TOME II
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s'emporter, et dit : a que la personne qui avail dicté des observations dans de semblables termes , et contenant tant de mensonges, n'avait pu être guidée par des motifs de conciliation ; et qu'il ne ferait aucune démarche définitive dans cette affaire. Qu'il pensait qu'une personne, en en proposant une autre pour médiatrice , ne pouvait avoir d'autre vue que de faire des concessions ou des excuses. Que si telles étaient les vues du général Bonaparte , en se servant d'un intermédiaire , il le lui conseillait ; sans quoi il pouvait s'abstenir de le faire. » Le gouverneur me demanda ensuite si je pensais que ce fût 1 avis de jNapoléon. Je répondis à son excellence que je pouvais lui assurer que Napoléon ne se proposait rien de cela, et c|u'il n'en avait même jamais eu la pensée. Sir Hudson, après quelques assertions hasardées , relatives aux motifs qu'il supposait aux prisonniers, se leva , entra dans une autre chambre dont il rnpporta un volume du Qualerly Review , lequel contenait un article sur l'ouvrage de Miot, sur l'Egypte. 11 le remit entre mes mains en me montrant , d'un air de triomphe , le passage suivant , qu'il me pria de lire à haute voix. « Bonaparte connaît assez le genre hu- )) main pour éblouir le faible , tromper l'ambitieux, )) imposer au timide, et se servir habilement des méy> chans. Mais Bonaparte est d'une ignorance gros- )) sière en toute autre chose. Il ne connaît ni le pou- )) voir du patriotisme, ni l'enthousiasme de la vertu, ); ni la force du devoir: il n'y comprend rien. » Pen-
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dant que je lisais cela , son excellence poussait de longs éclats de rire. Il me lit ensuite observer une définition du mot caractère dans un ouvrage posthume de Voltaire ( à ce que je crois); définition dont il me dit que le général Bonaparte n'avait pas probablement connaissance , « car autrement , ajouta-t-il , il n'aimerait pas tant ce mot-lù. »
Sir Hudson Lowe dit ensuite que le général Bonaparte devrait lui envoyer l'amiral. Je lui fis observer que sir Pulteney Malcolm ne se chargerait d'aucun message de cette espèce, à moins que le gouverneur ne lui en parlât , ou qu'il n'y fut préalablement autorisé par lui. Que puisqu'il avait maintenant entre ses mains les plaintes des Français , il pouvait faire connaître à l'amiral , jusqu'à quel point il se conformerait à leurs demandes, et qu'en faisant connaître ses intentions à cet officier , celui-ci saurait, et comment il devrait agir , et la réponse qu'il aurait à faire. Sir Hudson eut encore recours aux termes des observations qui lui avaient été faites , et après avoir continué la discussion pendant quelque temps , il me chargea d'un message à peu près semblable à celui du 17, ajoutant, a qu'à celte époque il avait prévu que la demande de voir Las-Cases , qu'il ne pouvait accorder , renverserait probablement tous projets d'arrangemens. » Il me dit ensuite que je pouvais prendre tous les ouvrages qui me plairaient dans sa bibliothèque , à l'exception de ceux qui flattaient par trop Bonaparte. Peu de temps
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après, il me donna le libelle de Pillet sur l'Angleterre, l'expédition deMiot en Egypte, les amours secrètes de Napoléon , etc. Je lui demandai si je pouvais prêter Pillet à Napoléon, (c Oui, et diteslui, ajouta-t-il , que Pillet connaît tout autant l'Angleterre que Las-Cases. y> Son excellence tira ensuite d'une tablette un livre intitulé : Les Imposteurs insignes , ou Histoire de plusieurs hommes de néant de toutes nations , qui ont usurpé la qualité d'empereur , de roi et de prince. Il me le remit en disant, avec une grimace toute particulière : « Vous feriez bien aussi de porter cela au général Bonaparte ; peut-être y trouverait-il quelque caractère semblable au sien. » '
20. — Cipriani est allé à la ville pour aclieter de la viande , du beurre , et autres objets de nécessité. Sir Thomas Reade se montre toujours très- actif à l'aider à se les procurer.
