‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 22 sur 27 · TOME H. IC · texte numérisé non relu

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ni lui laisser croire que les concessions qu'on lui fait sont amenées par la crainte. Que , peut-être , la suspension de Yhabeas corpus serait pour quelque temps une mesure convenable , à l'aide d'une armée sur pied pour intimider la canaille. « Mais , a-t-il dit 5 je ne considère cela que comme des topiques qui , si on ne les emploie avec des remèdes généraux, agissent sur la maladie constitutionnelle d'une manière contraire, et deviennent répercutifs et dangereux en portant la maladie vers les parties nobles. L'Angleterre peut être comparée à un malade dont l'état exige que le cours de la maladie soit détourné par l'usage du mercure. Le seul remède elïicace est celui qui attaquera le mal en sa racine , c'est-à-dire , qui fera cesser la misère qui existe. On ne parviendra à cela qu'en procurant un débouclié à vos manufactures et en réduisant les dépenses. Dans ce cas , les ministres devront donner eux-mêmes l'exemple , en renonçant aux sinécures , etc. Cela contribuerait essentiellement à calmer l'agitation publique. Si les ministres, à l'occasion de l'ouverture de la session du parlement , se fussent présentés comme des hommes et eussent renoncé à leurs sinécures, cela , joint à l'exemple qu'aurait donné le prince-régent lui-même , aurait suffi pour apaiser tous les troubles et faire cesser toutes les plaintes. Le peuple , dans l'attente et l'espérance de retirer, d'un si heureux commencement , quelques avantages radicaux , se serait calmé et aurait fait cause

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commune avec le gouvernement. Par-là on aurait gagné le temps d'adopter des mesures propres à remédier à la calamité générale. On pourrait encore demander avec succès un traité de commerce exclusif, pour l'espace de vingt ans , avec le Brésil et l'Amérique méridionale espagnole. Ou bien on pourrait aider les colonies à se rendre indépendantes , et vous auriez , dans ce cas , leur commerce tout entier. Une guerre avec l'Espagne y si elle refusait d'accéder à vos demandes , détournerait l'attention publique , emploierait les soldats et les matelots , et une grande partie des manufacturiers. Je soutiens que tous vos mal] leurs sont dus à la sottise et à l'ignorance de lord Castlereagli ainsi qu'à son défaut d'attention pour la prospérité réelle de son pays. Si les lords Grenville et Welesley avaient été ambassadeurs, je suis convaincu qu'on aurait mieux consulté les intérêts de l'Angleterre.

» Que diraient les Anglais, qui vivaient il v a cent ans, s'ils sortaient de leurs tombeaux, et si, informés de vos glorieux succès, ils jetaient leurs yeux sur l'Angleterre , voyaient sa détresse , et apprenaient que, dans le traité de paix, pas un seul article n'a été stipulé au bénéfice de votre pays; qu'au contraire , vous avez renoncé à des conquêtes et à des droits commerciaux nécessaires à votre existence. Quand l'Autriche a augmenté sa population de dix millions d'babitans, la Russie de huit, la Prusse de dix; quand la Hollande, la Bavière, la Sardaigneet

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toutes les autres puissances ont obtenu un agrandissement de territoire, pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle joui d'aucun de ces avantages, elle qui a été la principale cause du succès? Au lieu d'établir un nombre d'états maritimes indépendans, tels qu'Hambourg » Stralsund, Dantzick, Gènes, pour servir d'entrepôts à vos manufactures, avec des conditions secrètes ou autrement favorables à votre commerce, vous avez bassement donné Gênes au roi de Sardaigne, et réuni la Belgique à la Hollande. Vous vous êtes vousmêmes fait baïr des Italiens et des Belges, et vous avez fait un tort irréparable à votre commerce ; car ^ encore que ce soit un point important pour vous que la Belgique soit séparée de la France, c'est un grand désavantage pour vos intérêts, qu'elle soit réunie à la Hollande. La Hollande n'avait pas de manufactures, et par conséquent elle serait devenue un dépôt pour les vôtres; il en eût résulté pour vous un prodigieux débouché sur le continent : mais maintenant que la Belgique est devenue une partie de la Hollande, cette dernière préférera naturellement employer les manufactures de ses propres sujets qu'à se servir de celles d'un étranger , et l'on peut comparer toute la Belgique à une ville manufacturière. Indépendamment de cela, en cas d'une guerre à venir avec la France , la Hollande se joindra à cette dernière dans la crainte de perdre les provinces de la Belgique. On s'arrête toujours au danger le pbis imminent. Et la Hollande fera le raisonnement suivant :

Si nous nous déclarons contre la France , nous perdrons la Belgique et nos manufactures: si nous faisons la guerre à l'Angleterre, que fera-t-elle? Elle bloquera nos ports et effectuera des débarquemens. Nous aurons encore le commerce du continent, et le temps de nous mettre en mesure de résister; nous devons donc nous déclarer pour la France. Il aurait beaucoup mieux valu que vous l'eussiez donnée à l'Autriche; ou bien pourquoi n'en avoir pas fait uu pays indépendant, et ne lui avoir pas donné uu prince anglais pour souverain? Maintenant considérons la position dans laquelle vous vous trouvez. Vous êtes presque aussi réellement exclus du continent que lorsque je régnais, et que j'ai proclamé le système continental. Je vous le demande, en supposant que j'eusse été vainqueur, aurais-je pu dicter les conditions d'une paix plus désavantageuse pour l'Angleterre, dan3 ses conséquences, que ne l'a été celle qu'a acceptée lord Castlereagh après les. victoires que vous avez remportées. La haine que vos ministres me portaient , les a précipités dans un abîme. Vous vous rappelez que je vous ai dit, il y a quelque temps, que je regardais comme une mauvaise politique de laisser les troupes anglaises eu France, et de nommer lord Wellington au commandement en chef. Vous en reconnaissez actuellement Teffet. La Prusse vous refuse l'introduction de vos marchandises. Que pouvez -vous faire? Vous ne pouvez ni essayer d'intimider cette puissance, ni en

