‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 13 sur 27 · TOME H. C · texte numérisé non relu

TOME H. C

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ce qu'on avait dernièrement publié sur son compte : «Je suppose, m'a-t-il dit, que quand vous irez en Angleterre, vous publierez votre livre. Vous avez certainement plus de droit de donner au public des détails qui me concernent que Warden , et vous pourrez dire que vous m'avez entendu raconter bien des choses, et que vous avez tenu de longues conversations avec moi. Vous gagnerez beaucoup d'argent, et tout le monde vous croira. En vérité, aucun médecin français n'a été auprès de moi autant que vous. Je ne les voyais que pendant quelques minutes. Le monde est curieux de connaître la moindre circonstance de la vie d'un homme qui a joué un grand rôle : ce qu'il boit, ce qu'il mange, la durée de son sommeil, ses habitudes journalières, tout en lui intéresse, et l'on est plus curieux de connaître ces sortes de sottises, que d'approfondir ses bonnes ou mauvaises qualités. Pour moi il me siiffît qu'on dise la vérité, y)

Napoléon est sorti à pied vers cinq heures, et a rendu visite à la comtesse Montholon. Il y est resté pendant quelques minutes. Ensuite il s'est amusé à regarder le capitaine Poppleton, qui était très-occupé à déterrer des pommes de terre dans un petit jardin que nous nous étions efforcés de cultiver en face de la maison.

14. — Napoléon était de très-bonne humeur. Je lui ai dit qu'il avait paru dans les journaux français une lettre que Fon attribuait au marquis de Mont-

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chenu, dans laquelle il disait qu'à son arrivée, Napoléon lui avait envoyé une invitation de dîner, à laquelle il avait répondu, en disant qu'il avait été envoyé à l'île Sainte-Hélène pour garder Napoléon , et non pas pour dîner avec lui. « Ces messieurs sont toujours les mêmes, a reparti l'empereur. Il est trèsprobable qu'il a été assez bête pour écrire cela (i). Cette vieille noblesse française est capable de toute sorte de bêtises. Il est digne d'être d'une grande naissance. ))

Je lui ai fait part que , dans une feuille publique , on avail dit que sir Georges Cockburn s'était rendu à Paris avec une faible opinion de sa capacité, et qu'il avait dit que quant aux talens, il le croyait un homme très-ordinaire et dont on ne devait rien craindre. Napoléon a répondu : « Sans doute qu'il ne se figure pas, et avec raison, que je sois un dieu, ou que je sois doué d'un talent surnaturel, mais je parierais bien qu'il nî'en suppose un peu. Si réellement il a tenu le discours qu'on lui prête , il a fait un mauvais compliment au discernement de la plus grande partie du monde.

Il m'a ensuite prié de lui procurer le journal qui contenait la prétendue opinion de sir Georges Cockburn sur son compte. 11 a ajouté qu'il était actuel-

( r ) On connaissait , à Sainte-Hclène , la manière méprisante dont se servait M. de Monlchenu, en parlant de toute personne qui ne pouvait pas compter quelques siècles de noblesse dans sa famille.

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Icment si accoutumé à lire des libelles, qu'il se souciait peu de ce que l'on disait, ou des caloniuies que l'on publiait sur son compte.

(( On aura bien de la peine à croire en Angleterre , a dit Napoléon , que non-seulement je lis ces libelles sans me mettre en colère, mais même que j'en ris. D'après le caractère violent que Ton m'a attribué , les Anglais pensent sans doute que les liorreurs que ces libelles contiennent , sont capables de me faire perdre la tête ; ils se trompent. Ces médians écrits me font rire : il n'y a que la vérité qui ofiense. »

J'ai parlé à Napoléon de l'afl'aire de Palm, et lui ai dit que j'avais appris qu'il avait donné une explication satisfaisante de tous les actes sanguinaires qu'on l'accusait d'avoir commis, excepté de celui-là.

