnaire sur un si grand nombre de têtes innocentes, si Pitt leur eût offert deux cents millions, ils les eussent repoussés avec indignation. Us jugèrent même y, et
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firent guillotiner quelques-uns de leurs collègues, Fnbre d'Eglantine , par exemple, qui s'étaient rendus coupables de pillage. Il n'en était pas ainsi de T***, de Danton, de B***, de F*** : ceux-là n'étaient que des figurans, et ils auraient trahi tous les parfis pour de l'argent. T*** est le plus vil des agioteurs , corrompu sans opinion , mais homme desprit. Il est toujours prêt à tout vendre, et à se vendre lui-même au pi us offrant. B*** était de même. Quand je commandais l'armée d'Italie, il se fit payer, par l'ambassadeur de Venise , deux cent mille dollars (si je ne me trompe), pour écrire une lettre dans laquelle il me priait de ménager cette république avec laquelle je. . . . (ici il fit un geste trèssignificatif ; je n'ai jamais eu d'égard pour de telles lettres. Dès le commencement de ma carrière, j'ai toujours commandé par moi-même. T*** vendait également tout ; Fouché un peu moins , sa vénalité n'était pas aussi prononcée. »
J'ai demandé à Napoléon comment il était possible que Barrère eût échappé sain et sauf aux diverses secousses de la révolution ? « Parce que Barrère n'avait pas de caractère prononcé; c'était un homme qui changeait de parti à volonté et les servit tous successivement. Il passe pour avoir du talent. Je ne l'ai pas jugé ainsi. Je me suis servi de sa plume; il n'a pas montré beaucoup d'habileté. Il employait volontiers les fleurs de rhétorique ; mais ses argumens n'avaient aucune solidité ; rien que coglionorie enveloppée dans des termes élevés et sonores.
Jjillaud de Varennes est le plus exécrable des
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hommes qui aient figuré dans la révolution. Carnot en est le plus honnête : il a quitté la France sans un sou.
Après les événemens de brumaire , dit-il , je m'entretins longtemps avec Sieycs sur la situation de la France et sur diverses matières politiques. En me quittant 3 il alla souper avec quelques républicains, ses amis intimes, les plus fermes appuis du parti. Lorsque les domestiques eurent quitté la salle à manger, il ôta son bonnet, et le jetant à terre avec violence , Messieurs, dit-il , il n'y a plus de république , elle est anéantie. J'ai parlé aujourd'hui avec un homme qui non-seulement est un grand général, mais qui est par lui-même capable de tout faire et de tout embrasser. Il n'a besoin ni de conseillers, ni d'assistance. La politique , les lois , l'art de gouverner lui sont aussi familiers que le commandement d'une armée. 11 est jeune et déterminé. La république a cessé d'être. — Mais , s'écrièrent les républicains, s'il devient un tyran,, il faudra employer le poignard de Brutus. Hélas! mes amis , répondit Sieyes, nous tomberions après dans une situation plus déplorable encore. Fouché 3 ajouta-t-il., n'a jamais eu mon entière confiance. Jamais il ne m'approchait sans se courber jusqu'à terre devant moi. Je n'ai jamais eu d'estime pour lui , parce qu'il avait été un terroriste , un des chefs delà faction jacobine Je m'en suis servi comme d'un instrument pour découvrir et chasser les jacobins , les septembriseurs et ses autres vieux amis. Par son moyen , je me suis vu en état de bannir deux cents de ses anciens associés aux crimes révolutionnaires , qui auraient pu troubler la tranqui hté en France. Il
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trahit et sacrifia sans remords tous ses camarades etscs complices. Aussi je ne l'ai jamais place dans uu poste important ou j'aurais eu besoin de compter sur lui , ni n'ai même souffert qu'il m'adressât le premier la parole; d'ailleurs, je n'avais pas une haute opinion de ses talens. T..., an contraire, a réellement possédé toute ma confiance pendant longtemps, et il connaissait souvent mes protêts un an ou deux avant que je les misse à exécution.... lia un talent prodigieux ; mais il est mécliant par ca ractère, sans principe, et si avide d'argent, qu'il ne s'inquiète jamais si les moyens d'en obtenir peuvent être avoués par un hounête homme. Sa rapacité était telle , qu'après l'avoir averti plusieurs foisde prendre garde à lui , je fus obligé de lui ôterscs emplois. Sieves* a aussi possédé ma confiance; c'était un homme d'un grand mérite; jl était probe,
et bien différent en cela de Il aime l'argent
aussi, mais il est incapable de s'en procurer autrement que par des voies légitimes , et n'est pas comme celui dont je viens de parler , qui s'en empare de toute manière (i).
2G. — Les observations suivantes sur noire ambassade en Chine ont été faites par Napoléon. « Il paraît que voire ambassadeur , lord Macartney, a été obligé , en 1793, de se soumettre au ko-tou , sans quoi il n'eût point été reçu. Vos ministres, qui devaient savoir cela , et qui, en tous cas, prévoyaient des difficultés dans l'étiquette , avaient au*
(1) Lue dame célèbre a émis sur cet homme l'opiaiou forte, maisex|>r essive , suivante :
« C'est de la m.... daus uu bas de soie. »
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torisé lordAmherst à s'y conformer, lorsqu'ils l'ont envoyé dans cette contrée : il paraît qu'il pensait lui-même devoir se soumettre à cet usage; quand il s'y est refusé, il s'est laissé guider par de mauvais conseils. C'est une erreur, mais une erreur trèsaccréditée , qu'un ambassadeur représente son sou- •veiv. in. Il ne le représente pas, puisque, dans le lait , aucune affaire ne peut être considérée comme véritablement valide et terminée, qu'elle n'ait été ratifiée par la puissance qui l'envoie; et quant à son rang 3 relativement à l'étiquette , il ny a jamais eu d'exemple qu'un monarque ait traité un ambassadeur comme son égal, qu'il lui ait. rendu ses visiies , lui ait fait place dans une cérémonie , ou enfin; ait eu pour lui les égards et les déférences .qu'il aurait pour un souverain étranger. La fausse idée que les ambassadeurs représentent le souverain, est une tradition des coutumes féodales, selon lesquelles, quand un grand vassal devait foi et hommage à son suzerain, et qu'il ne lui était pas possible de faire en personne cet acte de soumission, il se faisait représenter par un ambassadeur, à qui, dans ce cas, on rendait réellement les honneurs dus à son maître. Le caractère d'un ambassadeur est le même que celbi d'un ministre plénipotentiaire ou d'un envoyé, avec cette différence , que l'ambassadeur est au premier rang, le ministre au second, et l'envoyé au troisième. Mais dans les négociations, ils ont tous trois les mêmes droits; tout ce qu'ils stipulent ou signent doit être soumis à la ratification de leurs princes: la véritable différence n'existe guère que dans l'étiquette. L'ambassadeur en préséance devrait être traité comme les hommes qui occupent les plus hauts
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rangs dans le pays, comme les princes , les ducs et les ministres d'état ; le ministre plénipotentiaire , comme les nobles du second ordre, en préséance à la cour; et les envoyés, comme ceux du troi- sième. Quant aux chargés d'affaires, ils ne se sont pas accrédités auprès du souverain , mais auprès du ministre.
» Les ambassadeurs anglais et russes avaient un droit aux mêmes distinctions, et auraient dû suivre l'étiquette qui élait suivie par les princes et par les chefs mandarins. Or , ces derniers avaient pratiqué le ko-lou, et par conséquent les ambassadeurs auraient dû en faire autant; l'empereur de la Chine avait le droit de l'exiger. On a dit qu'un capitaine français , nommé Rock qui était allé à la Chine sous le règne de Louis XIV , avait refusé d'accomplir le ko-lou. Mais il faut observer que cet officier n'était ni ambassadeur, ni ministre plénipotentiaire, ni envoyé, et qu'il était le maître d'agir à sa fantaisie , et le gouvernement chinois était libre de le considérer comme un personnage plus ou moins important ; mais un homme chargé d'une mission diplomatique devait se soumettre au ko-tou, et ne pouvait pas même s'y refuser sans manquer de respect à l'empereur. Ce souverain , de son côté, aurait méconnu le caractère de l'ambassadeur, s'il ne l'avait pas reçu lorsque cette formalité aurait été remplie.
» Lord Macartney, et selon toute apparence lord Amherst, ont recouru à divers expédiens , que le ministre russe avait aussi cherché à mettre en usage. Ils demandèrent qu'un mandarin , d'un rang égal à celui de l'ambassadeur, accomplît le ko-tou devant le portrait du roi d'Angleterre, ou que., par une dé-
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claration publique, le monarque chinois promît que3 s'il envoyait un ambassadeur en Angleterre , il se soumettrait au ko-tou. Les Chinois rejetèrent cette proposition, et avec raison. Si l'on recevait un ambassadeur chinois à Londres , en n'aurait pas le droit d'en exiger le ko-tou ; mais il devrait suivre , en présence du roi d'Angleterre, la même étiquette que les princes, les ministres-d'état et les chevaliers de la Jarretière , quand ils sont admis devant le trône; ce qui serait alors le ko-tou anglais. Ces demandes étaient donc déraisonnables, comme le prouve naturellement le principe que nous venons de mettre en avant.
» On fit une troisième suggestion, qui consistait à suivre ^ a la cour de l'empereur de la Chine , l'étiquette de la cour d'Angleterre , qui consiste à mettre un genou en terre au pied du trône , en présentant les lettresde créance. C'est certainement une grande présomption de votre part^ que de vouloir régler l'étiquette du palais de Ptkin sur celle du palais de Saint-James. Le principe simple, qu'en négociation, de même que dans l'étiquette , l'ambassadeur ne représente pas le souverain et ne peut prétendre qu'aux honneurs réservés aux plus grands seigneurs de la cour à laquelle il se rend, ccîaircit entièrement cette question et fait disparaître toute difficulté. Il ne se présente à l'esprit qu'une seule objection raisonnable contre la ko-tou , c'est que c'est un acte religieux; que cet acte faisant partie des. cérémonies d'un culte de faux dieux , est par conséquent contraire aux principes du christianisme. Les mandarins comprirent parfaitement la force et la justesse de cette objection, et repoussèrent cetle
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idée , en déclarant dune manière positive que le ko-tou n'était pas un acte religieux, mais seulement une loi d'étiquette , ce qui aurait dû, écarter tout scrupule. La Russie et l'Angleterre devraient enjoindre à leurs ambassadeurs de se soumettre au kotou, sou- la seule condition que l'ambassadeur chi-
nois se soumettrait à Londres et à Pétersbour« aux
formes d'étiquette en usage dans ces cours.
» Votre ambassade vous coûte quelques milliers de livres sterling, qu'on a dépensés en pure perte, et au lieu d'opérer un rapprochement s elle sera plutôt une source d'éloignement et de mécontentement entie les Chinois et vous , et tout cela par une erreur ridicule. F.-n montrant votre respect pour les usages d'un pays étranger, ceux du vôtre n'en auraient été que plus respectés , et tout hommage que l'on rend à un souverain, dans les formes qui sont en usage dans le pavs, sont et convenables et honorables. Outre cela , vos ministres n'en avaienl-ils pas un exemple dans ce qui a eu heu avec la Porte, qui a constamment soumis tous les ambassadeurs à l'étiquette en usage? L'ambassadeur n'est admis au pied du monarque ottoman que lorsqu'il est revêtu d'un caftan , et il est, en outre, obligé de faire toutes les cérémonies que l'on a imaginées pour le moment où il est admis ; car ces cérémonies diffèrent souvent d'un règne à l'autre, et changent au caprice du souverain ; mais elles conservent toujours des traces de leur institution primitive , qui est la bassesse et la servilité. Y a-t-il une grande différence entre se prosterner afin d'accomplir le ko-tou x et baiser la poussière des pieds du sultan ?