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venir à une guerre ouverte , attendu qu'elle pourrait tomber sur lord Wellington et ses quarante mille hommes. Tant que vous retiendrez vos troupes sur le continent, vous ne serez jamais indépcndans. Si vous eussiez, après avoir donné le grand coup, après qu'on avait disposé de moi , retiré vos troupes du continent, vous eussiez été indépendans; vous ne vous fussiez pas attiré la haine et la jalousie de toutes les puissances, principalement en nommant lord Wellington commandant en chef, et elles n'auraient jamais osé vous fermer leurs ports. Vous eussiez pu envoyer vos bâtimens pour bloquer les ports prussiens , et faire cette déclaration : Si vous ne permettez pas l'entrée de mes marchandises, aucune autre n'y entrera ni n'en sortira. Ils auraient bientôt entendu ]'aison. Vous avez maintenant les mains liées. En vous mêlant des affaires du continent et en essayant de faire de vous une grande puissance militaire, au lieu de vous borner à la navigation et au commerce, vous causerez votre ruine nationale. Vous vous êtes offensés de ce que je vous ai appelé une nation de houtiqjiiers. Si par -là j'eusse entendu que vous étiez une nation de lâches, vous auriez eu raison d'être mécontens; et d'ailleurs j'eusse été en contradiction avec les faits historiques, et c'eût été une assertion ridicule de ma part; mais je n'ai jamais entendu par-là rien de semblable.

» J'ai voulu dire que vous étiez une nation de marchands, et que toutes vos grandes richesses et

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vos grandes ressources provenaient de votre commerce; ce qui est vrai. En quoi consistent autrement les richesses de l'Angleterre? Ce n'est pas dans l'étendue de son territoire , ni dans sa nombreuse population. Ce n'est pas non plus dans des mines d'or, d'argent ou de diamans. D'ailleurs aucun homme de bon sens ne devrait rougir qu'on l'appelât boutiquier. Mais votre prince et vos ministres paraissent vouloir changer tout à coup l'esprit des Anglais, et faire de vous une autre nation ; ils prétendent vous faire rougir de vos boutiques et de votre commerce, qui vous ont fait ce que vous êtes, et vous faire soupirer après la noblesse, les titres et les croix •, au fait vous assimiler aux Français. Quel autre but peut-on avoir avec ces cordons, ces croix et ces honneurs , que l'on répand avec une telle profusion ? Vous êtes une nation de nobles au lieu d'être les bons vieux Anglais d'autrefois. Vous rougissez d'être vous-mêmes, et vous voulez être une nation de nobles et de gentlemen (i). On n'entend plus en Angleterre que sir John et miLady l Tout cala pouvait aller avec mai en Frar.ee, parce que cela s'accordait avec l'esprit de la nation; mais cela est , croyez - moi , également contraire à l'esprit et à rintérêt de l'Angleterre. Attachez-vous à vos bâtimens, à votre commerce et à vos comptoirs,

(i) Il dit cela en anglais, aussi bien qae les mots suirans qui sont souligne's.

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et laissez les cordons, les croix et les uniformes de cavalerie au continent ; c'est là pour vous le moyen de prospérer. Lord Castlereagh lui-même a rougi de ce que l'on vous appelait une nation de marchands, et il disait souvent, lorsqu'il était en France, que c'était une fausse idée que de supposer que l'Angleterre tenait tout de son commerce, ou lui devait ses richesses ; et ajoutait même qu'il ne lui était nullement nécessaire. Combien je ris quand j'entendis rapporter ce propos , dicté par une fausse jactance. Il a trahi son pays par la paix. Je ne veux pas dire, continua-t-il en plaçant la main sur son cœur, que la trahison soit venue d'ici, mais il l'a trahi en méconnaissant ses intérêts et en les négligeant. Il a été dans le fait le commis des souverains alliés. Peutêtre a-t-il voulu les convaincre que vous n'étiez pas une nation de marchands en faisant clairement voir que vous ne faisiez pour vous-mêmes aucun marché avantageux ? et en donnant magnanimement tout , afin que les nations pussent s'écrier : Oh , que l'Angleterre s'est noblement comportée ! S'il eût en-^ tendu les intérêts de son pays , s'il eût stipulé des traités de commerce , demandé l'indépendance de quelques villes et états maritimes , afin d'assurer quelques avantages à l'Angleterre , pour 1 indemniser du sang qu'elle avait dû verser et des énormes sacrifices qu'elle avait faits , alors , dans ce cas , on aurait pu dire : Quel peuple mercenaire ! c'est une vraie nation de marchands ; voyez quels marchés

ils veulent faire : et lord Castlerea jli n'eût pas été si Lien reçu dans les salons.

» Il peut avoir montré du talent dans quelques circonstances, continua Napoléon, et une grande opiniâtreté à consommer ma ruine-, mais pour ce qui est de connaître et savoir faire valoir les intérêts de son pays , c'est ce qu'il n'a nullement fait. Il est probable que de mille ans l'Angleterre ne retrouvera une semblable occasion de s'agrandir. Dans la siluation où sont les clioses , on n'aurait rien pu vous refuser ; mais après des succès si romanesques et si surprenans -, après avoir été favorisés de Dieu et du Iiasard , comme vous Pavez été ; après avoir fait 1 impossible ; après avoir effectué , je puis le dire , ce que jamais l'imagination la plus ardente n'aurait pu seulement présumer , quel gain en est-il résulté pour l'Angleterre , si ce n'est les cordons des souverains alliés qui décorent lord Casllereagli ? Quand une nation a été aussi favorisée que la vôtre (i), et qu'il existe de la misère cbez cette même nalion , l'incapacité des ministresdoit nécessairement en être la cause. La transition de l'état de guerre à l'état de paix ne peut les justifier j puisque celte détresse dure depuis trop de temps. Si j'avais été à la place du ministre anglais , ou si le ministre eût eu le sens commun , et n'eût pas été aveuglé par la vanité ,

(i)J'ai communique cette convcrsalion, en 1817, à quelques personnages officiels.

