TOME II
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toujours privé des eniLrassemens de ces personnes chéries. Les anlropopliages des mers du sud n'en feraient pas autant : avant de dévorer leurs victimes, ils leur permettent de se voir et de converser ensemble , loin de leur refuser cette dernière consolation. Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on exerce ici. »
Napoléon , fort agité, se promena de long en large pendant quelque temps. Ensuite il continua : « Vous voyez la manière dont il cherche à en imposer aux voyageurs qui vont en Angleterre, afin de leur faire croire qu'il est le meilleur homme du monde, que sa conduite envers moi est toute bénigne , et que c'est entièrement ma faute si je ne reçois pas d'étrangers. Il donne comme une preuve de l'intérêt qu'il y met , qu'il envoie son aide-de-camp pour me les conduire, quoiqu'il sache bien que cette dernière circonstance suffirait seule pour empêcher que je ne reçoive les personnes qu'il accompagnerait. Son but est actuellement de faire croire au public que je redoute la vue d'un Anglais , et que je ne puis les voir sans horreur. Voilà pourquoi il vous a prié de m'informer que Las -Cases avait dit que j'avais en boudeur l'uniforme anglais. »
J'ai fait l'observation que sir Hudson Low^e m'avait dit qu'il pensait que c'était là une invention de Las-Cases. « C'est de sa propre invention, a répliqué l'empereur, afin de vous en imposer. Si j'avais haï les Anglais , me serais-je remis entre leurs mains, au
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lieu do me rendre à l'empereur de Russie, ou à l'empereur d'Autriche? Était-il possible que je donnasse une preuve plus grande de mon estime pour une nation, que je l'ai fait pour TAngleterre? bien niallieureusement pour moi!
Napoléon a ouvert la porte pour appeler St.-Denis, et lai demander, en ma présence, si dans le journal de Las-Cases on afiirmait qu'il eût jamais dit qu'il haïssait les Anglais , et que sa prévention s'étendait jusqu'à leur uniforme , ou enfin quelque chose qui pût être entendu de cette manière? » St.-Denis a répondu que rien de ce genre n'était contenu dans le journal. « Hé Lien , a dit Napoléon , si Las-Cases l'eût dit lui-même, il l'aurait écrit dans son journal. 11 faudrait être bien méchant, pour vouloir me tourmenter dans la circonstance pénible où je me trouve. Il faut qu'il n'ait rien ici , a-t-il continué, en plaçant sa main sur son sein, et quand un homme n'a point de cœur, il doit nécessairement avoir une mauvaise tête, et être hors d'état de commander ou d'agir par lui-même. La nature , en formant de certains hommes, a voulu qu'ils restassent dans une situation subalterne. Tel était Berthier. 11 n'y avait pas au monde de meilleur chef d'état-major ; c'était là où se trouvait son véritable talent; mais il n'était pas en état de commander cinq cents hommes. C'était un bon écrivain , comme le gouverneur, un excellent commis. Vous pouvez voir combien il est peu propre à occuper un poste
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important , puisqu'il se laisse mener par le nez par un imbéciJle aussi méprisable que ce colonel Reade. Avez-vous Ju Gilblas ? » J'ai répondu qu'oui, ce Ce sourire éternel sur les lèvres de Reade. continua Napoléon, n'est pas naturel , et me fait penser à Anibroise de Lamela , qui allait à l'église, tandis qu'il formait le projet de voler son maître. Ce sourire sert à marquer ses intentions réelles. On m'a rapporté que les Balcombe avaient été interrogés et scrutés en tous sens par le gouverneur et par Reade, son conseil privé, sur ce qu'ils avaient dit et entendu dire à Longwood, et que le père avait répondu que ses filles étaient venues ici pour avoir l'iionneur de nous voir et non pour servir d'espions. »
1 mars. — Napoléon a discouru avec moi pendant quelque temps , relativement aux grilles en fer qu'on disait que V ^dolphus avait apportées. Je lui ai dit que c'était la coutume en Angleterre de mettre des grilles autour des maisons de campagne àes gentlemen , ce qu'il parut avoir de la peine à croire.
2. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toilette , reposant sur son sofa. Il était plus abattu qu'à l'ordinaire, avait l'air pâle et se plaignait de la diarrbée. Je lai conseillai de prendre plusieurs remèdes, mais il ne voulut accepter qu'une forte dose de bouillon de poulet léger, ou de l'eau d'orge.
Pendant le cours de la conversation, il a fait l'observation, qu'il remarquait un cbangement dans le système des Bourbon, qui leur serait favorable,
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parce qu'au lieu d'employer le parti ultra et les membres exaltés de l'aacieane aristocratie, on s'était servi d'hommes qu'il avait lui-même employés auparavant, et qui avaient la conflance de la nation. Il cita entre autres Mole.
J'ai demandé à Napoléon, si le rapport contenu dans r Observer 3 relativement à la conduite de Clarke envers Carnot, dans lequel on disait que Clarke lui avait retenu sa pension, et la manière dont on disait qu'il avait agi lui-même était vraie. Napoléon a répondu que c'était parfaitement vrai. « Mais je m'étonne de voir les journaux si occupés de Ciarke, qui n'est pas un personnage si important pour que l'on parle beaucoup de lui. )) Je lui ai demandé son avis, concernant Clarke. Il a répondu : «Ce n'est pas un homme de talent, mais il est laborieux et utile dans le bureau. Il est, en outre, incorruptible, et il épargne les fonds publics qu'il est incapable de travailler à s'approprier. C'est un excellent rédacteur; il n'est point soldat, et je ne ci'ois pas qu'il ait jamais été au feu de sa vie; il est infatué de sa noblesse; il prétend être descendu des anciens rois d'Ecosse ou d'Irlande, et vante constamment son illustre origine; c'est un bon commis. Je l'ai envoyé à Florence comme ambassadeur; il ne s'occupa qu'à feuilleter de vieilles histoires pour y chercher des preuves de la noblesse de ma famille, car il faut que vous sachiez qu'elle était de Florence. Il m'cjcCfibla de lettres à ce sujet , ce qui me forç^ à
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lui éciire do s'occuper des afîalres pour lesquelles il avait été envoyé à Florence, et de ne point se casser la tète, ni me troubler de ses folies sur la noblesse; que j'étais le premier de ma famille. Malgré cela , il conliiiua ses recbercbes. Lorsque je revins de l'île d'j'^lbe, il me fit oflVir ses services; mais je lui fis répondre que je n'employais pas les traîtres, et lui ordonnai de retourner dans ses terres. )) Je lui demandai s'il pensait que Clarke l'aurait servi fidèlement? (( Oui, répondit Napoléon, tant que j'aurais été le plus loit; il eut fait en cela comme tant d'autres.» Je lui demandai s'il était vrai qu'il eût écrit la lettre qu'on lui attribuait, et dans laquelle il annonçait à Clarke la mort de son neveu? ce Oui, répondit Napoléon, il se nommait Elliot, y)
Je Ini fis la remarque, que ses ancêtres étaient nobles. 11 répondit qu'ils étaient sénateurs de Florence.
Napoléon dit ensuite : (( Ils font de moi dans les journaux tout ce qu'ils veulent, et disent tout ce qui convient à leurs vues. A son retour d'Irlande, lord Castlereagh affirma publiquement une fausseté sur mes intentions, relativement à l'Angleterre; et depuis mon arrivée ici, il met dans ma bouclie des expressions dont je ne m'étais jamais servi. » Je lui observai que probablement on les avait répétées à lord (^astlereagb, comme venant de lui. (C Cela peut éire, dit-il; mais vos ministres se font peu de scrupule d'avoir recours au mensonge, lorsqu'ils croient pouvoir, par ce moyen, atteindre le but qu'ils ont
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en vue. Il est toujours vil et déslionorant de calomnier le malheureux, et doublement encore, lorsqu'il est en notre pouvoir, et que vous lui tenez le cadenas sur la bouche , pour l'empêcher de répliquer. ))
3. — J'ai vu Napoléon à sa toilette. Il ne souflfrait point; sa gaieté était naturelle. Il rit et me plaisanta au sujet de quelques jeunes personnes , et me pria de lui dire les petites nouvelles de la ville. Il paraissait être de meilleure humeur qu'il ne l'avait été depuis long-temps. J'ai eu une conversation avec lui relativement à la déclaration du gouverneur, lorsqu'il affirme que le comte de Las-Cases avait fait dire à Napoléon, dans son journal, qu'il abhorrait la vue d'un uniforme anglais, et à l'assertion de son excellence que Las-Cases s'était efforcé de lui faire haïr les Anglais.
