‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 15 sur 27 · TOME II. H · texte numérisé non relu

TOME II. H

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Napoléon, on n'a plus évidemment \iolé les conditions d'un traité, et on ne s'en est joué plus ouvertement que ne l'ont fait ces alliés; et cependant, vos ministres ont l'impudence de dire à leur pays que j'ai été le premier à violer le traité de Fontainebleau. »

J'ai fait l'observation que les alliés avaient donné pour raison de leur conduite envers lui , qu'il s'était proposé le pouvoir absolu et l'empire de l'univers, (c Non, non , répondit l'empereur, je désirais sans doute rendre la France la nation la plus puissante du monde , mais je ne voulais rien de plus. Je n'ai jamais eu en vue la domination universelle ; je voulais rendre l'Italie un royaume indépendant.

» La France a des bornes naturelles que je ne voulais pas francbir. C'était mon but d'ôter à l'Angleterre la possibilité de faire la guerre à la France , sans l'aide de quelques-unes des grandes puissances continentales , sans lesquelles , en effet, cette puissance ne devrait jamais s'y exposer. ))

Nous parlâmes ensuite de Ferdinand , roi d'Espagne. (.(. Quand Ferdinand était à Valençay , dit Napoléon , il témoigna toujours la plus grande aversion pour les Anglais, et il déclara que la première cbose qu'il ferait à son retour en Espagne serait de rétablir l'inquisition. Vous autres, Anglais, vous sentirez un jour que vous vous êtes fait un grand tort national en le replaçant sur le trône. Pendant son séjour à Valençay , Ferdinand disait qu'il préfé-

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rait rester en France à retourner en Espagne, et il m'écrivit plusieurs fois , en me priant de l'adopter et de lui donner une Française en mariase.

)) Je remarque, continua Napoléon , que vos ministres et les partisans des Bourbon , ne pouvant nier plus long-temps que je n'aie fait du bien en France , s'efforcent d'en atténuer le mérite , en disant que ce fut Josépbine qui me l'inspirait ; par exemple , on dit que ce fut elle qui m'engagea à rappeler les émigrés. Le fait est que Joséphine était la plus aimable et la meilleure des femmes , mais elle ne se mêlait jamais de politique. Leur but est de persuader au monde que je ne saurais faire une bonne action d'après ma propre impulsion ; mais vos voyageurs anglais apporteront bien du changement dans l'opinion de votre nation. »

Sir Pulteney et lady Malcolm , les capitaines Stanfell et Festing de la marine, arrivèrent à Lon^wood, et ils eurent une entrevue avec Napoléon. Quand ils sortirent , le capitaine ^"^ exprima son étonnement de trouver Napoléon tout diflerent de ce que l'on avait voulu le représenter. (C Au lieu d'être un homme d'un caractère rude, impatient et impérieux, a-t-il dit , je l'ai trouvé doux , affable dans ses manières , et l'un des hommes les plus aimables que j'aie vu. Je n'oublierai jamais combien est grande la différence entre la réalité et l'idée que je m'étais faite de sa personne. »

Sir Pulteney Malcolm m'a témoigné un vif désir

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de Toir se terminer le différend qui existe entre Napoléon et le gouverneur. Et il a ajouté , qu'il se présenterait bientôt deux occasions d'y parvenir; savoir: l'arrivée de lord Amlierst et celle de l'amiral Planipin ; qu'il souhaitait beaucoup que tous les deux fussent présentés par sir Hudson Lowe , et que pour lui , il pensait que lord Amherst ne pouvait être présenté que par le gouverneur.

Napoléon , accompagné des comtesses Bertrand et Montliolon et de leurs époux , se promena dans le bois ; à leur retour , on apporta des chaises et on les plaça devant la salle de billard , où la compagnie resta jusqu'au coucber du soleil.

26. — Napoléon a beaucoup parlé de la bataille de Waterloo, (c Le plan de la bataille , a-t-il dit , ne donnera pas une grande idée de lord Wellington aux yeux de l'histoiien , ni de son talent comme général. D'abord il n'aurait pas dû livrer bataille en séparant ses armées. Elles auraient dû, au contraire, être réunies et campées avant le i5. Ensuite il avait mal choisi son terrain , car si la chance des armes se fût tournée contre lui , il n'aurait pas pu battre en retraite , par la raison qu'il n'y avait, sur ses derrières , qu'une seule route qui conduisît à la foret. Il a aussi commis une faute qui aurait pu entraîner après elle la ruine de son armée , sans qu'elle eût livré aucun combat, et même avant l'ouverture de la campagne il s'est laissé surprendre. J'étais le i5 à Gharleroi, et j'avais battu les Prussiens sans

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qu'il en sut rien. J'avais gagné quarante-huit heures de manœuvres sur lui , ce qui était un grand point ; et si quelques-uns de mes généraux eussent déployé la vigueur et le génie dont ils firent preuve en d'autres occasions , j'aurais pris son armée dans les cantonnemens sans coup férir. Mais ils étaient découragés et s'imaginaient voir par - tout devant eux des armées de cent mille hommes chacune. Je n'avais pas moi-même eu assez de loisir pour m'occuper des détails secondaires de l'organisation de mon armée. Je comptais surprendre les ennemis et les battre partiellement par la rapidité de cette opération. Je. sus l'arrivée de Bulow à onze heures , mais je n'y fis pas attention. J'avais encore quatrevingts chances contre cent en ma faveur. Malgré la supériorité considérable de leurs forces numériques, j'étais convaincu que je devais remporter la victoire. J'avais environ soixante-dix mille hommes , dont quinze mille de cavalerie. J'avais , en outre , deux cent cinquante pièces de canon ; mais mes troupes étaient si supérieures que je les jugeais capables de battre cent vingt mille hommes. De son côté , lord Wellington avait sous ses ordres environ quatrevingt-dix mille hommes et deux cent cinquante pièces de canon , et Bulow avait trente mille hommes , ce qui faisait cent vingt mille hommes.

