‹ Napoléon en exil, ou, L'echo de Ste. Hél`eneChapitre 23 sur 27 · TOME ir · texte numérisé non relu

TOME ir

Juin. ( 322 ) 1817.

lendemain de son arrivée à Sainte-Hélène, il avait parlé de cette circonstance chez quelqu'un de l'île, en priant qu'on lui indiquât le meilleur moyen de l'aire passer le Lusle à Bonaparte; qu'on lui avait dit de s'adresser à sir Thomas Reade, qui lui avait fait à ce sujet quantité de questions et pris toutes sortes d'informations. Celui-ci lui a demandé s'il en avait parlé à quelqu'un de l'Ile? Sur sa réponse qu'il s'en était entretenu en dînant avec plusieurs personnes, sir Thomas Reade lui fit observer qu'il n'aurait pas dû se charger de cet objet, et qu'il avait asi contre ses instructions. Enfin il lui recommanda de se taire, et d'engager ceux qui en avaient connaissance à garder également le silence. Je lui fis observer qu'il devait être instruit du bruit qui avait couru dans l'île, qu'on prétendait qu'il lui avait été ordonné de jeter le buste à la mer ou de le briser , et je le priai de m'expliquer lui-même cette contradiction. Le capitaine Lamb répondit qu'il avait connaissance de ce bruit, mais qu'il n'était pas fondé, et déclara qu^il ignorait d'où il pouvait provenir.

De retour à la ville, ce gentleman descendit chez sir Thomas Reade , et après y être resté quelques minutes, il se rendit à Plantation-House, sur un cheval du gouverneur.

19, — Le Podargus a apporté la nouvelle que le Conqueror avec le nouvel amiral Plampin était arrivé au Cap. On a reçu des lettres pour le comte Bertrand, le général Gourgaud et Marchand.

Juin. ( 323 ) 1817.

L'amiral et lady Malcolm, accompagnés du major Boys , du régiment de la marine , et du capitaine Jones, de la marine royale, ont fait une visite à Napoléon. Le colonel Fagan, auparavant juge assesseur dans l'Inde, a eu aussi une entrevue avec lui. Le colonel, à qui la langue française est aussi familière que s'il eût été élevé à Paris, a rapporté que Napoléon l'avait quelquefois embarrassé par ses questions sur sa profession, et que ses remarques étaient en général très-judicieuses et très-profondes.

Napoléon, que j'ai eu l'honneur de voir dans la soirée, m'a appris qu'il avait vu sir Pulteney, lady Malcolm et le colonel Fagan. ce L'amiral, a-t-il ajouté, s'est efforcé de justiiier le gouverneur ; il m'a dit que je pouvais être assuré qu'il avait envoyé en Angleterre mes observations sur la contrainte que l'on m'impose ici. Enfin , il a si bien défendu sa conduite, que je lui dis qu'il était comme les autres Anglais, trop égoïste ; que n'étant pas né moi-même eu Angleterre, leurs lois ne me protégeaient pas, et que je n'avais aucune justice à espérer d'eux. È troppo Inglcse (il est trop Anglais). Je ne lui ai point laissé ignorer que je trouvais, dans le discours de lord****, trois calomnies et dix mensonges , et que j'étais résolu de lui répondre. Il essaya de l'excuser, comme il l'avait fait pour le gouverneur, en disant que les journaux n'avaient peut-être pas rendu ce discours textuellement et avec exactitude, et qu'il ne fallait pas s'y fier entièremenl. Il se trompe toutefois.

JuiiN. ( 324 ) 1817.

