Le temps a continué à être très-mauvais
12. — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toilette. Je lui ai donné un journal du 3 octobre 1816. J^ai eu quelqu'entretien avec lui relativement à Chateaubriand, sir Robert Wilson ,etc. J'ai fait l'observation que quelques personnes s'étonnaient qu'il n'eût pas répondu ou fait répondre à l'ouvrage de sir Wilson et à plusieurs autres qui renfermaient les mêmes assertions. Il a répondu que cela était superflu, que ces écrits tomberaient d'eux-mêmes. Que sir Robert s'était déjà contredit par la réponse qu'il avait faite dans son interrogatoire quand on l'avait jugé à Paris pour avoir assisté Lavalette dans sa fuite; et qu'il était convaincu que Wilson était actuellement fâché d'avoir publié ce qu'il avait été porté alors à croire véritable; que d'ailleurs les Anglais qui rentreraient en Angleterre après quelque séjour en France, reviendraient détrompés, quant
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à son caractère , et détromperaient leurs compatriotes.
Je lui ai demandé si lors de son expédition d'Egypte , il n'était pas très-mince. Il m'a répondu qu^en effet il était alors très-fluet, quoiqu'il fût d'une constitution forte et vigoureuse; qu'il avait souffert ce qui aurait emporté la plupart des autres hommes. Après sa trente-sixième année il avait engraissé.
Il m'a dit avoir souvent travaillé aux affaires d'état pendant quinze heures par jour sans un moment d'interruption et sans prendre de nourriture. Dans une occasion il avait continué ses travaux pendant trois jours et trois nuits sans se coucher ni reposer.
Aujourd'hui, à l'instant où Napoléon se levait de table, et allait prendre son chapeau sur le bufi'et , il en sortit un gros rat qui courut entre ses jambes, ce qui surprit les personnes qui se trouvaient là.
i3. — J'ai demandé au pourvoyeur si l'on tenait compte à la maison , des articles qui lui étaient accordés par le gouvernement pour la durée d'une semaine, et dont on n'aurait point fait usage, et s'il était permis d'approprier la valeur desdits articles à augmenter la ration des autres dont la quantité ne se trouvait 2:>as sufîisante ; ou si de telles épargnes retombaient au bénéfice du gouvernement. On m'a répondu que toutes les épargnes faites dans la maison sur les articles de pâtisserie anglaise et confi-
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turcs , pouvaient être appliquées à augmenter la quantité allouée de légumes , uiais que toute autre épargne devait être au profit du gouvernement et non des Français. Qu'il y a quelques semaines, aucune épargne, de quelque nature qu'elle fut, ne pouvait être employée à augmenter la quantité des provisions déjà fixée , et dont on pouvait manquer , mais que sur diverses représentations que j'avais faites , pendant la maladie de Napoléon, sur le manque de légumes, sir Hudson Lowe avait ordonné que la valeur des articles mentionnés (1) dont on ne se servirait pas à Longwood, pourrait être employée à augmenter la quantité des autres provisions : que le major Gorrequer avait fait , dans une lettre, de sévères réprimandes aux pourvoyeurs, pour avoir remboursé la valeur du fruit accordé ( quand on ne pouvait s'en procurer dans Tile) , et en avoir employé le montant à augmenter la quantité allouée de légumes. Qu'on avait joint, à ces réprimandes, un ordre sévère de ne jamais renouveler la même chose.
14. — J'ai pris des informations auprès du major de brigade Harrisson , dont le poste était à Hut^s- Gate , pour savoir s'il avait été apporté quelque changement aux ordres donnés , de manière à permettre à Napoléon de dépasser le piquet placé à cette porte,
(i) Il était rare que les Français fissent usage des articles de pâtisserie et confitures envoye's d'Angleterre , attendu que Pie'ron, le chef d'office, excellait dans son art.
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et de faire le tour près de la maison de miss Mason, et de Woody Range, sans être accompagné d'un officier anglais. Le major Harrisson m'a répondu que les ordres n'étaient nullement chaniiés à cet éaard , et que si Napoléon essayait de passer , il serait arrêté par les sentinelles. Il a ajouté que Gourgaud lui avait fait hier la même demande , et qu'il lui avait donné la même réponse. Cipriani a été en ville pour acheter du mouton.
i5. — J'ai vu Napoléon dans son bain; il était un peu abattu et rêveur ; il a fait quelques observations sur ce que le gouverneur n'avait pas tenu sa parole , relativement à la médiation proposée dans la personne de l'amiral.
l'y. — Madame Bertrand est accouchée, à trois heures et demie , d'un beau garçon. Son accouchement a été suivi de symptômes très-dangereux.
Sir Hudson Lowe est venu à Longwood , et m'a demandé si j'avais eu quelqu'entretien avec Napoléon, concernant l'amiral , depuis la dernière fois qu'il m'avait vu. J'ai répondu que Napoléon avait paru très-étonné que le gouverneur n'eût point accepté Ja médiation de l'amiral. Sir Hudson a fait l'objection , qu'il avait regardé la négociation comme rompue, parce que le général Bonaparte lui avait adressé de nombreuses observations sur les restrictions établies dans le mois d'octobre dernier; que le style en était emporté et qu'elles contenaient des mensonges;qu'enfin, il regardait comme une rupture
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décisive , les remarques écrites au cl(3S de la réponse faite à la proposition originale. 11 ignorait, ajoutat-il, si ces remarques ne devaient être lues que par lui, ou si, au contraiie , on devait les envoyer en Angleterre; que le fréquent emploi du mot empereur dans les représentations écrites par le comte Bertrand, suffisait seul pour ôter toute suite à celte affaire. J'ai répondu que ces représentations n'avaient été ordonnées, que pour être soumises à son examen. Son excellence s'est alors déchaînée contre le comte de Las-Cases, qu'il accusait d'avoir été la cause d'une foule de mal-entendus entre Bonaparte et lui; il me dit qu'il avait lu dans son journal que Bonaparte avait déclaré avoir en horreur jusqu'à la vue d'un uniforme anglais et d'un officier de cette nation ; que je pouvais choisir une occasion de lui dire cela , et ajouter que l'opinion de son excellence était qu'il n'avait jamais employé de pareilles expressions.
