‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 12 sur 27 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Maus. ( ii4 ) iS^7*

moindre question. Une ligne venue d'Europe est un trésor sans prix à Lougwood.

6. — Quelques journaux français ont été envoyés à Napoléon de la part de l'amiral , par l'intermédiaire du gouverneur. Napoléon désirait beaucoup recevoir des nouvelles de Marie-Louise. L'événement dont il avait lu la relation la veille, paraissait avoir excité ses craintes. Elles ne furent pas diminuées en voyant que le gouverneur ne lui avait envoyé que quelques numéros détachés. Arrivé à un article des journaux fiançais qui disait que le projet d'approvisionner Paris d'eau , par l'entremise d'une compagnie anglaise , avait été abandonné : n Ne vous ai-je pas dit, s'écria-t-il en ra'appelant, qu'on ne le souffrirait pas? » Je lui ai appris que le gouverneur m'avait envoyé l'ouvrage de M. Warden , en me priant de le lui remettre. Il regarda le Jac simile de son écriture, et rit de tout son cœur.

Napoléon m'envoya chercher vers le soir. 11 me dit qu'il pensait que le gouverneur avait retenu des lettres et des journaux ; qu'il ne doutait pas que sir Hudson Lowe n'eût reçu une série complète de journaux , mais qu'il en avait gardé quelques-uns, selon sa brutale habitude, parce que peut-être ils contenaient un détail qui aurait pu lui faire plaisir. (( D'abord, disait-il, je craignais qu'il n'y eût de mauvaises nouvelles de ma femme, mais un moment de réflexion m'apprit que si cela était , cet homme n'aurait pas manqué de me mettre à même de les con-

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naître, afin de m'allliger. Peut-être y donne-t-on quelques nouvelles de mon fils; quand vous irez demain à la ville , tâchez donc de vous procurer une série complète, et parcourez-les avec soin. Vous trouverez dix articles dans vos feuilles, pendant le temps que j'en chercherai un. Tâchez donc de m'apporter quelques journaux de Portsmouth , parce que les nouvelles y sont données d'une manière plus succincte, et que je ncm'y perdspas comme à parcourir le Times. ^^

'j. — Cipriani est allé faire des provisions à la ville.

8. — Madame et mesdemoiselles Balcombe sont venues à Longwood. Napoléon les a envoyé chercher, et s'est entretenu avec eux pendant quelques minutes. Sir Hudson Lowe, en apprenant cette circonstance, a dit qu'ils n'avaient point affaire au général Bonaparte, que leur laissez passer faisait simplement mention de la famille du comte Bertrand.

lo. — Napoléon a été fort gai. Nous avons parlé enscmbh; de l'ouvrage de Warden. Je lui ai fait quelques questions sur le passage qui traite de la physionomie du gouverneur, et sur son assertion qu'il aimait mieux celle de lady Lowe. Napoléon me dit eu riant : « Oui, c'est vrai, autant que je puis m'en souvenir. Mais j'ai dit de lui pis que cela; je crois qu'on le verra dans le journal de Las Cases, où le gouverneur a pu avoir connaissance de mes remarques. »

Je lui demandai alors son opinion sur l'ouvrage de Warden. 11 répondit : « Le fond en est vrai, mais il a mal compris ce qu'il a entendu dire. II y a dans

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l'ouvrage plusieurs erreurs, qui proviennent d'une fausse iulerprétalion. Warden n'entend pas le français. Il a eu tort de nie faire parler comme il l'a fait ; car au lieu d'expliquer que ma conversation lui a été transmise au moyen d'un interprète, il arrange toutes choses comme si je lui eusse parlé à lui-même, et qu'il n'eut pu me comprendre; par conséquent, il a mis dans ma bouche des expressions indignes de moi et tout-à-fait hors de mon style. Tous ceux qui me connaissent verront aisément que ce n'est pas mon style. Au fait, la plus grande partie de ce qu'il a entendu par Tintermédiaire d^un interprète, et c^est là presque tout son livre , est plus ou moins incorrect. Il a dit que Masséna avait treize fois donné Tassaut au village d^Esling, ce qui, si le livre était traduit,, ferait rire tous les officiers français qui connaîtraient cette affaire; car Masséna n'était pas même là durant l'action. Ce qu'il dit des prisonniers de Jaffa est également inexact , parce qu'ils étaient à douze lieues dans la direction de Bagdad , et non pas dans celle de Nazareth.