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Vous dites que vous pourriez les effrayer par un armement maritime, et forcer les mandarins à se soumettre à l'étiquette européenne? Cette idée est une extravagance. Vous seriez, en vérité, très-mal avisés d'aller exciter une nation de deux cent millions d'habitans à prendre les armes , et les forcer, pour leur propre défense, à construire des bâtimens qu'ils opposeraient aux vôtres. Tout Anglais de bon sens doit donc considérer le refus d'accomplir le ko-tou comme impardonnable et dangereux dans ses conséquences.
ier Septembre. * — Hier , le bâtiment de transport la Maria est arrivé du Cap avec plusieurs malles; une lettre du jeune Las Cases a été remise à madame Bertrand ; elle porte qu'après avoir sollicité longtemps la permission de quitter le Cap , ils l'avaient enfin obtenue, et qu'ils étaient sur le point de s'embarquer à bord d'un brick pour l'Angleterre ; que, du reste, ils ignoraient si la permission de débarquer leur serait accordée ; que son père était très-malade , et qu'il craignait de succomber avant d'arriver en Angleterre , attendu qu'il n'y avait pas de médecin à bord du brick. Il ajoutait qu'on n'avait pas «eçu de lettres de Longvvood , depuis que son père et lui étaient au Cap. Le comte Bertrand reçut aussi une lettre de messieurs Barring frères et compagnie], de Londres, qui le prévenaient qu'une somme de douze mille livres sterlings était chez eux depuis deux ans, à sa disposition.
Napoléon a été de très-bonne humeur pendant quelques jours, et a pris plus d'exercice que de coutume. Le 3o , il s'est rendu à la guérite à gauche l^roïs. partie. 1 1
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de la maison , et est resté pendant quelque temps à regarder les travaux qui ont été faits à la nouvelle roule, ce qui excitait la surprise de la sentinelle, qui le considérait avec la plus grande attention à la distance de quelques toises.
Un article des journaux du Cap que j'ai reçus , annonce que Caroline, sœur de l'empereur, s'est remariée avec un certain général Macdonald ; à cela Napoléon dit : « qu'il n'en croit rien ; que la mort de son mari est encore trop récente pour que sa sœur passe à de secoudes noces , surtout aussi publiquement , à moins pourtant qu'elle ne soit folle, ou qu'on ne Yy ait forcée . le pistolet sur la gorge. D'un autre côté , ajouta-t-il , Caroline est arrivée à un âge où les passions n'ont plus la même force ; elle a quatre enfans, beaucoup de jugement, et des lalens trop supérieurs à la plupart des personnes de son sexe, pour que cela soit probable. Cependant, qui pourrait répondre des caprices d'une femme? 0 11 fit ensuite quelques remarques sur une diatribe qui avait été publiée contre lui dans le Courrier, et il lit observer que , dans le moment actuel , la malignité et la médisance lui seraient p'us utiles que nuisibles ; que ces attaques , qui avaient pour objet de flétrir son caractère , n'obtiendraient aucun sux'ès , à cause de la libre communication des Anglais avec la France.
Il ajouta : « Ce grand nombre d'Anglais qui sont passés sur le continent , auront découvert et publié depuis longtemps que je ne suis pas un monstre tel que Ton m'a dépeint dans les libelles anglais et français. Ils auront sans doute reconnu l'erreur dans laquelle ils sont tombés, et ils rougiront à l'idée d'à voir
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été si grossièrement l rompes. Je ne demanderais que leur avis pour revendiquer mon véritable caractère. Une critique modérée de mes actions, bien conduite, écrite sagement et sans exagération, me serait beaucoup plus nuisible que toutes les sorties virulentes et furieuses du Quaterly-Review .
L'attention de Napoléon se fixa ensuite sur quelques extraits d'un pamphlet qu'on disait avoir été écrit par le duc de Rovigo , sur la mort du capitaine Wright. « Si Wright avait été mis à mort, dit-il/ c'eût été par une suite des actes de mon autorité. Le duc de Rovigo se trompe fort en répandant des insinuations contre Fouché. S'il eût été mis à mort en prison , c'eût été par mon ordre. Fouché , quand il en aurait eu l'envie , se serait bien gardé de prendre sur lui la responsabilité d'une pareille action. Il me connaissait trop bien. Mais la vérité, c'est que Wright se tua lui-même, et je ne pense pas qu'on l'ait personnellement maltraité dans sa prison. Il est possible que Fouché l'ait menacé, dans l'espérance de l'amener à faire quelques révélations. Sydney Smith a agi d'une manière indigne de lui-même et d'un homme d'honneur, dansl'épitaphe qu'il a composée pour Wright. Car, dedans, il donne à entendre qu'il a été exécuté secrètement , quoiqu'il n'ose pas l'affirmer. Après avoir fait toutes les recherches et les perquisitions qu'il était en son pouvoir de faire; après avoir épuisé tous les moyens de découvrir la vérité , et trouvé qu'enfin il n'était rien arrivé de semblable, il aurait dû , comme tout homme d'honneur l'aurait fait , déclarer ouvertement qu'il n'existait pas de preuve pour admettre une telle accusation , au lieu de faire de pareilles insinuations, sur-
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toul lorsque l'ancien ennemi contre lequel il s'élait battu si souvent était au pouvoir de ses compatriotes. Sydney Smith, qui a été si longtemps renfermé au Temple, sait mieux que personne qu'il était impossible qu'on égorgeât un prisonnier, sans que cela ne parvînt à la connaissance d'un certain nombre de personnes, qui auraient divulgué le secret de cet événement, et il n'ignorait pas qu'aucun individu ne pouvait pénptrer dans la prison sans un ordre signé du ministre de la police.
» Néanmoins, ajouta- l-il, Sydney Smith a fait une action très-louable, en informant Kléber du refus que faisait lord Keith de consentir à la convention d'El-Arish. S'il eût retardé vingt-quatre heures, Kléber eût évacué les forts et les eût remis aux Turcs ; et ainsi il eût été forré de se rendre aux Anglais. 11 traitait Irès-humainementles prisonniers de guerre français. Lorsqu'il a voulu se mêler d'intrigues et sortir du cercle des opérations maritimes , dans lequel il aurait dû se renfermer, il a commis des fautes giobsières; excepté cependant dans l'affaire d'Acre, où il agit parfaitement à propos, en envoyant des hommes et des officiers au secours des Turcs. Jl négligea de couper les communications par mer; ce qu'il aurait pu exécuter s'il s'était un peu plus occupé de son escadre. Par cette négligence il me laissa échapper.. A Saint- Jean d'Acre, il donna l'ordre à ses bàtimens de tirer sur mes troupes, mais à une dislance tellement hors de • portée, que ses bordées ne produisaient aucun effet ; au contraire , il en résultait pour nous un avantage réel, attendu que nous manquions de munitions, et chaque soldat qui ramassait un des boulets anglais
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recevait cinq sous. Malgré cela , et quoique Siduey Smith m'ai! maltraité , j'aurais cependant beaucoup de plaisir à le voir. J'aimerais à recevoir visite de la part de ce gaillard-là. 11 a de bonnes qualités , et comme ancien ennemi , je ne serais pas lâché d'avoir un entretien avec lui.
» Avez-vous jamais entendu dire, reprit-il, que lord Wellington ait proposé le premier de m'envoyerà Sainte-Hélèue(i)? » Je répondis qu'en effet j'en avais entendu parler ; mais que je n'y ajoutais pas foi. « Si cela est vrai, continua- t-il, cela lui fera peu d'honneur aux yeux de la postérité. »
i. — Je suis allé à Plantation- Hou.se, sur l'ordre de sir Hudson Lowe. Après lui avoir rendu compte de l'état de la sauté de Napoléon, je lui ai demandé, de la part du général Bertrand, des renseignement sur les moyens à employer pour obtenir le certifi-
(i) On assure que le duc de Wellington , revenant d< s Indes en Anr lelerre, sur une frégate commandée par le capitaine Cockbwn ( aujourd'hui Str Georges), relâcha à Pile Saîrtte-Héjèue , où il fut retenu plusieurs jours. Fend.ml ce temps, il manqua de se noyer dans la rade, ayant été renversé dans une chaloupe par une de ces rafales si ordinaires à cet ancrage. I orsqtie Napoléon était à l'île d'Elhe, le duc • de "Wellington suggéra au congrès l'idée de faire transporter le prisonnier à Saint-Hélène , en disant que ce dernier lieu était très-propre à son emprisonnement perpétuel, d'après la connaissance qu'il en avait acquise lui-même. Je ne donne ce bruit que comme un an dit , quoiqu'il soit accrédité par plusieurs personnes. Si, cependant, le fait est véritable, il est possihle que le duc considère ce trnit comme un de ses plus beaux titres à la gloire, et qui n'est surpassé que par la générosité et l'humanité qu'il a déployées relativement au sort du maréchal Ney, son ancien antagoniste.
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cat de vie de la comtesse Bertrand, et une procuration pour le comte : et je m'informai si M. Brooke, secrétaire du conseil, n'était pas la personne chargée des fonctions de notaire public. Sir Hudson Lowe répondit brusquement : «Que le comte Bertrand s'en informe auprès du capitaine Blackney. » Bientôt après il ajouta qu'il ne voulait pas me laisser aller sans m'avoir donné une réponse positive, et me pria de dire qu'il n'y avait pas de notaire public dans l'île ; que M. Brooke n'avait pas les pouvoirs suffisanspour délivrer des certificats dévie et des procurations; qu'afin que les actes fussent en règle, ils devaient être légalisés par lui en sa qualité de principal magistrat de l'île. Il demanda ensuite quels étaient les motifs du comte Bertrand pour vouloir que ces actes fussent faits par M. Brooke, et pourquoi il ne demandait pas à les faire pardevant lui, puisqu'il en avait les pouvoirs? Je répondis à cela que le comte Bertrand avait voulu épargner à son épouse la fatigue de faire les cinq milles qui la séparaient de Longwood, à cause du mauvais temps et de la délicatesse de sa santé., d'autant plus qu'elle allaitait un enfant ; que le comte Bertrand , en supposant que M. Brooke remplît les fonctions de notaire, m'avait prié de m'en informer, et, dans ce cas, de lui demander pour lui une permission de venir à Longwood.