» En France, même pendant le temps des fureurs révolutionnaires, les discours étaient rapportés dans les gazettes avec une fidélité scrupuleuse. J'ai fait présent à milady d'une de mes belles tasses en porcelaine, ornée d'une tète de Cléopâtre, comme une preuve de l'estime que j'ai pour sa personne et de ma reconnaissance pour ses attentions. Elle a voulu l'emporter elle-même. Je ne puis concevoir, ajoutat-il encore , comment l'amiral peut entreprendre d'excuser un homme qui possède un caractère si différent du sien, et dont au fond de son cœur il ne peut que désapprouver la conduite à mon égard. »

Napoléon m'a dit encore qu'il avait fait au colonel Fagan plusieurs questions relatives au code pénal militaire. (C Je suis , ajouta-t-il , maître sur ce sujet , ayant créé moi-même plusieurs lois. Je suis docteur en droit. Tandis qu'on travaillait au code Napoléon, j'ai eu plusieurs discussions avec les jurisconsultes qui étaient chargés de sa rédaction. Ces hommes étaient étonnés des connaissances que je possédais sur cette matière. J'ai été aussi le créateur des meilleures lois qu'il renferme. »

20. — Ordre reçu par le capitaine Poppleton,de la part de sir Hudson Lowe , de répondre par oui ou par non à la question, si lady Malcolm , le major Boys et le capitaine Jones avaient été chez le général Bonaparte en même temps que l'amiral.

J'ai appris que le gouverneur avait paru trèsmécontent que Napoléon eût fait quelques observa-

Juin. ( 320 ) 1817.

tions sur le discours de lord Bathiirst. Elles avaient été répétées , par un capitaine de la marine , à la boutique de Salomon, et rapportées immédiatement après à sir Hudson Lowe , par sir Thomas Reade.

Un rapport officiel a été adressé de nouveau à son. excellence , par l'officier d'ordonnance y relativement au pain que l'on a fourni à Longwood, dont la qualité était si mauvaise^ que , pendant un temps considérable, Napoléon a été forcé de faire usage de biscuit.

24. — Napoléon a eu les joues enflées et enflammées, principalement par suite de la carie d'une dent.

On a témoigné quelque mécontentement , à Plan • tation-House , sur la déclaration faite par deux capitaines de la marine , qui accusaient sir Thomas Reade de les avoir en quelque sorte espionnés : dénonciation à laquelle leur conduite ni leur position ne pouvaient en aucune manière donner lieu,

ay . — Arrivée de lord Amherst.

28. — Lord Amherst et sa suite , accompagnés par le gouverneur , ont rendu visite au comte et à la comtesse Bertrand. Napoléon a observé que les honnêtetés du gouverneur ressemblaient à celles d'un geôlier envers les personnes qui visitent ses prisonniers. « Quand il alla chez Bertrand avec l'ambassadeur , dit-il , il s'est contenté de l'introduire en qualité de lord Amherst, et ensuite, sans s'asseoir , ni prendre aucune part à la conversation , ainsi qu'il aurait pu le faire , il prit congé , et se retira comme un geôlier ou un porte-clef, qui , après

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avoir désigné les détenus confiés à sa garde , tourne ]a clef et les laisse. Etant venu avec lord Arnlierst, il pouvait rester un quart d'heure de plus, et ensuite prendre civilement congé de la compagnie. »

3 juillet. — L'amiral Plampin , qui est arrivé , il y a deux ou trois jours, sur le ConquéranL , est venu à Longwood avec le capitaine Davie , son commandant d'escadre, et son secrétaire M. Elliot : ils ont été introduits auprès de Napoléon par sir Pulteney Malcolm.

Napoléon a remarqué la différence singulière qui existait entre sir Pulteney Malcolm et celui qui lui avait succédé. <c Peu d'hommes, a-t-il dit , ont un extérieur plus agréable et de ces manières qui préviennent plus en leur faveur , que Malcolm. Mais l'autre , au contraire , ressemble à un de ces grossiers matelots hollandais qui sont presque toujours ivres, et que j'ai vus dans leur pays, assis à une table , la pipe à la bouche , ayant devant eux un morceau de fromage et une bouteille de genièvre. »

A mon retour de la ville, je dînai avec l'empereur tête à tète, dans son cabinet, il était de très-bonne humeur. Il parla de sir Pulteney et de lady Malcolm , me demanda si j'avais vu le nouvel amiral , et me fit quelques observations sur les dernières attaques faites sur la validité de son droit à la couronne, a La doctrine , dit-il , des écrivains salariés par votre gouvernement sur la légitimité , ferait écrouler tous les trônes de l'Europe. Si je ne suis pas un souverain