» C'étaient des Maugrabins des environs d'Alger, et non pas des naturels du pays dont il paile. 11 se trompe quand il dit que j'ai proposé de donner de l'opium aux malades-, ce n'est pas moi qui en ai fait la proposition, elle fut d'abord faite par un des officiers de santé. 11 se trompe dans l'explication qu'il adonnée, de la raison pour laquelle je désirais que Wright conservât la vie. Ma principale raison était

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de pouvoir prouver, comme je l'ai déjà dit, que**** avait fait débarquer en France des assassins gagés par lecomted'Artois pour m'assassinerjetjel'aurais prouvé par le témoignage de Wiight en présence des ambassadeurs des puissances amies. H y a toutefois quelque chose de glorieux dans la mort de Wright ; il préféra s'ôter la vie que de compromettre son gouvernement. j) Le duc d'Enghien devait venir à Paris pour seconder les assassins; le duc de Berry devait débarquer en Picardie pour y exciter l'insurrection et l'assassinat. J'en fus informé, et Savary fut envoyé pour l'arrêter. S'il avait été pris alors , il eût été à l'instant fusillé. Il était à bord d'un vaisseau anglais, qui vint près de la côte; mais n'apercevant pas un signal de Béville, dont on était convenu, il s'effraya et prit le large. L'endroit où il devait prendre terre, est appelé la Falaise de Béville, près de Dieppe, au pied d'un rocher taillé à pic , où l'on est forcé de monter à l'aide de cordes. Ce lieu fut choisi parce qu'il n'était pas probable qu'on y serait troublé par les préposés des douanes. Le comte d'Artois et le duc de Berry ont toujours cherché à me faire assassiner. Je crois que Louis n'était pas du complot. Je suppose qu'ils pensaient pouvoir renouveler leurs tentatives tant qu'elles demeureraient impunies. Comme chef du gouvernement français, par les lois de la politique et de la nature, j'eusse été justifié de tenter de les faire assassiner à mon tour, ce qu'il m'eût été foit aisé d'effectuer.

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y> Peu de temps après l'affaire de Marengo , a continué Napoléon , Louis m'écrivit une lettre qui me fut remise par l'abbé de Montesquiou , et dans laquelle il disait que je différais bien long-temps à le rétablir sur le trône, que le bonlieur de la France ne pouvait être complet sans lui, comme la gloire de Câ pays ne pouvait exister sans moi, que l'un lui était aussi nécessaire que l'autre; il terminait sa lettre par m'offrir tout ce que je pouvais désirer sous ses ordres, pourvu que je le rétablisse sur le trône. Dans une réponse fort polie , je disais que j'étais extrêmement affligé de ses malbeurs et de ceux de sa famille; que j'étais prêt à tout faire pour eux, et pour leur procurer un revenu convenable; mais j'ajoutais qu'il devait renoncer à l'idée de rentrer en France en souverain, vu que cela ne pouvait s'effectuer, sans passer sur le corps de 5oo,ooo Français (i).

( I ) Voici la lettre dont parle Napole'on , et la re'ponse qu'il y fit.

« Vous tardez bien à me rendre mon trône. Vous perdez une occasion précieuse que vous ne trouverez plus. Sans moi, vous ne pouri'ez jamais rendre la France heureuse ; mais sans vous, je ne puis conserver sa gloire. Choisissez votre rang , soyez assuré de tout ce que vous de'sirez pour vos amis ; je ratifierai tout ce que vous ferez. »

Le lendemain matin Napole'on envoya la re'ponse suivante :

« J'ai reçu votre lettre et vous remercie des expressions flatteuses qu'elle contient pour moi; mais ni vous , ni aucun prince de votre famille , ne devraient jamais de'sirer de l'entrer en France , et pour le faire , vous devriez fouler aux