Ce ne sont là que des prétextes, Monsieur, dit sir Hudson Lowe, le comte a envie d'amener le marquis de Montchenu à Longwood, afin d'avoir, par-là, une occasion de converser avec lui devant M. Brooke, qui n'entend pas le français. Il ajouta, croyez-vous que cela soit son véritaldc motif? Je répondis que
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je ne pouvais pas deviner les raisons qui le faisaient agir d'une manière ou de l'autre. Alors, cela ne vous fait pas honneur. Monsieur, car vous être très liabile à deviner et à observer tout ce qui peut être à leur avantage; et il me dit que j'étais un instrument dans leurs mains. Je fis observer à Son Excellence que si, en lui demandant desrenseignemens , il me considérait comme faisant une action répréhensible, et si j'étais devenu un instrument tel qu'il le disait, je devais m'avouer coupable; que j'ignorais, dans tous les cas, pourquoi ils auraient recours à de tels subterfuges pour se procurer une conversation avec le marquis de Montchenuà Longwood, attendu qu'ils avaient souvent vu tous les commissaires à l'extérieur de Longwood et leur avaient parlé, sans qu'aucun officier anglais ait été présent à la conversation; ce qu'il n'ignorait sans doute pas. Son Excellence me dit très-brusquement, que le moins de communication que je pourrais avoir avec eux (les Français), à moins que ce ne fût sur des sujets relatifs h ma profession, serait le meilleur. Après avoir exprimé de nouveau, avec une sorte d'ironie, son étonnement de ce que je n'avais pas découvert le but réel de la démarche que je venais de faire (la véritable raison était, comme j'aurais pu le lui dire, la répugnance invincible que tout le monde avait a le voir à Longwood), il me demanda si j'avais quelque chose à lui communiquer de la part du général Bonaparte? Je dis que non. Il me demanda ensuite combien de conversations j'avais eues avec lui, et si elles avaient été longues ou courtes? Je répondis que je ne me rappelais pas leur nombre ; qu'à l'égard de leur durée, elles avaient
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été d'une heure environ, plus ou moins ; après quoi je pris congé et me retirai.
3. — J'ai trouvé Napoléon dans le sdon, lisant tout haut l'Ancien Testament. Il était de très-bonne humeur, et me dit qu'il avait vu, quelques jours auparavant, M. < oie chez madame de Monlholon, et qu'il l'avait pris pour un juif. « J'ai demandé, ajouta-t-il, à madame de Montholon quel était ce juif là ? // a vraiment Vair d'un hébreu, etparait appartenir à la postérité a" Abraham. »
Napoléon fit ensuite plusieurs remarques sur les formalités auxquelles le gouverneur assujétissait Bertrand, pour se procurer l'encaissement des lettresde-change que Las-Cases avait laissées payables à Londres, et sur l'examen qu'on faisait du moindre mémoire, compte ou quittance. « Jusqu'aux mémoires des domestiques et les comptes de leurs salaires sont minutieusement contrôlés, dit-il, et l'on est obligéde justifierdel'eniploi detoutesles sommes qu'on dépense, quelque modiques qu'elles soient. Ce sont li des vexations tout-à-fait inutiles, car enfin personne n'ignore que ce ne serait pas avec un mince capital que je me procurerais les moyens de m'échapper, si je voulais le tenter, et que, quoique je n'aie pas d'argent ici , je m'en procurerais facilement dans le cas oii il pourrait me devenir nécessaire. Mais cet homme ha la rabhia di mischiarsi di tutto (a la rage de se mêler de tout). S'il ne consultait que sa volonté, il m'ordonnerait, je crois, de déjeûner à une certaine heure, de dîner à une autre, d'aller me coucher lorsqu'il le jugerait à propos, et lui-même il viendrait voir si tout a été exécuté selon ses ordres et ses caprices. Il ne sait donc pas que
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tout retombera sur lui, et que ce qui se passe ici sera un jour cité dans l'histoire. Egli e cosi imbecille che non sa che ministri non hanno mai torto (il est si borné, qu'il paraît ignorer que les ministres n'ont jamais tort).
» Il a adressé une lettre à Bertrand , en réponse à celle que ce dernier lui avait écrite sur les nouvelles mesures restrictives qu'il a prises pour rendre ma détention plus pénible. Elle a achevé de me convaincre qu'il est réellement un sciocco che non ha senso communo. Quand je l'aurai? payé pour m'apprendre tout ce que contenait cette lettre 3 il n'aurait pu me procurer un plus grand plaisir. Il ne manquait plus que cela pour vérifier et prouver authentiquement la tyrannie qu'il me fait éprouver. 77 avoue des choses atroces. Il prétend qu'il a le pouvoir de déchirer la couverture d'un livre, d'examiner toutes les pièces d'un ameublement , dût-il mettre ces objets hors d'état de servir a aucun usage pour l'utilité ou l'ornement , afin de découvrir si on y aurait, par hasard, caché des lettres. Je garde la sienne comme un monument précieux, qui attestera les vexations en tous genres qu'il exerce contre moi. Il prétend qu'il ne devrait pas envoyer un pain entier, un morceau de viande 5 ni une paire de souliers, attendu qu'on peut y cacher des papiers , et qu'on en a très-souvent glissé entre les semelles des souliers. Ce que j'ai dit pour tourner en ridicule le discours de lord Bathurst, il l'écrivit sérieusement; mais la publication de sa lettre suffira seule pour convaincre le ministère anglais de son ineptie. Si je n'avais à faire qu'à lui, je ne serais bientôt plus ici ; c'est un pays
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bien pauvre en gens de mérite , que celui où l'on est obligé de se servir d'un pareil homme ! Si j'étais à la tête du gouvernement . je croirais payer ses services à un haut prix , en lui donnant un emploi de cent cinquante livres par an. »
Il fit ensuite quelques observations sur un projet dont il a été question dans quelques journaux , et qu'on devait soumettre aux ministres : il s'agissait d'un prêt de deux millions pour le soulagement des pauvres. Napoléon prétendait que ce projet était absurde.
« Pour se soutenir , disait-il , l'Angleterre doit tourner toutes ses vues du côté de son commerce, et cesser de prétendre à devenir une puissance continentale. Elle possède l'empire delà mer; il faut qu'elle conserve cette prépondérance par son négoce et son heureuse situation au milieu de l'Océan. Vous devez renoncer à la manie de vouloir être tous des gentlemen, comme lord Casllereagh voudrait que vous le fussiez. Vos litres de noblesse sont sur vos navires; il vous faudrait un ministre tel que le vieux lord Châtain, et d'autres hommes habiles à la tête des afFaires. Mon opinion est que , si l'on ne se hâte de remédier au mal que je signale, vous serez forcés d'agir comme j'ai fait en Hollande, où je réduisis l'intérêt des capitaux à deux pour cent. Je suis tellement convaincu qu'il y aura, en An-» gleterre , une banqueroute plus ou moins sérieuse, que je ne voudrais plus placer d'argent dans les fonds anglais. Celte détresse que vous éprouvez est une des conséquences de la Sainte-Alliance. Toutes les puissances continentales s'efforceront de vous brider {raffrenare} 3 et s'uniront contre vous,
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comme elles ont fait contre moi , lorsque j'étais plus puissant qu'elles toutes ensemble. Pour vous garantir du malheur dont vous êtes menacés, il faut vous placer de manière à commander le respect, et forcer ainsi les puissances à vous faire la cour, au lieu de la leur faire vous-mêmes. Mais vous n'obtiendrez jamais ce résultat, tant que vous aurez une armée sur le continent. Tant que vos ministres diront , John Bull n'est pas malade , les choses iront mal. Mais quand ils avoueront qu'il existe une grande détresse, qu'il faut opérer un changement radical, que l'Angleterre a eu de grands succès dont elle n'a pas su profiter , alors vous pourrez concevoir quelque espérance. Mais leur conduite actuelle ressemble à celle d'un médecin qui me dirait, quand je me sens très-mal et que je vois l'enflure de mes jambes , que cela n'est rien , ou comme celui qui répond à John Bull quand il se plaint qu'il n'a rien à manger: Ah ! votre appétit est par trop violent; il ne faut pas le contenter : la réplétion est un état dangereux. »
» Cipriani m'a dit , continua Napoléon , que le gouverneur avait pris beaucoup de peine pour lui faire comprendre que le vin de Bourgogne qui avait été envoyé il y a quelque temps, était un présent de sa part. Je lui ai aussitôt donné l'ordre de ne plus m'en servir à l'avenir. Je ne rougis pas de boire le vin ou de manger le pain de John Bull ; mais je ne veucc rien accepter de ce qui m'est présenté par des mains qui me sont devenues si odieuses. »
L'empereur me dit ensuite, qu'il avait attrapé un rhume pour être resté la veille assis un quart d'heure sur les marches en face de la salle de billard,
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et que toute la soirée il n'avait fait que tousser et éternuer. Après plusieurs remarques sur le tempaccio (mauvais temps ) 3 il a ajouté que depuis son déjeûner du jour précédent, il n'avait rien mange jusqu'au lendemain matin.
Le comte Montholon avait rencontré madame Sturmer, et l'avait trouvée beaucoup moins jolie queBetsy mademoiselle E. Bajcombe;; elle avait, disait-il , la tournure d'une grisette.
4- — Pendant quelques jours le temps a été trèshumide, et Napoléon a ordonné qu'on fît du feu dans les quatre chambres dont il fait usage. Comme l'odeur du charbon lui est très-désagréable , et qu'on ne brûle que du bois, la disette de ce combustible se fait sentir. J'ai vu Navarre briser une couchette et quelques planches pour alimenter le6 cheminées. Cipriani s'adressa au capilaiuc Blakenej', pour le prier de faire passer aux pourvoyeurs une lettre , dont l'objet était dé demander trois mille livres pesant de boisa brûler, que les Français payeraient eux-mêmes , puisque le gouverneur ne voulait leur en accorder que trois cents livres par jour, ce qui , à peine } faisait le tiers de leur consommation , parce que l'atmosphère de Longwod est très-humide.
J'ai vu Napoléon qui déjeûnait dans Son bain. Je m'attendais à le trouver peu content, à cause de ce qui s'était passé le matin ; il était au contraire de très-bonne humeur. Il mangeait des lentilles, il me demanda comment on les nommait en anglais et si je les connaissais : je lui répondis que j'en avais vu en Egypte. « Cet exagéré de Pillet, dit-il en riant , assure que vous n'en avez point en Angle-
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terre, et même que tous vos légumes ne valent rien.» Je lui dis que cette assertion était aussi vraie que -tous les autres mensonges de Pillet, et j'ajoutai qu'il n'y avait aucune contrée en Europe qui produisît tle meilleurs légumes et en plus grande quantité que la Grand-Brelagne. Napoléon rit de la chaleur que je niellais à m'exprimer, et ajouta : « Oli ! je vois que vous voudriez bien faire passer ce pauvre Pillet pour un infâme libelliste. Vous autres Anglais, vous n'aimez pas à entendre mal parler de votre patrie , quoique vous ne ménagiez guère les autres nations. Je crois que si Pillet se fût rendu en Angleterre après la publication de son livre 3 vous l'auriez assommé. « Je lui dis que, certainement, on l'eût traité avec le mépris qu'il méritait.
Napoléon croit que les peuples du Nord ont besoin de vin ou de liqueurs fortes pour les aider à développer leurs idées-, que les Anglais paraissent, en général , préférer les plaisirs de la table à la société du beau sexe; et ce qui le prouve, c'est qu'à la fin du repas les dames se retirent 3 tandis que les hommes restent encore à table plusieurs heures 3 qu'ils passent à boire et à s'enivrer. Je lui ai répondu que, quoique nous eussions l'habitude de demeurer longtemps après que les femmes s'étaient retirées, c'était plutôt pour nous livrer ensemble aux charmes de la conversation, que pour boire du vin ou des liqueurs, comme il le pensait; que, d'ailleurs, chaque convive était maître de rester ou de se retirer avec les dames. Il parut en douter, et me le fit répéter. Après quoi, il me dit que s'il était en Angleterre, il se promènerait toujours avec les dames. « Il me semble, ajouta t-il,
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que vous ne leur rendez pas assez d'hommages; car si votre plaisir est de causer à table et non pas de boire, pourquoi ne leur permettez vous pas de prendre part à un entretien qui ne saurait être ni aussi agréable } ni aussi spirituel que lorsqu'elles l'embellissent ? Si j'étais anglaise, je m'offenserais d'être, en quelque sorte, bannie de la société des hommes, et condamnée à attendre qu'ils veuillent bien quitter enfin leur verre pour s'occuper de moi. En France , les réunions ne sont agréables qu'autaut que les dames en font l'ornement. Elles sont l'âme des conversations. »
Je lui fis observer que nous traitions ordinairement, après le dîner, des questions politiques, ou d'autres sujets sérieux qui n'ont aucun attrait pour les femmes , et que , d'ailleurs , dans les sociétés bien composées , les hommes vont les rejoindre presque aussitôt. Il ne me parut pas entièrement convaincu. 11 soutint que c'est un usage que rien ne peut excuser 3 et que les femmes sont nécessaires pour civiliser et adoucir les mœurs de l'autre sexe.