)) Parmi toutes ces troupes, je ne comptais que les Anglais qui pussent lutter avec les miennes , les autres m'occupaient fort peu. Je crois qu'il y avait ù

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peu près trente-cinq à quarante mille Anglais. Je considérais ces troupes comme aussi braves et aussi tonnes que les miennes. L'armée anglaise s'est fait connaître avantageusement , depuis peu , sur le continent ; d'ailleurs votre nation a du courage et de l'énergie. Quant aux Prussiens, aux Belges et autres , il eût sufli de la moitié de mon armée pour les battre. J'avais laissé seulement trente -quatre mille hommes pour observer les Prussiens. La perte de la bataille vint d'abord de la lenteur de Grouchy, et de sa négligence à exécuter mes ordres, et ensuite de ce que les grenadiers à cheval et la cavalerie , commandée par le général Guyot , que j'avais en réserve , et qui ne devaient pas me quitter , s'engagèrent vivement et à mon insu ; de sorte qu'après la dernière charge , lorsque les troupes furent battues , et que la cavalerie anglaise s'avança , je n'avais pas un seul corps de cavalerie en réserve pour leur résister ; sans cela mes forces eussent été doubles des leurs. L'attaque des Anglais réussit par ce motif, et tout fut perdu. 11 n'y eut aucun moyen de rallier l'armée. Le général le moins habile n'aurait pas commis la faute de laisser une armée totalement sans réserve , et c'est pourtant ce qui arriva alors ; que la trahison s'en soit mêlée ou non , je l'ignore. Telles furent les deux principales causes de la perte de la bataille de Waterloo.

» Si lord Wellington se fût retranché , continuat-il, je ne l'eusse pas attaqué. Comme général, son

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plan n'indiquait pas de talent. Il déploya , sans doute , beaucoup de courage et de persévérance , mais il perd un peu de son mérite , lorsque l'on considère qu'il n'avait aucun moyen de retraite , et que , s'il eût cherclié à l'effectuer , il n'aurait pas sauvé un seul homme de son armée. Il dut le gain de la bataille, non à sa conduite , mais d'abord à la fermeté et à la bravoure de ses troupes , car les Anglais se sont battus avec le plus grand acharnement et le plus grand courage ; ensuite à l'armée de Blûcher , à qui on devrait plutôt attribuer la victoire qu'au duc , parce qu'il a déployé plus de talent comme général. Battu la veille , il avait rassemblé ses troupes , qu'il reconduisit au combat dans la soirée. Je crois cependant , continua Napoléon , que Wellington est un homme d'une grande fermeté. La gloire d'une semblable victoire est une grande chose , mais sa réputation militaire n'y gagnera rien aux yeux de l'historien. »

Napoléon me parla alors de libelles publiés contre lui, et qu'il m'avait chargé de recueillir. «Jusqu'à présent , dit-il , vous ne m'en avez pas montré un seul qui méritât une réponse. Voudriez-vous que je répondisse à Goldsmith , Piclion , ou à la Quaterly Review ? Ils sont si méprisables , et d'une fausseté si absurde , qu'ils ne méritent d'autre attention que celle d'écrire à chaque page : faux l faux ! La seule vérité que j'y aie remarquée , c'est le récit de ma rencontre avec un ofUcier sur le champ de

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bataille; c'était Rapp, je crois; son visage était couvert de sang , et je m'écriai : Oh j comme il est beau ! Ce fait est assez vrai , et ils m'en ont fait un crime. Mon admiration pour le courage d'un brave soldat est considérée comme un crime , et l'on y voit la preuve que je me délectais dans le sang ! Mais la postérité me rendra la justice que l'on me refuse maintenant. Si j'avais été un tyran , un monstre , aurais-je reçu du peuple français et de l'armée tant de preuves d'enthousiasme et d'attachement , quand je revins de l'île d'Elbe avec une poignée de monde? Aurais-je pu marcher sur Paris et m'asseoir sur le trône, sans qu'il eût été tiré un coup de fusil? Interrogez les Français ! Interrogez les Italiens !

» Je me suis marié deux fois. Des motifs politiques m'ont engagé à divorcer avec ma première épouse que j'aimais tendrement. La pauvre femme! lieureusement pour elle, elle mourut assez à temps pour ne pas être témoin de mes derniers malheurs. Qu*on demande à Marie-Louise avec quelle tendresse et quelle affection je l'ai toujours traitée. Après qu'elle eut été séparée de moi, par force, elle avoua dans les termes les plus touchans à **, son ardent désir de venir me joindre dans mon exil, faisant, les yeux baignés de larmes, les plus grands éloges de ma conduite envers elle , et déplorant amèrement cette cruelle séparation. Est-ce là la conduite d'un tyran farouche et impitoyable? On reconnaît un honnête homme à sa conduite envers sa

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femme, sa famille et ceux qui sont sous lui. J'ai certainement erré, plus ou moins, en matières de politique , mais je n'ai jamais commis un crime. Le docteur Warden me fait dire, dans son ouvrage, que je n'ai jamais commis de crime inutile-, ce qui équivaut à dire que je ne me suis pas fait scrupule d'y avoir recours, lorsque je me proposais quelque lin; ce que je nie également. Jamais je n'ai désiré que la gloire et le bonlieur de la France. Toutes mes facultés étaient tendues vers cet objet, mais jamais je n'ai employé ni le crime ni l'assassinat pour y parvenir.

» Le duc d'Engliien, qui se trouvait sur les frontières de France engagé dans un complot pour m'assassiner, fut pris et livré à la justice, qui le condamna. 11 a été jugé loyalement. Que vos ministres et les Bourbon fassent l'impossible pour me calomnier : if. le mensonge passe y la vérité reste, y) Qu'ils emploient tous les moyens réprouvés par l'iionneur, comme lord Castlereagli qui, non content de m'envoyer ici, a eu la bassesse de me faire tenir le langage qu'il a cru le plus favorable à ses vues : cest un homme ignoble. Peut-être désirait -il que je ne vécusse que peu de temps; et ne me font-ils pas mourir pour me faire dire tout ce quails jugeront convenable. Jamais je ne me suis proposé la ruine de l'Angleterre. Nous étions ennemis, et j'ai fait mon possible pour avoir le dessus. L'Angleterre a fait de même. J'aurais toujours fait la paix, après le traité

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d'Amiens, en plaçant les deux pays dans des termes égaux, quant aux relations commerciales.»