Sir Hudson m'a ensuite demandé si j'avais appris au général Bonaparte qu'il eût la liberté de faire le tour de la maison de miss Mason et de Woody Range, à cheval, sans être accompagné? Je répondis qu'oui, mais que le major Harrisson avait assuré le contraire au général Gourgaud et à moi-même. Son excellence me dit que, depuis, on en avait expédié l'ordre, et me pria d'en informer le général Bonaparte^ aussi bien que des raisons pour lesquelles il n'avait pas été plus loin au sujet de la médiation proposée. Il
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me chargea de lui dire en outre , qu*il attendait journellement de bonnes nouvelles pour les Français et qu'il espérait que le gouvernement anglais lui permettrait de rendre leur position plus agréable.
Mais le soir même , son excellence cliangea d'avis, et m'ordonna de ne rien communiquer au général Bonaparte , au sujet de la promenade à gauche de Hut's-Gate, mais de lui dire le reste de ce dont il m'avait chargé.
18. — Napoléon m'a envoyé chercher. Il s'est plaint d'un grand mal de tète , et m'a fait plusieurs questions sur madame Bertrand, dont la santé parut beaucoup l'inquiéter. Je l'ai instruit des causes qui avaient amené les symptômes défavorables qui s'étaient présentés. Je lui ai en outre fait connaître les raisons que le gouverneur avait alléguées hier, pour n'avoir pas été plus avant dans la médiation proposée , et enfin tout ce que sir Hudson m'avait dit pour lui.
Napoléon a répondu : « Je n'ai jamais eu l'intention de rompre la négociation. Les observations que j'ai faites ont été envoyées au gouverneur sur sa propre demande , et d'après le désir qu'il a témoigné de connaître le sujet de nos plaintes. Elles n'ont jamais eu pour but de refuser l'accommodement pioposé , et n'ont jamais été destinées à être envoyées en Angleterre, avec d'autant plus de raison que ce n'était qu'une copie de ce que j'avais eu l'intention de lui faire passer auparavant. J'aurais désiré, cou-
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tinua-t-il, que l'amiral fût présenta toutes les conventions qu'on aurait pu lui faire , afin de pouvoir en appeler à lui, comme à un homme d'honneur et à un véritable Anglais. Je désirais qu'il connût toutes les transactions , pour que le gouverneur ne pût changer les ordres et les réglemens , en niant , par la suite , tout ce qu'on aurait arrêté d'abord, et qu'il ne pût finir par dire que tout était resté tel qu'au commencement. Mais ce gouverneur n'a jamais eu l'intention de faire appeler l'amiral. Tout ceci n'est qu'une ruse. È un uomo senzafede.y) J'ai dit à Napoléon, que le gouverneur m'avait annoncé avoir écrit en Angleterre , et qu'il attendait tous les jours des ordres pour améliorer sa position, (c 11 n'a jamais rien écrit de semblable, répondit Napoléon; il voit qu'il s'est trop avancé. Et maintenant il attend l'arrivée de quelque bâtiment venant d'Angleterre , afin de pouvoir jeter tout l'odieux de ces mesures sur les ministres, et dire qu'il a écrit pour les faire retrancher.
)) Les ministres se sont contentés de lui accorder un* pouvoir discrétionnaire, pour les mesures nécessaires à prévenir ma fuite, et tout le reste vient de lui. Il nous traite comme si nous étions des rustres ou de pauvres sots qu'il peut duper à son gré , au moyen de ces misérables artifices. »
JJ ^damant est arrivé du Cap. Lady Malcolm a envoyé des fruits à Napoléon. J'ai été en ville où je me suis procuré quelques journaux que j'ai donnés
à ce dernier, à mon retour. Je l'ai aidé à en expliquer quelques passages. Je lui ai raconté une anecdote de son fils , il en a beaucoup ri ; et cette circonstance l'a rendu de très-bonne humeur. 11 m'a fait répéter l'anecdote, m'a fait plusieurs questions sur Marie-Louise , et m'a enfin prié de voir tous les journaux qui pourraient arriver dans l'île, afin que si je ne pouvais me les faire prêter , je pusse au moins être en état de lui donner connaissance de tout ce qui pourrait avoir rapport à son épouse et à son fils. (( Car, ajouta-t-il 3 une des raisons pour lesquelles ce gouverneur ne nous fait pas tenir une série régulière de journaux, est d'empêclier que je voie aucun des articles qui pourraient me faire plaisir , sur- tout ceux qui me donneraient quelques nouvelles de ma femme et de mon fils. »
19. — Sir Hudson Lowe m'a fait appeler. Je me suis rendu à Plantation-House. Je lui ai fait part de la réponse de Napoléon, au message dont il m'avait chargé pour lui , en date du 17, dissimulant toutes lesépithètes offensantes, et donnant aux discours de Napoléon un tour plus modéré. — Sir Hudson me dit qu'il n'avait jamais demandé d'observations sur les restrictions; qu'il croyait avoir exprimé seulement le désir de savoir ce dont ils avaient à se plaindre, et ,u'il était satisfait d'apprendre que Napoléon , en envoyant ses observations , n'avait pas eu pour but de rompre l'arrangement proposé.
Peu de temps après, son excellence commença à