Avant traité un autre sujet , il s'est exprimé sur le maréchal Jourdan en termes qui annoncent qu'il n'a pas une très-bonne opinion du talent militaire de ce général. Je lui dis que des officiers anglais qui étaient à la bataille d'Albuféra m'avaient assuré que si , dans cette affaire , le maréchal Soult se fût porté en avant après l'attaque fuite par les lanciers 3 il eût taillé en pièces toute l'armée anglaise. Napoléon en convint, et ajouta qu'il avait blâmé ce général d'avoir négligé cette attaque. La méthode anglaise d'assiéger les villes fut ensuite l'objet d'une critique amère. 11 dit que lord Wellington , dans les sièges,
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est le bourreau des hommes , et que l'immense sacrifice qu'il en a fait à Ciudad-Rodrigo et à Badajoz n'étaitnullement compensé par l'avantage qu'il avait obtenu eu s'emparant de ces deux villes.
L'assaut de Berg-opZoom était, selon lui, une tentative plus hardie , mais qui ne devait et ne pouvait réussir, parce que les troupes qui composaient la garnison de la place étaient plus nombreuses que celles qui en faisaient le siège. J'observai que l'échec que nous avions reçu provenait, en partie , à ce que l'on disait, de ce que l'un des généraux chargés de l'attaque n'avait pas eu le soin de communiquer à son collègue les ordres qui leur étaient communs; de sorte qu'ayant été tué, ou du moins mortellement blessé, toutes les troupes s'étaient trouvées sans chef pour les conduire. Napoléon me répondit que , dans l'hypothèse la plus favorable , et en supposant que cet accident ne fût pas venu déranger les combinaisons, l'assaut tenté ne pouvait avoir de succès que dans le cas ou une terreur panique se serait emparée des assiégés; ce qui arriva quelquefois. Graham, a-t-il observé, était commissaire de l'armée, dans le temps où il débutait à Toulon dans la carrière des armes. C'était un homme entreprenant, quoique vieux, dit-il. Puis, il me demanda s'il n'avait pas commandé dans l'action qui avait eu lieu près de Cadix.
5. — J'ai eu quelques momens d'entretien avec Napoléon et avec le général Montholon , relativement au défaut de chauffage à Longwood. Il n'y a que vingt-trois feux à Longwood. Le gouverneur dit que ce nombre est trop considérable, et j'ai eu avec lui une longue explication a cet égard.
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Il a répondu , à sa manière accoutumée , qu'on n'avait pas besoin de tant de feu. Je lui ai tait observer de nouveau que Longwood est très-humide, que les dames et les enfans des Français avaient toujours besoin de feu. Sur son objection que lady Lowe n'avait pas de feu dans sa chambre , je lui fis remarquer que les Français étaient nés dans un pays situé au midi du nôtre . ce qui les rendait plus sensibles au froid , et que , d'ailleurs , on ne pouvait pas comparer , pour les commodités de la vie , le bâtiment de Plantatiou-House à ceJui de Longwood. Toutes mes observations ne servaient à rien. Son Excellence ne voyait pas la nécessité d'allumer un si grand nombre de feux, ni pourquoi la comtesse Bertrand en avait dans sa chambre, même au milieu de l'été.
Je crus devoir lui répondre alors que je n'avais aucune observation à faire sur cette dernière circonstance.
Comme j'avais jugé qu'il était nécessaire de régler la consommation du bois d'après les saisons , attendu que ce qui est de trop en été ne suflit pas en hiver , je lui dis que je m étais efforcé de faire entendre aux Français qu'il croyait suffisante la quantité de bois allouée pour Longwood , puisqu'elle était double de celle de Plautalion-House. J'ajoutai que Napoléon ne pouvait supporter l'odeur du charbon, et qu'on pourrait le réserver pour les soldats, et envoyer à Longwood le bois qui leur était destiné ; il m'a répondu : « Qu'il n'aimait à satisfaire les caprices de personne. »
J'ai vu Napoléon dans le bain. Après avoir parlé un instant sur le cléiaut de chauilage , il me dit
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que l'amiral Plampin lui avait apporté un livre qu'il prétendait avoir reçu de lord Bathurst ; a ce qui me fait croire, ajouta Napoléon, que Sa Seigneurie l'a envoyé ici pour en découvrir le véritable auteur. On l'attribue à Benjamin Constant ou à madame de Staël. »
Napoléon s'était entretenu avec l'amiral sur les bâtimens maritimes et leur économie intérieure. Cet amiral lui avait assuré qu'un vaisseau de 74 peut prendre environ quatre-vingts tonnes d'eau de plus , au moyen de ses réservoirs ( tanks).
« Si j'avais su cela en 1806 ou 1808, me dit Napoléon , j'aurais envoyé trente mille hommes pour envahir l'Inde. J'avais établi divers calculs pour faire passer un corps aussi considérable; friais je trouvais toujours que mes troupes manqueraient d'eau pendant un mois. » Je lui demandai quel était son plan? « Le port de Brest ...me répondit Napoléon, renfermait ordinairement de quarante à cinquante voiles, vaisseaux de ligne ou frégates. J'aurais réparti (rente mille soldats sur quarante de ces vaisseaux, à raison de huit cents sur chacun, et quatre cents matelots seulement. Il y aurait eu un nombre proportionné de frégates et de bâtimens de transport. Dix des vaisseaux de ligne auraient été vieux et de peu de valeur. Ils devaient prendre également chacun six à huit cents soldats de cavalerie démontés , et un nombre proportionné d'artilleurs avec tout ce qui pouvait être nécessaire à une armée pour entrer en campagne, et des munitions pour quatre mois. Cette escadre se serait rendueà l'Ile-de- France avec la plus grande diligence. Là, elle aurait renouvelé ses provisions, aurait fait de l'eau, Trois, partie, x 2
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débarqué ses malades et pris des troupes fraîches pour les remplacer, ainsi que trois mille noirs organisé» en bataillons coloniaux. De là elle se serait rendue dans l'Inde, elle débarquement se serait effectué le plus près possible des Marattes , vos ennemis naturels , auxquels je voulais me joindre pour vous faire une guerre opiniâtre dans cette partie du monde. J'avais souvent de llnde des nouvelles plus récentes que vous n'en aviez en Angleterre. Le roi de Perse était favorablement disposé pour nous. Ce plan ne put recevoir son exécution par la raison que je viens de vous dire Lout-àrl'îiëtirè 3 que j'avais reconnu , d'après mes calculs, que les bâtimens seraient privés d'eau pendant un mois. Si j'avais su qu'on pût établir des réservoirs, j'aurais certainement fait cet essai, m
11 calcula ensuite le nombre des tonnes d'eau qu'on aurait eues de plus, au moyen de ces réservoirs, et trouva que ces bâtimens auraient clé suffisamment approvisionnés. « Pour une puissance inférieure sur mer, ajouta-t-il. cette invention serait d'une grande importance 3 puisque par son moyen on se dispenserait d'entrer dans les rades pour y faire de l'eau. »
Je parlai de Toussaint-Louverture , et je dis que parmi les calomnies débitées sur son compte par ses ennemis , on avait répandu le bruit qu'il l'avait fait mettre secrètement à mort en prison.
» Cela ne mérite pas de réponse, répondit Napoléon. Quelle raison pouvait me déterminer à faire mourir ce nègre après son arrivée en France? Et qu'aurais-je eu en vue en commettant un pareil crime? Mais Tune des plus gfcjfules folies que j'ai
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faites, et que je me reproche, cohtinua-t il , a été d'envoyer une armée à Saint-Domingue JTaùràis dut prévoir qu'il était impossible fie réussir dans le projet que j'avais conçu. J'ai commis une faute, et je suis coupable d'imprévoyance f de ne pas avoir reconnu l'indépendance de Saint-Domingue et le gouvernement des hommes de couleur, de n'avoir pas envoyé des officiers français pour les secourir avant la paix d'Amiens. Si je m'y fusse pris de celte manière, je vous aurais fait un tort incalculable. Je vous enlevais la Jamaïque, et toutes vos autres coloniesse trouvaient compromises. L'indépendance de Saint-Domingue reconnue , je n'aurais pas eu à envoyer une armée pour combattre les noirs. Mais lorsque la paix fut signée, les anciens colons, les marchands et les spéculateurs m'accablèrent dé demandes de toute espèce. La nation elle-même désirait vivement recouvrer cette riche colonie , et je crus devoir céder à des vœux aussi ardemment exprimés. Si, au contraire, j'avais fait mon traité avec les Haïtiens, avant celui d'Amiens, j'aurais pu refuser de faire aucune démarche pour reprendre Saint-Domingue; car, en agissant différemment, j'aurais été en contradiction avec moi-même. »
6. — J'ai prévenu le comte Montholon , de la part de sir Hudson Lowe , que ce dernier avait réglé la quantité de chauffage allouée pour la consommation de LongWood, par une comparaison faite avec celle de Plantation- House , et qu'il pensait qu'en accordant le double de charbon qu'on en usait dans cette habitation , et de plus trois cents livres pesant de bois par jour, cela devait suffire; que, cependant, si on lui démontrait qu'il n'y en avait pas
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encore assez, il pourrait, par la suite , augmenter ladite quantité. Je lui ai , en outre , communiqué une lettre du major Gorrequer , qui faisait mention de la quantité qu'on consomme à Plantation- House. Le comte Montholuii répondit qu'ils n'étaient point obligés de régler la quantité de bois dont ils avaient besoin à Longwood 3 par celle qu'on brûle à Plantation-Ilousc , où il n'y a que cinq à six feux , taudis qu'il y en a vingt-trois à Longwood; que, d'ailleurs, ils étaient d'un climat plus chaud et plus sec que celui de la Grande- Bretagne , et que , par conséquent , ils avaient plus grand besoin de se chauffer ; que l'humidité de Lonsnvood rendait le feu absolument nécessaire pour la conservation de la santé ; que les habits et les véteoiens de a comtesse étaient endommagés par l'humidité , maLié le feu dont ils faisaient usage ; que quant à demander un supplément de bois de chauffage , il n'aimait pas s'exposer à des sarcasmes et à l'humiliation d'un refus.
Napoléon n'a pas dîné pendant plusieurs jours. Il m'a dit qu'il avait 1 intention de s'accoutumer à ne faire qu'un repas par jour. Dans le cours de la conversation qui s'établit entre nous, il me dit qu'il a\uit en un instant l'idée d'envoyer cinq mille hommes pour s'emparer de Surinam; et il m'a demandé , comme je connaissais ce pays-là , si je pensais que son projet eût réussi. Je lui ai répondu que je ne le croyais pas; d'abord } à cause de la difficulté que présentait l'atterrage de cette côte, dont les gros bàlimens ne peuvent approcher que de dix-sept à dix huit milles, et parce que le canal, pour les navires qui veulent aborder; n'a pas plus
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de dix -huit pieds d'eau, lorsque la marée est haute; qu'en outre, le pays lui-même esl marécageux et presque impraticable ; qu'il y a une garnison de trois régimens , outre la milice coloniale ; qu'enfin, le fort Amsterdam est bien fortifié et peut pendant quelque temps soutenir un siège régulier.