21. — J'ai vu Napoléon dans la soirée. Je lui ai donné l'ouvrage de Pillet , en lui parlant des faussetés qu'il contenait , entre autres les coutumes incestueuses que ce misérable affirmait exister presque par-tout en Angleterre.il en parut surpris et offensé, et dit que souvent la méclianceté se combattait ellemême. Lorsque je lui répétai que Pillet avait affirmé que les officiers de la marine française étaient plus savans et qu'ils manœuvraient mieux que ceux anglais,il sourit d'un air de mépris. « Vraiment ils l'ont bien prouvé , dit-il , par le résultat de leurs actions. »
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Je lui appris alors que j'avais lu un livre intitulé : amours secrètes de Napoléon Bonaparte ; mais que c'était un tissu de sottises. Napoléon sourit et me pria de le lui procurer. « Cela me fera rire , au moins, » dit -il, et je le lui apportai. Il remarqua une gravure dans laquelle on le représente plongeant une epée dans un ballon , parce que l'aéronaute n'avait pas voulu l'y laisser monter. (( Quelques personnes croient que le trait représenté ici , est réellement de moi , dit-il , et je l'ai entendu affirmer par des hommes qui me connaissaient bien; mais il est faux. Ce fait est réellement arrivé, mais l'acteur était membre du comité. C'était un jeune homme d'une grande bravoure , dont la tournure et les manières étaient les plus bizarres ; il marchait toujours sur la pointe des pieds et aimait à se promener au bord des précipices. »
En ce moment, quelqu'un entra dans la chambre, )) eh bien , s'écria-t-il , voilà mes amours secrètes ! » Il parcourut alors l'ouvrage , et lut quelques parties, en riant de tout son cœur , mais en observant que c'était une absurdité monstrueuse , qu'ils l'avaient représenté pire qu'un scélérat. Après en avoir feuilleté une partie que je n'avais pas lue , il ferma le livre , et me le rendit , en disant qu'il n'y avait pas un seul mot de vérité dans ces anecdotes , que même les noms de la plus grande partie des femmes dont il y était parlé y lui étaient inconnus.
Napoléon resta fort tard à lire Pillet , et j'appris
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qu'on l'avait souvent entendu pousser de longs éclats de rire.
22. — Napoléon a passé une grande partie de la journée à dicter ses mémoires aux comtes Bertrand et Montliolon, dans la salle de billard qu'il a convertie en cabinet d'études. Quelquefois il s'amuse à rassembler les billes, et à tâclier de les faire toutes rouler dans la blouse opposée.
Sir Hudson Lowe m'a envoyé, pour l'usage de Napoléon , du café qu'il dit être d'une excellente qualité, et qu'il m'a soigneusement recommandé.
23. — Napoléon a été fort gai. 11 m'a parlé du livre de Pillet, en observant qu'il n'avait aucun souvenir de personne de ce nom. « Probablement, dit-il, ce Pillet est un homme qui aura été maltraité par vous, sur vos pontons, et qui aura écrit contre les Anglais avec le fiel et l'aigreur qui respirent dans son ouvrage. Il n'y a , dans tout le livre, qu'un seul passage, que je crois conforme à la vérité, c'est celui dans lequel il est question du traitement des prisonniers sur les /?o/z/o/z5. Quelle barbarie de la part de votre gouvernement , d'enfermer tous les soirs , pendant tant d'heures, à bord de vos vaisseaux, de malheureux soldats qui n'avaient pas été accoutumés à la mer, et sans leur donner d'air! Il y a quelque chose d'horrible, continua-t-il, dans la manière de traiter les prisonniers en Angleterre. La seule idée d'être mis à bord d'un vaisseau, et d'y être retenu pendant plusieurs années , a quelque chose d'ef-