Napoléon m'a répondu : « On ne m'en a pas demandé d'explication. Ce dont je puis me souvenir, c'est que Palm fut arrêté par ordre de Davoust , jugé, condamné et fusillé pour avoir, pendant le temps que le pays était occupé par les Français , et gouverné militairement , non-seulement excité les habitans à la rebellion et les avoir engagés à se soulever et à massacrer les soldats , mais encore essayé de porter les soldats à refuser l'obéissance aux ordres qu'on leur donnait, et à se mutiner contre leurs généraux. Je crois qu'il fut jugé dans les formes. Je voudrais , a-t-il ajouté , lire les principaux libelles qui ont été publiés contre moi en Angleterre, si je pouvais les avoir en français. Il y a Pelletier, a-t-il

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ajouté en riant , qui prouve que j'ai été moi-même l'inventeur de la ma hine infernale. »

Le major Hodson a rendu une visite à la comtesse Bertrand. Il lui a déclaré que lui , aussi bien que sa femme, se trouveraient très-heureux de pouvoir lui rendre leurs visites ; mais qu'on lui avait fait entendre que cela ne plaisait pas aux habitans de Plantation-House.

i5. — Sir Hudson Lowe a signifié au capitaine Poppleton , que le général Bonaparte et les personnes de sa suite , pourraient , sans être accompagnés, aller le long de la route de Woodi Range, et du coté de la maison de miss Mason , mais qu'on ne leur permettrait pas de quitter le sentier, et qu'ils pourraient rentrer à Longwood par l'extrémité du bois. Que les deux sentinelles placées au bout du bois resteraient encore. Il a alors demandé quelle était la consigne de ces factionnaires? Le capitaine Poppleton a répondu : ce De ne laisser entrer personne à Lougwood, et de n'en laisser également sortir qui que ce soit. »

Sir Hudson a exigé que la même consigne restât encore en vigueur^ ajoutant que le sentier par lequel on permettait aux Français d'entrer, n'était pas , à ce qu'il pensait, assez près des sentinelles, pour qu'ils eussent avec eux aucune communication. Il exigea aussi qu'on plaçât les sentinelles un peu avant le coucher du soleil.

Cipriani est allé en ville pour faire l'achat ordinaire des provisions.

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16.— J'ai vu l'empereur dans le salon; il était de très-bonne humeur. Il a ri plusieurs fois, a plaisanté avec moi sur une inclination supposée pour une jolie demoiselle, et a cherché à parler un peu anglais. Il m'a dit avoir vu la veille lady Bingham, mais qu'elle ne parlait pas français, et il a ajouté que sa figure prévenait en sa faveur.

ce Bertrand m'a informé, a ajouté Napoléon, que le gouverneur avait enfin envoyé sa réponse; elle fourmille de sottises. Je ne l'ai pas lue moi-même ; mais d'après ce que Bertrand m'en a dit, c'est une très-mince production , et elle excite la pitié pour récrivain qui barbouille tant de papier, sans arriver à une conclusion. Il affirme qu'il n'a jamais signé de laissez passe?' l^our nncevlumpur seulement , tandis qu'il est de fait que beaucoup de personnes ont montré à Bertrand leurs laissez passer signés de la main du gouverneiir, et lui ont fait remarquer que le jour y était spécifié, le priant, en conséquence, de vouloir bien m'engager à les recevoir ce jour-là , parce qu'ils ne pourraient plus entrer à Longwood une autie fois. Si fa pie ta di lui (cela fait pitié). »

Napoléon s'est ensuite entretenu de Talleyrand. « Le triomphe de Talleyrand, a-t-il dit, est le triomphe de l'immoralité. Un prêtre marié à la femme d'un autre , et qui a donné une forte somme d'argent à son mari , pour qu'il permette à sa femme de rester avec lui : un homme qui a tout vendu, trahi tout le inonde et tous les partis ! J'ai défendu l'entrée de m^

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cour à sa femme, premièrement parce que sa réputation était décriée, et parce que j'ai déc9uvert que quelques marchands génois lui avaient payé quatre cent mille francs , dans l'espérance d'obtenir, par l'entremise de son mari, quelques faveurs commerciales. Elle était très-belle femme. Anglaise , ou des Indes orientales, mais sotte, et de la plus parfaite ignorance.