Le temps n'a pas été si mauvais aujourd'hui que les jours derniers. Napoléon a été jusque chez le comte Bertrand; « Keramente , a t-il dit hier en parlant du temps, non e paese christiano. »
7. — Napoléon s'est plaint de douleurs rhumatismales et d'un léger mal de tête , ce qu'il attribuait, et avec raison, à l'humid^é de la température et de la maison. « Chaque soir, dit il, quand je quitte nia petite salle où il y a du feu , que j'entre dans ma chambre à coucher (i), j'éprouve une sensation comme si j'entrais dans une cave humide. Si ce n'était la chambre assez claire et bâtie en bois bien sec, queCockburn a fait construire, dans laquelle je me promène et fais de l'exercice , il y aurait longtemps que je serais enterré. C'est, je crois, ce que demande votre oligarchie. Sa conduite à mon égard peut se comparer au traitement qu'elle faisait éprouver, à. bord des pontons, aux prisonniers : acte le plus impolitique et le plus cruel qu'on ait jamais exercé. Jamais vos ministres n'ont rien fait de semblable à leur système des pontons, et qui ait plus outré contre eux la nation française et les autres nations. Si l'on écartait de la question l'humanité, la politique seule aurait dû les engager à bien traiter les prisonniers.
( i) Napoléon avait changé de chambre à coucher quelque temps auparavant.
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(3n se ferait difficilement une idée de l'effet que les bons traitemens faits en France aux prisonniers de guerre ont produits sur les autres nations, et particulièrement sur les Allemands et les Russes. Il en est résulté souvent de grandsavantages. Des milliers de soldats, qui se seraient battus en désespérés, posaient les armes et se rendaient en disant : Nous voulons aller boire du bon vin de Bourgogne. »
Je lui ai dit que j'avais fait la remarque que vers la fin il périssait moins de prisonniers à bord des bàtimens qui servaient de prison en Angleterre, que dans les difîérens dépôls formés à terre : preuve évidente que ces prisonniers étaient mieux traités qu on ne le disait généralement, parce que les maladies et la mort sont les suites inévitables du mauvais traitement qu'ils auraient éprouvé. Napoléon me répondit : « La métbode la plus barbare et la plus inhumaine que jamais nation ait adoptée, est à coup sûr celle d'avoir mis à bord de ces bâtimens de pauvres prisonniers de guerre qui n'étaient pas accoutumés à la mer; de les avoir retenus sur dés pontons infects pendant dix ou douzes années ; de leur avoir fait respirer les miasmes pestilentiels qui s'exhalent de la vase, lorsque le flux ou le jusant ont fait retirer les eaux, et de les avoir entassés les uns sur les autres, dans des lieux trop étroits pour les contenir. Cet acte révoltant , digne des peuples les plus barbares, attirera tôt ou tard , croyez-moi , une vengeance terrible sur la nation anglaise. J'ai formé des bataillons de pionniers composés de prisonniers de guerre de toutes les nations, pour travailler aux forteresses ou à d'autres ouvrages publics. Cette espèce d'engagement était volontaire , et les
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prisonniers recevaient une rétribution journalière. Parmi eux se trouvaient quelques Anglais. Le gouvernement britannique , instruit de cette particularité qui procurait un grand soulagement aux sujets de sa majesté le roi d'Angleterre, la désapprouva, et exigea que les Anglais cessassent de faire partie de ces bataillons. Je fis répondre que le gouvernement français avait fait connaître aux prisonniers retenus en France 3 qu'on permettait à un certain nombre d'entre eux de travailler volontairement comme prisonniers, et que leurs travaux seraient payés; que celte proposition n'avait pas été faiteaux Anglais plus particulièrement qu'aux autres ; que la contrainte ni la violence n'avaient été employées; que les Anglais qui s'étaient volontairement offerts , avaient été agréés , et que je priais le gouvernement britannique d'agir de même avec tous les prisonniers de ma nation. Il n'a pas voulu, m dgré cela^ permettre aux Anglais de travailler. Je suppose que votre oligarchie craignait que les Français, ne répandissent leurs principes d'égalité parmi les Anglais. >» Napoléon a fait ensuite quelques remarques sur le prétendu manuscrit venu de Sainte-Hélène , et a observé qu'il y avait dans cet ouvrage une trèsgrande ignorance des événemeus , relativement à leur ordre chronologique. Par exemple, que l'on avait mis la bataille d'Iéna après celle de Tilsitt , et d'autres choses, semblables; qu'enfin, il y avait tant d'erreurs , quant aux époques citées et aux lieux désignés, qu'un caporal de l'ancienne armée s'en moquerait. « Et pourtant ajouta-t-il 3 cet ouvrage est celui d'un homme d'esprit , quoique dans plusieurs passages il paraisse n'avoir pas le sens
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commun. Souvent il a deviné les motifs qui me faisaient agir, et son assertion est conforme à la vérité. Ce qu'il dit au sujet de ma noblesse est très-exact. Il en est de même relativement à mes intentions et à mon désir de faire disparaître tout ce qui avait été établi depuis Charlemagne.
» C'est une vérité que la noblesse que j'ai établie est celle du peuple, puisque j'ai pris indifféremment le fils d'un fermier ou d'un artisan , pour en faire un duc ou un maréchal , selon les talens que j'ai cru reconnaître en lui. Il est encore vrai que je désirais introduire un système d'égalité générale , et que je voulais que chacun fût admissible à tous les emplois, pourvu qu'il fût en état de les remplir dignement, quelle que fût d'ailleurs sa naissance. Il est exact que je voulais abolir tous les privilèges de l'ancienne noblesse , et que je cherchais h établir un gouvernement qui 3 quoique dur, fût pourtant un gouvernement populaire; que j'aurais dû déposséder, pour ma sûreté personnelle 3 la maison de Brandebourg , lorsque j'avais le pouvoir de le faire , ainsi que toutes les anciennes souches de souverains. Peut-être aurais je dû en agir ainsi , j'y aurais probablement réussi. Je sais que mon projet d'établir un gouvernement populaire aurait déplu à toutes les oligarchies. Les grands qui les composent prétendent qu'à eux seuls appartiennent les charges, les emplois et la manutention des deniers publics; que la naissance leur donne des droits acquis , et qu'ils n'ont besoin ni de capacité , ni de talens,, pour remplir les places les plus importantes. Les gouvernemens les plus implacables sont les gouvernemens aristocratiques.
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Si vous les offensez, ils rie vous pardonnent jamais; et si vous êtes une fois en leur puissance , il n'y a aucun traitement qui soit trop cruel pour vous. Au surplus , ce pamphlet est écrit avec cette légèreté ordinaire aux Français 3 et, par conséquent 3 renferme beaucoup d'erreurs. La Revue d'Edimbourg trouvera bientôt que je n'en suis pas l'auteur : elle l'attaquera et la réfutera victorieusement; il sufiit, comme j'ai fait, d'en faire l'analyse, pour en venir à bout. Les éditeurs feront probablement les remarques pareilles à celles que contiennent des notes ( i ) que j'ai faites hier ; ils les feront moins fortes, sans doute, parce qu'ils ne sont p»s aussi bien instruits que moi de plusieurs circonstances qui sont demeurées secrètes. Je vois par ïesquisse (2) de mon histoire, que fauteur a pris beaucoup de peine pour approfondir la vérité. La plus grande partie est d'une exactitude parfaite , et je ne puis concevoir à quelle source il a puisé ses renseignemenssur plusieurs événemens des premières années de ma vie , qui n'étaient guère connus que de ma famille et de moi.
» Le manuscrit, continua til, n'a pas été écrit par madame de Staël, ou, s'il l'a été, il ne lui a coûté que quelques heures de travail ; et elle l'aura envoyé à la presse sans y avoir fait de corrections, car il
(1) Ces notes me furent remises par l'empereur, et ont été insérées dans l'Appendice du cf volume des Mémoires de Na^ poléon, dictes par lui-même .
(2) V esquisse dont il est question est sortie de la plume classique de Jean Allen Esq. Napoléon l'a lue en ma présence avec beaucoup d'attention , et a fait des remarques avec un crayon sur certaines pages.
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contient des fautes très-grossières. Les sentimens qui y sont exprimés sont bien ceux que professe cette dame ; ce sont ses principes politiques; et quoiqu'ils soient nouveaux en Angleterre, ils ont été pendant plusieurs années un sujet de discussion en France.
» Mais l'auteur, quel qu'il soit, a commis une grande erreur, en disant qu'après Iéna je n'ai plus rien fait qui fût digne de mes actions précédentes. Les plus grandes manœuvres militaires que j'aie jamais faites, et cellespour lesquelles je m'estime le plus, ont eu lieu à Eckmiïhl, et étaient infiniment supérieures à celles deMarengoet aux autres actions qui ont précédé ou suivi celle-là. Voilà ce qui me porte à croire que cet ouvrage est d'un jeune homme d'esprit, sans expérience encore, et qui l'aura fait imprimer sans l'avoir soumisàTexamen d'un homme d'un jugement plus mur et plus solide. Il est pourtant composé avec de fort bonnes intentions à mon, égard. Si jem'élais donné la peine de composer un ouvrage de ce genre, ebaqueligneaurait été un sujet; de discussion pour les natious. Si l'on élaguait les, méprises et les erreurs qui se trouvent dans cet écrit, ajouta l'empereur, ildeviendraittrçs-précieux. L'auteur dit qu'il y aura une révolution en Europe; je crois cela assez probable. 11 ajouta, « qu'un ouvrage semblable, véritablement écrit par lui-même, ferait beaucoup de bruit. 11 lésera, peut-être l'est-il; mais il sera pour mon fils et la postérité. Je ne m'explique pas à cet égard.
» Il eût été en mon pouvoir, dit encore Napoléon, de déposer le roi de Prusse etl'empereur d'Autriche lorsque j'étais à Schcenbrunn (ce sont ses propres
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paroles). Le grand duc de**** me faisait souvent entendre que le seul moyen de m'assurer de la fidélité des Autrichiens serait de détrôner François II et de le couronner à sa place, etc. Il revint à la charge, par l'entremise d'un agent secret, et m'offrit, pour gage de sa fidélité, de me donner son fils en otage et de le placer comme aide-de-camp auprès de moi j il m'offrit, de plus, toutes les autres garanties possibles. Je réfléchis pendant quelque temps; mais le mariage que je contractai avec Marie-Louise mit fin à mes irrésolutions. J'ai eu tort de ne point suivre ce projet : l'exécution en eût été très-facile ; je n'avais qu'à vouloir.
J'ai demandé à Napoléon s'il croyait que le manuscrit de Sainte-Hélène fût de l'abbé de P***r «Non, répondit-il, je ne le pense pas. De P¥**» continua - t - il, mérite qu'on lui donne le nom d'une fille de joie qui prête son corps à tout le monde pour de l'argent. Un jour qu'il déraisonnait comme à son ordinaire, en ma présence, et qu'il parlait de ses projets extravagans, je ma contentai de fredonner une partie de ce couplet si connu ;
« Où aliez-vous , monsieur Pabbé?