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ou s'il n'eût pas été de trempe à se laisser duper par les attentions des rois et des empereurs , vous seriez riches à présent. Les mers seraient couvertes de vos vaisseaux, et vos manufacturiers jouiraient de l'a- Londance. Lord Gastlereagli sera un objet de blâme pour la nation et pour la postérité. »

Je disais à Napoléon que dans un des numéros du Courrier j que lui avait envoyé le gouverneur , j'avais remarqué un discours attribué à sir Francis Burdett , dans lequel on l'accusait d'avoir établi huit bastilles en France ; Napoléon répondit : « C'est vrai sous quelques rapports. J'ai établi quelques prisons, mais elles étaient réservées pour de certains individus qui , dans le système alors établi , méritaient la peine de mort. Comme je ne voulais pas leur faire subir cette peine , et que je ne pouvais pas les envoyer à Botany-Bay, parce que vous étiez les maîtres de la mer et que vous les eussiez relâchés , j'étais forcé de les garder en prison .

y) C'étaient , continua-t-il , des chefs vendéens , des chouans , et autres qui avaient été arrêtés pour cause de rebellion et autres crimes, auxquels on donnait le choix ou d'être jugés ou de rester en prison aussi long -temps que le gouvernement croirait cette mesure nécessaire à la sûreté de l'état. Ces prisons étaient inspectées deux fois par an par un comité composé d'un conseiller-d'état et de deux juges, qui, chaque fois, offraient aux prisonniers de choisir entre la prison où ils étaient, ou la mise en

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jugement. Mais ils préféraient toujours de rester en prison. Ou leur accordait trois francs par jour pour leur subsistance. On n'a jamais entendu dire que l'on se fût porté à des excès envers les prisonniers ; et , en efl'et , au lieu d'un crime tel qu'on me l'imputa dans ce journal, c'était un acte de bienfaisance. Mais, ajouta-t-il, où est le pays qui n'ait pas ses prisons ? N'y en a-t-il pas aussi en Angleterre? )) 2 juin. — Un dragon d'ordonnance m'a apporté un ordre de me rendre à l'instant à Plantation- House. J'ai trouvé son excellence dans sa bibliotlièque ; elle m'a demandé quelles étaient les observations de Bonaparte sur les discussions parlementaires. J'ai répété les expressions de Napoléon , comme il m'avait prié de le faire. Quand je parlai de ce qu'il avait dit relativement à l'assertion imputée à lord Bathurst, que tous les cbangemens qui avaient eu lieu , avaient été avantageux au plaignant, ainsi que du défaut de délicatesse qu'il y avait à ouvrir ses lettres pour en lire le contenu , sir Hudson Low^e prit quelques-unes des feuilles du Times , et avec un air qui trahissait son embarras, il observa que lord Bathurst avait eu raison d'affirmer que tous les changemens qui avaient eu lieu n'avaient été faits que pour le mieux , attendu que , sans doute , sa seigneurie avait voulu parler de la manière dont on envoyait les lettres à Longwood ; car , ajoutat-il, au lieu de passer par les mains d'ojjiciers subalternes ^ comme auparavant , il n'y a que mui

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qui, en ma qualité de gouverneur, les voie et les lise.

Nous eûmes ensuite quelque conversation relativement à la quantité des provisions allouées pour l'usage de Longwood. Sir Hudson Lowe soutenait que cette quantité avait été fixée par le comte JMontliolon , et que, quanta lui, il n'avait jamais entendu dire qu'elle fût insuffisante. J'expliquai à son excellence, que le comte Montholon n'avait pas fixé la quantité de vivres à fournir ; et je lui rappelai aussi que la parcimonie qu'on y mettait, avait souvent fait le sujet des rapports de l'officier d'ordonnance, du pourvoyeur, de moi-même, et du maître d'hôtel. Sir Hudson Lowe persista à dire que cette affaire avait été discutée et déterminée par le comte Montholon ; et il envoya chercher le major Gorrequer, pour qu'il attestât la vérité de son assertion.

Cependant le major Gorrequer ne prit pas le parti de son excellence, attendu qu'il déclara que le comte avait fixé seulement la quantité de vin à fournir , et que la dépense des autres articles se faisait dans les proportions fixées par ordre de son excellence ellemême. Quoique cette déclaration l'eût rendu un peu confus, sir Hudson Lowe persista à affirmer qu'il ignorait l'insuffisance des provisions. Sur quoi je crus nécessaire de lui rendre compte, jour par jour, de toutes les représentations faites à ce sujet , à luimême, par moi, par M. Balcombe et par le maître d'hôtel. Il objecta également que sir Thomas Reade,

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qui fournissait , deux fois par semaine , diverses sortes de vivres à Longwood, que Cipriani avait souvent payes en sa présence, ne pouvait ignorer les besoins des Français. Le gouverneur remarqua ironiquement, qu'il paraissait que j'étais le meilleur témoin que ces gens pussent invoquer.

4. — Augmentation de 28 liv. de viande par jour, en sus de la fourniture ordinaire, faite par le gouvernement à Longwood, ordonnée par sir Hudson Lowe,

Outre la garde ordinaire, on a placé un officier à Hul's-Gate, depuis l'arrivée des bâtimens venus d'Angleterre , avec ordre d'examiner soigneusement tous ceux qui s'approchaient de Longwood, et de ne pas permettre aux personnes suspectes de passer.

5. — Le comte et la comtesse Montliolon ont été en ville pour y faire des achats et pour rendre visite à l'amiral et à lady Malcolm. L'officier qui les accompagna reçut l'ordre du gouverneur de les suivre chez l'amiral et de faire attention à leur conversation.

6. — J'ai vu Napoléon qui était de très-bonne humeur. Il m'a dit que le comte Montholon avait appris hier qu'il venait d'arriver dans l'île une personne qui avait vu le grand Lama, et m'a prié, en conséquence , aussitôt que j'irais en ville, de tâcher de faire sa connaissance, et de m'informer quelles cérémonies on pratiquait en présence du Lama; si l'adoration était eu usage; enfin, de recueillir tous les renseignemens possibles. « Je suis, dit-il, très-curieux d'avoir des détails sur ce qui concerne le grand

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Lama; je n'ai pas encore lu sur son compte des relations auxquelles je pusse me fierj j'ai même quelquefois clouté de son existence. »

J'ai vu sir Hudson Lowe en ville, et je me suis entretenu quelque temps avec lui relativement aux observations de Napoléon sur le discours de lord Bathurst. Son excellence m'a donné une lettre pour le prisonnier, afin qu'il y répondît. Je lui ai répété aussi la remarque de Napoléon , au sujet de lord Bathurst : « Quasi tutti i ministri son hugiardi , Tallejrandn'è il caporale , poi viene Castlereagh , poi Metternich ) Hardenberg , etc. (i). ))

J'ai dit au gouverneur que Napoléon m'avait engagé à chercher à faire la connaissance d'une personne arrivée depuis peu, et qu'on disait avoir vu le grand Lama. Sir Hudson parut ne pas savoir qu'il y eût dans l'ile un voyageur semblable.