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» Warden a été mal informé quand il a cru que Ma ret avait été prévenu de mon retour en France eu i8i5. 11 n'en savait rien; et une telle assertion pourrait faire du tort à ses parens en France. 11 a aussi eu tort d'alléguer l'autorité du comte et de la comtesse Bertrand dans cette affaire , attendu que cela pourrait leur faire beaucoup d'ennemis. Il aurait dû se contenter de dire : On m'a dit à Longwoody etc. 11 a avancé que les renseignemens venaient de moi 5 mais je ne m'en embarrasse pas , parce que je ne crains personne ; seulement il aurait dû user de précaution par rapport aux autres.

y> Warden, a-t~il ajouté , est un homme qui a de bonnes intentions, et le fond de son ouvrage repose sur des faits véritables; mais plusieurs des circonstances sont mal rapportées , parce qu'il les a mal interprétées. Gourgaud était très-irrité hier de ce que l'on avait dit de lui. Je lui ai fait observer qu'il devait m'imiter en ce point, et remarquer la patience avec laquelle je supportais les libelles que la presse avait vomis en si grand nombre contre moi, et dans lesquels j'étais représenté comme un empoisonneur, un assassin, un monstre, coupable de viol, d'inceste , et de tous les crimes les plus horribles ; qu'il devait réfléchira cela, et se taire.

pieds les cadavres de cinq cent mille Français. Je suis sensible aux grands malheurs de votre famille , et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour assurer votre retraite et votre tranquillité'. »

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» Je vois, a-l-il continué, par quelques réponses du Times , que le Morning- Chronicle a l'air de me défendie. Quel mal pourrait-il y avoir à me laisser lire ce journal, à me laisser voir quelque chose qui me soit favorable. Il est très-rare que je voie maintenant quelque chose de ce genre; c'est une cruauté de me refuser une si faible consolation.

» Vous vous rappelez que je vous ai dit que les Anglais changeraient d'opinion à mon égard, et que les nombreuses relations qu'ils avaient avec la France et l'Italie leur feraient bientôt découvrir que je n'avais pas l'horrible caractère qu'on me supposait, et que les voyageurs anglais , à leur retour des pays que j'avais eus sous ma domination , en rapporteraient des opinions toutes différentes de celles qu'ils avaient auparavant sur mon compte. Eh hien , ce changement commence à s'opérer et deviendra tous les jours plus complet. Vous nous avez trompés , diront-ils , nous n'avons pas entendu parler sur le continent de ces horribles histoires. Au contraire , par-tout où il y avait une belle route , un pont élégamment construit, et où nous avons demandé qui a fait cela? on nous a répondu : Napoléon ou Bonaparte. Ils diront tout naturellementrc cet homme a encouragé les arts et les sciences pendant la durée de son règne, et il s'efforça de faciliter et d'augmenter le commerce des pays qui étaient sous sa domination. Lord Castlereagh, a continué Napoléon , s'est rendu coupable d'un vil libelle en déclarant que j'avais dit,

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depuis que je suis arrivé dans cette île, qu'en temps de paix comme en temps de guerre, j'avais constamment pour hut la destruction de l'Angleterre; c'est une assertion entièrement fausse, et j'en ferai le sujet d'une plainte que je veux adresser au piince-régent, son maître , en lui révélant la conduite indigne de son ministre, conduite qui dégrade le caractère d'homme. Il est toujours déshonorant et vil d'insulter publiquement et de calomnier le malheureux , sur-tout quand il est dans les mains de son ennemi , et qu'il se trouve à une distance qui rend toute réponse impossible. »

Il a ensuite fait quelques observations concernant Talleyrand. « Quant à Talleyrand , a-t-il dit, Qu'est un coquin y un ho7nme corrompu 3 mais un homme d^ esprit , un homme qui cherche toutes les occasions de trahir. Après le mariage du prince Eugène , je fus obligé de le destituer , par sviite des plaintes portées contre lui par les rois de Bavière et de Wurtemberg. On ne pouvait rien faire, ni traité, ni convention pour le commerce, sans l'avoir préalablement gagné par de l'argent. Il était alors question de traités commerciaux , et il demandait des sommes énormes pour en opérer la conclusion. Les Bourbon ont bien fait de s'en débarrasser , car il les aurait trahis à la première occasion, s'il eut vuqu'il y avait quelque chance de réussite, comme il m'a offert de les trahir à mon retour de l'île d'Elbe. Vos ministres ont bien su ce qu'ils faisaient en m'en-