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légitime , Guillaume III usurpa le trône d'Angleterre 5 et fut soutenu par les baïonnettes étrangères Georaes P' monta au trône à l'aide d'une faction de quelques nobles , et je fus appelé à celui de France par les votes de près de quatre millions de Français. Dans le fait , m'appeler usurpateur , est une absurdité dont vos ministres seront forcés de revenir. Si mon droit à la couronne de France n'était pas légitime , qu'était donc celui de Georges III ? »

Le dîné a été servi sur une petite table ronde. L'empereur était assis sur un sofa , et moi sur un fauteuil vis-^à-vis de lui. J'avais grand' faim, et je fis honneur à ce qui me fut servi. Napoléon dit qu'il aimerait à me voir gris. Il ordonna à Marchand de lui apporter une bouteille de Champagne dont il prit un verre et m'obligea gaiement à boire le reste, en répétant souvent en anglais : (c Doctor ^ drinby. drink. »

4. — Sir Pulteney et lady Malcolm ont fait voile pour l'Angleterre sur la frégate Newcastle.

Ayant eu le mallieur d'égarer quelques feuillets de mon journal , j'ai été forcé de m'en rapporter à la fidélité de ma mémoire pour les détails suivans.

La manière dont le capitaine Lamb avait raconté l'anecdote relative au buste, loin de dissiper les soupçons auprès des personnes de Longwood , les avait au contraire convaincues que des propositions , ou au moins des insinuations , avaient été faites. Cette idée parut prendre plus de consistance par la déclaralion

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de deux capitaines arrivés depuis peu , sur les bâti-mens de transport qui sont venus visiter Longwood , et qui ont été admis auprès de Napoléon dans le jardin. L'un d'eux, qu'il est inutile de nommer à présent , assura l'empereur et les autres personnes qui demeuraient à Longwood, qu'il avait entendu dire au capitaine Lamb lui-même, qu'on lui avait fait proposer de jeter le buste à la mer , et de retenir à bord le canonnier qui l'avait apporté , afin qu'il ne fût plus question de cette affaire. Auparavant , j'étais venu à bout de persuader Napoléon que l'inculpation dirigée contre sir Tbomas Reade n'était pas fondée, et j'obtins même sa permission de communiquer sa façon de penser à cet officier : cela lit du bruit dans toute l'ile et y obtint un grand crédit.

On a prétendu que ce buste avait été sculpté à Livourne, par ordre de l'impératrice Marie-Louise, et qu'elle l'avait envoyé à son époux par le canonnier, comme une preuve tacite, mais convaincante, que son affection pour lui n'avait pas souffert la moindre altération. L'empereur, qui aime tendrement l'impératrice, était très-disposé à croire qu'il devait ce présent à son amour , ce qui était fort probable , et il désirait vivement connaître l'exacte vérité. Pour arriver à ce but, il engagea le comte Bertrand à demander qu'on permît au canonnier de venir à Longwood. Après quelques délais , qu'on prolongeait sous le prétexte que cet homme était malade , et pendant

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lesquels il fut examiné à Plantation-House , forcé ensuite de prêter un serment , on fit prévenir Bertrand qu'on lui avait enfin accordé la permission de se rendre à Longwood. Mais quelques minutes après son arrivée chez le comte Bertrand, et tandis qu'il parlait à la comtesse, le gouverneur envoya le capitaine Poppleton dans la chambre, avec des ordres de ne pas lui permettre de parler à aucun Français , sinon en présence de ce capitaine. Ce procédé, joint aux circonstances qui l'avaient précédé, fut considéré comme une insulte, et le canonnier reçut aussitôt l'ordre de se retirer.