Bientôt après, je rencontrai le capitaine Balston, au service de l'honorable compagnie des Indes, qui renouvela connaissance avec moi. Il me dit qu'il était arrivé quelqu'un de la Chine avec une lettre de recommandation qui m'était adressée par M. Urmston de Macao, avec qui j'avais été intimement lié. En voyant ensuite ce gentleman, j'appris que son nom était Manning, et qu'il était la personne que

(i) « Presque tous les ministres sont des menteurs. Talleyrand est leur caporal ; viennent ensuite Castlereagh, Metternicli, Hardenherg, etc. »

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je cherchais. Il portait une longue barbe noire , et avait traversé le royaume du Thibet jusqu'aux frontières de la Chine. Je lui dis que l'empereur avait témoigné une grande curiosité au sujet du grand Lama , et que s'il venait à Longwood , il était trèsprobable qu'il le verrait. M. Manning m'apprit qu'étant prisonnier en France, il avait été relâché par ordre de Napoléon , et qu'on lui avait donné un passe-port aussitôt que l'empereur avait été informé qu'il voyageait pour recueillir des renseignemens qui pourraient être utiles à la société en général , s'ils étaient couronnés du succès ; qu'en témoignage de sa reconnaissance pour cette faveur , il avait envoyé quelques petits présens pour lui au gouverneur, en priant celui-ci de les faire tenir à leur adresse, et que son intention était de demander un laissez passer , afin de pouvoir être admis en présence de l'illustre prisonnier.

Le bruit a couru en ville qu'on avait apporté, sur le Barmgy un buste en marbre du jeune Napoléon , et que sir Thomas Reade avait recommandé au capitaine de ce bâtiment de le jeter par-dessus le pont et de n'en rien dire. Ce fait a été afîirmé devant Cipriani et devant moi, par le capitaine **, qui a assuré que le capitaine du Baring avait avoué qu'on lui avait fait des propositions à ce sujet.

-y. — M. Manning, accompagné du capitaine Balston , est venu chez le comte Bertrand. Il m'a dit que le gouverneur lui avait recommandé ( il ne pou-

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"vait deviner pour quelle raison ) de ne pas dire au comte qu'il eût envoyé des présens poui' Napoléon. Il y avait environ une lieure que M. Manning était chez le comte Bertrand , lorsque Napoléon entra avec le comte Montljolon. Il s'approcîia d'abord du capitaine Balston, et lui dit : « Ah ! je vous ai déjà vu ici. » 11 fit ensuite quelques questions à M. Manning. Celui-ci dit qu'il avait été en France en 1 8o5 , je crois , et qu'il était un de ceux qui furent arrêtés alors; qu'il avait écrit une lettre à Napoléon, dans laquelle il exposait qu'il voyageait pour l'utilité du monde entier, ce qui lui avait valu sa liberté. (( Quelle protection aviez-vous? lui demanda Napoléon ; aviezvous une lettre de sir Joseph Banks pour moi? » Manning répondit qu'il n'avait aucune espèce de protection quelconque, ni lettre de sir Joseph Banks, ni le moindre ami qui pût parler à l'empereur en sa faveur. Il s'était donc contenté de lui adresser une lettre dans laquelle il exposait sa situation. « Fut-ce sur votre simple lettre que vous obtîntes votre li-* berté ? » demanda Napoléon, ce Ce fut sur ma simple lettre, répliqua Manning, que vous vous déterminâtes à me l'accorder , et je vous demande la permission de vous en témoigner ma reconnaissance. » Napoléon lui demanda où il avait été depuis , etc., et regarda sur la carte dans l'atlas de Las-Cases , faisant diverses questions sur la route qu'il avait suivie; s'il avait vu le grand Lama; les coutumes, usages, etc., des pays qu'il avait traversés.

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Manning répondit d'une manière précise et claire à chacune de ses questions ; il dit qu'il avait vu le Lama , qu'il dépeignit comme un enfant de sept ans ^ ayant de l'intelligence ; il ajouta qu'il avait acconi-> pli en sa présence les cérémonies que pratiquaient ceux qui étaient admis devant lui. Napoléon lui dit: « Gomment avez-vous fait pour n'être pas pris pour espion? » — « J'espère, répliqua Manning , qu'il n'y a rien dans ma physionomie qui puisse me faire passer pour un espion ? )) Cette répartie fit rire Napoléon qui continua : « Comment se fait-il que vous qui étiez un proLne, d'après leurs idées , vous ayez pu être admis en présence du Lama ? » M. Manning répondit qu'il honorait toutes les religions, et leur rendait hommage et respect ; que c'était pour cela qu'il avait été admis. Napoléon demanda s'il avait passé pour Anglais , et observa que la forme de son nez indiquait qu'il était européen ? M. Manning répondit qu'il avait passé pour un naturel de Calcutta^ mais qu'il croyait qu'on avait su qu'il était Anglais. Il ajouta qu'il y avait quelques races d'hommes dans ce pays qui avaient la même conformation de nez. Napoléon observa alors en souriant que messieurs les voyageurs faisaient souvent des contes , et que l'existence du grand Lama avait été niée par plusieurs. Manning répondit : « Je ne suis pas du nombre de ces voyageurs-là, et la vérité n'est pas des mensonges. » Ce qui fit rire Napoléon ; il lui fit pkisieurs questions. Manning raconta que la plus grande

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partie des revenus de ce souverain consistait dans les présens que lui faisaient les princes et les autres personnes qui croyaient en lui , que cependant il était maintenant soumis à la Chine ; qu'il ne se mariait pas , non plus que ses prêtres ; que le corps dans lequel , selon leur croyance , passait l'esprit , se découvrait à des signes qui n'étaient connus que de ces prêtres.