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Toyant à l'île Sainte-Hélène. Ce Bonaparte, ont-ils dit, est un homme à talent ; il a toujours été l'ennemi de l'Angleterre. Les Bourbon sont un tas d'imbécilles , et il convient mieux à l'Angleterre, que le trône de France soit occupé par des imbécilles que par des personnes à talent, attendu que les premiers, malgré la même inclination à faire du mal à l'Angleterre, n'auront pas l'habileté des seconds. Nous devons faire tout ce que nous pouvons , disent vos ministres , pour abaisser la France , qui est notre ennemie naturelle, et le meilleur moyen d'y parvenir est de placer une légion de fous à la tête de son gouvernement ; ils s'occuperont à rétablir les vieilles superstitions, l'ignorance et les préjugés de Ja nation , et l'affaibliront au lieu de lui donner de la vigueur. Ils auraient mieux fait , continua Napoléon , de me laisser sur le trône ; j'aurais donné aux Anglais des avantages commerciaux que les Bourbon ne peuvent leur offrir ; en outre , cela eût maintenu l'importance de l'Angleterre sur le continent. Les autres puissances, me craignant, auraient fait des sacrifices pour faire des traités avantageux à TAngleterre dans la vue de conserver son alliance , sans laquelle elles ne pouvaient rien contre moi , tandis qu'à présent elles ne craignent pas les Bourbon et ne fout aucun cas de l'amitié d'une puissance dont elles sont jalouses , et qu'elles cherchent à humilier. Quoi qu'il en soit, vos ministres devaient me soutenir comme un épouvantail pour le

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peuple anglais, lorsqu'ils avaient besoin de sacrifices de la part de leur nation.

» Je ne vois point, a ajouté Napoléon, d'autre moyen de remédier à la détresse de vos manufactures , que celui d'employer tous vos efforts poar opérer la séparation des colonies de l'Amérique méridionale espagnole de la mère patrie. Par ce moyen , vous trouveriez l'occasion d'ouvrir un commerce très-étendu et très-lucratif avec les Américains du sud, qui vous procureraient de grands avantages. Si vous n'adoptez pas de semblables mesures , les Américains vous préviendront : si vous faisiez ce que je vous dis, ils ne pourraient faire de commerce qu'avec vous. Il faut que vous leur fermiez toute communication avec la France et avec l'Espagne.

» Si la guerre avec l'Angleterre eût duré deux ou trois ans de plus , la France aurait pu se passer des colonies , en conséquence du grand encouragement que je donnais , et des primes que j'accordais à ceux qui consacraient leurs travaux cliiraiquesà la confection du sucre , sur-tout par le moyen de la betterave ; on le vendait quinze sous la livre, et quand le procédé aurait été un peu plus mûri , le sucre aurait été à aussi bon marché en France , qu'il l'eut été par l'importation des Indes occidentales. )) J'ai fait la remarque que les Français eussent eu beaucoup de peine à se passer de café. « Ils auraient trèsbien pu se contenter de diverses sortes d'herbes telles que le thé , a répondu l'empereur. Au reste , on

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aurait pu cultiver du café clans quelques-unes des contrées méridionales de la France , et ou aurait pu lui substituer une sorte inférieure de café de grains.»

Quelques instans après , Napoléon a fait l'observation qu'il était vrai , comme on l'avait rapporté dans les journaux, que les Belges étaient fâchés que les Anglais eussent gagné la bataille de Waterloo. (( Ils se considéraient comme Français , et ils relaient en effet ; la plus grande partie de la nation m'aimait et désirait que je réussisse. Les contes que vos ministres ont fait répandre , relativement à la haine qu'avaient contre moi les nations que j'avais réunies à la France, sont autant de mensonges. Les Italiens , les Piémontais, les Belges et d'autres, sont une preuve de ce que j'avance. Vous connaîtrez plus tard l'opinion des Anglais qui ont parcouru le continent, et vous verrez que ce que je vous dis est exact, et qu'il y a actuellement, en Europe, des millions d'individus qui me pleurent. Le Piémont préférait d'être une province de France que de former un état indépendant sous le roi de Sardaigne. »

Le cuisinier du comte Bertrand a été au camp, et il était ivre au point de ne pouvoir préparer le dîner de la famille. Quand Napoléon en fut informé, il envoya quelques plats de sa table à la comtesse Bertrand , en lui faisant faire ses complimens.