)) J'ai quelquefois engagé Denon , dont, je pense, vous connaissez les ouvrages, à déjeuner avec moi, parce que je prenais plaisir à converser avec lui et que je jasais librement. Dès ce moment, tous les intrigans et les spéculateurs faisaient leur cour à Denon , dans l'intention de l'engager à parler de leurs projets ou d'eux-mêmes dans le cours de ses conversations avec moi ; car ils pensaient qu'une simple mention de la bouche d'un homme comme Denon , pour lequel j'avais beaucoup d'estime , leur serait d'une utilité essentielle. Talleyrand , qui était un grand spéculateur, invita Denon à dîner; quand il rentra chez lui , il dit à sa femme : ce Ma chère , j'ai invité Denon à dîner. C'est un grand voyageur et il faut que vous lui disiez quelque chose de flatteur sur ses voyages, parce qu'il peut nous être très-utile auprès de rempereur. Sa femme, très-ignorante, et n'ayant probablement jamais lu d'autres livres de voyages que celui de Robinson Crusoe , conclut que Denon ne pouvait être que Robinson lui-même; elle voulut, en présence d'une société nombreuse, lui faire

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beaucoup d'honnêtetés, et s'avisa de lui demander des nouvelles de son fidèle domestique f^endredi. Denon, lout surpris, ne savait d'abord que penser. Enfin il découvrit, par ses questions, qu'elle croyait fermement qu'il était Robinson Crusoe. Son étonnement et celui de la société ne peuvent se décrire. On s'en amusa beaucoup dans Paris, car cette histoire se répandit par toute la ville avec une promptitude incroyable, et Talleyrand lui-même en était tout honteux.

» Le docteur a dit que j'étais devenu mahométan en Eoypte. Il n'en est rien; je n'ai jamais suivi aucun des usages prescrits par cette religion; je n'ai jamais fait de prières dans les mosquées; je ne me suis abstenu de vin , ni ne me suis fait circoncire ; je n'ai même jamais dit que je croyais au mahométisme. Je me suis contenté de dire que nous étions les amis des musulmans, ce qui était vrai, et que je respectais leur prophète; je le respecte encore. J'ai voulu que les Imans fissent des prières pour moi dans les mosquées, afin de me faire respecter par le peuple plus qu'il ne le faisait, et pour qu'il m'obéit plus volantiers. Les Imans répondirent qu'il y avait un grand obstacle à ce que je demandais, parce que leur prophète , dans le Coran , leur avait dit expressément qu'ils ne devaient ni respecter les iufjdèles, ni leur obéir , ni leur tenir la parole donnée , et que je passais pour infidèle. Je leur enjoignis alors de se consulter, et de voir ce qu'il était nécessaire de faire

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pour devenir musulman , attendu qu'il y avait dans leur religion des préceptes que nous ne pouvions pas suivre. Que quant à la circoncision, Dieu nous en avait rendus incapables; que quant au vin, nous étions un pauvre peuple d'un tempérament froid , et que nous ne pouvions exister sans en Loire ; et que par conséquent nous ne pouvions ni nous faire circoncire, ni nous abstenir de vin.

» Ils se consultèrent tous ensemble, et environ trois semaines après, ils rendirent un fetham qui déclarait que l'on pouvait se dispenser de la circoncision parce que c'était une simple cérémonie ; que quant à boire du vin, les musulmans pouvaient en boire, mais que ceux qui en buvaient, n'iraient pas en paradis, mais en enfer. J'ai répondu que cela ne pouvait me convenir, que nous n'avions pas besoin de nous faire musulmans pour aller en enfer , qu'il y avait d'autres moyens d'y aller sans venir en Egypte; et je leur enjoignis de se consulter de nouveau. Après en avoir délibéré et s'être cbamaillés les uns avec les autres pendant près de trois mois, ils décidèrent enfin qu'on pouvait se faire musulman sans se faire circoncire, ni s'abstenir de vin; mais qu'il fallait faire de bonnes œuvres en proportion du vin qu'on buvait. Je leur dis alors, que nous étions tous musulmans et amis du propliète, ce qu'ils crurent volontiers, attendu que les soldats français n'allaient point à la messe et n'avaient pas de prêtres avec eux 5 car il faut que vous sacbiez que pendant la ré>olulion,