« Vous allez vous casser le né. »
ce qui le déconcerta si fort, qu'il ne put ajouter une parole de plus. »
Napoléon, en parlant du délabrement de la maison qu'il occupe, et de l'offre que l'on disait avoir été faite par sir Hudson Lowe d'en construire une nouvelle, fit observer qu'il ne s'est opposé qu'au projet qu'on avait manifesté de faire de nouveaux; çhangemens et des augmentations à la vieille et mi-
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séiable habitation de Longwood, ainsi qu'à la proposition d'en rebâtir une autre sur le même plan, qui est d testable en lui même. « Le gouverneur, ajouta t-il, m'a demandé un jour si j'étais instruit qu'il était arrivé du bois pour construire une nouvelle maison, en m'invitant toutefois à ne pas croire qu'on eût envoyé une maison toute entière, comme il pourrait m'en venir l'idée, d'après ce que j'avais pu lire dans quelques journaux; qu'on s'était contenté de faire arriver quelques matériaux. Je lui ai répondu que j'étais loin de croire tout ce que je lisais dans les feuilles publiques, encore moins les choses qui me concernent. Il m'a dit ensuite qu'il dépendrait de moi de choisir un emplacement pour une maison, mais à la condition que je soumettrais mon chbix à son approbation, sans laquelle on ne pourrait bâtir sur le lieu désigne. Cela me parut tout sini'k. ei je n'y vis pas le plus léger inconvénient. 11 m'offrit après d'augmenter mon habitation actuelle, en construisant de nouveaux bâtimens ; cette proposition me parut faite d'assez mauvaise giàce.
« Je lui répondis que je ne me souciais pas de m'assujélir à l'inconvénient d'avoir des ouvriers autour de moi, pour m'étourdir par leur bruit ; que le gouvernement anglais devait me fournir une maison toute faite, et non un logement à faire. Il écrivit à ce sujet une lettre à Montholon. Celui-ci répondit, d'après mes ordres, que s'il était dans l'intention de faire bâtir pour nous une nouvelle maison, il le priait de choisir un lieu ou il y ait de l'eau et de l'ombrage. Rien ne pouvait être plus clair. Le gouverneur est logé dans un lieu certainement très-bien
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situé. Avecloule l'activité de Cockburn, la construction d'une nouvelle maison exigerait au moins trois années ; et avec cet homme-ci, je suis sûr qu'il en faudrait six; et pour qu'elle fût habitable, il serait nécessaire de laisser écouler dix huit mois après qu'elle serait entièrement terminée. Alors je serais mort depuis longtemps. C'est aussi ce que je lui ai dit. Plantation- House est le seul lieu dans l'île qui puisse me convenir. Le gouverneur a en ville une maison qui lui appartient. Qui l'empêche de l'habiter pendant six mois jusqu'à ce qu'on ait réparé celle-ci? Et comme il dispose de tout et n'a que des ordres à donner, il pourrait facilement rendre cette maison logeable pour quelques mois de l'année seulement, ce qui est tout ce qu'on en peut faire. Pendant l'hiver il se retirerait dans la ville. »
Napoléon a remarqué que les domestiques anglais de la maison se moquent des domestiques français, parce que ceux-ci mangent des lentilles, dont on se sert en Angleterre, disent-ils, pour nourrir les chevaux. Il en a ri de bon cœur, ainsi que d'une anecdote que je lui ai rapportée , du docteur Johns >n , qui avait défini l'avoine , dans la première édition de son Dictionnaire anglais : «< une nourriture pour les chevaux en Angleterre, et pour les hommes en Ecosse. »
Le comte Montholon nous a appelés aujourd'hui , le capitaine Blackeney et moi, pour reconnaître l'état de ses appartemens (i). Les chambres, sur-
( r ) Le capitaine Blackeney avait remplacé le capitaine Popplelon , comme officier d'ordonnance au départ de Sa'mlO JJélène , du régiment du cj[ ita'me rop[lelou.
Sept. ( 190 ) 1817.
tout la chambre à coucher de la comtesse , celle des enfoiis et la salle de bain , sont dans un étal affreux , à cause de l'extrême humidité du lieu. Les murailles Sont couvertes d'une couche de moisissure , de couleur verdàtre , humides et froides au toucher , quoiqu'on y fît du feu presque continuellement. Je n'avais jamais vu aucune habitation humaine dans un tel état d'humidité et de moisissure; l'oflicier d'ordonnance partagea la surprise que j'éprouvais.
8. — J'ai vu Napoléon ; il m'a dit qu'après que je l'eus quille la veille, il s'était trouvé incommodé, par suite d'un mal de Icte et d'un malaise général dans lesmembres; mais qu'ayant pris un bain chaud, il s'était senti beaucoup mieux.
Il était très-gai; il a parlé longtemps encore sur le manuscrit de Sainte-Hélène ; qu'il pense écrit par quelqu'un qui a dû l'entendre souvent causer , et qui connaît quelles ont été ses idées et ses vues. Il croit que l'auteur ne lui est pas inconnu, et présume que c'est un homme actuellement retiré des affaires, mais qui a figuré dans la révolution.
11 a fait plusieurs questions sur la quantité de bouteilles de vin que nous avons bues dans notre dîne'r de l'avant-veille. Il a blâmé la conduite de M. Boys, qui a prêché d'une manière à faire allusion à la conduite de lamiral (1). Il a dit que l'on ne peut traduire la conscience d'un homme à aucun tribunal, et qu'aucune personne n'est comptable de ses opi-
( 1 ) M. Boys avait cru de son devoir de faire entendre , de la chaire, une espèce de censure contre un homme en place, qui a donné un exemple. d'immoralité à une petite colouie, en vivant publiquement avec une femme qu'il n'avait pas ipousée, et en s'ahstenant de fréquenter les lieux saints.
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liions religieuses envers une puissance terrestre. « Si vous n'eussiez pas persécuté les catholiques env Irlande, ajouta- t-il, il est probable que le plus grand nombre d'entre eux serait devenu protestant; mais* la persécution les a confirmés dans leurs dogmes. Pitt lui-même était persuadé de la nécessité de donner aux catholiques des privi'éges égaux à ceux des protestans. »
9. — Courses de chevaux à Deadwood. Les commissaires y ont tous assisté; mais aucun des Français de Longwood n'y était, excepté les enfans et quelques domestiques. »
Pendant l'intervalle entre les battemens , sirHud^ son Lowe m'envoya chercher pour me demander si quelques-uns des chevaux de Bonaparte n'étaient pas sur le lieu de la course. Je répondis que oui ; que j'en avais emprunté deux du général Gourgaud ; l'un pour miss Eiiza Balcombe , et l'autre pour le chirurgien du Conquérant. Le gouverneur s'emporta alors , se servit d'expressions les plus violentes, et sa colère fut telle , qu'elle éclata par des gestes qui attirèrent l'attention d'une partie des spectateurs. Avoir osé emprunter les chevaux de Bonaparte, sans que le gouverneur en eût accordé la permission, était de ma part d'une témérité sans exemple. Il fallait, lui dis-je, que je vinsse à Sainte-Hélène pour y apprendre qu'emprunter un cheval pour une jeune dame , est un crime impardonnable ; que sans cela j'aurais toujours ignoré qu'il fallût une permission du gouverneur pour se servir d'une monture appartenant à la maison de LoDgwood. Sir Hudson répliqua que je ne devais
Sept. ( 192 ) 1817.
point me mêler d'émettre mon opinion sur ce qu'il jugeait convenable de permettre ou de défendre.
Tout ceci n'était évidemment qu'un prétexte pour donner un libre cours à sa mauvaise humeur; car jusqu'alors il ne s'était pas passé de semaine qu'on n'eût envoyé des chevaux à la ville, et souvent chez sir Thomas Rheade , pour le docteur Livingston ou d'autres personnes, afin de les amener à cheval à i.ongwood, et jamais il n'avait été question de s'adresssr a sir Hudson Lowe pour obtenir son agrément. En outre , le général Gourgaud avait donné ordre qu'il y eut toujours à l'écurie un cheval à ma disposition.
Un peu avant la fin des courses, les trois commissaires, madame Sturmer et le capitaine Gor, vinrent jusqu'à la porte intérieure de Longv, ood , où ils restèrent quelque temps; le gouverneur s'approcha de la piemière porte , et regarda ce qui se passait dans l'intérieur. Ensuite les comtes Bertrand et Montholon, leurs épouses et le général Gourgaud, sortirent pour se promener. Ils rencontrèrent les commissaires 3 en dehors de la porte , et eurent une longue conversation aves eux; après quoi ils se rendirent tous ensemble à Hut s Gâte. Il était presque nuit quand ils rentrèrent.
Napoléon, de très-bonne humeur, regardait par une fenêtre les courses de chevaux y qui lui causaient un grand plaisir. Il m'a dit qu'il avait l'ail tout son possible pour en établir eu France.
12. — Je me suis rendu à Plantation- Ilouse , d'après les ordres qui me furent communiqués, par le capitalise B'ackeney.
Sept. ( $93 ) 1817.
Après quelques inslans de conversation sur les dernières discussions relativement à la quantité de pois allouée pour Longwood , sir Hudson Lowe revint encore sur la faute énorme que j'avais commise, en empruntant uu des chevaux de la maison de Longvood pour une jeune dame. Il me demanda «nsuite , en s'interrompant , s'il ne m'avait pas été envoyé quelques livres du docteur Warden. Je lui répondis que j'avais reçu sept à huit publications mensuelles, contenant des revues de son ouvrage. — »N'avez-vous pas reçu , monsieur, avec ces livres on brochures, une vue de Longwood (1)? » Je répondis que oui. — « Il est bien extraordinaire , continua sirHudson, que vous ne m'en avez pas parlé. » Je lui dis que j'avais l'habitude de faire venir d'Angleterre , ou de me procurer d'ailleurs , des ouvrages littéraires ou politiques ; mais que je ne me croyais nullement obligé de lui faire connaître le nombre ou le genre des livres, pamphlets, brochures ou opuscules que je pouvais avoir. Sir Hudson prétendait toutefois que j'aurais dû le faire, et il m'a demandé si j'en avais prêté aux Français ou s'ils les avaient vus.
J'ai répondu , autant que je puis me le rappeler, que les Français n'avaient pas même pu les voir , et qu'ils étaient restés jusqu'à présent dans l'intérieur de mon appartement. Il m'a dit qu'il était fort extraordinaire que j'eusse depuis deux mois ces brochures,sans pouvoir assurer si les Français lesavaient lues ou non ; que j'ai peut-être chez moi tels ouvrages
( 1 ) Q ielqurs jours auparavant , j'avais prêté celte hroohure à un "fficter tl.e l'éiat-major.
Trois, partie, i3
Sept. ( ig4 ) 1817
dont il ne convient pas qu'ils aient connaissance 3 et qu'ils auraient pu lire pendant que j'étais absent. Ensuite il me dit qu'il présumait que je ne ferais aucune difficulté de les lui prêter. Je promis de les lui envoyer à mon retour. Ces brochures consistaient dans le Monllily Review , le Magasin du Gentleman, la Revue Eclectique , le Magasin des Dames anglaises, le Magasin de l'Europe et le New Monthly.
Le «ouverneur changeant d'entretien, dit alors que le comte Las-Cas avait donné assez clairement à entendre , par la lettre qu'il avait écrite du Cap à Longwood , que l'argent qu'il avait prêté aux habitans de Lougwood lui devenait nécessaire, mais que ceux-ci ne paraissaient pas disposés h le lui rendre. Après quoi il fit, contre Bonaparte et son caractère, une sortie longue et virulente, qu'il avait tirée, sans doute, du Quaterlj Review. Son Excellence paraissait considérer ce morceau comme une sorte de profession de foi politique.