Deux ou trois jours après l'arrivée de lord Amherst, j'eus l'honneur de dîner en compagnie avec lui à Plantation- House. Comme j'ai perdu les notes que j'avais prises alors, je me contenterai de rapporter, autant qu'il me sera possible de me le rappeler, le précis du discours que je lui tins. Je lui dis que je me croyais obligé de le prévenir que s'il se rendait à Longwood dans l'intention de voir Napoléon, il ne serait certainement point admis en sa présence, s'il était accompagné par le gouverneur, ou par quelqu'un de son état -major; que ce refus n'avait au reste rien d'insultant, ni même de désobljoeant, puisque je lui en faisais connaître les motifs; qu'ainsi il ferait bien d'éviter un pareil désagrément. Mais que , si au contraire sa seigneurie se rendait à Longvvood seule avec son état-major, je ne doutais nullement qu'elle ne fût reçue , pourvu que Napoléon fût

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suffisamment rétabli de la fluxion dont il était incommodé.

Sa seigneurie eut la bonté de me remercier de lui avoir donné cet avis.

A la fin de juin, ou au commencement de juillet, le comte Bertrand, ayant été rendre ses devoirs à lord Amherst, lui apprit que Napoléon avait été incommodé pendant quelques jours, et que, dans le moment actuel, il souffrait d'un mal de dent. 11 ajouta toutefois, que si l'empereur était en état de recevoir des visites avant le départ de sa seigneurie, il recevrait la sienne. En conséquence, le 2 ou le 3, lord Amherst alla à Longwood, accompagné de sa suite et du capitaine Murray Maxwell, qui avait servi sur V^lceste , ancien bâtiment de sa majesté. Vers les trois heures et demie, l'ambassadeur fut introduit chez Napoléon, avec lequel il resta seul pendant près de deux heures. Avant de le quitter, sa seigneurie lui présenta les officiers de sa suite, ainsi que le capitaine Maxwell. Napoléon leur adressa à tous la parole. M. Ellis, secrétaire d'ambassade, conversa avec lui environ un quart d'heure. Il fit observer au capitaine Maxwell , qu'il avait pris une de ses frégates à la hauteur de l'île de Lissa, dans l'Adriatique, en 1 8 1 1 , ce qui serait une ample compensation pour la perte de V^lceste. Il fit aussi diverses questions à M. Griffiths, le chapelain, et d'un air riant il le recommanda à la protection de sa seigneurie, g. — On a envoyé au comte Bertrand , pour Na-

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poléon, quelques ballots qui renfermaient un superbe jeu d'échecs avec son damier, deux magnifiques corbeilles à ouvrage en ivoire ciselé, et une boîte à jetons de même matière, le tout de manufacture chinoise. Cetenvoi était accompagné d'une lettre dans laquelle on disait que ces objets avaient été commandés par l'honorable M. Elphinstone , afin d'être offerts au personnage distingué dont ils portaient le chiffre , comme une marque de la reconnaissance du donataire pour l'acte d'humanité qu'il avait exercé envers son frère chéri, et auquel ce dernier devait la vie (i).

Il arriva en même temps une lettre de sir Hudson Lowe, qui portait en substance que quand il avait consenti , un ou deux jours auparavant , à ce que ces ballots fussent envoyés au comte Bertrand, il ne soupçonnait pas qu'ils renfermassent des objets dont il n'aurait pas dû, d'après la lettre de ses instructions, permettre l'introduction dans l'île.

Il paraît que sur les présens était gravée la lettre N, surmontée d'une couronne, ce que son excellence

(i) La veille de la Lataîlle de Waterloo, le capitaine Elphinstone avait e'té grièvement blesse', et fait piisonnier. Son ëtat fixa l'attention de Napole'on , qui envoya aussitôt un de ses chirurgiens pour panser ses blessures ; et s'apercevant que la perte de son sang l'avait fait e'vanouir , il lui envoya un gobelet d'argent plein de vin de son office. A l'arrive'e du Bellérophon en Angleterre , lord Keith fit faire ses gracieux remercîmens à Napole'on , pour avoii^ sauvé la via de son neveu.

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regardait comme très-répréhensible et très-dangoreiix. Le capitaine Heaviside, qui les avait apportés de la Gliine, lorsqu'il obtint la permission de visiter Longwood , reçut l'ordre du gouverneur de garder un silence absolu sur la nature des o])jels qui lui avaient été remis, et de n'en parler ù aucun Français.

Le soir, Napoléon s'amusa à considérer les cadeaux de M. Elphinstone , et parut cbarmé de la beauté de ces ouvrages. 11 dit que son intention était d'envoyer les corbeilles à Marie-Louise , la boîte à jetons à sa mère, les écliecs et le superbe damier à son fds.

II. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet ; il a été question de Ferdinand , roi d'Espagne, et du baron Kolli. «Kolli, dit -il, fut découvert par la police, parce qu'il voulait toujours boire une bouteille du meilleur vin, où il se trouvait, ce qui cadrait mal avec son habillement et avec sa pauvreté apparente. Aussi quelques-uns des émissaires qui étaient à sa recherche, conçurent des soupçons sur cette conduite. Il fut arrêté; on trouva parmi ses papiers une lettre de ***, qui invitait Ferdinand à s'échapper et qui lui promettait tout secours. On déguisa donc un agent de police, que l'on instruisit à contrefaire Kolli, et on l'envoya avec les papiers qu'on avait pris à ce dernier auprès de Ferdinand, qui cependant ne voulut pas prendre la fuite, quoiqu'il n'eut aucun soupçon du tour qu'on lui jouait.

)) Tandis qu'il était à Bayonne, je lui offris la liberté de retourner en Espagne, en ajoutant toute-

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fois , qu'immédiatement après son arrivée dans ce pays je lui déclarerais la guerre. Ferdinand refusa de retourner dans ses états, à moins que ce ne fût sous ma protection. Aucune force et aucune impul-' sion étrangère n'ont été employées pour l'engager à signer son abdication. 11 n'était pas non plus surveillé et même détenu, comme on l'a prétendu dans le temps; il avait des amis, et autant de nobles autour de lui qu'il jugeait convenable d'en avoir. S'il eût été traité comme je le suis ici, le cas eût été différent, bien que si votre prince-régent m'oflVait actuellement une retraite en Angleterre , pourvu que je renonçasse au trône de France , que je me reconnusse prisonnier de guerre, et que je signasse uu traité comme tel, je refuserais d'accéder à cette proposition, et je préférerais rester dans cette île, quoique j'aie déjà abdiqué , et qu'en conséquence le premier article ne fût d'aucune importance. En signant un semblable traité, ce serait reconnaître que le droit des gens n'a pas été violé à mon égard , et sanctionner l'injustice du parlement anglais, qui me retient prisonnier de guerre en temps de paix. Je consentirais bien volontiers , par exemple , à passer une convention dans laquelle je m'engagerais à ne pas quitter la partie de l'Angleterre que Ton m'assignerait, à ne point me mêler de politique et à rester assujetti à de certaines restrictions, et en outre je demanderais à être naturalisé sujet anglais. Les deux grands objets de ma politique étaient d'abord de

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rétablir le royaume de Pologne, pour élever une barrière contre les Russes et garantir l'Europe des invasions de ces barbares du Nord, et d'expulser les Bourbon de l'Espagne, où j'aurais établi ensuite une constitution qui eût rendu la nation libre; j'aurais détruit l'inquisition, anéanti la superstition , les moines, les droits féodaux et les privilèges. Cette constitution aurait appelé aux premières charges du royaume et aux emplois publics tous ceux qui auraient eu des talens et du mérite, sans aucune distinction de naissance. Les imbécilles qui régnaient en Espagne avaient trop peu de moyens pour que ce pays me fût d'aucune utilité. Indépendamment de cela, j'avais découvert qu'ils venaient de conclure un traité secret pour trahir la France. Avec un gouvernement actif, on aurait pu faire usage des grandes ressources que présente cette belle contrée, et ou aurait pu s'en servir si vigoureusement contre l'Angleterre, qu'elle aurait été forcée de faire une paix conforme aux droits maritimes et libéraux. D'ailleurs , je ne me souciais pas d'avoir si près de moi une famille d'ennemis, sur-tout après avoir découvert le traité secret. Je désirais déposséder les Bourbon ;, à qui je supposais raisonnablement et nécessairement les mêmes intentions à mon égard. Il importait assez peu à mon plan général , que ce fût un de mes frères, ou toute autre personne, qui fût placé sur ce trône, pourvu que j'en écartasse les Bourbon. Dans trente ou quarante ans , les liens de

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]a parenté auraient disparu devant les intérêts particuliers de ce royaume.