Je fis observer à Napoléon qu'il me semblait qu'il m'avait dit une fois que son intention aurait été de joindre l'Angleterre à la France s'il s'était cru assez puissant. Il répondit : « J'ai dit que je ne pourrais reunir deux nations aussi étrangères. Si j'eusse réussi dans la descente que j'avais projetée , mon intention était d'abolir la monarchie et d'établir une république à la place de l'oligarchie qui vous gouverne. J'aurais séparé l'Irlande de l'Angleterre; j'aurais fait de cette première une république indépendante. Non, non, j'aurais abandonné les Anglais à eux-mêmes, après avoir fait germer parmi eux les semences du républicanisme.»

J'ai dit à Napoléon que lord Amberst, dernier ambassadeur anglais en Cliinc, était attendu sous quelques jours à Sainte -Hélène. Il me dit qu'il pensait que les ministres anglais avaient eu tort de ne pas lui ordonner de se soumettre aux usages du pays dans lequel il était envoyé, ou bien alors qu'ils ne devaient pas l'y envoyer du tout. Je lui fis observer que les Anglais eussent considéré comme avilissant pour la nation, que lord Amlierst consentît à se prosterner comme on l'avait exigé de lui. Que s'il s'y fût soumis, les Chinois ne se seraient pas contentés de cela, et qu'ils auraient exigé qu'il se conformât aux cérémonies qu'avaient exigées les Japonais et auxquelles les Hollandais s'étaient soumis d'une manière

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si honteuse. Que d'ailleurs, lord Amherst était dispose à rendre à l'empereur de la Chine les mêmes hommages qu'à son souverain.

Napoléon répondit : « La chose est tout-à-fait différente. L'une est une simple cérémonie usitée par tous les arands dignitaires de la nation envers leur chef 5 l'autre n'est qu'une dégradation nationale exigée des étrangers, et d'eux seulement. Mon avis est, que quelle que soit la coutume d'une nation, dès qu'elle est mise en usage par les premiers personnages de son gouvernement, des étrangers ne peuvent se dégrader en s'y conformant. Des nations différentes ont des coutumes différentes. En Angleterre vous baisez la main du roi, à la cour. En France cela paraîtrait ridicule, et la personne qui le ferait, serait regardée avec mépris ; et cependant , l'ambassadeur de France en Angleterre, qui se conforma à baiser la main de votre roi, n'a pas été considéré comme s'étant dégradé. Il y a quelques siècles qu'en Angleterre on servait le roi à genoux ; la même cérémonie a lieu maintenant en Espagne. En Italie vous baisez la mule du Pape, et cela n'est pas regardé comme une bassesse. Un homme qui va dans un pays, doit se conformer à ses usages, et il n'eût été nullement dégradant pour lord Amherst de se soumettre, devant l'empereur de Chine, aux cérémonies pratiquées par les premiers mandarins de cet empire. Vous dites qu'il était disposé à rendre à l'empereur les respects dus à son roi. Vous n'avez pas le

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droit d'envoyer un liommo en Chine pour apprendre aux Chinois qu'ils doivent se conformer à telle ou telle cérémonie, parce qu'on la pratique en Angleterre. Supposons maintenant , seulement pour l'exemple, que ce fût la coutume en Angleterre, au lieu de faire baiser la main du roi , de faire baiser son derrière à ceux qui lui sont présentés; eh bien , faudrait-il que l'empereur de Chine défit ses culottes, parce que cela serait la coutume en Angleterre?»

Ces observations furent faites avec des gestes tellement analogues au discours et si bien appropriés à la circonstance, que je ne pus m'empêcher de rire pendant quelques instans; l'empereur se joignit à moi de bon cœur.

« Si j'avais envoyé un ambassadeur en Chine , continu a-t-il, je lui eusse ordonné de se faire instruire par les premiers mandarins des cérémonies usitées devant l'empereur, et de s'y conformer, si on l'exigeait de lui ; mais de ne rien faire de plus. Peut-être perdrez-vous , maintenant, l'amitié de la nation, et de grands avantages commerciaux, par cette preuve de bêtise. » Je lui fis observer que nous pourrions aisément , au moyen de quelques vaisseaux de guerre , forcer les Chinois à nous accorder un traité favorable. Que, par exemple, nous pourrions les priver tout-à-fait de sel, au moyen de quelques croiseurs stationnés à cet effet. Napoléon répondit : « Ce serait bien la plus grande sottise que "VOUS eussiez faite depuis plusieurs années, que de

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TOUS meltre en guerre avec un empire aussi immense que celui de la Cliine, et qui possède tant de ressources. Sans doute vous réussiriez d'abord, vous vous empareriez de leurs vaisseaux, et détruiriez leur commerce ; mais vous leur feriez connaître leur propre force. Ils seraient forcés de prendre des mesures pour se défendre contre vous. Ils réfléchiraient et diraient : (C II faut nous efforcer d'égaler cette nation. Pourquoi souffririons -nous qu'un peuple aussi éloigné agisse comme il lui plaît envers nous? Construisons des vaisseaux, mettons-y des canons, et rendons-nous leurs égaux. » Ils feraient venir des artilleurs et des constructeurs de la France et de l'Amérique, même de Londres. Ils construiraient une flotte, et par la suite ils vous battraient. »

Je dis à Napoléon, qu'il était probable que lord Amherst lui rendrait visite. « Il répondit : S'il m'est présenté par le gouverneur, ou si celui-ci envoie quelqu'un de son état-major avec lui , je ne le recevrai pas; s'il vient avec l'amiral, je le recevrai. Je ne recevrai pas non plus le nouvel amiral s'il doit m'étre présenté par le gouverneur. Sa dernière lettre est une insulte pour nous. Il dit que nous pouvons bien faire le tour de la maison de miss Mason , mais que nous ne pouvons pas sortir de la grande route (i). Où est donc cette grande route? je n'en ai jamais vu aucune. Si j'étais obligé de

La grande route est un sentier impraticable aux voitures.