II. — Le sloop le Griffon, armé en guerre, est arrivé du Cap , avec une malle contenant quelques lettres pour les Français. Le comte Bertrand a reçu

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la nouvelle agréable que son frère n'était plus en exil , et qu^on lui avait accordé la permission de rentrer dans ses foyers, et d'y rester sous une certaine surveillance.

J'ai appris que la semaine dernière on avait envoyé une lettre à la maison de commerce Balcombe et compagnie, pour demander la raison pour laquelle on avait dépensé quatorze scliellings de plus que la somme accordée par le gouvernement, pour le poisson , pendant la dernière quinzaine. On a, en outre, demandé pourquoi on avait porté deux scliellings et six sous de plus que la taxe dépensés pour fils et cordons. On a observé aussi qu'on avait envoyé , par ordre du chirurgien , quarante livres d'orge pour l'usage de la comtesse Bertrand, en ajoutant qu'on défendait de réitérer cet abus, à moins d'un ordre qui devait être préalablement approuvé à Plantation-House,

Dimanche dernier, M. Balcombe et moi , avons eu un entretien avec sir Hudson Lowe, dans la bibliothèque de Plantation- House y relativement aux affaires de Longwood. M. Balcombe a présenté, à l'approbation du gouverneur, deux sortes de lettres de change tirées par le comte Bertrand. Son excellence a témoigné son grand étonnement, des fortes sommes d'argent dépensées par les Français, et a soutenu que douze mille livres slerlin» devaient suffire à couvrir la dépense. M. Balcombe et moi, nous lui avons appris que cet argent était sur-tout

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emj)loyé à acheter des provisions, et à se procurer les diverses nécessités de la vie, attendu que la ration accordée par le gouvernement, ne pouvait suffire. Parmi un grand nombre d'articJes, je citai principalement, c|u'on n'avait accordé que soixante-douze livres de bœuf pour tout l'établissement. Sir Hudson dit qu'on en augmenterait la quantité, et qu'on la porterait à cent livres, en ajoutant qu'il parlerait à ce sujet au comte Bertrand. Il paraissait être de mauvaise humeur, et se moqua de ce qu'il appelait l'impudence de Las-Cases, d'avoir pris sur lui d'envoyer du Cap à Longwood, du vin, de l'huile de Florence, et d'autres articles de semblable nature, pour l'usage des Français; il qualifia tous ces envois d'insulte au gouvernement anglais , et termina par refuser d'approuver plus d'une sorte de lettres de change (i).

J'ai vu Napoléon à onze heures du matin; il était de très-bonne humeur. Il a fait quelques remarques sur les troubles arrivés en Angleterre. Il dit qu'il pensait que le prince-régent devait adopter quelques mesures afin de pacifier le peuple, telle que celle de réduire les taxes. (C II est impossible, a-t-il ajouté, qu'une nation consente à payer de sang-froid, en temps de paix , des taxes presqu'aussi fortes que

(1) Sir Hudson Lowe ne voulait pas permettre qu'aucune lettre de change tire'e par quelques-uns des haljitans de Longwood fut re'alisee , à moins qu'elle ne fvit pre'alablcment approuvée et endosse'e par lui.

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celles qu'elle payait en temps de guerre, quand il n'y a plus ce stimulant, cette irritation d'esprit qui leur faisait considérer ces saignées faites à leurs Jjourses comme absolument nécessaires pour empêcher leur pays d'être envahi par une nation étrangère. L'Angleterre est actuellement dans une position contre nature; il faut que quelque changement ait lieu. » Je répondis que bien qu'il existât une grande détresse en Angleterre, les troubles se bornaient aux basses classes, et qu'ils se termineraient quand on ferait pendre quelques-uns des mutins. Napoléon a répondu : « Cela peut être, M. le docteur; mais vous devez penser que la canaille, comme vous la qualifiez, forme la masse de la nation ; c'est elle et non pas les nobles qui la constitue. Quand /aca/zciV/e prend le dessus, elle cesse de s'appeler caTza///^,- on lui donne alors la dénomination de nation. Si cela n'a pas lieu, on fait périr quelques-uns d'entre eux et on leur donne le nom de canaille , de rebelles et de brigands, etc.; ainsi va le monde. )>