» Fox, continuait toujours Napoléon , était sincère, et il avait de la droiture dans ses vues j s'il eût vécu, la paix se serait effectuée, et l'Angleterre serait actuellement heureuse et satisfaite. Fox entendait les vrais intérêts de son pays. Il fut reçu comme en triomphe dans toutes les villes de France où il passa. On lui offrit spontanément des iéteset on lui rendit les plus grands honneurs dans tous les lieux où il fut reconnu. Il doit avoir été véritablement sensible à une telle réception , d'autant plus flatteuse pour lui, qu'elle lui était faite dans un pays qui avait été l'eimcmi du sien pendant long-temps, et qu'il ne la devait qu'à la haute estime que le peuple français avait de son noble caractère. Il est prot table que si Pitt fût venu à la place de Fox , on l*eùt ssassiné. J'aimais Fox , et je prenais plaisir à discourir avec lui. Il arriva une circonstance qui, quoique fortuite , doit lui avoir causé une sensation agréable. Gomme j'avais toutes sortes d'égards pour lui, je donnai l'ordre qu'on le laissât librement entrer par-tout. Il se rendit un jour à Saint-Cloud avec sa famille. Il y avait alors un cabinet particulier qui n'avait pas été ouvert depuis quelque temps, et où les étrangers n'étaient pas admis. Par inadvertance, Fox et sa femme en ouvrirent la pojte et entrèrent. Là, il vit les statues de plusieurs grands hommes , et entre autres des patriotes tels que Sydney, Hampden ,

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Washington, Cicéron , etc., lord Chatham , et enliii sa propre statue , que sa femme fut la première à reconnaître. Elle s'écria aussitôt : mon cher, voilà votre statue! Ce petit incident, quoique léger, et purement accidentel, lui fit beaucoup de plaisir, et se répandit aussitôt dans Paris. Le fait est que, longtemps auparavant , je m'étais déterminé à former une collection de statues des plus grands hommes de toutes les nations, les plus distingués par leurs vertus et leurs talens. Je ne les en admirais pas moins pour avoir été ou être encore nos ennemis; et j'avais positivement acquis des bustes des plus grands ennemis de la France tels que Nelson. J'ai depuis été détourné de cette intention par des événemens qui ne m*ont pas laissé le loisir de penser à faire des collections de statues.

y) Il aurait été très-facile, continua Napoléon, de rendre les Français et les Anglais amis, et de parvenir à ce qu'ils eussent de l'attachement les uns pour les autres. Les Français ont toujours estimé les Anglais pour leurs qualités naturelles ; et où l'estime existe, il n*y a plus qu'un pas jusqu'à l'amitié; si l'on prend pour cela les mesures convenables , on a bientôt réuni ces deux sentimens. J'ai moi-même fait beaucoup de tort à l'Angleterre , et mon intention était de lui en faire bien davantage , si vous eussiez continué la guerre ; mais je n'ai jamais cessé de vous estimer. J'avais alors une bien meilleure opinion de votre nation qu'à présent : je pensais qu'elle

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jouissait d'une liberté politique plus étendue, et qu'il y avait en Angleterre plus d'indépendance, de grandeur et de générosité; autrement je n'aurais jamais hasardé la démarche que j'ai faite. »

Je lui ai demandé son opinion relativement au lord VVhitworth. a C'est un homme habile , mais un peu intrigant , dit-il , autant que j'ai pu l'observer , un homme adroit; c'est de plus un bel homme. Vos ministres n'avaient aucune raison de se plaindre de lui , car il secondait bien leurs projets. Le détail qu'ils ont publié de son entrevue avec moi , était plein de faussetés.