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l'armée française n'avait pas de religion. Menou, au contraire, s'est réellement fait musulman, et ce fut la raison pour laquelle je le laissai en arrière. » Napoléon a ensuite parlé de quelques-uns des plans qu'il avait formés pour établir en Egypte des canaux de communication. « J'avais résolu, a-t-il ajouté, d'en faire deux , un qui de la mer Rouge aurait communiqué avec le Nil et le Caire, et l'autre qui se serait réuni à la Méditerranée. Je fis examiner la mer Rouge, et il se trouva que ses eaux s'élevaient de trente pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée , dans leur plus grande hauteur, et n'avaient que vingt -quatre pieds d'élévation audessus de cette même mer , quand elles étaient au plus bas. Mon plan était d'empêcher l'eau de couler dans le canal, plus haut qu'elle n'est dans les eaux basses ; et même cela fut arrivé que sur un espace de trente lieues jusqu'à la Méditerranée, la chose eût été de peu d'importance ; en outre , j'aurais fait construire des écluses. Le Nil, à son plus bas, était sept pieds au-dessous de la mer Rouge, et quatorze pieds au-dessus (à ce que je pense), pendant l'inondation. J'avais calculé que la dépense monterait à dix-huit millions de francs , et qu'il faudrait deux ans de travail.

. » L'ignorance et la barbarie des Turcs s'opposent seules à ce que votre commerce dans l'Inde ne soit pas entièrement ruiné. Si quelque nation européenne bientôt était en possession de l'Egypte , elle

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parviendrait à l'anéantir, et un jour ou l'autre l'Egypte sera la cause de la ruine de votre compagnie des liides. Si Kléber eût vécu, vous n'eussiez jamais conquis l'Egypte. Il eut fait descendre l'armée du Caire en neuf jours , et vous aurait écrasés. Si j'y avais été en personne , j'aurais fait porter les troupes sur le Caire dans l'espace de sept jours, et j'aurais été sur la côte avant votre débarquement. C'est ce que j'avais déjà fait quand les Turcs débarquèrent avec Sydney Smith. »

J'ai demandé à Napoléon s'il n'avait pas sauvé la vie à Menou après le i3 vendémiaire. Il a répondu: « J'ai certainement été la cause qu'il conserva la vie. La Convention avait ordonné qu'il fût jugé, il avait été condamné à mort et allait être guillotiné. Je commandais alors en clief dans Paris, et je trouvais très-injuste que Menou fût condamné seul 5 tandis qu'on ne jugeait ni ne punissait les trois commissaires de la Convention , sous les ordres desquels Menou avait agi ; mais je n'osais pourtant pas dire ouvertement qu'on devait l'acquitter ; car dans ces temps de calamités, un homme qui disait la vérité encourait quelquefois la peine capitale. J'eus donc recours à un stratagème. J'invitai à déjeûner les membres chargés déjuger Menou militairement, et je fis tomber la conversation sur lui. Je dis que ]\lenou avait eu un grand tort et qu'il méritait la mort, mais qu'auparavant les trois commissaires de Ja Convention, sous les ordres desquels il avait agi, devaient

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être jugés et condamnés , et qu'ils devaient être tous punis de la même manière , puisqu'ils étaient également coupables. Ces paroles produisirent l'eflet que j'en attendais. Les membres de !a commission dirent : Nous ne permettrons pas à ces bourgeois de se baigner dans notre sang, tandis qu'ils assurent l'impunité à leurs propres commissaires , qui sont plus coupables que Menou. On proclama sur-lechamp l'innocence de Menou. » Je lui ai demandé alors si, dans raflfaire du i3 vendémiaire, il y avait eu beaucoup de victimes? Napoléon a répondu : Un très-petit nombre , eu égard à l'importance de cette journée. Il y eut environ soixante-dix à quatrevingts hommes tués du côté du peuple , et trois à quatre cents blessés. Du côté des conventionnels, il y eut à peu près trente hommes tués et deux cent cinquante blessés. La raison pour laquelle il y eut si peu de tués , c'est qu'après les deux premières décharges, j'ordonnai à la troupe de ne mettre que de la poudre dans les fusils , ce qui suffit pour effrayer les Parisiens , et produisit le même effet.