Napoléon fit ensuite diverses questions sur la langue chinoise, sur la dernière ambassade; il demanda si les Russes avaient pénétré dans cette direction , et si M. Manning avait l'intention de publier un détail de ses voyages. Puis , après avoir fait quelques questions à Balston sur son bâtiment , il leur souhaita le bonjour et sortit.

J'ai donné à Napoléon une copie du pamphlet de Santini en français; il répéta, en le parcourant, selon que les passages paraissaient le mériter: «Vrai; vrai en partie; faux; platitudes, etc. »

Il observa qu'on avait mis un u dans l'orthographe de son nom , Buonaparte , et me dit que lorsqu'il commandait, pour la première fois, l'armée d'Italie, il faisait usage de \u pour plaire aux Italiens ; mais qu'on pouvait l'employer ou non sans inconvénient; qu'après son retour d'Egypte, il avait effacé cetw; qu'en effet les chefs de sa famille qui étaient parvenus aux grades les plus élevés , avaient écrit leur nom par un u. Il ajouta qu'on avait fait une affaire importante c( de cette niaiserie, » et finit par remar-

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quer que Santini eût bien mieux fait de se restreindre uniquement à la vérité , ce qui eût produit plus d"'eiret sur l'esprit public, que les exagérations qu'il avait publiées. Il croit cet écrit d'un Anglais , parce que Santini n'a pas , dit-il , assez de talent pour écrire lui-même un libelle.

8. — M. Cole , de la maison Balcombe et compagnie , en sa qualité de pourvoyeur , est venu à Long- Wood par ordre du major Gorrequer , pour informer le comte Montliolon que les livrées des domestiques seraient changées de vert en bleu , et que la quantité des galons d'or serait diminuée.

Depuis quelque temps le maître d'hôtel s'était plaint de la mauvaise qualité du mouton et de la volaille , de la médiocrité des légumes et de leur trop faible quantité. M. Gole m'a fait entendre que ce n'était pas la faute des pourvoyeurs , attendu que, par ordre de sir Hudson Lowe, on avait été obligé de prendre le mouton dans le parc de la compagnie; qu'on avait reçu ce jour même la permission d'en acheter des fermiers ( sans cependant pouvoir dépasser le prix), et que les légumes qu'on fournissait provenaient du jardin du gouverneur.

g. — Plainte ofilcielle adressée par le capitaine Poppleton au major Gorrequer sur la mauvaise qualité des denrées dont on vient de parler, comme aussi de ce que M. Cole a dit que les légumes fournis provenaient du jardin de Plantation-House.

JO. — Napoléon n'a pas quitté sa chambre à

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coucher. Je lui ai dit que j'avais reçu un journal de Portsmouth , dans lequel se trouvaient quelques extraits d'un ouvrage publié, sous son nom , à Londres. Il parcourut ces extraits , et remarqua qu'il n'en avait pas écrit une ligne, quoique, dans quelques passages , on eût imité sa manière d'écrire. Il ajouta que c'était d'un Écossais dont il ne se rappelait pas le nom , qui avait écrit quelques articles d'un style tellement semblable au sien , qu'étant en France il avait fait traduire quelques-uns de ses ouvrages eu français.

Je lui ai dit que le colonel Macirone , aide-decamp de Murât , avait publié quelques anecdotes relatives à son ancien maître. « Que dit-il de moi?» interrompit Napoléon. Je répondis que je n'avais pas lu l'ouvrage, mais que sir Thomas Reade m'avait appris qu'il avait mal parlé de lui. a Ah ! dit -il en riant, ce n'est rien; je suis bien accoutumé à cela. Mais que dit-il ? » Je répondis qu'on assurait que Murât avait imputé la perte de la bataille de Waterloo à ce que l'on n'avait pas fait un usage convenable de la cavalerie , et qu'il avait dit que s'il l'eût commandée , les Français auraient remporté la victoire, (c C'est très-probable , répliqua Napoléon , je ne pouvais pas être par-tout; et Murât était le meilleur officier de cavalerie du monde.

)) Il eût donné plus d'impétuosité à la charge. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup , je vous assure , que je ne gagnasse ce jour-là la victoire. Il fallait

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enfoncer deux ou trois bataillons , et protablement Murât y serait parvenu. Il n'y avait pas , je crois , deux ofîiciers dans le monde pareils à Murât pour la cavalerie , et à Drouot pour l'artillerie. Murât avait un caractère très-singulier. Il y a environ vingtquatre ans , qu'étant capitaine , je le pris pour mou aide-de-camp ; j'en ai fait ensuite tout ce qu'il est devenu. Il m'aimait ; je peux même dire qu'il m*adorait. Il était en ma présence comme frappé de respect et prêt à tomber à mes pieds. J'ai eu tort de le séparer de ma personne; car, sans moi, il n'était rien, et, près de moi, il était mon bras droit. Si j'ordonnais à Murât d'attaquer et de culbuter quatre ou cinq mille liommes dans une direction donnée , c'était l'affaire d'un moment ; mais si on le laissait à lui-même , c'était un imbécille sans jugement. Je ne puis concevoir comment un liomme si brave pouvait être si lâche. Il n'était brave que devant l'ennemi, et là c'était peut-être l'homme le plus brave du monde. Son courage bouillant le portait au milieu du danger , couvert de plumes qui s'élevaient sur sa tête comme un clocher , et tout brillant d'or. C'était un miracle qu'il échappât , tant il était facile à reconnaître à son costume. Il était toujours en butte au feu de tous les ennemis. Les Cosaques eux-mêmes l'admiraient à cause de son étonnante bravoure : chaque jour Murât était engagé dans un combat particulier avec quelques-uns d'entre eux , et ne revenait jamais sans avoir teint