» Je n'ai jamais usé envers lui de violence dans mes manières , ni de grossièreté dans mon langage. Les ambassadeurs ne pouvaient cacher leur surprise, quand ils lurent un tel amas de faits controuvés j et ils les déclarèrent tels. Les Anglais qui résidaient à Paris , étaient très - mécontens de son épouse , la duchesse de Dorset. Ils disaient publiquement que son orgueil allait jusqu'à la sottise. La présentation à la cour fut un sujet de discorde entre eile et beaucoup de dames anglaises. Elle refusait d'introduire celles qui n'avaient pas été présentées préalablement à la cour de Saint-James. Or , il y avait beaucoup de vos compatriotes qui ne voulaient ni ne pouvaient y être présentées, mais qui désiraient l'être auprès de moi^ et qui étaient refusées par elle et j)ar son mari. Gela excita contre eux un grand mécontentement. Par la même raison, les Anglais ne pouvaient, TOME II. 2a

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souffrir M. Merry, votre chargé d'affaires. Quelquesuns même le menacèrent de lui donner des coups de cravache en public , et il s'adressa à moi pour que je le protégeasse contre ses propres compatriotes. »

Napoléon raconta alors la noble manière dont Fox lui avait fait connaître la proposition qui lui avait été faite de l'assassiner. Il ne manqua pas de comparer cet acte de loyauté avec le traitement qu'il éprouvait maintenant, et avec les complots formés contre sa vie par des misérables, payés en i8o3 par***, et qui étaient débarqués en France sur des vaisseaux de guerre anglais. Il dit aussi que l'on avait fait imprimer , dans les papiers ministériels anglais, que l'assassiner était une œuvre méritoire. 11 raconta ensuite quelques anecdotes du général Wurmser. (( Quand je commandais au siège de Mantoue, dit-il, peu de temps avant la reddition de cette forteresse , un Allemand fut arrêté au moment où il tentait de s'introduire dans la ville. Les soldats le prirent pour un espion , le fouillèrent sans rien trouver , puis ils le menacèrent dans leur langue qu'il ne comprenait pas. Enfin , un Français , qui parlait un peu allemand , fut amené , et il lui dit nettement qu'il allait le tuer , s'il ne disait pas à l'instant même ce qu'il venait faire dans la place. Il accompagnait cette menace de gestes furieux , tira son sabre , lui porta la pointe contre le corps , et lui dit qu'il allait le percer. Le pauvre allemand effrayé , et ne comprenant pas bien ce que lui disait le soldat français dans

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son mauvais jargon allemand j en conclut , lorsqu'il le vit en posture de le tuer, que son secret était découvert, et s'écria qu'il n'était pas nécessaire d'eu venir à cette extrémité ; qu'il était plus simple d'attendre quelques heures , et alors qu'on l'obtiendrait par le cours naturel des choses Ce discours donna lieu à de nouvelles questions , et il avoua qu'il était porteur de dépêches pour Wurmser , et qu'il les avait avalées aussitôt qu'il s'était aperçu qu'il courait risque d'être pris. On l'amena à mon quartiergénéral, où l'on fit venir plusieurs nJtdecins.On avait proposé de lui administrer quelques purgatifs pour provoquer la nature ; mais ils dirent qu'il valait mieux eu attendre les effets. En conséquence , il fut enfermé dans une chambre , et deux oliiciers d'étatmajor , dont un de\ait rester constamment auprès de lui , furent désignés pour le surveiller. Au bout de quelques heures , on trouva l'objet que l'on cher* chait. II était enveloppé dans une boule de cire , de la grosseur d'une noisette , et consistait en une dépêche de l'empereur François , adressée à Wurmser, qui était écrite de sa main , et par laquelle il lui enjoignait de ne point se décourager , de tenir encore quelques jours , et qu'alors il serait secouru par une forte colonne de ses troupes qui venait dans telle direction , sous les ordres d'Alvinzi. Sur cet avis, je partis sur-le-champ avec la plus grande partie de mon armée ; je marchai sur la route indiquée ; je rencontrai Alvinzi au passage du Poj je le haiti.';

