Napoléon, toujours dans la même situation
(1) Le lecteur conviendra avec uioi, qu'en ma qualité de médecin consultant, j'étais obligé d'employer tous les moyens que je croyais convenables pour déterminer mon malade à faire »sage des remèdes qui pouvaient le soulager; et c'était sous ce rapport seulement que j'insistais pour qu'il prît l'exercice qui lui était nécessaire?
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sous le rapport de la santé, disait que le gouverneur semble croire et peut-être veut persuader aux autres <]u'il a envie de se détruire. « Si j'avais eu celle intention, a-t-il continué, je me serais jeté depuis long-temps sur la pointe d'une épée, et je serais mort en soldat; je ne suis pas assez fou pour détruire moimême ma santé graduellement, et expirer ensuite après une longue et douloureuse agonie. Je n'ai jamais aimé la longue guerre* Il n'est pas de mort, sous quelque aspect qu'elle puisse se présenter, que je ne préférasse à la honte de déshonorer et avilir mon caractère. Un homme qui a été capable d'établir les mesures restrictives du 9 octobre et du t4 mars pour gêner ma liberté, peut bien les remettre en vigneur, même faire pis encore par la suite , selon son caprice ou ses craintes imaginaires. Si je me déterminais à sortir et que je fusse insulté par uue sentinelle, cela produirait sur moi et sur ma santé un ravage pire que les six mois de contrainte que je m'impose. Mais cet homme n'est point susceptible d'apprécier les souffrances morales , parce qu'il est incapable de les ressentir lui-même : son âme n'a pas le degré de sensibilité convenable. Il croit tenir quelque déserteur ou caporal corse. C'est un mélange d'imbécillité et d'astuce. Si je me décidais à sortir, il ne se passerait pas une semaine peut-être, que, par des voies obliques et tortueuses, il n'insinuât aux commissaires que j'abuse de la permission qui m'a été accordée. »
Le comte Bertrand a remis au capitaine Blakeney un gros paquet cacheté à l'adresse du comte de JLiverpool et s'est fait donner un reçu.
J'ai communiqué à sir Hudson Lowe la substance de ce que Napoléon m'a dit} j'ai répété, que toutes.
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les fois que sir Georges Cockburn faisait des réglemens relatifs aux Français, il avait l'habitude de les discuter avec les comtes Moniholon et Bertrand, et que , par ce moyen , l'exécution des mesures qu'il se croyait obligé de prendre n'éprouvaient aucune difficulté. Sir Hudson me répondit que ses propres mesures avaient été approuvées par le gouvernement anglais, et que la plupart des lettres qu'il en avait reçues, portaient que le prince régent trouvait bon que telle ou telle mesure eût été prise.
8. — Napoléon s'est promené pendant un court espace de temps dans le jardin. Comme il avait perdu depuis quelque temps l'habitude de faire de l'exercice, il s'est trouvé si fatigué ^ qu'il a été obligé de s'asseoir sur les degrés en face de la galerie vitrée. Il était cependant plus gai et mieux disposé qu'hier, et il a éprouvé un mieux sensible , qu'il faut attribuer aux bains d'eau salée qu'il a pris et aux autres remèdes dont il a bien voulu faire usage.
9. — Napoléon n'était pas aussi bien portant. Il s'est plaint de ressentir aux extrémités inférieures des douleurs que j'attribue au froid qu'il a éprouvé hier. La nuit ne s'était pas écoulée tranquillement. « J'étais dans l'intention de vous envoyer chercher ce matin de bonne heure, m'a-t-il dit 5 mais ensuite je me suis dit à moi-même : ce pauvre diable de docteur a été toute la nuit au bal et a besoin de dormir. Si je le trouble dans son sommeil , il aura les yeux si pesans et les idées si confuses , qu'il ne sera pas en état de bien juger de mon état. Bientôt après, j'ai transpiré abondamment, et je me suis senti soulagé. »
Lorsque je l'eus quitté , il se recoucha et resta au lit pendant quelques heures.
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)o. — Napoléon m'a paru aujourd'hui assez mal disposé; ses jambes étaient pourtant un peu moins enflées, etc. ce Le gouverneur, m'a -t- il dit, est allé hier chez Bertrand , et a témoigné le désir d'accommoder les choses ; mais il a si souvent agi ainsi , sans en venir à aucune conclusion, qu'il en sera sans doute de même cette fois-ci. J'ai ordonné à Bertrand d'envoyer chercher le petit major ( Gorrequer ), de lui expliquer l'affaire et de lui dire ce que nous voulons ; je suis d'avis que la seule garantie que je puisse avoir pour ma vie, consiste a établir des relations journalières avec les officiers de l'armée de la marine et avec les habitans; car si ces rapports eussent existé auparavant, le gouverneur n'aurait pas pu , sans compromettre gravement sa responsabilité morale, continuer pendant si long-temps ses vexations, quoique le lieu où. nous sommes renfermés soit petit et misérable, et que les habitans puissent être considérés comme autant d'esclaves du pouvoir arbitraire j néanmoins l'opinion publique aurait été encore de quelque poids , le bruit s'en serait répandu en Angleterre , et John Bull n'eût pas souffert une conduite si déshonorante pour son pays. Ce que je veux , c'est qu'on ne fasse , relativement à ma personne , ni mystère , ni secret ; partout où il y a du mystère , il y a de mauvaises intentions. Si chaque chose se faisait de manière à pouvoir être publiée, tout serait tellement en règle, qu'on n'aurait plus besoin de publicité. Il me serait indifférent que la maison où je suis fût de verre. Les procédés qu'on a envers moi devraient être de nature à pouvoir être connus de tout le monde.