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frayant. Vos matelots s'effraient eux-mêmes, à l'idée d'être toujours à bord des vaisseaux, et courent jouir des délices de la terre, aussitôt qu'ils le peuvent. Rien n'a plus irrité les nations du continent contre vous. Car non-seulement vos ministres y entassaient les Français , mais encore tous les prisonniers des autres nations en auerre avec vous. Je reçus tant de plaintes du traitement barbare qu'ils éprouvaient sur les pontons, traitement si contraire à celui que recevaient en France les prisonniers anglais, que j*a~ vais fini pur donner des ordres pour que tous les prisonniers anglais fussent mis à bord des pontons, que l'on devait préparer à cet effet, et qu'ils fussent traités exactement comme on traitait les miens en Angleterre. Si je fusse resté en France, ce projet aurait été mis à exécution. 11 eût produit un bon effet, car j'aurais donné aux Anglais ainsi retenus toutes facilités pour faire leurs plaintes; et vos ministres eussent été, malgré eux, forcés de retirer les Français des pontons , afin que pareille mesure ne fût pas adoptée en France à l'égard des Anglais. »
Je fis la remarque que le traitement des prisonniers français n'avait pas été, à beaucoup près , aussi mauvais que plusieurs l'avaient rapporté , et que Fillet l'avait sur-tout exagéré. Napoléon répondit : « Je ne doute pas qu'on n'ait exagéré la rigueur de ce traitement; mais ce que je sais, c'est qu'il était barbare , et presque insupportable. C'est un acte de cruauté que de mettre des soldats à bord de bâti-
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mens. En France, tous les Anglais étaient bien traites : au moins j'avais les meilleures intentions pour cela. 11 a sans doute existé quelques abus , comme il s'en rencontre toujours en pareil casj mais je n'en étais pas cause. Toutes les fois que j'en ai été instruit 5 j'ai toujours puni avec sévérité ceux qui s'en étaient rendus coupables. Virion, par exemple, fut jugé, dès (jue j'eus découvert ses vols, et je l'aurais fait pendre si, redoutant le résultat de son procès, il ne se fut brûlé la cervelle. Il en fut de même de plusieurs autres. Il est impossible à un gouvernement de chercher, plus que je ne l'ai fait, à adoucir le sort des prisonniers de guerre -, mais je n'ai pu remédier à quelques abus dont j'ai puni les auteurs, toutes les fois que je les ai connus.
Que des milliers de prisonniers anglais racontent franchement la manière dont ils ont été traités. 11 y en a quelques-uns dans cette île. Quand ils essayaient de s'enfuir, et qu'on les reprenait, alors on les tenait étroitement resserrés; mais jamais on ne les a traités d'une manière aussi barbare que sur vos pontons. Vos ministres ont fait grand bruit sur ce que j'avais employé des prisonniers français qui avaient manqué à leur parole , et s'étaient échappés ; mais les prisonniers de votre nation ont été les premiers à donner Texemple. Et après s'être sauvés, votre ministère a fini aussi par les employer. J'en ai agi de même par représailles. J'ai fait publier les noms de plusieurs Anglais qui avaient manqué à leur parole
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d'honneur, et violé leur serment, avant que les Français en eussent jamais donné l'exemple, et que l'on avait employés ensuite. J'ai fait plus, car j'ai proposé à vos ministres de renvoyer tous les prisonniers français qui avaient manqué à leur parole , depuis le commencement de la guerre , pourvu que les Anglais en fissentde même. Ils s'y sont refusés. Que pouvais-je faire de plus? Vos ministres ont jeté feu et flamme contre la mesure que j'avais adoptée, de faire retenir tous les voyageurs anglais qui se trouvaient en France, quoiqu'ils en eussent eux-mêmes donné l'exemple, en s'emparant corps et biens, de tousles bâtiraens français qui étaient tombés en leurs mains, soit dans leurs ports , soit en pleine mer, avant la déclaration de la guerre. Je dis alors: Si vous retenez ceux do mes sujets qui voyagent sur la mer, dont vous êtes maîtres absolus , je retiendrai les vôtres sur terre , où je suis également puissant. Mais après cela , j'ai offert de relâcher tous les Anglais que j'avais arrêtés en France avant la déclaration de guerre, pourvu que vous en fissiez autant des Français et de leur fortune , dont vous vous étiez emparés à bord des bàtimeus. Votre gouvernement a refusé.
