‹ Napoléon en exil (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

i er Octobre. — J'ai vu Napoléon , à huit heures du matin, dans sa chambre à coucher. Il s'est plaint d'une douleur sourde ( dolore sordo ) dans la région hypocondriaque droite /immédiatement au-dessous des cartilages des côtes ; il m'a dit avoir éprouvé , hier matin , pour la première fois, dans l'épaule droite, une sensation pénible, qui ressemblait plutôt à un engourdissement qu'à une douleur; une légère disposition à tousser, un défaut de repos la nuit. Il a ditqu'd sentait comme un besoin d'appuyer ou de presser son côté contre quelque chose (yorrei appogiarmi sopra o cojitra aualche cosa^j; les gencives spongieuses et les jambes un peu enflées; pulsations , 68; l'appétit assez bon ; il a dit sentir, du côté droit, quelque chose qu'il ne sentait pas auparavant. Je lui ai dit que je croyais cet effet produit par une rétention dans les régions inférieures de l'abdomen, et qu'il me paraîtrait convenable qu'il prit une médecine; que , si le foie était attaqué , maladie très-commune dans l'île, et que le mal fit des progrès , il serait accompagné d'autres symptômes , et qu'alors on ne pourrait douter que cène fût une hépatitis; que, dans ce cas, il serait nécessaire d'avoir recours à des remèdes convenables ; que je lui prescrivais , au préalable , la Quatr. Partie. i

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diète et l'abstinence du vin. Il secoua la tête lorsqu'il entendit parler de médecine. Je lui ai dit que-, s'il e'tait menace' de Xhépatitis , il ne devait pas négliger de prendre médecine , parce que s'il n'en faisait pas usage a temps , cela pourrait mal tourner pour lui. Il répondit: « Almeno açro cjuesta consolazione che la mia morte saraun disonore eterno alla nazione inglese , qui m'a envoyé ici dans ce climat pour mourir sous les mains d'un ***.» J'ai observé qu'il ne devait pas bâter sa mort en refusant de prendre les remèdes nécessaires. Il a répondu : « Ce qui est écrit est » écrit. » Jetant ses regards vers le ciel : « Nos jour- » nées sont comptées. » J'ai répondu que , d'après celte doctrine, tous les secoursdela médecine seraient inutiles. Il n'a fait aucune réponse.

Quant a la diète et à l'abstinence du vin , il a observé qu'il n'avait , jamais de sa vie , commis d'excès dans le boire ni dans le manger ; qu'il ne buvait que très-peu de vin ; ma'S que ce peu lui était absolument nécessaire, attendu qu'il se trouvait toujours mieux après l'avoir pris , et qu'il était convaincu que , s'il renonçait à cet usage, il dépérirait rapidement. Il prit ensuite un bain d'eau salée , et s'entretint avec moi de sujets de médecine.

2. — Napoléon s'est senti soulagé par le bain d'eau salée d'hier soir. Il n'a pas reposé ; je lui ai recommandé l'exercice à cheval.

J'ai vu Napoléon à dix heures dans son lit ; ses jambes étaient un peu plus enflées que le malin. Il aurait pris un autre bain , mais il n'v avait point d'eau. Il n'avait presque rien mangé , et il souffrait d'un léger niai de lële.

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5. — J'ai examiné le côté droit du malade , et je me suis aperça qu'il était, au toucher, plus dur que le gauche. Il y avait aussi une enflure évidente et visible, qui, sous la pression, lui causait une certaine douleur. JNapoléon a dit, qu'il avait fait cette observation depuis deux mois, qu'il n'y avait pas pris garde, et qu'il avait attribué cette enflure à l'obésité, mais que maintenant cette grosseur étant accompagnée de douleurs, il imaginait qu'elle pouvait avoir quelque rapport avec un engorgement du foie (1).

J'ai recommandé le caiomel, les frictions aux extrémités, l'usage fréquent de la brosse aux frictions, im bain chaud d'eau salée, la continuation d'anti -scorbutiques, un gargarisme, l'exercice du cheval, etc. Napoléon m'a dit que le gouverneur avait écrit hier au comte Bertrand, pour le prévenir que Napoléon était le maître de s'écarter de la route, et de se promener dans la vallée, mais que la même faculté ne s'étendrait pas à ses officiers, s'ds n'étaient avec lui* «C'est une pure tracasserie, me dit-il, lorsque je l'engageai à profiler de cette permission, cela ne ferait que m'exposer à des insultes plus sérieuses, car les sentinelles ne me connaissent pas personnellement, et tout bon soldat qui voudrait, pour ne pas être responsable de ce qui pourrait arriver, remplir son devoir avec exactitude , dirait : Halte là! le général Bonaparte est il parmi vous? L'êtes-vous vous-même? Si vous l'êtes , vous pouvez passer ; ainsi du ieste: vous voyez que j'aurais le désagrément d'être obligé

(1) Comme ce n'est pas l'intention de l'auteur de fatiguer le lecteur par un journal médical , on ne continuera à détailler les symptômes , que lorsque cette remarque deviendra absolument nécessaire.