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m'écarter de quelques pas, je me trouverais exposé à être tué par une sentinelle. La dernière fois que l'amiral est venu ici , il m'a parlé comme son avocat. Il voulait que je reçusse le gouverneur avec lord Amherst. Je ne recevrais pas même mon propre fils, s'il devait m'étre présenté par lui! »

27. — Napoléon était dans son bain; il m'a donné quelques explications au sujet du secret qu'il m'avait dit a voir gardé en Egypte , vis-à-vis de ses soldats , alors que la peste s'était manifestée dans l'armée. Une fois, dit-il, à l'hôpital, je touchai un soldat qui était infecté, pour convaincre mes troupes que cette maladie n'était pas la peste, et je crois être parvenu à leur persuader, pendant près de quinze jours, que ce n'était qu'une fièvre accompagnée de bubons. Je visitais rarement l'hôpital, continua-t-il , parce que la sensibilité de mon odorat était telle, que les vapeurs me rendaient toujours malade. Gorvisart et mes autres médecins me conseillèrent de m'abstenir de ces sortes de visites. Dans mes campagnes en Europe, même, je ne le faisais que rarement. »

29. — Napoléon, étant encore dans son bain, me parla des manufactures anglaises , blâma les ministres de n'avoir pas profité des circonstances qui leur avaient procuré les moyens de faire un traité commercial avantageux avec l'Espagne et le Portugal. Si j'étais maintenant sur le trône de France , Ferdinand serait mon ami. Tant que les Espagnols et les Portugais conserveront leurs colonies dans le

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sud de l'Amérique, ils continueront d'être contre l'Angleterre. Le monde est trop éclairé pour vous permettre d'usurper tout le commerce et les manufactures. Moi-même, durant mon règne, j'ai donné près de cinq cents couvens, sans aucun paiement, et à la seule condition qu'on s'engagerait à y établir des manufactures. De plus, j'ai prêté à divers particuliers près de cinquante millions de francs , de ma cassette , pour leur faciliter les moyens de faire aller leurs entreprises. Ils devaient faire valoir mes fonds pendant neuf ans, sans en payer aucun intérêt; ce terme expiré , le capital devait m'être rendu.

» En Angleterre , vos machines sont si nombreuses, que dans peu vous ne pourrez plus occuper de bras. » Je lui fis observer qu'une des causes de l'extrême misère de l'Angleterre, était cet accroissement extraordinaire dans l'art mécanique, a JMais, répondit Napoléon, vous êtes obligés d'avoir recours aux mécaniques, parce que les choses nécessaires à la vie sont deux fois plus chères en Angleterre que sur le continent; que vos taxes y sont six fois plus fortes, et parce que d'autres nations les emploient aussi. Sans cela , vous ne vendriez pas vos marchandises aussi bon marché , et par conséquent vous ne trouveriez pas d'acquéreurs. En Allemagne, en Suisse , par exemple , on compte maintenant un grand nombre de mécaniques. »

Napoléon parla encore de lord Amherst, et observa que ce serait une insulte de demander à uu ambas-

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sadcur cliinois, s'il y en avait un à Londres, de se soumettre aux mêmes cérémonies que celles exigées de l'ambassadeur anglais à Pékin, parce que ce n'était pas l'usage du pays dans lequel il se trouvait. c( Par exemple, dit-il, si le roi de France exigeait de l'ambassadeur d'Angleterre qu'il lui baisât les mains , ce serait lui faire une insulte , bien que l'ambassadeur de France le fasse à Londres , parce que ce n'est pas l'usage en France. Par la même raison , demander à un mandarin de faire une semblable cérémonie devant le portrait du roi Georges , est une sottise et une insulte pour la Cbine , parce que ce n'est pas l'usage du lieu. Un ambassadeur va dans vin pays pour traiter des affaires, et non pour s'occuper de vaines cérémonies. Il devient comme l'un des premiers notables du pays qu'il babite alors , et doit se conformer à ses cérémonies. Si l'on exigeait de lui quelque cbose de plus, il devrait refuser d'y consentir. »

3i. — J'ai dîné à Plantation-House avec le comte Balmaine , le baron et la baronne Sturmer, le capitaine Gors, etc. Les commissaires désiraient ardemment d'apprendre quelque cbose concernant Napoléon. Je dis au baron Sturmer , avec qui j'ai eu un long entretien, que Napoléon avait dit , lorsqu'il lisait dans les journaux la lettre attribuée au marquis de Montclienu, « que c'était une nouvelle preuve de l'imbécillité de l'ancienne noblesse de Francejque ces messieurs-là sont toujours les mêmes.»

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2 avril. — J'ai vu Napoléon , il était assez gai. Je lui ai demandé s'il était vrai qu'il eût quitté l'Egypte, parce qu'il avait reçu l'avis que le directoire se proposait de l'y faire assassiner ? « Non , réponditil , je n'en ai jamais entendu parler , je n'y pensais même pas , et le directoire n'en avait pas l'intention. Certes, les directeurs étaient jaloux de moi, mais ils ne nourrissaient aucune idée semblable ; et dans la situation où se trouvait la France, je ne crois même pas qu'ils aient pu avoir désiré ma mort. Je suis revenu en France , parce que je pensais que ma présence était nécessaire à la république , et que le premier objet de l'expédition était accompli par la conquête de l'Egypte. » Je lui demandai s'il avait été l'auteur de ce projet , ou si c'était le directoire. (( L'un et l'autre , dit-il j nous y avons pensé tous deux en même temps. »

Je lui répétai ce que j'avais dit de Montchenu au baron Sturmer. « Pour l'bonneur de la France , ditil , on aurait dû envoyer ici quelqu'bomme du premier mérite , au lieu d'envoyer ce vieil imbécille au milieu des Anglais. »

M. Churcliill , de la compagnie des Indes , et ses filles , sont venus hier voir madame Bertrand, à l'effet de se procurer une entrevue avec Napoléon, iîon excellence prit cependant une très-bonne manière d'empêcher qu'elle n'eût lieu, en les faisant accompagner de sir Thomas Reade. 11 est probable que Napoléon , qui a beaucoup d'égard pour les dames, c|

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qui savait déjà que les demoiselles Cliurcliill étaient des personnes accomplies , et qu'elles parlaient le français avec aisance, aurait fait en sorte de se trouver avec eux comme accidentellement, si sir Thomas Reade ne se fût tenu tout le temps auprès d'eux à les écouter.