J'ordonnai d'abord à la troupe de tirer à boulet sur le peuple , parce qu'avec une populace qui ne connaît pas l'effet des armes à feu , c'est un très-mauvais moyen à employer , que de commencer par tirer sans balles ; car cette populace , entendant d'abord un grand bruit , est bien un peu effrayée ; mais regardant seulement ensuite autour d'elle et ne voyant ni tués, ni blessés, elle reprend courage, commence

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à l'instant h vous mépriser , n'en devient que plus insolente et se précipite sur vous sans aucune crainte j en sorte que vous êtes à la fin forcés d'en tuer dix fois plus que vous ne l'eussiez fait , si vos premières décharges eussent été à balles. Avec la populace , tout consiste dans les premières impressions que l'on fait sur elle. Lorsqu'elle reçoit une décharge d'armes à feu , et qu'elle voit des tués et des blessés dans ses rangs , elle est frappée de terreur , elle prend la fuite, et se dissipe en un instant; ainsi, quand on est forcé de faire feu, on doit commencer par tirer à balles ; c'est , pour ainsi dire , mal entendre les intérêts de l'humanité que de faire d'abord tirer à poudre seulement , car c'est vouloir , au lieu d'épargner le sang, en faire couler une plus grande quantité qu'il n'est nécessaire. »

ly. — Napoléon s'est promené pendant quelque temps tout autour delà maison. Une lettre écrite par le capitaine Poppleton , a été envoyée à sir Hudson Lowe , pour faire part à son excellence de ce que les chevaux de Longwood avaient manqué de foin, pendant trois jours , et que depuis long-temps ils n'avaient pas de litière; que ce que l'on envoyait en place de foin , était de l'herbe fraîchement coupée, parmi laquelle beaucoup d'iierbe à vache (i) se trouvait quelquefois mêlée ; qu'en faisant sécher , pen-

(i) Espèce d'herbe de inauyaise qualité', <jae les chevaux ne veulent pas caanger.

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dant deux jours , cinquante livres de ce foin ainsi mélangé , il ne s'en trouvait plus que vingt livres , la corde comprise , d'après une expérience trèsexacte qu'il avait fait faire. Qu'en conséquence il avait chargé les palefreniers d'aller couper de l'herbe s'ils en trouvaient , pour empêcher les chevaux de mourir de faim.

18. — J'ai trouvé Napoléon de très-bonne humeur. Il a plaisanté pendant quelque temps avec moi sur Saint -Patrick, et s'est efforcé de parler anglais, ce qui lui a mieux réussi qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

Je lui ai dit que j'avais remarqué quelques-unes de ses expressions dans les bulletins français. Qu'après avoir eu l'honneur de l'entendre parler depuis quelque temps, j'en avais reconnu quelques-unes, et que, dans cette occasion, je prenais la liberté de lui demander s'il n'avait pas écrit lui-même des bulletins. 11 m'a demandé : Oii les avez -vous vus? — Chez le gouverneur, et j'ai sur -tout remarqué des expressions pleines de force, contenues dans le bulletin où était annoncé l'incendie de Moscou. Napoléon a ri , m'a tiré doucement par l'oreille et a dit : ce Vous avez raison, quelques-uns de ces bulletins sont de moi. »

(c Vos ministres, m'a-t-il dit ensuite , ne pourront pas toujours en imposer à leur nation, parce qu'ils me redoutent, et qu'ils pensent que j'ai quelque talent j parce que j'ai toujours été eu guerre avec eux ,

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et que j'ai reiidu la France plus grande qu'elle ne l'avait jamais été auparavant; ils craignent que je n'en fasse encore de même , et comme tout ce qui est avantageux pour la France , serait désavantageux pour eux , ils emploient tous leurs efforts pour empêcher que cela n'ait lieu , en mettant un tas d'imbécilles sur le trône, sous lesquels la France ne peut que décliner. Afin de trouver une excuse pour m'avoir envoyé dans cette île , et pour donner une apparence de justice à leur conduite, ils cherchent tous les moyens possibles de noircir mon caractère. Croyezmoi, les Anglais eux-mêmes seront les premiers à prendre mon parti et à venger ma réputation, des calomnies qu'ont inventées leurs ministres. La postérité me vengera. Rappelez-vous bien mes paroles, et pensez que ce n'est pas la première fois que je "VOUS tiens ce langage.