14. — Napoléon était de très-bonne humeur. Il m'a fait plusieurs questions sur les chevaux qui ont remporté les prix aux courses, ainsi que sur les dames qui y ont assisté, etc.
« Vous avez fait une grande partie hier , ajoutat-il. Combien y a-t on vidé de bouteilles de vin? Vos yeux disent que vous ne vous êtes pas épargné ( Drinkjrour ejes look like drink ) ; » il dit ces mots en anglais. » Quellessont les personnes qui ont dîné avec vous? » Je nommai entre autres le capitaine TVallis. — « Quoi! ce lieutenant qui était avec Wright? » — Lui-même. — « Que dit-il relativement à la mort de Wright? » — Il pense que Wright a été assassiné par ordre de F***^ qui voulait faire
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quelque chose pour rentrer en gi ace auprès de vous ; que six ou sept semaines avant, Wright lui avait dit qu'il s'attendait à avoir le même sort que Pichegru, et lui avait recommandé de ne pas croire au bruit qu'on répandrait sans doute qu'il se sérail suicide; qu'enfin, environ un mois avant sa mort, il en avait reçu une lettre qui le prévenait qu'on le traitait beaucoup mieux, qu'on lui avait même permis de prendre un abonnement dans une bibliothèque et de recevoir les journaux. — Je ne croirai jamais que Wright ait été assassiné par ordre de F***, dit Napoléon ; pour qu'il fût mis à mort secrètement, il aurait fallu mes ordres et non pas ceux de F***. Il me connaissait trop bien, et il savait que je l'aurais fait pendre sur-le-champ s'il eût eu cette hardiesse. D'après le rapport même de cet officier , qui , ditesvous, l'a vu quelques semaines avant sa mort, Wright n'était pas au secret , puisqu'on lui permettait d'avoir des livres et des journaux. Il est clair que si l'on avait formé le projet de se défaire delui, on aurait fait comme je pense que ce *** avait l'intention de faire à mon égard dans le mois de novembre dernier : on l'aurait mis au secret plusieurs mois auparavant, afin que l'on perdît l'habitude de le voir. Pourquoi n'interroge-t-on pas les geôliers et les porte-clefs de ce temps-là? Les Bourbons ont tous les moyens d'éclaircir ce fait; vos ministres eux-mêmes n'y ajoutent pas foi. Je ne conserve qu'une idée confuse de cette aiïaire ; mais, autant que je puisse me lu rappeler, je crois que j'étais déterminé à faire passer Wright devant uue commission militaire, pouravoir débarqué des espions et des assassins sur les côtes de France, et à faire exécuter, dans les quarante-
Seft. ( 196 ) 18 17,
imit heures, la sentence qui eût été prononcée. Je ne sais plus ce qui me fit alors changer de résolution. Si j'étais en ce moment en France , et qu'un semblable événement arrivât, je me conduirais de la même manière. J'écrirais ensuite au gouvernement anglais : Un officier nommé ***, clé votre armée, a été arrêté poiir avoir débarqué des faussaires el des traîtres sur mon territoire ; je l'ai fait juger par une commission militaire, il a été condamne à mort et exécuté. Si quelque oflicier français, coupable du même déJit , tombe entre vos mains, je vous donne la permission pleine et entière de le faire juger el de taire exécuter sa sentence. Celle affaire de Wright, continua Napoléon, lit si peu d'impression sur moi , que quand lord I brington m'en parla à l'ile d'Elbe, je ne me la rappelais pas. Mon esprit était alors si fort occupé de grands objets, que j'avais trop peu de temps pouf penser à un pauvre capitaine anglais. Si les Bourbons, si jMt.reau , si quelques chefs vendéens Fussent morts Inopinément, on m'aurait également soupçonne; j'aurais pu faire juger et condamner ii mort des chefs vendéens qui ont porté les armes contre leur patrie : ils sont cependant tous vivans. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si j'avais su que Wright était un des officiers de Sydney Smith et qu'il avait combattu contre moi à Saint-Jean-dAcre, je l'aurais fait venir pouf avoir quelques détails sur le siège de celte place , et l'aurais tait mettre en liberté après.
Je me rappelle parfaitement bien avoir vu un officier blessé et emportéensuite à ce siège; j'admirai sa bravoure, et je l'aurais renvoyé s'il eût été iait prisonnier de guerre. Wright s'est tué lui-
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même au moment où il allait être relâché ; car je me rappelle que la Cour d'Espagne avait intercédé pour lui. Quand vous m'avez parlé pour la première fois de celte affaire., j'ai cru d'abord que ce Wright s'était suicidé pour se mettre dans l'impossibilité de nuire à vos ministres par ses révélations, et je voyais dans cet acte une sorte d'héroïsme ; mais j'ai reconnu ensuite que sa mort avait une toute autre date que celle que je pensais, et qu'elle devait être rapportée à l'époque où j'étais à Ultn à la tète de cent cinquante mille hommes 3 et à trois cents lieues de Paris. Vos Anglais n'ont pas besoin de grands motifs pour se décider à mettre fin à leur existence. »
Napoléon m'a raillé sur la cour qu'il supposait que je faisais à miss***, et il a dit que je devrais l'épouser. J'ai répondu que je n'étais ni assez riche ni assez jeune pour élever des prétentions à la main d'une aussi jolie femme. Il a ensuite raconté quelques-unes de ses aventures amoureuses. « La plus belle femme que j'ai jamais vue en ma vie , me dit-il, était mademoiselle G**s,néeen Irlande^, ou appartenant à une famille de ce pajs-là. C'était du temps de Joséphine , et avant que j'épousasse Marie-Louise. Un jour que j'étais à la chasse dans la forêt de Saint-Germain , quelques intrigans de lacour la placèrent sur mon passage, et l'engagèrent à s'offrir à mes regards, une pétition à la main. (Chacun se rangea lorsqu'on sut qu'elleavaitun papier à me remettre, parce que j'avais ordonné qu'on laissât approcher tous ceux qui aurai en tde,s pétitions à me présenter. Elle tomba à nies pieds, entendant la sienne. Elle était couverte d'un voile léger, au
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travers duquel on pouvait voir sa figure , qui était réellement céleste. Je fus ébloui à la vue de tant de charmes, et quoique je soupçonnasse que cette circonstance cachait une intrigue , je ne m'en fâchai pas. Je la vis trois ou quatre fois depuis et je causai avec clic. J'avais l'habitude de prendre de petites libertés, comme de lui frapper doucement surles joues, et autres caresses semblables. Un jour^ on m'àpporla une lettre du bureau secret despostes. Elle ét;»it de sa mère , vieille intrigante, qui lui donnait des conseils sur la conduite qu'elle devait tenir avec moi dans diverses circonstances qu'elle lui citait. Je fus alors convaincu qu'il n'était pas convenable de continuer cette intrigue ; et quoique •vivement épris de cette jeune personne^ car elle était belle comme un ange, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût désormais arriver jusqu'à moi. Depuis lors , j'ai appris qu'elle avait vraiment du penchantpour moi, et qu'elle m'eût été fidèle. Elle a épousé l'opulent M***, mais je suis encore porté à croire qu'elle me conserve de l'affection.
» La veille du jour où je quittai Paris pour me rendre à Waterloo, dans la soirée, continua ."Napoléon , une belle Anglaise vint au palais et demanda à mé voir. Elle trouva Marchand, qui lui • lit que cela était impossible. Elle se donna pour être une aruie de mademoiselle G**s , que je connaissais Lien , et dit qu'elle était persuadée que je la laisserais entrer à ce litre, et que je ne refuserais pas de voir une jeune dame qui m'aimait et qui admirait mon caractère. Marchand lui dit que je quittais Paris le lendemain et qve jî n'< tais visible pour personne. Elle en parut afnigl'e, -et eut beaucoup de peine
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à se retirer. Peut-être était-ce simplement une charmante intrigante, peut-être aussi était-ce une dame qui avait quelque penchant pour moi ; car lorsqu'une femme a l'imagination montée 3 rien ne saurait la détourner du dessein de subjuguer l'homme à qui elle s'intéresse. Quelque temps après que j'eus pris* Vienne , la princesse autrichienne*** se monta la tête sur mon compte en entendant parler de moi. C'était une de ces princesses comme il y en a tant en Allemagne ; rien ne**** (1). Elle vint dans cette intention à Schœnbrunn et demanda instamment à me voir. Murât , qui était un très-beau garçon, essaya de gagner son affection ; mais elle le repoussa avec dédain. J'ordonnai qu'on la laissât entrer , et je me présentai comme étant le maréchal Duroc. Elle ne savait que très-peu le français et l'italien, et , de mon côté, je n'entendais pas l'allemand. Je lui dis de ne point parler si haut, parce que l'empereur l'entendrait , et je montrais Duroc, que je voulais faire passer pour moi; mais elle m'avait vu et elle s'écria : Non, non , vous y vous, Empereur : elle était très-jolie et très-naïve dans ses aveux.
Napoléon m'entretint sur la supposition qu'on prétendait que lord Castlereagh avait faite dans la chambre des communes, qu'il avait formé une liste des plus riches héritières de France, qu'il mariait, de gré ou de force à tels ou tels de «es généraux qu'il lui plaisait de désigner, et que ces derniers, qui ne
(1) La citation suivante de Douglas suffira à faire connaître les desseins de cette princesse.
« As ladies wish to be who lowe their lords, »
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pouvaientsemariersanssa permission, étaientobligés d'accepter de sa main les demoiselles ou femmes veuves qu'il lui plaisait de leur donner. Il déclara quecesassertionsétaient entièrement fausses. « Loin d'être vraies, continua Napoléon, je n'ai pu parvenir à faire marier Caulincourt à une dame avec qui je désirais l'unir. Elle était la fille de **, président de la chambre, banquier immensément riche, et qui avait acquis, à ce que Ton supposait, sa fortune par une ****. C'était une superbe personne , et son père avait l'intention de la doter richement. Je lui demandai moi-même, comme une faveur, la main de sa fille pour Caulintourt. Il me refusa positivement. Dans ce temps, Caulincourt était un de mes plus grands favoris. En voilà assez pour prouver la véracité de lord Castlereagh. »
Je me suis rendu à Plantation- House pour obéir aux ordres que j ai reçu-, de sir Hudson Lowe par le capitaine Blakeney. J'avais en outre été prié de lui donner un état circonstancié de la santé de Napoléon. Je remis à sir Hudson Lowe le bulletin qu'il m'avait demandé , et qui portait qu'à l'exception de quelques légères attaques de catbarre , sa santé était assez bonne. Sir Hudson Lowe a voulu savoir si ces attaques avaient été sérieuses. Je lui ai répondu négativement. Le gouverneur me dit que d'autres peisonnes avaient fait aussi des 1 apports sur la santé du général Bonaparte; que madame Bertrand avait dit aux commissaires qu'il était extrêmement indisposé; que , quoiqu'ils le vissent debout dansla galerie vitrée , ils ne devaient pas croire pour cela qu'il fut bien portant. J'assurai de nouveau qu'il avait été indisposé j mais non pas de manière à causer de
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l'inquiétude. Sir Iludson Lovve dit alors qu'on lui avait rapporté une grande partie de la conversation qui nvait eu lieu entre les Français et les commissaires; que les premiers, à l'exception d'un seul, avaient ai) usé de l'occasion qui s'était alors offerte de converser avec eux ;que chaque fois que le comte Bertrand avait trouvé moyen de les entretenir , il enavuit également abusé; que cette fois- ci c'était le comte Montholon qui leur avait parlé 3 et qui avait profité de cette circonstance pour faire des plaintes exagérées.