)) Vos ministres, continua-t-il , ne publient jamais la vérité, à moins qu'ils ne puissent faire autrement, ou qu^jJs ne sachent que tôt ou lard elle percera et viendra à la connaissance du public ; dans le premier cas, ils déguisent ou suppriment la vérité selon qu'il convient à leurs vues, y^
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J'yi lait quelques observations relativement aux assertions de Pillet, sur la dépravation générale qu'il prétend exister parmi les dames anglaises, et sur les autres accusations odieuses. J'ai soutenu qu'il Il y avait pas de pays au monde qui méritât moins les soupçons des liaisons illicites entre des proclies parens, et j'ai ajouté que nulle part on ne trouvait plus de délicatesse parmi les dames, plus de pureté dans leur manière de vivre. J'ai fait observer à Napoléon qu'il fallait que Pillet eût vécu dans une très-mauvaise société, d'après ce qu'il disait des sweelheartSy que j'expliquai comme étant un mot dont se servaient seulement les femmes de chambre, les filles de petits détaillans et autres, d'une classe analogue, quoique Pillet eût afïïrmé que ce terme était d un usage familier parmi les jeunes dames de la pliïs haute classe de la société. « C'est vrai, dit Napoléon , je pense qu'il n'a jamais vu de dames anglaises à bord de son bâtiment, excepté les pultane de la plus basse classe. Il a eu vraiment, continuat-il, une belle occasion d'apprendre les usages et les mœurs des Anglais, relégué, comme il dit l'avoir été, pendant sept à huit ans à bord d'un ponton!
)) Il a agi contre son propre plan, car, dans quelques parties de son livre, il a dit tant de mensonges et tant d'horreurs des Anglais, que les vérités qui se trouvent dans le reste ne peuvent être crues. Cet ouvrage ressemble aux écrits de ceux qui m'ont représenté comme un monstre , me complaisant dans
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IV'flusion du sang, les crimes et les atrocités; qui ont dit ciue, pour satisfaire mes goûts sanguinaires, je prenais plaisir à faire passer ma voiture sur les corps des morts et des blessés après une bataille. Son livre renferme autant de vérités, et l'auteur combat luimême ses propres intentions. J'ai vu avec joie l'esprit d'exaspération qui présidait à tous ces pamphlets, persuadé que j'étais, que les gens de raison et de bon sens ne pourraient y ajouter foi. Ceux qui ont conservé les apparences de la modération et de la douceur, étaient les seuls que je puisse craindre. ))
Je demandai dans ce moment à Napoléon, s il avait lu l'histoire de Miot sur l'expédition d'Egypte. (c Quoi, ce commissaire? répondit-il. Je crois que Las-Cases m'en a donné un exemplaire; d'ailleurs ce livre a été publié de mon temps. » Il me pria alors de lui apporter celui que j'avais, afin de les comparer. Il dit que Miot était un polisson^ qu'il l'avait tiré de la boue lui et son frère, «lia avancé que j'avais essayé, par menaces, de l'empêcher de publier son livre, ce qui est faux. ))
(( J'ai dit un jour à son frère , qu'il eût aussi bien fait de rus pas donner des mensonges au public. C'était un homme dont l'âme était toujours resserrée par la crainte. Que dit-il de l'affaire du poison et de la fusillade de Jaffa? )) Je répondis que, quant au poison, ]\Iiot déclarait que tout ce qu'il pouvait dire, c'est que le bruit en avait couru; mais qu'il assurait, d'une manière positive, que Napoléon avait fuit
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fusiller de trois à quatre mille Turcs , quelques jours après la prise de Jaffa. Napoléon répondit : « Il n'est pas vrai qu'il y en ait eu autant. J'ai fait fusiller mille à douze cents hommes, ce qui a été exécuté. La raison en était que, parmi la garnison de Jaffa, on découvrit un grand nombre de soldats turcs que j avais fait prisonniers peu de temps auparavant à El-Arish, et envoyés à Bagdad, après qu'ils m'eurent donné leur parole de ne plus servir, ou du moins de ne plus porter les armes pendant l'espace d'un an. Je les avais fait escorter pendant douze lieues sur la route de Bagdad par une division de mon armée; mais ces Turcs, au lieu de s'y rendre, se jetèrent dans Jaffa , défendirent la place à outrance , et furent cause que je perdis un grand nombre de braves avant de m'en emparer. Sans le renfort que ces misérables donnèrent à la garnison de Jaffa, mes soldats n'eussent pas été sacrifiés. D'ailleurs, avant d'attaquer cette ville, j'avais envoyé un parlementaire. Presque aussitôt, nous vîmes sa tête au bout d'un pieu planté sur la muraille. Si, dans cette circonstance, je leur eusse pardonné , et que je les eusse laissé aller sur parole, ils se seraient rendus directement à Saint- Jean-d'Acre , pour recommencer leur conduite de Jaffa.