a Je ne puis concevoir, dit Napoléon , ce que Las- Cases aurait pu prétendre en le faisant : qu'aurait-il espéré obtenir par ce moyen? Au contraire, Las- Cases a toujours bien parlé des Anglais. Il disait qu'il avait passé vingt années parmi eux, et qu'il y avait toujours été bien traité. C'est une invention de cet homme , tout ce qu'il avance repose sur des mensonges. Oui, certes, j'ai dit que je ne pouvais voir des officiers en uniforme me suivre et m' épier, parce que cela me rappelait que j'étais considéré comme un prisonnier, et donnait naissance à des réflexions pénibles. Si vous-même deviez venir tous les jours dans ma chambre, en uniforme, cela me donnerait l'idée
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(|iie vous seriez un gendarme; mais cel homme n'a pas de moralité. L'amiral valait mieux que lui, et il entra bientôt dans mes motifs, lorsque je les lui eus fait connaître. »
Il me fit ensuite quelques questions médicales, entra dans la salle de Lillard, demanda quelques bouteilles de porter, en prit un verre en disant en anglais, j^our healUi (à votre santé), et m'en lit prendre un autre. Il me fit plusieurs questions sur le porter , et fut extrêmement surpris du bas prix où il était en Angleterre. Napoléon me dit, en se promenant dans la chambre : « Quelle idée aviez-vous de moi avant d'être mon médecin? Que pensiez-vous demon caractère, et de ce que j'étais capable de faire? Dites-moi franchement quelle était votre opinion. » Je répondis : a Je pensais que vous étiez un homme dont les rares talens ne pouvaient être égalés que par votre ambition sans bornes, et bien que je ne donnasse pas crédit à la dixième partie des libelles que j'avais lus contre vous, cependant je croyais que TOUS étiez homme à ne pas hésiter à commettre un crime, loisque vous le trouviez nécessaire ou utile à Tos intérêts. »
ce Voilà la réponse à laquelle je m'attendais, répondit Napoléon \ et telle est peut-être l'opinion de lord Holland, et même celle d'un grand nombre de Français : je me suis élevé à un point trop extraordinaire de gloire et de puissance humaine, pour ne pas exciter l'envie et la jalousie des hommes. On dira ;
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Il est vrai qu'il est parvenu au faîte de la gloire', mais pour y arriver y il commit bien des crimes. Maintenant, le fait est que, non-seulement je n'ai jamais commis de crimes, mais que même je n'ai jamais eu l'idée d'en commettre aucun '.j'ai toujours marché avec l'opinion des grandes masses et auec les éuénemens : j'ai toujours fait peu de cas de l'approbation des individus, et beaucoup de celle du peupie; à quoi m'aurait donc servi le crime? Je suis trop fataliste et j'ai toujours trop méprisé le genre humain pour employer le crime à déjouer ses complots. J^ai toujours marché avec V opinion de cinq ou six millions d'hommes ; à quoi m'aurait servi le crime?
)) Malgré tous les libelles , continua-t-il , je ne crains rien pour ma renommée; la postérité me rendra justice; la vérité sera connue, et l'on com^iarera le bien que j'ai fait, avec les fautes que j'ai commises : je ne redoute pas le résultat de l'examen. Si j'eusse réussi, je serais mort avec la réputation du plus grand liomnie qui eût jamais existé. Dans l'état où sont les choses, bien que j'aie échoué, je serai encore considéré comme un homme extraordinaire. Mon élévation est unique 5 parce qu'elle n'a pas été le résultat d'aucun crime. J'ai combattu dans cinquante batailles que j'ai presque toutes gagnées : j'ai tracé le plan, et fait mettre à exécution un code de lois qui fera passer mon nom à la postérité la plus reculée. De rien, je suis devenu, par moi-même, le monarque le plus puissant du monde : l'Europe était à mes
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pieds. Mon ambition était grande, je l'avoue; mais elle était froide et causée par les évéueinens et l'opinion des glandes masses : j'ai toujours pensé que la souveraineté reposait dans le peuple. En eflet, le gouvernement impérial était une espèce de république : appelé à sa tète par la voix de la nation , ma maxime fut, carrière ouverte aux talensy sans distinction de naissance ou de fortune, et ce système d'égalité est la raison pour laquelle votre olygarcliie me déteste tant.