20. — J'ai vu Napoléon dans son bain. Il était abattu et silencieux. Il s'est plaint d'une douleur dans la joue droite, qui provenait de sa dent malade. Ses gencives étaient spongieuses et saignaient au plus léger attouchement. Les chevilles du pied et les jambes étaient un peu enflées. Une insomnie cruelle l'avait tourmenté. Il est entré dans plusieurs détails, qui m'ont convaincu que Corvisart avait eu raison de lui prescrire l'exercice du cheval; je le lui recommandai moi-même de la manière la plus positive. Napoléon a répondu que , d'après les restrictions apportées à ses promenades, exposé aux insultes d'une sentinelle , s'il s'écartait de la route , il ne pouvait pas sortir, et qu'il ne croyait pas que ni moi , ni aucun autre Anglais, placé dans la même position 3 voulût profiter d'une liberté ainsi limitée. Je ne fis point de réponse à cette observation ; car, si j'eusse exprimé mes sentimens réels en homme et non en chirurgien , j'aurais été forcé de dire que je pensais comme lui; je me contentai de lui recommander les légumes et les plantes anti-scorbutiques, etc.
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« Di qua un poco , me dit l'empereur, non mi vedrete pin , dottore ; vorrei chefossa questa sera , una maniera cT*****, aussi certaine, mais bien plus barbare que le stilet. Sento che la macch'ina seize va giornal mente . Mais c'est pour cela que l'on m'a envoyé ici. On a envoyé un homme, diront les siècles futurs, sur le rocher le plus affreux du inonde, pour lui imposer des conditions dont on n'a jamais eu d'idée , même sous Marat. Du temps des tribunaux révolutionnaires , du moins on permettait alors aux condamnés de se procurer les journaux et des livres. Ils n'expiraient pas dans l'agonie la plus douloureuse, et prolongée assez longtemps pour qu'elle ressemble à une mort naturelle. Ce îailinement de cruauté était inconnu aux Billaud de Va renne , aux Collot-d Herbois.
« Je vous le demande , pouvez-vous me prêter un journal ou un livre ? Pouvez-vous même me prêter un ouvrage scientifique? »
Je fis quelques observations sur P...e, qui avait vendu sa femme (1). Il dit que cela ferait peu d'honneur au gouverneur, et que, si pareil fait avait eu lieu en France, le procureur-général n'eûtpas manqué de poursuivre les parties; qu'il regardait cela comme contraire aux lois de la morale, et que cette affaire était d'autant plus scandaleuse, qu'elle avait eu lieu par l'entremise de deux agens civil et militaire dépendans du gouverneur.
Napoléon ne pouvait concevoir comment le rédacteur an the Edimburgh Review a pu obtenir des rcnseignemens aussi exacts sur son compte. « Cette
( 1 ) Cel événement eut alors lieu à Sainte-Hélène.
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circonstance, dit-il, du déjeuner des trois amis, je n'en ai jamais parlé à personne. Il est vrai que j'en fus l'auteur, et que cela produisit un assez grand effet en France ; mais je ne me rappelle pas m'en être entretenu avec qui que ce soit. Il y a cependant quelques erreurs dans le Review. Je n'ai jamais connu Barras à Toulon. Ma première connaissance avec lui a commencé à Paris, après le siège de Toulon.
« Mon mariage avec Marie-Louise, ajouta Napoléon, n'a produit en moi aucun changement. J'étais entièrement le même qu'auparavant. Jamaisfemme ne fut plus étonnée que Marie-Louise, quand elle -vit le peu de précautions que je prenais pour me garantir contre les tentatives qu'on pourrait faire pour m'assassiner. Quand elle vit qu'il n'y avait de sentinelles qu'aux portes extérieures du palais, qu'il n'y avait point de lords qui couchassent devant les portes des appartemens, qui n'étaient pas môme fermées; qu'il n'y avait ni fusils ni pistolets dans ma chambre ; quoi ! disait-elle, vous ne prenez pas la moitié des précautions que prend mon père, qui n'a rien à craindre? Je suis, continuaNapoléon, trop fataliste pour employer aucun moyen de me préserver d'un assassinat. Quand j'étais à Paris, j'avais coutume de me mêler sans garde ni escorte au milieu de la populace, de recevoir les pétitions, etc3 et j'étais souvent si étroitement entouré par le peuple que je ne pouvais remuer. »
J'ai demandé à l'empereur dans quelle affaire, ou dans- quelles affaires, il croyait avoir couru les plus grands dangers? Il répondit : «Ce fut dans le commencement de mes campagnes, à Toulon, mais sur-
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tout à Ârcole. A Arcole, j'eus un cheval percé d'une balle sous moi; l'animal, devenu furieux par sa blessure, prit le mors aux dents, et galoppa vers l'ennemi, puis s'enfonça dans un marais où il expira, me laissant plongé presque jusqu'au cou dans la fange. Je pensai un moment que les Autrichiens allaient venir me couper la tête, que j'avais hors de l'eau et de la boue : ce qu'ils auraient pu faire, sans que je pusse me défendre. Mais la difficulté d'approcher de moi, et l'arrivée de mes troupes les en empêchèrent, et j'échappai ainsi à ce péril.» Jel.ii ai demandé s'il n'avait pas été souvent blessé légèrement ? Il m'a répondu : « Oui sans doute: maisje n'ai guère eu besoin de chirurgien ; une seule lois, ma blessure fut assez considérahle pour nie donner la fièvre. A Marengo, un boulet emporta un morceau débotté de ma jambe gauche et un peu de la peau (il m'en montra la marque), je ne lis usage que d'un petit morceau de linge imprégné d'eau salée. » Je voulus avoir quelques détails sur une blessure dont j'ai vu la trace profonde dans 1 intérieur de la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. Il me répondit que celait un coup de baïonnette. Je lui ai demandé s'il n'avait pas eu fréquemment des chevaux tués sous lui. = «Dix huit ou dix-neuf pendant le cours de ma vie » dit-il ; et il continua ainsi :
» Le régiment de la Fère , dans lequel j a vais commencé ma carrière militaire , se comporta si mal avec les habitans de Turin , que je fus obligé de le dissoudre. Je le fis venir à Paris, ou je le passai en revue, après quoi ses drapeaux lui furent enlevés et déposés, couverts d'un crêpe funèbre ^ au
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dôme des Invalides. Je plaçai ensuite dans d'autres régimens les officiers dont, la conduite n'avait pas été par trop mauvaise , et qui n'étaient pas moteurs de l'insubordination. Au bout de quatre mois je réformai entièrement le régiment, officiers et soldats. Les drapeaux que j'envoyai prendre avec une grande pompe "militaire, à l'Hôtel des Invalides, iurentlacérés, brûlés et remplacés par de nouveaux, que je fis donner avec le même appareil.
A l'âge d'environ dix-sept ans , je faillis me noyer dans la Seine , continua Napoléon; une crampe me prit pendant que je nageais, et après avoir fait quelques éttofcts inutiles , je coulai au fond de l'eau. J'éprouvai d'abord toutes les angoisses d'un moribond, et je perdis toute connaissance; mais le courant me jeta sur le bord, où je restai étendu, je ne sais combien de temps. Je fus enfin rappelé à la vie par quelques-uns de mes camarades 3 qui me trouvèrent ainsi , par une sorte de hasard, car m'ayant vu disparaître au milieu de la rivière , ils me croyaient perdu sans ressource. »
Tandis que Napoléon parcourait quelques journaux , principalement ceux de Portsmouth , il remarqua dans un article que *** avait fait de grands achats dans le nord de l'Irlande. « Ah! ah! dit-il, ces propriétés ont été payées avec mon argent. Après que j'eus abdiqué à Fontainebleau , on saisit, à Orléans, entre les mains de mon trésorier, environ quarante millions de ma fortune privée. Il y en eut vingt-cinq de partagés entre T*** , M**, H**- C***; cet argent formait la dot de l'impératrice Marie-Louise , qui m'avait été payée } en souverains d'or, vieille monnaie d'Allemagne. On versa,
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je crois, le reste clans le trésor. La propriété de ces sommes m'avait été garantie par le traité de Fontainebleau. La part que C*** en a eue est très-considérable, et le montant exact m'en est connu. »
Jl parla ensuite des talens nécessaires pour faire un bon général. « L'esprit d'un bon général , dit-il, devrait ressembler, pour la clarté, au verre d'un télescope, verre qui , ayant passé sur la meule , ne présente point de tableau à l'œil. De tous les généraux qui m'ont précédé, et peut-être qui me suivront s le plus grand de tous est Turenne. Le maréehal de Saxe n'était que général , mais il n'avait pas d'esprit; Luxembourg en avait beaucoup ; le grand Frédéric extrêmement , et il voyait promptement et parfaitement bien les choses: votre Marlborough était non-seulemnt grand général , mais avait aussi beaucoup d'esprit. Si je ju°e des actions de Wellington par ses dépêches et surtout de sa conduite envers Ney, je serai tenté de dire que c'est un homme de peu desprit , sans générosité et sans grandeur dame. Je sais que l'opinion de Benjamin Constant et de madame de Staël est qu'abstraction faite de ses talens militaires, il ne saurait lier deux idées ensemble. Comme général cependant 3 il faudrait remonter au temps de Marlborou«di , pour trouver son pareil dans votre nation. Je crois que l'Histoire le regardera comme un homme borné. »
2[ Ona ressenti à Longwood , à environ dix heures moins six minutes, trois secousses successives , occasionnées par un tremblement de terre. Toute la maison a été ébranlée avec un bruit sourd et violent, comme si on eût traîné quelque corps
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pesant dans les apparteruens supérieurs. Ce bruit fut suivi d'un mouvement oscillatoire et sensible du terrain ; les verres tremblèrent sur la table , et les tableaux semblaient s'écarter de la muraille. La durée totale de ce mouvement peut avoir été de seize à vingt secondes , puisque lo capitaine Blackeney et moi , qui étions assis dans la même ebambre, dans le moment même, nous eûmes le temps de nous demander d'où provenaient ce bruit et ce mouvement; et nous en découvrîmes la cause presque simultanément avant que les effets en eussent cessé. Il n'y eut aucun accident ni dommage (1). Les généraux Monlbolon et Gourgaud, leur suite et les domestiques anglais sortirent et ne parurent point alarmés. Le général Montbolon me dit que son fils Tristan , qui était endormi , réveillé parla secousse, s'écria que quelqu'un voulait le jeter hors de son lit. Le général Gourgaud a aussi remarqué trois secousses distinctes. Sur les demandes faites aux sentinelles placées autour de la maison , elles ont déclaré n'avoir rien éprouvé d'extraordinaire : ce qui peut facilement se concevoir, parce que le vent était très-violent , et qu'elles étaient obligées d'employer tous leurs efforts pour lui résister. La sensation en fut très-fortement remarquée dans notre cuisine, à quarante verges environ de la maison, et dans le corps-de-garde situé
(1) Quoique Napoléon fut couché pendant les secousses, qu'il ne quitiât pas le lit , une personne digne de foi, comme on le pense bien , écrivit en Angleterre que Bonaparte avait cherché à s'échapper de la maison, mais qu'il avait été arrêté par les sentinelles; mensonge qui fut soigneusement recueilli et inséré dans las feuilles ministérielles.