Le capitaine Cook , de la Tortue , et M. Mackenzie, garde-marine du même vaisseau , sont venus à Longwood. M. Mackenzie avait occupé le même emploi à Lord de V Indomptable , capitaine Uslier , lorsque Napoléon passa sur ce vaisseau à l'ile d'Elbe. Le capitaine Cook me dit qu'après avoir attendu quelque temps aux aguets , ils avaient vu Napoléon se promenant dans le jardin , qu'il les avait envoyé chercher , et qu'il leur avait fait plusieurs questions. Il reconnut M. Mackenzie , à qui il dit qu'il avait beaucoup grandi depuis qu'il ne l'avait vu , et lui fit quelques questions sur le capitaine Usher. Il demanda au capitaine Cook combien de temps il avait été au service, ce Trente ans, » répondit-il. Napoléon parut en être surpris , et demanda à quelles affaires il s'était trouvé? Cook parla entre autres de Trafalgar. Napoléon lui demanda le nom du vaisseau auquel il appartenait, et lui fit diverses questions sur la bataille. Il s'informa aussi d'où il venait, et finit par lui demander où il allait dîner : — « Au camp , )) répondit-il. — a Au camp , répéta Napoléon ', alors prenez garde de vous enivrer. ))

Cipriani \a eu ville faire les achats ordinaires.

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3. — Napoléon me dit en anglais qu'il avait vu la veille un vieux marin. (( Il a Lien l'air, dit-il, d'un marin e pare un hrav'uomo. Il y avait avec lui un earde-marine qui élait à bord de la fréi^ale d'Usher, quand je passai à l'île d'Elbe. Quoiqu'il soit bien grandi, conlinua-t-il, je l'ai cependant reconnu.

Je répétai à Napoléon que le garde-marine avait dit que l'équipage du vaisseau \ Indomptable l'aimait beaucoup. (( Oui, a répondu Napoléon , je le crois bien , j'avais babitude de me mêler parmi eux, de leur parler amicalement , et de leur faire toutes sortes de questions. Ma franchise les étonnait , elle était si différente de la manière dont ils avaient coutume d'être traités par leurs ofliciers ! Vous autres, Anglais, vous êtes aristocrates, vous tenez toujours une immense distance entre vous et le popolo ( peuple ). » Je lui fis observer qu'à bord d'un vaisseau de guerre , il était nécessaire de tenir les simples matelots à une grande distance pour les obliger à ne point s'écarter du respect qu'ils doivent aux officiers, a Je ne pense pas , répondit Napoléon , qu'il soit nécessaire d'en conserver autant que vous le faites ; pourvu que les officiers ne boivent ni ne mangent avec eux , ni ne leur laissent prendre trop de liberté à leur égard , je ne vois pas la nécessité d'une plus grande réserve. La nature a formé tous les liommes égaux. J'ai toujours eu coutume de me mêler parmi les soldats et la canaille , de m'entretenir avec eux, de m'intéresser à leurs petites histoires, et de leur

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parler amicalement. J'ai reconnu que cela m'était extrêmement utile. Au contraire , les généraux et les officiers , li traitai poco bene , et je les tenais à une grande distance.

y) J'ai demandé au vieux marin , où il devait dîner , et je l'avertis de ne pas s'enivrer ; il m'a dit qu'il était marié et qu'il n'avait pas d'enfans. Interrogé sur ce qu'il prétendait faire de son argent , il me dit qu'il le laisserait à un hôpital ; je lui demandai alors s'il n'avait ni neveux ni nièces , en lui recommandant de leur laisser ses ricliesses plutôt qu'à un hospice.

)) Vous avez apporté à Gourgaud , me dit-il , un livre sur la hataille de Waterloo. L'auteur dit que je suis un imhécille , que mon armée était un amas de voleurs , et que j'avais commis une des fautes les plus graves qu'un guerrier pût commettre , en m'engageant avec Wellington , tandis qu'il était appuyé sur les derrières par une foret. La grande faute de lord W^ellington fut cependant d'avoir attaqué dans cette position, d'autant mieux qu'il n'y avait qu'une seule route qui conduisît à cette forêt; et en cas de défaite, il n'aurait pu parvenir à se retirer. Pour bien effectuer une retraite , il est nécessaire d'avoir plusieurs routes , par lesquelles Tarmée paisse se retirer divisée en grosses masses et avec célérité, et où elle puisse se défendre en cas d'attaque. 11 aurait fallu avoir douze heures de tranquillité, pour que l'armée de Wellington eût pu entrer dans la forêt.

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La confusion d'une armée battue, chercliant à cfTecluer sa retraite par une seule route, eût été telle, qu'elle eût causé sa ruine en cas d'attaque. Un autre pamphlétaire a dit , que j'avais conquis l'Italie a\ec quelques milliers de galériens. Le fait est que , peutêtre, il n'avait jamais existé une aussi belle armée. Plus de la moitié était composée de gens instruits, de fils de marchands, d'hommes de loi, de médecins, de riches fermiers et de la bourgeoisie. Les deux tiers savaient écrire, et pouvaient devenir officiers. J'eusse été embarrassé de dire, dans un régiment, quel était le meilleur sujet , ou de nommer celui qui avait le plus mérité de l'avancement ; ils en étaient tous dignes. Oh! continua-t-il , avec émotion , si toutes mes armées eussent été aussi bien composées ! En marche, il m'arrivait souvent d'appeler le premier soldat et de le faire écrire sous ma dictée. A l'instant , j'étais entouré d'une douzaine, empressés de le faire, car il y en avait peu qui n'écrivissent pas avec la plus grande facilité.

)) En supposant même que l'armée française eut été un amalgame de brigands , ce qui n'était vrai sous aucun rapport, il ne convenait pas à un Français de le publier en pays étranger. Mais heureusement pour vos projets , vous avez trouvé des Français plus ennemis de la France , que les Anglais mêmes qui ont ramené Louis.