J'ai alors demandé à Napoléon , s'il était vrai , comme on l'avait dit , qu'il eût une fois été en danger d'être pris par les Cosaques? « A la bataille de Brienne, a-t-il répondu, je me rappelle qu'environ vingt à vingt-cinq hulans,et non des Cosaques, se placèrent sur les ailes de mon armée et s'efforcèrent de tomber sur une partie de l'artillerie. C'était à la chute du jour; l'horizon commençait à s'obs- (.aireir. Je ne sais par quel accident ils tombèrent vSur

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moi et sur mon état-major ; quand iJs nous virent , ils furent lout troublés et ne surent que faire. Cependant, ils ignoraient qui j'étais; et moi-même, pendant quelque temps, je ne sus qui ils pouvaient être; je pensais qu'ils faisaient partie de mes troupes. Mais Caulaincourt s'aperçut que e'étaient des einieinis et me le lit remarquer. Au même instant ces liulans, elFrayés et ne sachant que faire, se mirent à prendre la fuite, et essayèrent de se sauver dans toutes les directions. Mon état-major commença à laire feu sur eux. Un de ces liulans galopa si près de moi (sans me connaître), qu'il me toucha fortement le genou avec la main. 11 tenait une lance pendant la charge, et c'est de la main qu'il avait libre qu'il me toucha. Je crus d'abord que c'était quelqu'un de mon état-major qui passait rapidement à cheval auprès de moi , mais en me retournant, je vis que c'était un ennemi; je baissai la main pour prendre un pistolet à l'arçon de ma selle, et faire feu sur lui, mais il avait déjà disparu. J'ignore s'il fut tué ou s'il échappa. Ce jour-là, je tirai mon épée , ce qui m'arriv ait rarement , car je gagnais les batailles avec mes yeux et non avec mon bras. Je crois que ces liulans furent ensuite taillés en pièces. » Je lui ai demandé , s'il avait cru lui-même courir un grand danger ce jour-là? ce Non , m'a-t-il dit, c'était un accident; quoique ma cavalerie se trouvât alors sur un autre point du champ de bataille, j'aurais certainement pu être tué dans cette af faire, mais ils étaient bien plus pressés de s'éloigner,

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que de chercher à nous comhattre (i). Je lui ai encore demandé si, pendant la retraite de Moscou, il ne s'était pas trouvé en danger d'être pris par les Cosaques? « Jamais, a répondu Napoléon; j'avais toujours avec moi une garde suffisante pour repousser un parti et même pour ne rien craindre du résultat quel qu'il fut, si une attaque sérieuse eût été faite. »

i3. — Napoléon était dans son bain, et de trèsbonne humeur. Après s'être entretenu avec moi sur

( I ) On a dit que clans la même nuit, quand les Français eurent pris de vive force le pai'c de Brienne , Bliicher et son ëtat-raajor faillirent être pris en se retirant: deux Cosaques furent cause qu'ils échappèrent ; ils arrêtèrent Bliicher auprès d'une palissade, au moment où il voulait pousser en avant; sans cela lui et tous ceux qui raccompagnaient auraient été tue's ou faits prisonniers ; ils avaient tire leurs e'pëes pour attaquer les Français; mais , ayant fait une reconnaissance , ils les trouvèrent en si grand nomhre qu'ils jugèrent à propos de se retirer. Si ce fait est vrai , il forme une singulière coïncidence avec ce que je viens de rapporter , et on pourrait penser que les hulans , dont parle Bonaparte , n'e'taient autres que Bliicher et son e'tat-major ; mais comme je tiens ces derniers de'tails de sir Hudson Lovre , je ne puis en assurer l'exactitude. Sir Hudson Lowe a encore ajouté comme unetrès-helle preuvedu parfaitméprisque Bliicher avaitpour la nation française , que, lors de sa première entrée à maiti armée sur le territoire français , le maire d'une ville dont il s'empara, vint lui offrir ses services , et lui demander , selon l'usage, ce qu'il désirait; et qu'alors le général prussien , après l'avoir entendu, ne répondit que ces mots ; << Amènemol une fille ! »

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