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son sabre de leur sang. C'était un véritaLle paladin, enfin un Don Quichotte en campagne ; mais si on le prenait dans le cabinet, c'était un poltron sans jugement ni décision. Murât et Ney étaient les deux hommes les plus braves que j'aie jamais connus. Le caractère de Murât était cependant plus noble que celui de Ney j car Murât était généreux et franc. Ney sentait un peu la canaille. Chose étrange, quoique Murât m'aimât , il m'a fait plus de mal que qui ce soit au monde. Quand je quittai l'île d'Elbe , je lui envoyai un courrier pour l'informer de mon départ ; il devait attaquer immédiatement les Autrichiens. Le courrier se jeta à genoux pour l*en empêcher y mais tout fut inutile. Il me croyait déjà maître de la France, de la Belgique et de la Hollande , et il devait , disait-il , faire sa paix avec moi et ne pas adopter de demi-mesures. 11 attaqua les Autrichiens comme un fou avec sa canaille , et me ruina ; car , dans le même temps, je faisais une négociation avec l'Autriche, d'après laquelle je stipulais qu'elle res^ terait neutre ; ce traité était sur le point d'être conclu , et alors j'aurais régné paisiblement. Mais aussitôt que Murât attaqua les Autrichiens, l'empereur d'Autriche crut sur-le-champ qu'il n'agissait que d'après mes instructions ; et , en effet , il sera difficile de faire croire le contraire à la postérité. Metternich dit : Oh ! l'empereur est toujours le même, c'est un homme de fer. Le séjour qu'il a fait à l'île d'Elbe ne l'a pas changé. Rien n'est capable de le

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corriger : Tout ou rien , voilà sa devise ! l'Autriclie se joignit à la coalition, et ma perte fut consommé^.

)) Murât ignorait que ma conduite fût réglée d'après les circonstances , et qu'elle leur fût adaptée. Il était comme un homme qui regarde le changement de décorations à l'opéra , sans jamais penser à la machine qui les met en mouvement. Il n'a jamais cru me faire un si grand tort en se séparant de moi la première fois , car il ne se serait pas joint aux alliés. Il conclut que je serais obligé de céder l'Italie et quelques autres pays; mais il n'a jamais envisagé ma ruine entière. »

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood; il a été chez le comte Bertrand, avec qui il est resté pendant quelque temps. Napoléon m'a fait appeler; il m'a dit que sir Hudson Lowe avait été chez Bertrand, pour lui faire savoir que lady Holland avait envoyé quelques présens pour les enfans de madame Bertrand, deux livres pour lui et quelques autres articles avec une lettre ; que quoique cela fût contraire aux réglemens, qui prescrivaient que tout devait venir par le bureau du secrétaire -d'état, il prendrait néanmoins sur lui de les envoyer ; que M. Manning avait aussi laissé quelques faibles présens pour Napoléon, et qu'il désirait savoir s'il les accepterait; qu'il existait encore une circonstance bien plus embarrassante; savoir : qu'un sculpteur de Livourne avait fait un mauvais buste du jeune Napoléon, et qu'il l'avait envoyé à Sainte-Hélène sur

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le Baring) par l'entremise d'un homme aujourd'hui attaqué de la fièvre , avec une lettre dans laquelle il était dit que l'artiste avait déjà été payé, mais que si Napoléon désirait payer davantage, cent guinées étaient un présent raisonnable; le gouverneur avait ajouté qu'il regardait cette somme comme bien forte, pour un buste mal exécuté, et qu'il désirait savoir si Napoléon tenait à l'avoir. «Bertrand, continua Napoléon, a répondu que sans doute l'empereur désirerait avoir le buste de son fils; qu'il regrettait qu'il n'eût pas été expédié plus tôt. Qu'il valait mieux l'envoyer ce soir même que de le retenir jusqu'à de^ main, et que l'empereur serait heureux de recevoir les présens de M. Manning. Bertrand dit que sir Hud^ son avait l'air troublé, et paraissait se faire un grand mérite à lui-même, d'avoir offert d'envoyer ces differ rens objets, sans qu'ils eussent passé par les mains du secrétaire-d'état, et semblait surpris que Ber-r trand ne se confondît pas en remercîmens envers lui pour cet excès de bonté. Je ne sais pas ce qu'il entendait en disant que cent guinées étaient trop pour le buste , si par-là il voulait faire une insulte , ou si c'était par réflexion sur notre situation. Certainement, un père ne peut trouver aucune somme trop forte pour une pareille acquisition faite en pareilles circonstances. Mais cet homme n'a pas d'ame. »

Napoléon me demanda ensuite si je n'avais rien entendu dire relativement au buste? Je répondis que j'en avais entendu parler il y a quelques jours. ccPour-^

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quoi ne m'en avez-voiisrieu dit,:» répliqua Napoléon. Je fus un peu confus, et répondis (jucj'rspérais que le gouverneur l'enverrait; Napoléou ajouta : «Je le savais arrivé depuis quelques jours. J'avais résolu, si ces objets ne m'eussent pas été donnés, de dresser une plainte qui aurait fait dresser les cheveux à la tête de tout Anglais (^alzare i capelli). J'aurais dit des choses qui l'eussent fait exécrer, cet Hudson Lowe, par toutes les rnères d'Angleterre , comme un monstre à figure humaine. J'ai su qu'il avait délibéré sur ce sujet , et aussi que son premier ministre Reade avait ordonné que le buste fut brisé. Je suis sur qu'il s'est consulté avec ce petit major, qui lui a fait entendre que ce serait couvrir pour toujours son nom d'ignominie; et que sa femme lui aura fait une semonce le soir sur l'atrocité d'un pareil procédé. Il en a cependant assez fait pour déshonorer son nom en gardant le buste si long-temps (i), et en faisant naître un doute sur son envoi. »

Napoléon m'a parlé ensuite de sa famille. « Mon excellente mère, dit- il, est une femme d'ame et de beaucoup de talent (2); elle a un caractère mâle , fier

(i) Le buste a e'te dans l'île pendant quatorze jours, et il est même reste' quelque temps à Plantation- House .