» Peut-être y a-t-il chez vous plus d'esprit national qu'eu France. Vous êtes insulaires, c^ê lo

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apirito insolare ; d'un autre côté , il y a long-temps que votre révolution est terminée. Pour juger sainement des deux nations , il serait nécessaire de les Toir toutes deux immédiatement après une révolution. D'ailleurs vos ministres ont plusieurs Français à leur solde, pour écrire contre leur patrie tout ce qu'on leur ordonne. »

Napoléon me demanda alors si nous observions le vendredi saint, si nous jeûnions et conmient nous étions dans l'usage de le faire? Je lui répondis que nous jeûnions ce jour-là, que d'ailleurs les protestans jeûnaient rarement ; mais que lorsqu'ils le faisaient ils s'abstenaient de toute nourriture. Que nous ne pensions pas que s'abstenir de viande et se gorger de turbot et d'autres poissons délicats, était pratiquer le jeûne. Vous avez raison , répliqua l'empereur , vous avez parfaitement raison, Si l'on fait tant que de jeûner , il faut s'abstenir de toute nourriture 5 ou ce n'est pas un jeûne. Oh corne gli uomini son hestie y de croire que s'abstenir de viande et manger du poisson bien plus délicat, fait le jeûne; povero uomo.

» Avant mon avènement , dit-il , le serment des rois de France était ai exterminer les hérétiques ! à mon couronnement je jurai de protéger tous les cuU tes. Louis n'a point encore fait de serment puisqu'il n'est pas encore couronné, et probablement il ne fera pas le serment d'extermination , par la crainte que \ous et les Prussiens lui inspirez , non pas que cela

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n'entre dans sa façon de penser; au contraire il ferait le serment et l'exécuterait avec plaisir. Celte famille des Bourbon est la plus intolérante de la terre. Les Anglais sauront les apprécier. »

Napoléon a ensuite parlé de Hoche : ce Hoche, a-t-il dit , fut un des premiers généraux que la France ait produits. Il était brave, intelligent, plein de talent, de résolution et de pénétration, mais intrigant. Si Hoche eût débarqué en Irlande , il aurait sans doute réussi dans ses projets, parce qu'il possédait toutes les qualités nécessaires pour en assurer le succès. Il était accoutumé à la guerre civile, et savait comment s'y prendre pour la faire avec avantage : il avait pacifié la Vendée , et aurait dirigé les Irlandais avec intelligence. Belle figure et beaucoup de talent : il était entreprenant et intrigant; mais, probablement , par suite de quelque maladresse ou d'un mal-entendu , on le mit à bord d'une frégate qui n^arriva pas jusqu'à la côte d'Irlande, tandis que le reste de l'expédition , montant à environ dix-huit mille hommes , entra dans la baie de Bantry , où ils restèrent pendant quelques jours parfaitement les^ maîtres d'opérer leur débarquement. Mais Grouchy, qui, à ce que je crois, avait le commandement après Hoche, ne sut pas comment s'y prendre; en sorte qu'au lieu de débarquer et de renvoyer les vaisseaux comme ils auraient dû. faire , il resta quelque temps dans l'inaction , ensuite fit lever l'ancre , et ils revinrent en France comme des imbécilles , sans avoir

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rien tenté. Si Hoclie était arrivé, vous auriez perdu riilande.

)) Si les Irlandais , a-t-il ajouté , m'eussent député d'honnêtes gens, j'aurais certainement fait une tentative en Irlande, mais je n'avais pas de confiance, ni dans l'intégrité, ni dans les talens des meneurs irlandais qui étaient en France.

)) Ils n'avaient aucun plan à soumettre, étaient divisés d'opinion et se querellaient continuellement l'un avec l'autre. Je n'avais qu'une idée bien médiocre de l'intégrité de cet O'Connor dont on parlait tant parmi vous. »

4. — Napoléon s'est habillé , et a passé dans la clianibre de billard: il était très-bien disposé; il a parlé de l'amirauté, m'a demandé qui signait les commissions des officiers de marine : il a paru surpris quand je lui ai appris que le roi n'en signait aucune. « Hé quoi! la commission de Nelson n'était pas signée par le roi Georges? » J'ai répondu que non , et j'ai dit que le roi ne signait que les commissions des officiers de terre et des troupes de mer ; mais que sa majesté ne se mêlait pas des promotions navales^ « Qui nomme l'amirauté, » a dit Napoléon? J'ai répondu : c'est le souverain, (c En ce cas , a^t-il continué, ce n'est qu'un subterfuge; car si le roi désire donner un commandement à un amiral, ou avancer un officier, il n'a qu'à faire connaître son intention aux membres de l'amirauté , qui n'oseront pas refuser dans la craiute de perdre leurs places. »

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J'ai fait, en réponse, l'observation que le souverain avait quelquefois , m'avait-on rapporté, fait nommer un amiral, ou un commandant en chef, qui n'était pas tout-àfait dans le goût de l'amirauté; mais que dans de tels cas, il dépendait du clioix des lords de l'amirauté , de confirmer ou non les promotions faites par le roi , excepté pour certaines places vacantes qui lui appartenaient, ou par droit, ou par usage.

« Bail, a dit Napoléon, s'ils ne confirmaient pas les promotions, est-ce que le roi ne leur donnerait pas la démission de leurs places. Le roi peut avancer qui il veut. Il a un grand pouvoir, parce qu'il nomme les ministres, et commande à ceux qui ont la direc , tion de tout.

)) Les ministres, excepté dans des cas bien rares, aiment troj) leurs places pour courir le risque de les perdre, en refusant d'acquiescer aux vœux du souverain. Il m'est arrivé, à moi-même, qu'un ministre m'a dit : Sire, je n'y peux consentir, c'est contre mon opinion, el j'aimerais mieux résigner que de céder. )) J'ai remarqué qu'il ne manquait pas d'exemples en Angleterre , de ministres qui avaient abandonné leurs places plutôt que de céder aux volontés de la couroJine, ou d'agir contre leurs principes. Que le roi d'Angleterre a une grande autorité sur l'armée et sur la marine; mais qu'il n'exerce, sur tous ceux qui ne sont pas militaires, marins, gens en place ou solliciteurs, aucune influence, excepté celle qui

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résultait de la sagesse et de l'atilité des mesures employées par le gouvernement.