)) On m'a dit qu'on avait expédié pour vingt mille livres sterling de barres de fer. C'est dépenser de l'argent en pure perte ; avant que ces barres soient posées, je serai sous terre, car je suis sûr que je ne tiendrai pas plus de deux ans au traitement que j'éprouve.

)) Si mes plus grands ennemis, a continué Napoléon, connaissaient la manière dont on me traite, ils auraient compassion de moi. Des millions d'hommes pleureront en Europe sur mon sort, quand on le connaîtra, et il sera connu en dépit des efibrts de ce gouverneur, pour tout envelopper dans l'ombre et

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dans ]e mystère. Il montre combien il connaît peu sa propre nation, en croyant pouvoir en venir à bout. C'est un homme qui a toujours été habitué à être entouré d'une troupe de vils vagabonds, de déserteurs et de brigands, parmi lesquels sa parole tenait lieu de loi. Il pourrait imposer silence à une bande de pauvres diables, ignorans et misérables comme ceux-là qui tremblaient ù sa vue, et qu'il pouvait menacer de renvoyer dans leur pays pour y être fusillés, comme quelqu'un peut cacher la lumière d'une chandelle en mettant sa main devant; mais, dans l'occasion actuelle, ses efforts ressemblent à ceux d'un liorame qui voudrait cacher la lumière du soleil en tenant son chapeau devant. Il n'a rien d'Anglais, ni dedans, ni à l'extérieur. Il sert mal son gouvernement, qui désire qu'on parle le moins possible de moi; il prend la voie tout-à-fait opposée.

Sir Hudson Lowe , d'un air très-affairé, est venu examiner les fossés et les autres ouvrages qu'il a commandés autour de l'établissement de Longwood et des écuries.

ig. — J'ai vu Napoléon dans son bain; il lisait dans un petit livre , que j'ai reconnu pour le nouveau testament français. Je n'ai pu m'empêcher de faire l'observation que beaucoup de personnes ne voudraient pas croire qu'il lût un tel livre , attendu que quelques personnes avaient affirmé et répandu le bruit qu'il ne croyait à rien. Napoléon a ri et m'a répondu : a Cependant cela n'est pas vrai , je

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suis loin d'être alliée. En dépit de toutes les iniquités et des fraudes de ceux qui ont prêclié la religion et qui ont dit constamment que leur royaume n'est pas de ce monde , et qui pourtant s'emparaient de tout ce qui pouvait leur tomber sous la main . aussitôt que j'ai été à la tête du gouvernement , j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rétablir la religion. Mais je désirais qu'elle fût le fondement et le soutien de la morale et des bons principes , et non qu'elle prît l'essor au-dessus des lois humaines. L'homme a besoin de merveilleux. Il vaut mieux pour lui, qu'il le trouve dans la religion, que dans les jongleries de mademoiselle Lenormand (i). La religion est, en outre , une grande consolation et une grande ressource pour ceux qui en ont, et personne ne peut dire ce qu'il fera dans ses derniers momens. » JNapoléon a alors fait quelques remarques sur le gouverneur, et a déclaré qu'il était un homme entièrement incapable de remplir le poste qu'il occupait. (( S'il en avait la capacité, il rendrait ses fonctions agréables et intéressantes. Il pourrait passer avec moi une grande partie de son temps et se procurer des renseignemens précieux sur beaucoup d'éyénemeus que personne ne peut connaître aussi bien que moi , ni en rendre compte d'une manière aussi satisfaisante. Vous voyez , docteur, quel homme je

(i) Fameuse diseuse de bonne aventure à Paris, qui ae'té consultée par des rois et des empereurs.

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