(2) Madame mère, quand j'eus rhonneur de la voir à Rome, en 1819, conservait encore les restes de toute la beauté' d'une femme. Ses manières e'taient nobles et imposantes , et sa conduite telle qu'on pouvait l'attendre d'une reine ou de la mère de Napoléon, Ses pense'es e'taient partage'es

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et plein d'honneur. Elle vendrait tout pour moi, jusqu'à sa chemise. Je lui ai assigné un million par an , outre un palais et beaucoup de présens que je lui faisais. Je dois ma fortune à la manière dont elle a élevé ma jeunesse. Je suis d'avis que la bonne ou la mauvaise conduite à venir d'un enfant, dépend entièrement de sa mère. Elle est très-riche. Plusieurs personnes de ma famille ont réfléchi que je pouvais mourir, qu'il pouvait arriver des accidens; et, en conséquence, ils ont pris soin de se conserver quelque chose ; ils ont gardé une partie de leur fortune. Joséphine est morte, riche d'environ dix-huit millions de francs. Elle était la plus grande protectrice des beaux-arts, qu'on ait jamais connue en France depuis bien des années. Elle avait fréquemment de petites querelles avec Denon et avec moi, parce qu'elle voulait se procurer de belles statues et des tableaux pour sa galerie, aux dépens du musée. J'ai toujours cherché à plaire au peuple ; et toutes les fois que j'ai pu me procurer une belle statue et un tableau de prix, je l'ai envoyé au musée pour l'avantage de la nation. Joséphine était la grace personnifiée {la grazia in persona). Tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec une grace et une délicatesse particulière. Je ne la vis jamais agir sans grace en aucun moment

entre Dieu et son fils. Elle ne voyait que peu de socie'te, et je crois que le duc Hamilton et mo ., sommes les seuls Anglais qui ayons dîne' à sa table. Sa maison e'iait trèssplendide , quoiqu elle ve'cût presque en famille et sans faste.

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de sa vie. Elle en avait même en se coucliant. Sa toilette était un arsenal complet; et elle se défendait, avec beaucoup d'art, contre les assauts du temps. Quand le pape était en France, ajouta Napoléon, je lui assignai un très-magnifique palais, élégamment jneublé, à Fontainebleau, et cent mille ecus par mois pour sa dépense. Ou lui tenait quinze voitures prêtes pour lui et les cardinaux, quoiqu'il ne sortît jamais. C'était un bon et digne borame, mais fanati(|ue. Il était grandement fatigué des libelles dans lesquels on prétendait que je l'avais maltraité; il les contredit publiquement , déclarant qu'excepté en matière politique, on l'avait très-bien traité. Dans un temps, continua Napoléon, j'avais envie de lui ôter tout son pouvoir temporel, de le nommer mon aumônier, et de faire de Paris la capitale du monde cbrétien. ))

II. — Enfin on a envoyé aujourd'bui un superbe buste en marbre blanc, représentant le jeune Napoléon, presque de grandeur naturelle, et très -bien exécuté, avec cette inscription: Napoléon François- Charles- Joseph y etc. et décoré de la grand'croix de la Légion-d'Honneur. Les présens de lady Holland et de M. Manning accompagnaient cet envoi. Ce buste fit une telle impression sur Napoléon , qu'il n'a rien mangé jusqu'à buit beures du soir.

Peu d'instans après l'arrivée du buste , Napoléon me fit appeler. 11 l'avait placé sur le manteau de 1^ cbeminée , dans le salon. « Regardez cela , dit Napoléon , voyez cette figure. L'bomme qui voudrait

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triser une telle image , ne serait-il pas un barbare , un monstre? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui donne un poison à un autre ; car il est probable que celuirci est toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne serait poussé que par la plus noire atrocité ( V airocità lapià nera ) , et qu'il serait capable de commettre tous les crimes. Cette physionomie toucherait le cœur delà bête sauvage la plus féroce. L'homme qui a donné des ordres pour briser cette image , plongerait un couteau dans le cœur de l'original , s'il était en son pouvoir (i). » Il fixa le buste pendant quelques minutes avec une grande satisfaction et l'émotion la plus vive. Sa physionomie était riante , et exprimait la tendresse paternelle dans toute sa force , et l'orgueil qu'il éprouvait d'être le père d'un si aimable enfant. J'épiai, avec attention, tous les mouvemens de son visage , et j'eus tout le loisir de le faire , pendant qu'il examinait ces traits si beaux , quoiqu'inanimés, reproduits avec tant d'art par le marbre. Personne , après avoir été témoin de cette scène , n'aurait pu nier que Napoléon ne fut un excellent père.

Il exhala ensuite toutes les sensations que lui inspirait l'ordre donné pour la destruction du buste. Lorsque je m'efforçai de raisonner sur l'incertitude

(i) J'ai communiqué cette conversation a des personnages ofiiciels , peu de temps après qu'elle eut eu lieu.

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du fait, et que je dis que certainement cet ordre n'avait pas été donné par le gouverneur, il m'interrompit en disant : « Qu'il était inutile de nier un fait connu. Ce buste , continua-t-il , vaut pour moi un million; quoique ce gouverneur ait dit avec mépris , que ce serait beaucoup de donner cent louis pour cela.»

M. Balcombe est allé chez le comte Bertrand pour régler quelques affaires d'argent. Il a ensuite eu une entrevue avec Napoléon, qui s'est promené avec le comte Bertrand et lui jusqu'à l'extrémité du bois.

1 2. — J'ai YU Napoléon dans son bain ; il y est resté quatre heures et demie. Je lui ai donné l'ouvrage intitulé : Circonstances les r-îus intéressantes de la vie de J oachim Murât , par M. Macirone. Avec trèspeu d'aide de ma part, il a parcouru ce petit livre , en faisant de temps en temps des observations, a On ne le plaindra pas , dit-il , parce que c'était un traître. Il ne m'a jamais dit qu'il fût déterminé à défendre son royaume, et jamais je ne lui ai exprimé l'intention de réunir les royaumes d'Italie et de Naples, de lui ôter sa couronne , et de le faire connétable de l'empire. Certainement je me suis servi de lui comme d'un instrument , pour exécuter de grands projets sur l'Italie , et mon intention était , comme je v ous l'ai déjà dit , de déposséder Murât du trône de Naples; mais le temps n'était pas venu , et d'ailleurs je lui aurais donné une indemnité convenable. Sa let-* tre à Macirone était d'un ridicule achevé , et son