(c Eh ! fpielle plus grande autorité avais-je en France, a dit Napoléon, que pouvais -je faire, excepté avec les classes dont vous venez de faire l'exception?» Je me suis hasardé à risquer l'ohservation, qu'en France il n'y avait ni liberté dans les discours ni dans la presse, qu'un homme pouvait être jeté en prison pour vouloir s'opposer aux mesures du gou- Ternement, et qu'il pouvait y être retenu pour un temps illimité. Napoléon a répondu : (c 11 n'y avait pas certainement en France cette liberté de discussion dont on jouit eu Angleterre, quoiqu'il y eut «[uelquefois une opposition très-forte dans le sénat; la liberté dans les discours et celle de la presse n'y étaient pas aussi grande; mais que pouvais-je faire à nn banquier ou à toute autre personne indépendante qui s'oj)posait à mes mesures. Les mettre en prison, les vexer et les fatiguer par des arrestations? Ils pouvaient en appeler au sénat et aux lois, outre que c'eût été une manière d'agir méprisable. Je ne nie pas que l'ancienne constitution de la France ne fût très-mauvaise, et qu'elle n'eût besoin d'être de nouveau modifiée ; mais la constitution que je donnai aux Français , quand je revins de Tîle d'Elbe , était excellente; la seule faute qu'on pût lui reprocher, c'était de me laisser trop peu de pouvoir en main, et d'en confier peut-être trop dans celles du sénat. Je ne pouvais faire emprisonner un homme,

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ou le condamner à une amende sans un jugement, et il me fallait, pour créer un impôt ou pour lever une conscription, un décret qui m'y autorisât. On avait rendu une loi sur la liberté de la presse.»

J'ai dit à Napoléon que ses ennemis avaient allirmé que la constitution qu^il avait donnée, n'était que transitoire, et que, si les circonstances eussent consolidé sa nouvelle puissance, il serait bientôt rentré dans son ancien système. «Non, non, a répondu vivement l'empereur, j'aurais maintenu la dernière constitution; j'étais bien convaincu que l'ancienne avait besoin d'un grand changement. Je suppose que c'est lord Castlereagh qui a donné cette assurance ; mais il n'est pas prudent de croire tout ce que dit lord Castlereagh. Vous savez quelles faussetés il a débitées et publiées sur mon compte depuis que je suis ici; je ne serais pas surpris qu'on ne falsiliât tous les documens ofliciels, comme on l'a déjà fait avec ceux concernant Murât et moi-même. A mon retour de l'île d'Elbe, j'en découvris tout l'échafaudage. On avait falsifié nombre de papiers d'état, dans la vue de les publier. M. Blacas avait cette direction, mais c'était à un prêtre que l'exécution en était confiée. Comme je l'ai dit, la même chose avait été faite, ci-devant, aux papiers de Murât. Les falsifications furent montrées à quelques Anglais; et Blacas, dans une semblable intention, falsifia une lettre, écrite par une femme de chambre de ma sœur Pauline , contenant sept à huit pages do

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bavardage. Il y avait interposé un article qui eût fait croire que j'aurais couché avetTma sœur. Ce Blacas est un mécliaiit liomme, en même temps un sot. Il a été assez vil, pour laisser à Paris les lettres de tous ceux qui m'avaient tralii, signées par eux-mêmes; ainsi, si je Tavais voulu, j'en aurais pu faire exécuter des milliers: je n'en lis cependant aucun usage, si ce n'est de me souvenir de leurs noms. Il ne pouvait être donné de plus grande preuve d'imbécillité et de trahison que cette conduite de Blacas. Ces lettres auraient dû être détruites ou mises en sûreté, puisqu'elles compromettaient la vie de tant de personnes. Mais Blacas avait seulement soin de sauver ses quattrini (argent), et se souciait fort peu de la vie de ceux qui avaient contribué à son retour et à celui de son maître. Il était alors ministre de la maison du roi, et tout lui était confié par Louis, qui est lui-même incapable, et dont les principales qualités sont l'hypocrisie et la dissimulation. Les jambes de celui-ci sont couvertes d'ulcères, pansées par la duchesse d'Anooulême. Il se acrpe tellement de nourriture, qu'on est ohligé de lui donner. Dieu sait quoi, pour le mettre en état de se débarrasser de ce fardeau. Quelque matin on le trouvera mort dans son lit. Il est entou"4 de médecins iornorans et imbécilles. On demanda à Corvisart de le soigner, mais il refusa , disant que si quelqu' accident survenait , on l'accuserait peut-être d'avoir hâté sa fin. Quand je retournai aux Tuileries, je trouvai mes appartemens

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empoisonnés de l'odeur de ses jambes, et des bains sulfureux qu'il est dans l'habitude de prendre.

)) Les Bourbon sont les hommes les plus craintifs que l'on puisse s'imaginer, continua jNapoléon; inspirez-leur de la crainte et vous en obtiendrez tout. Quand je fus à l'île d'Elbe, une actrice, JM^^^ Raucour , mourut. Elle était fort aimée du public, et un concours immense courut à ses funérailles. Quand on arriva à l'église de St.-Roch pour faire célébrer le service ordinaire sur son corps, on en trouva les portes fermées et l'entrée fut refusée. Il ne fut pas même permis de la faire enterrer dans le lieu ordinaire des sépultures; sous le prétexte que, par un ancien règlement de ces prêtres, l'enterrement chrétien était refusé aux personnes de sa profession. La populace brisa les portes de l'église, et voyant qu'il n'y avait pas de prêtre pour faire le service fuj}éraire , elle se souleva ; sa rage ne connut plus de bornes, et elle s'écria : au château, au château des Tuileries l nous verrons de quel droit les prêtres refusent d'enterrer le corps d'un chrétien. Sa fureur était d'autant plus excitée qu'elle n'ignorait pas que le curé de St.-Roch, qui est un vrai coquin, et qui refusait l'enterrement au corps de I\r^^ Raucouravait continuellement reçu ses dons tant pour lui que pour les pauvres de sa paroisse; car eWe était fort charitable; et le curé lui-même avait maintes fois dhié et soupe avec elle; au surplus il lui avait administré les sacremens quelques jours auparavant.