)) Si la politique , continua-t-il, pouvait justifier le crime et le meurtre , elle m'eût autorisé à mettre à mort Ferdinand et les autres Bourbon de sa famille, lorsqu'ils étaient en France. Si j'avais été un homme accoutumé à commettre des crimes , n'en aurais-je pas commis un dont l'exécution m'eût été avrintageuse. Ferdinand et sa famille étant morts , et les Espagnols n'ayant plus à combattre pour eux, se seraient soumis. Non , si j'avais eu l'inclination au crime, je ne serais pas ici. Un seul Bourbon français existerait-il, si j'avais consenti à sa mort? Nonseulement je n'y votdus pas consentir , mais je défendis positivement qu'il fût fait aucun attentat de cette nature.
)) Ce n'est pas, continua Napoléon, d'après ce que le Quaterly Review ou Pichon disent , ou d'après ce que je pourrais écrire moi-même , que la postérité jugera de moi , c'est d'après la voix de tant de millions d'hommes qui ont vécu sous mes lois.
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V Ceux qui ont consenti à la réunion de la Pologne à la Russie, seront l'exécration de la postérité ; tandis qu'on prononcera mon nom avec respect , alors que les belles contrées du sud de l'Europe seront la proie des barbares du Nord. Mon plus grand tort a été peut-être de n'avoir pas détrôné le roi de Prusse, lorsque je pouvais si aisément le faire. Après Friedland , j'aurais du retirer la Silésie et ^*^ à la Prusse , et abandonner ces provinces à la Saxe , parce que le roi de Prusse et les Prussiens étaient trop liumiliés pour ne pas se venger à la première occasion. Si j'en eusse agi ainsi , si je leur eusse donné une constitution libre , et que j'eusse délivré les paysans de l'esclavage féodal , la nation aurait été contente. »
Napoléon s'est rendu à pied chez le comte Bertrand. Depuis deux ou trois jours , il prend plus d'exercice que de coutume.
4. — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard ; il était extrêmement gai. Il m'a rendu les numéros de V ambigu pour 18 16, et m'a prié de lui procurer ceux de 1 8 1 5 .
Il a répondu à ma question sur P^^"^. « P'^'''* est un polisson, qui écrirait pour quiconque voudrait le payer. Il m'a offert de changer de style , et d'écrire pour moi de telle sorte que le gouvernement anglais ne se douterait pas qu'il fût employé par moi. Une fois, entre autres , il a envoyé à la police le manuscrit d'un livre écrit contre moi , en offrant de renoncer à le fiire imprimer , moyennant une certaine
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somme. Ce fait étant venu à ma connaissance , j'ordonnai à la police de répondre que s'il voulait payer les frais d'impression , cet ouvrage serait publié en France pour son compte. Il ne fut pas le seul qui me fît de semblables oiFres lorsque j'étais tout puissant. Quelques-uns des éditeurs des journaux anglais m'ont fait de semblables avances , en déclarant qu'ils pouvaient me rendre les services les plus essentiels: mais alors je n'attachais pas assez d'importance à leurs offres , et je les refusai. Les Bourbon ne font pas de même j en 181 4 on paya à l'éditeur du journal the Times environ 3ooo livres sterling, outre qu'on en prit un grand nombre d'exemplaires. Je vous ai dit que je trouvai son reçu dans les papiers de Blacas à mon retour de l'île d'Elbe. Je ne sais s il est maintenant à leurs gages. Dans cette même année, un grand nombre de pamplilets furent imprimés à Londres contre les Bourbon , et des exemplaires leur furent envoyés avec menace de les publier s'ils ne les payaient pas. Les Bourbon très-effrayés les achetèrent avec empressement. 11 y avait entre autres un libelle abominable sur la dernière reine , qui leur coûta une forte somme à faire supprimer.