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complètement , puis je revins de nouveau à mon siège. Wurmser envoya alors le général *'^* en parlementaire j pour me proposer de traiter de la reddition de cette forteresse , et me fit dire que, quoique la garnison fût encore approvisionnée pour quatre mois , il était dans l'intention de se rendre , à des conditions honorables. Je lui répondis que j'avais une si bonne opinion de sa bravoure et de son mérite personnel , et qu'il avait si bien défendu la place confiée à ses soins , que , bien que je fusse instruit qu'il n'avait plus que pour trois jours de provisions, mon intention était de lui accorder une capitulation honorable. Il fut très-étonné de ce que je connaissais si bien l'état déplorable où il était réduit , et encore plus des conditions favorables que je lui offrais, après la certitude où j'étais de sa détresse. Par-là je gagnai Wurmser , et, depuis, il eut toujours pour moi beaucoup d'estime et de considération. Après avoir arrêté les piincipaux articles de la capitulation, j'envoyai un officier dans la ville, qui trouva qu'il ne restait à la «arnisonquepourun seul jourde vivres. Avant cette époque , Wurmser avait coutume de me désigner sous la dénomination de jeune homme. 11 était très-âgé , brave comme un lion , mais tellement sourd, qu'il n'entendait pas siffler les balles autour de lui. Il m'invita à entrer dans JMantoue , après que nous eûmes conclu la capitulation mais je préférai garder la position que j'occupais ; indépendamment de ce que j'étais obligé de marcher sur-

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le-cliamp contre les troupes du Souverain Pontife, qui avait d'abord fait un traité et qui l'avait ensuite rompu. Wurmser me sauva la vie un peu plus tard. En arrivant à Rimini, je reçus un courrier avec une lettre de sa part, qui m'annonçait qu'on cherchait à m'empoisonner , et m'indiquait positivement le lieu où cette criminelle entreprise devait se faire. C'était à Rimini même , et les auteurs de ce projc t n'étaient rien moins que quelques canaglle (canailles) de prêtres. Ils auraient probablement réussi dans leur dessein , si je n'eusse pas été prévenu à temps de prendre mes précautions. Wurmser , comme. Fox , agissait noblement.

Napoléon me fit ensuite connaître les mesures qu'il avait prises, pendant le siège de Mantoue, pour maintenir la santé de son armée, dans ce pays marécageux et malsain. Elles consistaient principalement à faire alkimer de grands feux pendant la nuit, et à obliger les troupes à se tenir auprès. Ensuite il me parla des mesures qu'il avait cru devoir prendre à Jaffa. « Après l'assaut, dit-il, il fut impossible de rétabHr aucune espèce de discipline jusqu'à la nuit. Les soldats furieux se précipitaient dans les rues pour se procurer des femmes. Vous savez quelle espèce de gens sont les Turcs; quelques-uns d'entre eux faisaient encore feu dans les rues. Les soldats qui ne demandaient que des prétextes pour se livrer au pillage, ripostaient aussitôt, tiraient contre les maisons, y entraient par force, et violaient toutes les

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femmes qu'ils pouvaient trouver. Ces rapports des Français avec les femmes du pays , et l'imprudence qu'ils avaient commise, en s'emparant de beaucoup de pelisses et d'autres liabillemens turcs, dont une grande partie était infectée, furent cause que la peste se déclara parmi eux. Le pursuivant, je donnai des ordres pour que chaque soldat apportât son butin sur la place , où l'on brûla tout ce qui était vêtement ; mais la maladie avait déjà fait des progrès. Je fis surle-cbamp envoyer les malades à l'hôpital , en ayant soin de faire séparer des autres ceux qui en étaient atteints. Je réussis pendant quelque temps à persuader aux troupes que ce n'était qu'une fièvre avec des pustules; et afin de les en convaincre, je me mis à côté du lit d'un soldat qui en était affecté; je lui touchai les mains. Gela servit beaucoup à cajmer les inquiétudes; et même quelques chirurgiens, qui les avaient abandonnés, en rougirent et retournèrent à leurs devoirs. En conséquence de l'avis des officiers de santé, j'ordonnai que tous les bubons qu'on panserait et qui ne devaient pas s'ouvrir, fussent ou^ verts. Avant de donner cet ordre , je fis faire cette expérience sur un certain noi^ibre de malades , et je permis qu'on traitât un égal nombre d'autres à la manière ordinaire. L'on remarqua que parmi les malades traités d'après l'ordre que j'avais donné , il se trouvait un plus grand nombre de conva-^ lescens. »

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