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Le peuple criait : 11 y a une canaille de prêtre qui a administré récemment une femme dont il avait reçu dos bienfaits et mangé les dîners, et il refuse aujourd'Jiui de donner la sépulture à son corps; peut-il refuser de l'enterrer, puisqu'il la jugea digne de recevoir les sacremens? Une troupe d'environ cinquante mille individus , hommes et femmes , courent aux Tuileries demander justice au roi. Un architecte, qui était dans les appartemens de l'intérieur, m'a conté qu'il était présent quand Louis eu reçut la première nouvelle : ne croyant pas que le rassemblement était si nombreux , Louis dit : «Le curé a raison , ces actrices sont une race d'impies, elles sont excommuniées, elles n'ont pas droit à l'enterrement chrétien. » Quelques minutes après, Blacas entra en donnant des signes d'une grande frayeur, et rapporta qu'il y avait soixante-dix mille hommes d'un peuple furieux à l'en tour du palais, et qu'il y avait tout lieu de craindre qu'il ne se portât aux plus grands excès. Louis, presque hors de lui de peur, cria de donner immédiatement des ordres pour que le corps fût enterré avec les cérémonies de l'église , et envoya quelques personnes afin que ses ordres fussent exécutés à l'instant. 11 ne fut pas remis de sa frayeur de plusieurs jours. Ces prêtres tentèrent sur moi une épreuve d'une même nature; c'était au sujet du corps d'un beau danseur; mais, per dio, dit l'empereur avec émotion , ils n'avaient pas affaire à Louis j j'arrangeai bientôt ce différend.

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)) Je rendis , continua Napoléon , tous les lieux d'enterrement indépendans des prêtres. Je haïssais les moines ,fraii , j'en étais le destructeur, ainsi que des monastères , ces réceptacles de crimes où cliaque vice était pratiqué avec impunité, ces colonies de scélérats ; en général, la honte de la race humaine. J'aurais toujours soutenu un certain nombre de prêtres; mais des moines, jamais. »

Après cela, j'observai à l'empereur, que l'on m'avait assuré , qu'ayant d'abord refusé la paix proposée par les alliés à Châtillon , il avait changé d'idée, qu'il avait envoyé un courrier à lord Castlereagh, pour lui dire qu'il accepterait ce qui avait été offert; mais que lord Castlereagh avait répondu qu'il était trop tard , qu'on avait déterminé les mesures à prendre (i). Napoléon répondit : « Cela est faux. Je ne voulus jamais consentir à la paix de Châtillon , parce que j'avais juré de maintenir l'intégrité de l'empire. Loin de vouloir dévier à ce principe, j'écrivis à Caulaincourt que je voulais abdiquer. J'aurais consenti à ce qui avait été proposé à Francfort , où le Rhin fut fixé pour limite de la France , étant sa frontière naturelle (2). ))

(i) Ceci m'avait ete dit par sir Hudson Lowe.

(2) Lextrait suivant de la lettre du duc de Yicence ne sera peut être pas sans inte'rêt.

Monsieur, dans un ouvrage de M. Kocli, intitule': Campagne DE i8i4 > on a iuse're' plusieurs l'ragmens des lettres que

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J'ai pris la liberté de faire l'oljservation qu'on pouvait naturellement supposer qu'il n'eût pas adhéré

j'ai écrites à Temperenr etauprincede Neufchâtel, pendant Je coDgrès de Châtillon.

Poui' ce qui concerne ce congrès , si les e've'ncmens ont prouve' le de'sir que j'avais que la paix, fût rendue à mon pays , il serait injuste de laisser ignorer a la France et à l'histoire, les motifs d'inte'rôt national et d'honneur qui ont fait refuser à l'empereur de signer les conditions que les allie's voulaient nous imposer.

A cet effet, je remplis le premier des devoirs que l'e'quité etla ve'rite' m'imposent, en faisant connaître ces motifs par l'extrait suivant des ordres de l'empereur ;

Paris , i^ janvier i8i4- « L'empereur insiste le plus sur la nécessite' qu'il y a que la France conserve ses limites. C'est une condition sine qua non. Toutes les puissances et même l'Angleterre ont reconnu ces limites à Francfort. La France, réduite à ses anciennes frontières , n'aurait pas aujourd'hui les deux tiers de la puissance relative qu'elle avait il y a vingt ans. Ce qu'elle a acquis du côté des Alpes et du Rhin ïie peut compenser ce que la Russie , l'Autriche et la Prusse ont gagne' par le seul démembrement de la Pologne. Tous ces états se sont agrandis. Souhaiter de réduire la France à son ancien état serait vouloir sa ruine et sa dégradation. La France, sans les départemens du Rhin, sans la Belgique, sans Ostende , sans Anvers , n'est rien. Le système de la réduire à ses anciennes frontières est inséparable du projet du rétablissement des Bourbon , car eux seuls pourraient offrir une garantie de maintenir un pareil système , et l'Angleterre le sent bien. Sous tout autre rapport, la paix est impossible et ne pourrait être durable d'après une telle base. Ni l'empereur , ni la république , si quelque commotion politique lui redonnait l'existence, ne voudraient jamais souscrire à ces conditions. Pour l'empereur, sa résolution est

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au traité de Paris , dont les conditions étaient encore pires, ce Si , répliqua Napoléon ; j'aurais strictement observé ce traité ; je ne l'eusse pas fait moimême, maisle trouvant fait, et sachant que ce n'était pas mon ouvrage , j'y aurais adhéré et j'aurais conservé la paix, y)

Une partie de la conversation qui a suivi , me conduisit à faire quelques remarques peu favorables au maréchal Davoust , et aussi à demander à Napoléon, si ce général n'était pas considéré comme un des meilleurs ? « Son caractère est estimable , répliqua l'empereur : on lui a reproché d'avoir levé des contributions énormes ; mais c'était pour l'armée. Il est nécessaire pour une armée, sur -tout quand elle est assiégée, de ne la laisser manquer de rien. Quant à être le premier des généraux français, il s'en faut

prise, elle est invariable, il né veut pas laisse!' la France moins grande qu'il ne l'a reçue. Si les allie's veulent changer la base des propositions faites et acceptées , les frontières naturelles , il ne voit que trois partis à prendre : de combattre et de couque'rir , de combattre et de mourir avec gloire , ou bien , si la nation ne veut plus le soutenir , d'abdiquer. Il n'est point âttaclie au pouvoir supreme , et ne voudra jamais le conserver au prix de son avilissement.

J'espère, monsieur, que votre impartialité donnera une place à cette lettre dans votre journal, et je saisis cette occasion pour vous offrir fassurance de ma considération distinguée.

Si^nt Caulaincolrt , duc de Vicence.

A l'Editeur du Constitutionnel.

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