» Lorsque j'étais sur le trône , continua-t-il , trente commis étaient occupés à traduire les journaux anglais , et à faire des extraits des ouvrages importans écrits dans cette langue. Les choses qui paraissaient les plus importantes, étaient extraites
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des journaux et soumises chaque jour à mon examen. Mais jamais je ne le faisais faire en ma présence , je ne suivais pas même le traducteur dans ses progrès, ainsi qu'on l'a affirmé. Je ne connaissais pas même alors l'article the. 11 ne me paraissait véritablement pas assez important d'apprendre la langue anglaise, à dessein seulement de lire les journaux, d'autant que je recevais constamment des lettres et des nouvelles de ce pays par des espions. Néanmoins les journaux servaient à corroborer leurs informations relativement aux mouvemens des troupes, à l'armement et au départ des vaisseaux de guerre et autres mesures du gouvernement. »
Le gouverneur est venu à Longwood. Il a exprimé l'intention d'entourer la maison d'une grille de fer dont il ferait fermer les portes à sept ou huit heures du soir. Les clefs seraient portées à Plantation-IIouse , où elles resteraient jusqu'au lendemain à la pointe du jour.
5. — La Tortue , vaisseau approvisionneur, capitaine Cook , est arrivée directement d'Angleterre, d'où elle est partie , le 1 8 décembre 1 8 1 6. J'ai été à la ville , et j'ai appris que Warden avait publié , sur Napoléon , un livre qui avait excité l'intérêt , et que l'on supposait avoir produit pour lui une impression favorable. J'ai reçu des journaux contenant des extraits de cet ouvrage.
A mon retour à Longwood , je trouvai Napoléon dans un état bien diflérent de celui de la veille. Il
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élait étendu sur son sofa, et paiaissait Irès-pensif. Sa tête était appuyée sur sa main , dans l'attitude ]a plus mélancolique. 11 avait sa robe de chambre, un madras sur sa tète; sa barbe n'avait pas été faite. « Quelles nouvelles, me demanda - t - il d'un air abattu, ce vaisseau arrive-t-il d'Angleterre?)) Je lui répondis qu'il en venait directement. Après lui avoir rapporté quelque chose de ce que j'avais appris de plus intéressant, je lui dis que Warden avait publié , sur lui , un livre qui avait excité un vif intérêt. Au nom de Warden, il leva la tête et dit: a Quoi, Warden , du Northumberland ? » Je répondis aflirmativement. « Et quelle est la nature de cet ouvrage? Est-il pour ou contre moi ? Est-il bien écrit ? Quel en est le sujet ? » Je répondis que c'était une relation de ce qui s'était passé à bord du Norlhwnherland et ici ; que le livre était en sa faveur , et qu'il contenait des faits curieux et des réfutations à quelques accusations portées contre lui ; l'explication de l'affaire du duc d'Enghien , et que l'ouvrage était bien écrit , etc. a L'avez-vous vu ? y> — Non , répondis-je. — « Alors , comment savez-vous s'il est en jna faveur , ou s'il est bien écrit ? )) Je répondis que j'en avais lu quelques extraits dans les journaux , et je les lui donnai. II s'assit pour les lire , me pria de lui expliquer quelques passages , et dit qu'ils étaient vrais 11 demanda ce que Warden avait rapporté de l'affaire du duc d'Enghien? Je répondis qu'il affirmait (|ue Talleyrand avait retenu une lettre
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du duc pendant un temps considérable après son exécution , et qu'il attribuait sa mort à Talleyrand. « Di questo non c' è clubbio ( quant à cela , il n'y a point de doute), répondit Napoléon.»