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de rendre compte de moi-même a chaque factionnaire que je trouverais sur mon chemin, pour peu qu'il voulût exécuter sa consigne à la rigueur. D'ailleurs le gouverneur n'a pas plus le droit d'exercer ses actes arbitraires sur questi s ignori que sur moi. L'espèce de convention qu'ils ont signée , ne les assujélit qu'aux mesures qui peuvent être prises à mon égard , et ils ne partaient ma captivité qu'à ces conditions. D'un autre côté, je lui conteste, à moins qu'il ne produise des ordres positifs, signés du Prince Régent ou de ses ministres ^ le droit qu'il s'arroge d'étendre le cercle des mesures do sévérité et de précautions que l'amiral Cockbnrn a jugé à propos de prendre, et qui ont été approuvées par son gouvernement; car enfin, s'il se croit suffisamment autorisé à en agir selon son caprice ou sa mauvaise humeur, à changer à chaque instant de conduite, à augmenter, sous le plus léger prétexte, ses moyens de rigueur et de surveillance, qui me répondra qu'il ne fasse à l'avenir pis qu'il n'a fait par le passé ?

ce C'est là une des raisons qui m'ont empêché de prendre l'exercice de la promenade. Je ne veux donner, par ce moyen , aucune nouvelle prise sur moi, et ôter ainsi l'occasion d'exercer un pouvoir despotique à mes dépens. Je ne veux pas me soumettre aux fantaisies d'un homme qui ne jouit pas de ma confiance et qui est mon ennemi personnel j sans compter que si je me déterminais à sortir, je ne voudrais pas le faire sans avoir envoyé, au préalable, Gourgaud, s'assurer s'il n'y aurait aucun danger à être arrêté et insulté par les sentinelles. »

Je lui ai demaudé la permission de faire venir M .Baxter pour le voir. Il m'a répondu que si les symp-

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tomes de sa maladie devenaient plus alarmans, comme il y avait toute apparence, il y consentirait volontiers, pourvu que sir Hudson Lowe n'y entrât pour rien : Che non se ne mischia mai»

4- — Je suis allé à Plantation- House porter le bulletin de la santé de Napoléon, comme j'ai ordre de le faire. Après l'avoir lu , le gouverneur me dit que j'entrais dans trop de détails, et que j'eusse à en faire un autre qu'il pût rendre au public. Ensuite il a ajouté qu'il avait reçu du comte Bertrand une longue lettre, contenant des argumens semblables à Ceux que j'avais coutume d'employer, et parmi lesquels il y avait une allusion à lord Liverpool ; ce qui, joint aux circonstances qui avaient eu lieu depuis quelque temps, avait l'air de se rapporter à quelque correspondance secrète. J'ai dit que Napoléon avait toujours déclaré qu'il croyait les lords Liverpool et Sidmouth plus favorablement disposés à son égard que la plupart des ministres anglais; que, dans le fait, je ne l'avais jamais entendu se plaindre d'aucun des ministres anglais nominativement^ excepté des lords Bathurst et Castlereagb»

5. — J'ai vu ce malin Napoléon, qui était à peuprès dans le même état que les jours précédens. Le comte Montholon, le comte Balmaine et le capitaine Gor, ont eu emsemble une longue conversation.

6. — Napoléon était dans le même état. Je lui aide nouveau recommandé trèsrf'ortement l'exercice, et je lui ai dit que, s'il différait davantage, l'enflure des jambes pourrait augmenter au point de le rendre inrcapable de sortir; que, s'il montait à cbeval et se donnait du mouvement, j'étais convaincu que ce gonfle-

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nient, qui se faisait remarquer aux eître'mitéj» inférieures, disparaîtrait bientôt. Il en convint; mais il déclara que jusqu'à ce que les choses fussent remises sur le pied où. elles étaient du temps de sir Georges Cockburn, ou à peu-près, il ne sortirait pas j qu'il était résolu à ne laisser aucune prise à un homme qui avait poussé la folie jusqu'à lui défendre de parler, et qui pouvait à sou gré ordonner qu'on lui bandât les yeux pour l'empêcher de voir; que la contrainte qu'on lui imposait avait plutôt pour objet de l'affecter au moral qu'au physique, qu'il ne pouvait aller se promener dans le bois lorsqu'il le voulait; et que, considérant l'homme auquel il avait affaire, il était convaincu que s'il s'y hasardait, le gouverneur trouverait bientôt un Prétexte pour lui causer de nouvelles vexations, et qu'il ue voulait pas se mettre dans le cas d'en éprouver; qu'enfin il ne voulait pas sortir que les choses ne fussent remises sur le pied où elles étaient auparavant, parce qu'autrement ce serait consacrer en quelque sorte la tyrannie du gouverneur.

J'ai prisla liberté de lui représenter qu'il ressemblait à un homme qui tombe dans le fond d'un précipice, et qui refuse de se saisir d'une corde qu'on lui tend et qui peut le sauver d'une mort inévitable (1). Il se mit à rire de cette comparaison, et dit : Que les destins s'accomplissent, nos journées sont comptées.

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