)) Je devais à la sûreté de mes soldats et à ma qualité de père, de veiller à l'intérêt de mes enfans, et de ne pas permettre qu'ils renouvelassent de pareils excès. Il était impossible que je consentisse à
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laisser une partie de mon armée déjà réduite par la perfidie de ces misérables, pour les garder. Enfin, agir autrement que je n'ai fait, eût été vouloir la destruction de mon armée. En conséquence, usant des droits de la guerre, d'après lesquels j'étais le maître de faire mourir des prisonniers faits dans une semblable circonstance , de ceux qu'a le vainqueur sur une ville prise d'assaut et des représailles contre les Turcs, j'ordonnai que les prisonniers faits à El- Arisli qui, au mépris de leur capitulation, avaient été repris les armes à la main, fussent mis à part et fusillés. On épargna la vie du reste, dont le nombre était considérable. J'en agirais encore de même demain, continua Napoléon, et Wellington, ainsi que tous les généraux qui auraient commandé une armée en de semblables circonstances, en eussent fait autant. Avant de quitter Jaffa, et après avoir fait embarquer la plus grande partie de mes malades et de mes blessés, on vint me dire qu'il restait à l'hôpital des hommes dans un état si dangereux , qu'il était impossible de les transporter. J'ordonnai aussitôt à l'état-major des chirurgiens de se consuh ter, et d'examiner entre eux ce qu'il y avait de mieux à faire, et enfin de me faire connaître le résultat de leurs opinions. En conséquence, ils se réunirent et trouvèrent que sept à huit hommes étaient si dangereusement malades, qu'on regardait comme impossible leur retour à la vie. Ils convinrent qu'ils ne pouvaient vivre au-delà de vingt-quatre heures
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ou de trente-six heures au plus; qu'en outre, aiïligés de la peste comme ils l'étaient, ils répandraientcette maladie parmi tous ceux qui communiqueraient avec eux. Plusieurs d'entre eux , qui étaient encore en pleine connaissance , voyant qu'ils allaient être abandonnés, demandaient instamment la mort. Larrey était d'avis que leur rétablissement était impossible, et que ces pauvres gens ne pouvaient pas prolonger leur existence au-delà de quelques heures; mais comme ils pouvaiejit encore vivre jusqu'au moment où les Turcs feraientleur entrée, et qu'ils pourraient être exposés aux tourmens terribles que ces barbares étaient accoutumés à faire souffrir à leurs prisonniers, on pensa que ce serait un acte de charité de condescendre à leurs désirs, et de devancer leur mort de quelques heures.