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entreprise était celle d'un fou. Quel motif avait-il de se plaindre de l'empereur d'Autriche , qui s'était conduit généreusement, et qui lui avait offert un asyle part-tout où il lui plairait dans ses états , sans lui imposer d'autre condition que celle de ne pas le quitter sans sa permission ; ce qui était très-essentiel. Dans l'état où en étaient les choses , que pouvait-il, au nom de Dieu, exiger de plus? Moimême je n'aurais jamais prétendu plus de la part de l'Angleterre. C'était un acte de générosité de la part de l'empereur d'Autriche ; il lui rendait le bien pour le mal ; car Murât avait fait tous ses efforts poUr lui enlever l'Italie. Il avait publié des proclamations dans lesquelles il appelait les Italiens à la révolte, et il a attaqué les troupes de l'empereur sans raison, sans réflexion , sans jugement, comme sans plan de bataille ; enfin dans un état tel qu'il n'aurait jamais pu parvenir à réunir même sa propre garde. Il n'a jamais parlé de moi dans ses proclamations aux Italiens, quoiqu'il n'ignorât pas que j'en étais adoré. )) 3îa bisogna dire la verità , continua -t- il. Murât dans sa correspondance avec moi n'a pas agi avec la duplicité dont on l'accuse ; les papiers qu'on a produits pour le prouver étaient faux. Dans ce temps, il n'avait point d'intelligence avec moi. Lord Exmouth paraît avoir agi franchement et loyaleïnent à son égard , en lui faisant réponse qu'il ne le recevrait qu'à condition qu'il se rendrait comme prisonnier de guerre. .le ne crois pas qu'il ait offert

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mille louis pour qu'on arrêtât Murât.*** qu'on dit si franc et si plein d'honneur , n'a ni franchise ni loyauté. Sans doute il m'est Irès-attaché , mais c'est un homme de police. Vous savez , ajouta-t-il en riant, quelle espèce d'honneur ont ces ^ens-là. Belle armée, vraiment, dit- il, en répétant avec mépris l'expression de Murât. Vous savez ce que sont les Napolitains. Murât a entrepris une expédition da •coglione al fondo, en cherchant à envahir Naples avec deux cents Corses , au moment où ce royaume était occupé par vingt mille Autrichiens ; et il a terminé sa vie comme un fou. Personne ne le plaindra , quoique cependant il soit loin de s'être rendu coupable de la double trahison qu'on lui a imputée. )) Il énonça alors , pour la seconde fois , l'opinion qu'il aurait gagné la bataille de Waterloo , si Murât eût commandé la cavalerie ; cependant il objecta que l'armée le regardait alors comme un traître.

i3. — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard, il était de très-bonne humeur. Il a parlé de la possibilité qui existait encore pour lui , malgré tous les efforts des puissances alliées, de rester en France après la bataille de Waterloo. « J'ai pensé , dit-il , que je ne pouvais exécuter un pareil projet sans verser le sang de milliers d'individus sur l'échafaud. Il m'aurait fallu plonger mes mains dans le sanor jusqu'au coude , dit-il en étendant un bras et appliquant de l'autre sou doigt sur la saignée. Si Je

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corps législatif eût déployé de l'énergie , j'aurais réussi ; mais ils étaient effrayés et divisés d'opinion. La Fayette a été une des principales causes du succès des ennemis de la France. Pour m^assurer quelque réussite , il aurait fallu que j'eusse recours aux mesures les plus sanguinaires. La conduite des alliés, en déclarant qu'ils ne faisaient la guerre qu'à moi seul , eut le plus grand effet. S'il eût été possible de rendre ma cause inséparable de celle de la nation, tous les efforts des puissances coalisées eussent été inutiles \ mais en m'isolant comme ils l'ont fait , et en déclarant que si j'étais une fois mis à l'écart, tous les obstacles seraient levés et la paix serait rétablie , l'opinion se divisa, et je résolus d'abdiquer et d'applanir toutes les difficultés autant qu'il était en moi. Si la nation française eût deviné les intentions des alliés , ou qu'ils agiraient comme ils l'ont fait depuis , elle se serait ralliée autour de moi. Mais les Français ont été surpris comme les agneaux de la fable , à qui les loups avaient déclaré qu'ils ne faisaient la guerre qu'aux cbiens : dès qu'on eût éloigné ceux-ci , ils tombèrent sur les agneaux et les dévorèrent.

)) Il existe une grande diversité d'opinions, continua Napoléon, sur ce que j'aurais dû faire. Plusieurs ont été d'avis que j'aurais dû combattre jusqu'à ce qu'il ne me restât plus un seul boni me. D'autres ont dit que la fortune m'avait abandonné à Waterloo, et que c'était là que devait se terminer pour jamais

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la carrière de mes armes. Je pense , moi , que j'aurais dû. mourir à Waterloo; peut-être même plus tôt. Si j'étais mort à Moscou , j'aurais probablement conservé la réputation du plus grand conquérant qu'on eût jamais connu. Mais la fortune m'avait retiré ses faveurs. Je n'ai plus guère trouvé ensuite que des revers; jusque-là j'avais été invincible. J'aurais dû mourir à Waterloo ; mais le malheur veut que lorsqu'on cherche la mdtt, on ne peut la trouver. 11 y a eu des hommes de tués à côté de moi , devant , derrière , de tous côtés, mais pas un boulet pour moi. »

Le comte Bertrand a adressé à sir Hudson Lowe une lettre dans laquelle il lui dit qu'il n'a pas encore vu le capitaine du bâtiment qui a apporté le buste; il y exprime le désir qu'il soit permis à ce capitaine de venir à LonCTv^'ood.

Napoléon s'est promené le soir pendant quelque temps avec le comte Montholon.

18. — Le gouverneur a répondu au comte Bertrand que le buste n'avait pas été apporté par le capitaine du Baring. Le comte a cependant persisté dans sa demande , et le jour même , le capitaine Lamb, lieutenant de marine, à demi -solde, est venu voir le comte Bertrand. A son retour, je le priai de me donner quelques renseignemens relativement au buste. J'ai su de lui qu'il avait été visité à la douane , envoyé à bord et confié à la garde d'un canonnier itaUen , qui avait servi pendant plusieurs années dans notre marine; que le

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