Napoléon me demanda alors, comment cet ouvrage avait été reçu en Angleterre. Je répondis qu'il avait eu beaucoup de succès. 11 me demanda si les ministres en avaient été satisfaits. Je répondis, que jusqu'alors ils n'en avaient pas témoigné de déplaisir , et que Waiden avait été, depuis peu, attaché à un vaisseau. « Alors, dit Napoléon, je suppose qu'il s'est arrangé de manière à plaire aux ministres.» — D'après ce que j'ai appris , il a chercLé à faire connaître la vérité-, telle fut ma réponse.
Je l'aidai alors à parcourir quelques passages cités dans r Observer^ dont il reconnut l'exactitude. Il lut très-attentivement, et me fit expliquer par trois fois \\n article qui disait que Marie-Louise était tombée de cheval dans le Pô , et qu'on avait eu beaucoup de peine à la sauver. Il parut vivement affecté de cette nouvelle.
Il me parla ensuite des troubles de l'Angleterre et de la misère de la classe indigente. « Vos ministres , dit-il, sont responsables de tous les malheurs et de tous les désastres de l'Angleterre , pour avoir négligé de profiter de circonstances favorables , pour assurer à leur pays d'immenses avantages commerciaux. Par suite de mes revers en Russie, un succès sans égal dans l'histoire lui était destiné 5 elle trou-
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Tait, clans la force des circonstances, l'occasion de devenir la nation la plus riche et la plus puissante du monde. J'ai toujours considéré l'Angleterre comme dans un état danirercux, envoyant ses ellorts surnaturels, et j'ai pensé que si qucîlque circonstance imprévue ne venait pas à son aide , elle succomberait accablée par ses efforts mêmes et le poids de sa dette. Cette circonstance s'est présentée, mais vos ministres , comme des sots , n'ont pas su en profiter; ils ont préféré faire leur cour à des rois, au lieu de consulter les intérêts de leur pays. Tout souverain ou ministre doit considérer , avant tout , les intérêts et le bien-être de son propre pays , et ne doit jamais négliger aucune des occasions qui lui sont offertes de le servir , sur-tout lorsque cela peut se faire au moyen d'un traité. Ceux qui négligent ces occasions sont des traîtres à leur patrie. Vous avez déjà la haine de toutes les nations , par suite de vos lois maritimes et des prétentions à la souveraineté des mers , que vous dites vous appartenir de droit. Alors pourquoi n'en pas profiter ? Vous avez fait le marché le moins avantageux ; vous avez mérité la haine de toutes les nations , sans jouir d'aucun de leurs privilèges. Vos ministres ne connaissent pas la situation de leur piopre pays.
:» Il me paraît , continua-t-il , quails se proposent ouvertement de soumettre l'Angleterre à un joug militaire, de renverser par degrés la liberté qui se débat encore , et de s'arroger un pouvoir illimité.
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Tous ces honneurs conférés au militaire , et les mesures qu'on a adoptées dernièrement , sont autant de préliminaires à leur despotisme. Je découvre leur but. Les autres souverains de l'Europe , qui sont jaloux et qui ne peuvent supporter l'idée que l'Angleterre soit la seule nation libre en Europe , les aideront, sans doute, si cela est nécessaire. Ils prêteront tous la main au renversement de vos libertés. )) J'observai à Napoléon que les Anglais ne consentiraient jamais à devenir une nation d'esclaves. « 11 y a toute apparence qu'on le tentera , dit Napoléon . »
Le gouverneur a envoyé quelques numéros détachés du Times et plusieurs lettres. Le général Gourgaud en a reçu une de sa sœur, qui lui apprend que sir Georges Gockburn est allé deux fois voir sa mère à Paris. Cette marque d'attention de la part de l'amiral a transporté le général Gourgaud.
Le comte et la comtesse Bertrand étaient dans le ravissement , parce que la même lettre disait que madame Dillon , mère de la comtesse , allait mieux. Bien qu'errant depuis des années, jamais je n'ai été aussi frappé de la satisfaction et de la consolation que peut répandre une lettre de parens ou d'amis éloignés dans lame d'un exilé. 11 était facile de distinguer à la joie des physionomies de plusieurs habitansde Longwood, ceux qui avaient reçu des lettres; les traits des autres annonçaient la mélancolie et le mécontentement. Il eût été inutile de faire lu