y> Desgenettes ne fut pas de cet avis, et dit que sa profession était de guérir les malades et non de les faire périr. Larrey vint me trouver sur-le-champ, et me lit part de cette circonstance, ainsi que du raisonnementdeDesgenettes, en ajoutantqu'il avait raison. <c Mais, continua Larrey, ces hommes ne peuvent vivre que peu d'instans, vingt-quatre ou trente-six heures au plus; et si vous voulez laisser une arrière garde pour les protéger contre les postes avancés de l'ennemi , cela suffira. »
J'ordonnai, en conséquence , à quatre à cinq cents cavaliers , de rester en arrière et de ne pas quitter Fendroitqu'ils ne fussent morts. Ils restèrent en effet,
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et vinrent me faire le rapport , qu'ils avaient tous expiré , avant qu'ils ne quittassent la ville. J'ai appris depuis que Sydney Smith en avait trouvé un ou deux encore vivans, quand il élait entré dans la ville. Voilà la vérité sur cette affaire. Je puis assurer que Welson lui-même sait qu'il a été trompé dans le rapport qu'il a fait. Sydney Smith n'a jamais fait une semblable assertion. Je ne fais pas de doute que cette histoire d'empoisonnement ne soit due, en quelque sorte, àDesgenettes qui était un bavard; on l'aura mal entendue et ensuite mal répétée. Desgenettes, continuait Napoléon, était un brave homme, et quoiqu'il eût donné naissance à cette histoire, je ne m'en suis pas offensé , et je l'ai gardé près de ma personne pendant plusieurs campagnes qui eurent lieu plus tard. Ce n'est pas que je pense que c'eût été commettre un crime, que de donner de l'opium aux pestiférés ; au contraire , c'eût été obéir à la voix de la raison ; c'était plutôt une cruauté de laisser quelques misérables , dans cet état désespéré, exposés à être massacrés par les Turcs , ou à éprouver , de la part de ceux-ci, les tourmens épouvantables qu'ils avaient coutume d'exercer contre leurs prisonniers. Un général doit agir envers ses soldats , comme il voudrait qu'on agisse envers lui-même. Maintenant , je le demande , quel est l'homme jouissant de l'usage de la raison , qui , dans des circonstances semblables , n'aurait pas préféré mourir quelques heures plus tôt , qu'à vivre exposé
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aux tortures les plus affreuses de la part de ces bar- Lares. Vous vous êtes trouvé parmi les Turcs , et vous les connaissez ; je vous le demande maintenant, mettez-vous dans la position d'un de ces malades , si l'on vous demandait ce que vous préférez , qu'on vous laisse souffrir les tourmens que pourraient vous infliger ces misérables , ou qu'on vous administre de l'opium , que répondriez -vous ? — Sans doute , je préférerais la mort , lui dis-je. — Certainement , reprit Napoléon , tout homme en dirait autant. Si mon fils , et cependant je crois l'aimer autant qu'un père peut aimer son enfant ; si mon fils, dis-je, était dans une situation pareille à celle de ces hommes, mon avis serait qu'on en agît de même; et si je me trouvais dans la même situation, j'exigerais qu'on en usât ainsi envers moi ; j'aurais insisté pour que l'on employât cette mesure , si j'avais eu encore assez de raison et de force pour en faire la demande. Au reste, si j'avais cru qu'il fut nécessaire de donner de l'opium à ces soldats , dans ce cas , j'aurais fait assembler un conseil de guerre, j'aurais exposé la nécessité de cette action , et je l'aurais fait mettre à l'ordre de l'armée. Une telle mesure ne serait pas restée cachée. Croyez-vous que si j'eusse été capable d'empoisonner secrètement mes soldats, car, agir en secret , ce serait donner l'apparence d'un crime à une action nécessaire , ou que j'eusse été coupable d'une barbarie telle que celle de faire passer ma voiture sur le corps sanglant des blessés.
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mes troupes eussent combattu pour moi avec un enthousiasme et une affection sans pareille. Non, non, je n'aurais pas renouvelé une telle action : quelque soldat m'eût brûlé la cervelle sur mon passage ; quelque blessé même aurait conservé assez de force pour lâcher la détente d'un fusil , et m'expédier.
y> Je n'ai jamais commis de crime dans toute ma carrière politique, je pourrais l'affirmer à mon agonie. Je ne serais pas ici , si j'eusse su commettre le crime. J'aurais expédié les Bourbon ; je n'avais qu'à donner mon consentement , et ils eussent cessé d'exister.
» On m'a accusé de forfaits inutiles , tels que l'assassinat de Pichegru , Wright et autres. Au lieu de désirer la mort de Wright , je voulais , au moyeu de son témoignage, prouver que Pitt avait fait débarquer en France des assassins pour se défaire de moi , et cela sciemment. Wright s'est tué sans doute pour ne pas compromettre son gouvernement. Quelles raisons pouvais-je avoir de faire assassiner Pichegru , im homme aussi évidemment coupable, et qui pouvait être si facilement convaincu. Il ne me manquait pas de preuves contre lui : sa condamnation était assurée. Peut-être lui autais-je pardonné. Si l'on eût fait mourir Moreau secrètement, alors oui , on aurait pu dire que je l'avais fait assassiner , et toutes les apparences eussent été contre moi , car c'était le seul homme que j'eusse à redouter ; et cependant il fut reconnu innocent. 11 était ùleu comme moi 5 Pichegru