» Vous vous rappelez que du temps où l'amiral
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commandait ici , on n'a jamais pensé à envoyer en Angleterre aucune réclamation , parce que notre situation éiait supportable et qu'on pouvait s'y accoutumer. J'ai témoigné à Bertraud le désir de recevoir des visites , et je lui ai dit de faire connaître au gouverneur qu'il peut aisément arranger cette affaire, en envoyant lui-même la liste des personnes auxquelles il permeitra de venir à Longwood , et de lui demander qu'on ne fasse point d'insinuations pour les empêcher de venir , comme on l'a fait jusqu'à présent. Nous pouvons envoyer tout ce qu'il nous plaît en Europe , et nous l'avons toujours pu. Quant aux commissaires, comme c'est Une affaire de police , je lui en laisse la disposition. Je lui ai déjà dit que je recevrais avec plaisir celui d'Auiiiçhe avec sa femme, de même que le commissaire russe, tous deux comme simples particuliers , si cependant des raisons politiques ne s'y opposeut pasj je n'y attache aucune importance , quoiqu'il n'y ait rien de plus ridicule que de voir ces envoyés ne pouvoir passer la porte intérieure de Longvood } quand , toutefois , on leur permet d'aller jusquelà , et qu'on les empêche d'avoir avec nous des conférences aussi longues et aussi fréquentes qu'il leur plaît, ce qui doit attirer sur l'auteur de cette absurdité le ridicule et le mépris de tous ceux qui en sont témoins. Tout mon désir est qu'on explique bien clairement , et qu'on fasse bien comprendre à ces commissaires , que des raisons politiques seules empêchent qu'ils ne soient reçus à Longwood, et qu'on ne leur en impose pas par un amas de mensonges , comme ceux qu'on leur a faits jusqu'à ce jour. On assure que le gouverneur leur a dit que tout provenait de ma faute , et que j'avais refusé de les voir \ qu'il ne se passe pas une
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semaine saus que cel homme ne leur fasse des insinuations , et avec tant de mystère qu'ils se croient à Yenise ou à Ragnse , et non pas dans une colonie anglaise. Chaque semaine on remarque qu'ils ont abusé de tel ou tel privilège. Rien n'est plus capable de faire naître la haine parmi des hommes que ce système perfide d'incrimination , sur-tout lorsque les accusations parient de quelqu'un de puissant , parce qu'on ne peut les repousser , ni y répondre. A l'égard des étrangers , je souhaite que toutes les fois qu'un bâtiment arrivera , il forme une liste de ceux à qui il permettra de venir ici j mais que cette liste soit nombreuse , et non pas composée seulement de quelquesuns de ses favoris ; que si , parmi les personnes qui paraîtraient vouloir me visiter , il s'en trouvait dont il soupçonnât la droiture et les intentions, qu il le dise franchement , et qu'il ne les porte point sur sa note. Si je consens à voir des étrangers , ce sera de mon propre mouvement , et non parce qu'il le voudra. Qu'il en agisse ainsi , qu'il cesse de faire ses insinuations', et sur- tout de tenir une conduite mystérieuse , et je serai satisfait. »
J'ai eu ensuite une conversation avee l'empereur sur T***. « Quand je suis revenu d'Italie, me dit-il, j'allai demeurer dans une petite maison de la rue Chautereine (à ce que je crois ). Quelques jours après, la municipalité de Paris ordonna qu'on la nommât rue de la Victoire. Chacun s'empressait de me témoigner combien la nation était reconnaissante des effortt que j'avais faits pour vaincre ses ennemis et lui ac* quérir de la gloire. On proposa de me donner un magnifique hôtel à Paris, et une superbe terre. Quoique j'eusse trouvé les moyens de payer l'armée pen«
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dont l'espace de doux ans, payé même l'arriéré de la solde, et envoyé plus de trente millions au trésor de France , le fait est que ma fortuoe s'élevait à peine à trois cent mille francs. Le directoire , déterminé sans doute par un sentiment de jalousie, ne voulut pas consentir au don qu'on se proposait de me faire, sous le prétexte que mes services n'étaient pas de nature à être récompensés par de l'argent. Chacun cherchait à me voir. L'enthousiasme était à son comble. Cependant je fréqueniais peu de personnes, excepté Kléber, Desaix, Caffarelli et quelques savans. Le Directoire me donna une fête splendide. T*** m'en donna une autre. Je ne restai que peu de temps à l'une et à l'autre de ces fêtes. On me donna ensuite le commandement de l'armçe d'Angleterre, qu'on ne nomma ainsi que pour tromper vos ministres sur sa destination réelle , qui était l'Egypte.
J> T*** fut envoyé ensuite en Angleterre ; mais comme, dans le temps des excès de la révolution, on le suspecta , il s'enfuit en Amérique , où il resta jusqu'après le 12 vendémaire, époque à laquelle il fut rayé de la liste des émigrés. Il s'insinua dans la confiance du Directoire. Il eut une correspondance fort étendue avec moi. C'était alors la coutume de célébrei l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à laquelle T*** souhaitait que j'assistasse; je répondis que je n'avais pas de fonctiou publique, que je n'aimais pas les cérémonies; qu'on célébrait les victoires par des fêtes , mais qu'on versait des larmes sur les victimes demeurées sur le champ de bataille. Que la célébration de la mort d'un homme ne pouvait être que la politique d'une faction , mais non pas celle du gouvernement. T*** soutint cette odieuse opinion: que